Inland En Pire

 

388226689_383d9f7ebbInland Empire, film (2007) de David Lynch avec Laura Dern, Jeremy Irons, Justin Theroux

Difficile, très difficile même, de débuter un billet consacré à ce film, où plutôt à cet OVNI cinématographique. Je citerai donc le sage dr. Orlof, pour lequel, en effet

Même si vous n’avez lu aucun papier sur ce film, ce n’est déjà plus un mystère : Inland empire est le film le plus tordu de Lynch (c’est peu dire !), son film le moins narratif et le plus abstrait (pour les esthètes), le plus « disjoncté » (pour les branchés) et le plus incompréhensible (pour les rationalistes). Un « film-monstre » où il faut accepter de perdre tous ses repères pendant près de trois heures et se laisser porter par les infinies ramifications d’une œuvre directement sortie d’un inconscient torturé ou de nos songes les plus obscurs.

Ne sachant, donc, comment évoquer ce film, je crois bien qu’une fois encore je vais me référer à ce que d’autres ont écrit, pour peut-être m’inscrire en reflet, plus ou moins déformant, plus ou moins fidèle, de ce qu’ils ont éprouvé et de ce que, à rebours, j’ai éprouvé à mon tour.

Avant cela, je voudrais dire les choses carrément, quitte à ce que ceux qui ne partagent pas mon point de vue, qui le contestent, ou qui en seront énervés, passent leur chemin. Je n’ai pas aimé ce film. Détesté, non, évidemment, mais je ne l’ai pas aimé. Entrer dans un film de Lynch, surtout lorsque le mode cursif est poussé aussi loin, nécessite de trouver d’ores et déjà la porte d’entrée, la passerelle entre le monde humain et relativement rationnel qui nous anime et le monde monstrueusement étrange, abscons et hermétique du cinéaste le plus étonnant de sa génération. Or, je n’ai pas trouvé cette porte d’entrée. Ce film m’est resté, trois heures durant, parfaitement clos, parfaitement étranger, et je n’ai pu m’empêcher, au bout d’une heure de projection environ, de regarder ma montre et de marquer des signes physiques d’impatience.

Je n’ai pas honte de l’écrire, alors même que j’ai adoré l’ensemble de la cinématographie du maître, et surtout le génial Mulholland Drive, qui restera sans doute longtemps dans ma mémoire comme l’un des quatre ou cinq plus grands films qu’il m’a été donné l’occasion de voir dans toute ma vie, un peu comme Le Voyage au bout de la nuit est pour moi l’un des quatre ou cinq meilleurs romans de tous les temps.

Bref, disais-je, je n’ai pas aimé. Exactement pour la raison qu’évoque le Dr., quoiqu’en creux.

La première fois, on encaisse le choc en sortant de la salle vaguement hébété, pas totalement conscient de tout ce qui s’est déroulé sous nos yeux. C’est d’ailleurs peut-être la seule limite du « système-Lynch » et la raison pour laquelle j’ai un peu moins adhéré à Inland empire qu’à Twin Peaks, Lost highway ou Mulholland drive. Dans ces films, le surréalisme obscur et les zones d’ombre mystérieuses chers au cinéaste se déployaient autour de colonnes vertébrales assez fortes même si ces charpentes défiaient déjà la narration classique et notre rationalité. Ici, il n’y a plus de colonne vertébrale ou si elle subsiste encore, elle se trouve éclatée en mille morceaux épars et bien malin celui qui pourra reconstituer les pièces du puzzle.

J’ai adoré Mulholland Drive parce que, précisément, la narration s’y déployait de manière certes immensément tortueuse, mais encore cognitive pour qui veut se donner la peine d’y réfléchir, de revoir trois ou quatre fois ce chef-d’œuvre absolu du septième art. Or, il n’y a plus cette backbone dans Inland Empire ; le film n’est qu’une immense zone d’ombre, un immense trou noir incompréhensible.

Vous me direz (et le Dr. avec vous) qu’on ne va pas voir un film de Lynch pour le comprendre ; que le réalisateur se fout éperdument des explications que vous pourrez échafauder ; qu’il faut défendre le dessein de l’artiste onirique et abstrait. Certes. Ce n’est pas moi qui dirait le contraire. Pourtant, ce film me laisse comme un goût d’incompréhension et d’inachevé, sinon d’inabouti, qui me laisse un peu indifférent.

Disons le fond de ma pensée : il est impossible à un esprit humain de ne pas chercher à comprendre le déroulé narratif d’une situation et de personnages donnés. Le génie de Lynch consiste à laisser de nombreuses portes ouvertes, afin que chacun puisse habilement se faire sa propre interprétation.

