Sur le traité modificatif de l’UE


Je voudrais souligner très brièvement les modifications apportées par le nouveau traité sur l’Union Européenne, qui sera signé le 13 décembre prochain, puis (si tout va bien) ratifié par les 27 Etats-membres. Deux points me semblent importants : – la reconnaissance de l’autonomie locale et régionale, par l’article 4 du traité : « L’Union respecte l’égalité des Etats membres devant les traités ainsi que leur identité nationale, inhérente à leurs structures fondamentales politiques et constitutionnelles, y compris en ce qui concerne l’autonomie locale et régionale. » – L’Union ne peut désormais agir là où l’action des autorités locales est plus appropriée, puisque le traité précise que l’Union intervient « seulement si, et dans la mesure où, les objectifs de l’action envisagée ne peuvent pas être atteints de manière suffisante par les Etats membres, tant au niveau central qu’au niveau régional et local. » Les parlements nationaux et le Comité des Régions, dans la limite de leurs compétences matérielles, pourront désormais saisir la Cour de Justice de l’Union européenne s’ils estiment que ces dispositions relatives au principe de subsidiarité n’ont pas été respectées. Ces deux dispositions me semblent constituer d’importantes avancées, qui permettront de lutter contre toute velléité de cannibalisme des institutions européennes à l’encontre d’autres institutions publiques, notamment locales. Une dernière disposition me semble plus dangereuse, celle consacrée aux services d’intérêt économique général (SIEG), qui offre désormais une base législative pour l’adoption d’un texte contraignant sur ces services, qui fixerait les principes et les conditions selon lesquels le bon fonctionnement des SIEG peut être garanti dans le marché intérieur, « sans préjudice de la compétence qu’ont les Etats membres, dans le respect des traités, de fournir, de faire exécuter et de financer ces services. » Un article se réfère ainsi, pour la première fois, aux services d’intérêt général (non économiques, par exemple : éducation, police…) et confirme la compétence des Etats membres dans la fourniture, la mise en service et l’organisation de ces services. S’il s’agit de se limiter aux fonctions régaliennes de l’Etat, je ne vois pas très bien l’intérêt de rappeler ce qui relève d’une évidence à ma connaissance contestée par aucun décisionnaire européen ; s’il s’agit d’aller au-delà, je que je crains, il faudra être très vigilant sur la nature des “textes contraignants” qui seront, demain, proposés par la Commission au vote des parlementaires européens.

Facebook, le grand déballage


facebook11Je vous invite à découvrir un nouveau blog, intitulé Fors l’honneur. Vous pourrez notamment y lire une excellente analyse du réseau social à la mode cet automne, Facebook.

Facebook s’inscrit bel et bien dans ce phénomène de “déballage de la vie privée”, se traduisant par la prolifération, notamment, de blogs dont la seule raison d’être se résume à ce désir de faire parler de soi et uniquement de soi-même. Facebook est avant toutes choses un gigantesque boulevard au sein duquel chaque utilisateur tient sa propre boutique ; entrons dans chacune d’entre elles et c’est toujours le même choix d’objets, très large, qui nous est présenté : des opinions politiques aux goûts musicaux, en passant par ses photos de vacances ou ses films préférés, vous connaîtrez tout du propriétaire des lieux, pour peu que celui-ci daigne vous laisser entrer. On observe à volonté, on tente de trouver l’esprit forcément complexe et tortueux, en tout cas foncièrement passionnant qui se cache derrière cette photo qui nous est laissée en appât ou cette personne que l’on ne connaît pas encore véritablement. A l’image de l’homme peint par Adam Smith dans sa Théorie des sentiments moraux (1759), homo facebookis est à la fois autre et lui-même, acteur et spectateur : plaire aux autres, c’est avant tout se plaire soi-même. D’où l’intérêt, peut-être, que semblent porter certains internautes envers leur page personnelle, qui malgré un faible nombre de visiteurs, ou en l’occurrence un faible nombre d’amis, demeure alimentée en révélations croustillantes de manière continue. L’harmonie des sentiments, entre cet acteur décrivant sa vie de manière minutieuse et ce spectateur curieux, imaginaire ou réel, impressionné par la vie trépidante et captivante qu’il lui est donné de connaître, motive toute cette entreprise d’extraversion forcenée. Nous aurions pu penser que le succès de Facebook s’expliquât seulement par cette constatation, mais cela semble à mon humble avis insuffisant, dans la mesure où le développement des blogs, entre autres, satisfait de manière pleine et entière ce désir compulsif. En réalité, la grande force de Facebook réside en ce que ce déballage est tout entier concentré vers un seul et unique objectif : composer un environnement propice aux relations que l’on nouera avec les autres membres du site, lesquels constitueront notre futur réseau de connaissances.

Guillaume, l’auteur de ce billet, ajoute :

Ce qui explique l’avantage d’un réseau social comme Facebook sur ses concurrents, outre son aspect “bourgeois” le rendant respectable vis-à-vis d’une part importante des internautes, c’est la possibilité qu’il leur donne de maîtriser parfaitement le contexte de leurs interactions sociales. En effet, l’utilisateur lambda compose entre autres sa liste d’amis, qu’il peut choisir avec soin, donne des informations sur lui-même (ses goûts en matière de littérature ou de musique par exemple), crée des albums photo, éléments qui lui permettent de contrôler quasiment parfaitement l’image qu’il donne de lui-même. Cela est bien entendu moins efficace vis-à-vis de contacts préalablement rencontrés dans la vie réelle, bien qu’il soit possible, même dans ce cas-là, de corriger l’image que l’on a pu a priori donner de soi-même. En ce sens le contexte des interactions sociales réalisées sur Facebook est grandement maîtrisé : les stigmates physiques ou comportementaux disparaissent ou sont pour le moins grandement effacés, le “tabou de la face” pour reprendre l’expression d’Erving Goffman (Stigmate, 1963), ou plutôt le “tabou de l’esprit”, pourrions-nous dire, n’existe plus. Goffman montre dans son ouvrage sous quel angle les interactions sociales sont fragiles et en particulier à quel point les interactions dites mixtes, par lesquelles individus considérés comme normaux ainsi que porteurs de stigmate communiquent, sont difficiles à mener à bien. De fait, chacun tente de dissimuler sa stigmate, c’est-à-dire sa tare comportementale, son apparence repoussante par exemple, à l’aide de masques. Facebook permet justement cela, en donnant la possibilité à chaque utilisateur de contrôler l’image qu’il donne de lui-même, et ce bien mieux que par l’intermédiaire de messageries instantanées, lesquelles, par leur caractère spontané, ne permettent que plus difficilement cette tâche.