Walter Lippmann


La Cité libre, maître-ouvrage de l’auteur, paraîtra aux éditions Les Belles Lettres début 2011.

Cite Libre (la)

Walter Lippmann nait à New York le 23 septembre 1889, d’une famille juive aisée et assimilée, qui a l’habitude de faire un voyage annuel en Europe. C’est en effet sur le vieux continent, et parmi les ashkénazes allemands en particulier, que se trouvent ses racines familiales, dont il n’entend pas se départir. C’est du reste le propre de la bourgeoisie éclairée de l’époque que de ranimer, à intervalle régulier, le cordon ombilical qui lie le Vieux continent au Nouveau monde, en particulier dans les familles juives de la côte Est. Après de brillantes études, le jeune Walter Lippmann entre à Harvard à l’âge de 17 ans, en 1906, et a, notamment, comme professeur William James[1] (1842-1910), dont l’intelligence éblouit ses auditeurs, George Santayana[2] (1863-1952), ou encore Charles Townsend Copeland[3]. Lippmann est du reste, durant sa quatrième année à Harvard, l’assistant de Santayana[4].

Lippmann est dans un premier temps proche de la Fabian Society[5] (dont les figures de proue sont les époux Webb[6], Herbert George Wells[7], George Bernard Shaw[8]). Il crée, en 1908, avec huit autres étudiants le Harvard Socialist Club[9], dont il devient rapidement le président. Il en profite pour s’essayer au journalisme étudiant, en devant le principal rédacteur de The Harvard Monthly[10].

Il devient à cette époque un ami proche de John Reed[11], qui, selon sa biographe Barbara Gelb, « fut très impressionné par la capacité de Lippmann à mobiliser ses idées et par le fait que le Club, grâce à lui, commença à exercer une influence notable non seulement au sein de l’université, mais dans toute la communauté (des intellectuels socialistes) ».

Mais Lippmann ne conserve pas très longtemps ses attaches socialistes initiales. Il évolue notablement, vers une posture plus sociale-démocrate, grâce à celui qui sera son véritable mentor, Graham Wallas[12], dont il suite les cours de science politique à la London School of Economics (LSE), en qualité d’invité à Harvard. Celui-ci, ancien membre éminent des socialistes fabiens, est devenu un apostat. Walter Lippmann fait de même, s’éloigne du socialisme pour se rapprocher, très progressivement, du libéralisme. A l’aube des années 1910 il en est encore loin, et est un jeune intellectuel de gauche, social-démocrate plus que socialiste.

A la fin de ses études, Lippmann devient l’assistant de Lincoln Steffens[13], un journaliste « muckraker[14] » du New York Post. Il est au cœur du reportage sur la grève de Paterson[15]. Il participe ensuite à la campagne présidentielle de 1912, qui a la particularité – oubliée de nos jours – d’être une triangulaire opposant le républicain William Howard Taft[16] (1857-1930), le démocrate Woodrow Wilson[17] (1856-1924), et le « progressiste », ancien président républicain des Etats-Unis, Theodore Roosevelt[18] (1858-1919). Cette campagne marque intellectuellement et durablement Lippmann. Il y trouve en effet en toile de fond d’une part la nécessité d’adapter la démocratie à la complexité de la vie économique moderne, et d’autre part, celle de mieux prendre en compte la réalité du suffrage universel. Deux projets cohérents se font donc face en 1912 : le programme du New Nationalism de Theodore Roosevelt et d’Herbert Croly[19], le programme de New Freedom de Woodrow Wilson et de son conseiller spécial Louis Brandeis[20]. Alors que Roosevelt est favorable à un renforcement de l’Etat fédéral, et est très réservé à l’endroit de la législation anti-trust. Roosevelt est partisan d’un pouvoir fédéral fort, capable de réglementer l’activité économique. Il s’attaque aux grandes entreprises, qu’il accuse de faire des bénéfices au détriment des consommateurs, et engage des procédures contre les grands capitalistes du chemin de fer, du pétrole et de l’agro-alimentaire[21]. Wilson, lui, est au contraire favorable à un renforcement du Sherman Anti-Trust Act du 2 juillet 1890, et est a contrario très réservé quant à un renforcement de l’Etat fédéral. Les deux sont favorables à loi Sherman ; ce qui les distingue, c’est le moyen pour y parvenir : par une régulation indépendante pour Wilson, par un Etat fédéral fort pour Roosevelt.

Lippmann s’engage – assez logiquement compte tenu de son cheminement intellectuel – du côté du plus interventionniste, Theodore Roosevelt. Son ouvrage A Preface to Politics (1913) résume sa position. Mais c’est Wilson qui, au final, l’emporte.