Cela étant, la pirouette était déjà exécutée avec brio dans ses précédents films, et je doute que ceux qui vont au cinéma voir le dernier Lynch n’en soient à leur coup d’essai. Il poursuit le même schéma que dans ses précédents films, à ceci près qu’il pousse la logique encore plus loin. Un peu comme dans une fuite en avant, Lynch masque son absence de renouvellement derrière un rideau de fumée onirique et abstrait, n’apporte rien de neuf, sinon qu’il pousse encore un peu plus loin le bouchon de l’hermétisme.

Et c’est le fait qu’il tourne nettement en rond qui me gêne et me déçoit dans ce film.

Ce faisant, je n’ai pas trop le loisir ni l’envie de vous parler de l’histoire de ce film, qui, pour le coup, me semble bien être l’élément le plus inutile qui soit. A titre d’illustration, je vous renvoie à ce qu’en écrivent d’illustres bloggeurs. Par exemple :

Nikki (Laura Dern) est une actrice à qui l’on vient de proposer un nouveau rôle. Elle a pour partenaire le beau Devon (Justin Theroux, qui incarnait le cinéaste intransigeant de Mulholland drive), réputé pour sa manière de séduire ses partenaires. Sauf que dans le cas présent, Nikki est marié à un homme très jaloux bien décidé à faire respecter les sacro-saints liens du mariage. Or, il se trouve que nos deux comédiens jouent dans un film dont le script semble suivre exactement l’évolution de leurs propres sentiments (Sue trompe son mari avec le beau Billy qui a également des enfants). A moins que ce ne soit l’inverse (Sue serait l’actrice et Nikki le personnage) et c’est là que les choses se compliquent.

A partir de ce moment, Lynch renoue avec ses expérimentations sur les personnages qui se dédoublent, les situations qui se répondent en miroir en complexifiant la structure à l’extrême pour n’en faire qu’un immense jeu de reflets.

Brouillage du temps, brouillage des lieux, brouillage des personnages (un peu à la manière, là encore, de Mulholland Drive, on pourrait supposer que l’épouse brune de Devon dans la « vraie » vie n’est que la blonde Nikki dans son univers psychotique, ou l’inverse d’ailleurs). Voici une belle resucée, quoique portée à l’extrême, de ce que Lynch a déjà produit jadis.

Un point très positif toutefois, l’usage de la vidéo, d’une caméra DV, plutôt que le techicolor. Il rend l’ensemble inquiétant, oppressif, dérangeant, absurde. Les champs / contrechamps en très gros plan, les écrans (qui repassent une scène précédente du film, à la manière d’un Ubik filmé) sur lesquels se reflètent des personnages étranges, l’une des premières scènes (où une vieille voisine de Laura lui tient des propos inquiétants, le tout avec un accent est-européen à couper au couteau), tout est inquiétant ici, et laisse une sensation désagréable, râpeuse, au fond de la gorge. Pareil pour les scènes hallucinatoires où des lapins en costume tiennent des propos incohérents. Pareil, enfin, pour certains lieux dans lesquels l’action (ou son absence) se déroule, notamment l’appartement glauque dans lequel Laura rencontre quelques (superbes) prostituées, polonaises, californiennes ? nul ne le sait.

Évidemment, il y a d’excellents moments, par exemple autour de la mise en abîme, procédé dont Lynch est friand, qui revient de manière fréquente et réussit à créer une confusion artificielle en brouillant la frontière ténue entre le cinéma et la vie réelle (les deux acteurs ne doivent pas tomber amoureux l’un de l’autre) et dont la manifestation la plus probante reste la salle de cinéma dans laquelle le film est projeté (d’ailleurs, le film démarre sur l’image d’un projecteur qui diffuse le film sur un écran) et d’où le personnage de Laura Dern regarde sans doute le film – ou le rôle – de sa vie.

Comme il est écrit par ailleurs, on retrouve ici toutes ses obsessions qu’elles soient noires, endolories ou érotiques: les univers parallèles, les doubles énigmatiques, le baiser saphique, les ambiances torves, la prédilection pour les codes secrets, les combinaisons de chiffres sibyllins, l’angoisse sourde, le don d’ubiquité, la schizophrénie ou l’impression paranoïaque d’être épié. Et c’est précisément ce que je reproche à ce film, qui finalement repasse les plats une fois de trop.

Je sais bien qu’il y a comme une mode bobo à adorer Lynch et le cinéma intello sinon conceptuel qui s’en inspire. Pour avoir adoré certains opus du maître, je ne me résigne pas à courber l’échine devant la mode et l’esprit ambiant. S’il faut tuer le père, faisons-le.

Certains le trouvent méandreux ; je le trouve filandreux.

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