L’élection présidentielle de 1912 est une vraie triangulaire entre le candidat du Parti démocrate, le président sortant Taft et candidat du Parti républicain et enfin Theodore Roosevelt qui fonde son propre Parti progressiste quand il ne peut obtenir la nomination du Parti républicain. Woodrow Wilson est élu grâce à la division au sein du Parti républicain ; le total des votes de Taft et de Roosevelt est en effet supérieur à celui obtenu par Wilson.

En novembre 1914, il participe, avec notamment Herbert Croly et Walter Weyl[22] à la fondation du New Republic, une petite revue « assez à gauche du consensus libéral pour être stimulante », comme l’écrit dans sa biographie Ronald Steel[23]. Ce journal aura très vite une grande influence, et devient un véritable forum pour les esprits les plus libres et les plus originaux. John Dewey[24], Charles Beard[25], James Bryce[26], George Bernard Shaw, Graham Wallas notamment, y publient des articles. Lippmann se spécialise dans l’examen de la politique étrangère. Il y plaide pour que les Etats-Unis abandonnent l’isolationnisme, et s’impliquent plus fortement dans les affaires internationales. Il est déjà assez connu pour que le poids de ses écrits ait une certaine influence sur l’engagement du Président Wilson en faveur de l’entrée en guerre des Etats-Unis. En 1916, alors que les forces américaines se lancent dans la guerre[27], Wilson, qui a besoin des voix des intellectuels de gauche pour la prochaine élection présidentielle, se rapproche de Lippmann (qui commence à renier ses années socialistes, en particulier dans son ouvrage de 1914 Drift and Mastery, « Improvisation et maîtrise » en français) et de ses camarades[28]. Il fait même de celui-ci l’assistant du ministre de la Guerre, Newton Baker[29], en 1917.

Il est même nommé en septembre 1917 secrétaire général de l’Inquiry, une commission de spécialistes formée par Wilson et le colonel Edward Mandell House pour étudier les problèmes des nationalités en Europe, et pour réfléchir sur la façon dont pourrait être redessinée le paysage européen après-guerre[30]. Il participe ainsi, au sein de l’Inquiry, à l’élaboration de huit des célèbres Quatorze points de Wilson, et, de la sorte, à la définition des buts de guerre de la diplomatie américaine.

Fin 1918, membre de la délégation américaine à la Conférence de Paris[31], il est chargé de réaliser à la hâte l’exégèse officielle de ces mêmes Quatorze points pour les premiers plénipotentiaires arrivés à Versailles, mais quittera rapidement la France, fin janvier 1919, non sans avoir auparavant rencontré et sympathisé avec John Maynard Keynes (1883-1946), dont il restera l’ami[32], et Bernard Berenson[33].

Revenu aux Etats-Unis, Lippmann s’oppose, et avec lui le New Republic, à la ratification du Traité de Versailles. Il saisit très vite les dangers de cette paix bâclée, et se retourne contre Wilson. Il s’oppose en particulier à la « balkanisation de l’Europe centrale[34] » et aux réparations de guerre. Il obtient de Keynes l’autorisation de publier certains extraits des Conséquences économiques du Traité de Versailles dans le numéro de noël 1919 du New Republic.  Le féroce portait que Keynes dresse de Wilson finit de faire de Lippmann une persona non grata à la Maison Blanche, et sert ceux qui, au Sénat, s’oppose à la ratification du Traité[35]. Cela ne l’empêche pas de participer à la constitution de la future Société des Nations.

C’est alors que Lippmann devient LE columnist américain. Un journaliste, certes, mais dont le modèle n’existe pas en France. Un journaliste au statut si particulier qu’il dessine, plusieurs fois par semaine, en quelques milliers de signes, à côté des news, l’opinion de ses lecteurs. Comme l’écrit Bruno Latour, « contrairement aux éditoriaux qui engagent les propriétaires des journaux ou les rédacteurs en chef, aux articles des reporters, aux opinions publiées par les uns ou par les autres, la colonne du columnist est tenue régulièrement par un journaliste sans autre autorité que sa capacité à résumer les problèmes du moment et à leur donner, en toute indépendance, une analyse instantanée. Contrairement à Raymond Aron jadis, il n’occupe aucune chaire universitaire ; contrairement à Paul Krugman aujourd’hui, il ne parle pas au nom de la science économique. Quand il se risque à une interprétation des événements courants, c’est sans filet. » Lippmann a sans doute été le columnist par excellence, et ce n’est pas un hasard si ses écrits et certains de ses ouvrages restent de nos jours des incontournables des écoles de journalisme anglo-saxonnes.

Lippmann quitte en 1922 le New Republic pour The New York World de Ralph Pulitzer. Il y rédige la première de ses trois œuvres majeures, jamais traduite en français, Public Opinion (1922). Dans ce livre, il développe la notion de stéréotype (dont il est l’inventeur), et celle, voisine, de Pictures in Our Heads[36]. Il étudie plus précisément la manipulation de l’opinion publique. Selon Lippmann, pour « mener à bien une propagande, il doit y avoir une barrière entre le public et les événements[37]. » La démocratie, ajoute-t-il, a vu la naissance d’une nouvelle forme de propagande, basée sur les recherches en psychologie associées aux moyens de communication modernes[38]. La démocratie s’est muée en « fabrication du consentement », manufacture of consent, terme dont il est également l’inventeur.

Il quitte en 1931 le World pour le non moins célèbre Herald Tribune, propriété des républicains. Sa chronique, « T & T » (« Today & Tomorrow »), grâce au système de la syndication, est lue par cinq à dix millions de personnes pendant près de cinq décennies, et sert toujours aujourd’hui de modèle dans les écoles de journalisme.

En tant que columnist, Lippmann va chercher à comprendre les désastres successifs de son siècle, en éclairant ses lecteurs sur un nombre immense de crises, sur les projets d’une douzaine de présidents. Il est celui qui a poussé Wilson dans la guerre, mais aussi qui s’est dressé contre la paix impossible de la Société des nations, qui a évité à son pays un conflit avec le Mexique (par une diplomatie secrète avec le Vatican !), qui a vu immédiatement les dangers du stalinisme, qui a longuement préparé son pays à la guerre contre le national-socialisme, qui a compris dès juin 1940 tout l’intérêt de de Gaulle[39], qui a exprimé son horreur du maccarthisme, et qui a tout fait pour éviter l’intervention américaine en Corée comme au Viêt-Nam. Il a inventé les termes de Communauté atlantique, de Guerre froide, et tant d’autres.

Cela ne l’a évidemment pas empêché de commettre des erreurs de jugement, parfois même grossières. Il soutient par exemple, contre toute évidence, qu’il n’y aura pas de division de l’Allemagne après la guerre. Mais l’exercice auquel Lippmann se livre chaque jour ou presque mérite bien un peu d’indulgence lorsqu’on juge a posteriori la qualité de ses analyses.

Alors qu’à la fin des années vingt, Lippmann avait écrit A Preface to Morals, ce n’est qu’après la Conférence économique de Londres de juillet 1933 qu’il va vraiment s’intéresser au libéralisme alors contesté et menacé de toutes parts. Ses recherches aboutiront à la publication en 1937 de son livre The Good Society dont la traduction française La Cité Libre sera l’élément déclencheur du colloque Walter Lippmann. L’examen du libéralisme de Lippmann s’articulera autour de trois axes : son opposition au laissez faire, l’importance qu’il accorde à conception de la loi, son analyse du gouvernement libéral.

Bien qu’absent, Lippmann est l’initiateur du célèbre Colloque qui porte son nom, rassemblement de 26 économistes et intellectuels libéraux organisé à Paris du 26 au 30 août 1938. S’il y fut discuté de la capacité du libéralisme à faire face aux problèmes de l’époque, c’est aussi une des premières fois où les participants s’interrogèrent pour savoir s’il convenait de conserver le mot « libéralisme » ou bien d’adopter celui de « néo-libéralisme ».

Après la Seconde Guerre mondiale, Walter Lippmann soutient contre toute évidence dans de nombreux articles qu’il n’y aura pas division de l’Allemagne. Raymond Aron critique dans ses Mémoires son aveuglement et l’explique par le dogmatisme de sa « thèse de la primauté de la nation sur l’idéologie ».

Journaliste au sommet en 1947, il publie une série d’articles qui seront également publiés sous forme de livre sous le titre The Cold War (La Guerre froide, dont il a popularisé le terme). Lippmann, ami de Jean Monnet, est de ceux qui plaidèrent en faveur du plan Marshall et de la constitution d’une union économique en Europe.

En 1955, il publie sa dernière œuvre ambitieuse Public Philosopher, paru en français sous le titre Crépuscule des démocraties.  Ce livre n’est pas sans intérêt mais ne semble pas avoir été à la hauteur de ses espérances, ce dont il souffrit. Charles de Gaulle fut un des rares à avoir apprécié ce livre.

En 1960, à l’arrivée de John Kennedy à la présidence, il fut question de nommer Lippmann ambassadeur à Paris. L’affaire ne se fit pas. Après avoir soutenu dans un premier temps Lyndon Johnson, il s’opposa à lui sur la guerre du Viêt-Nam.

En 1962, dans L’Unité occidentale et le Marché commun, il se retourne contre le général de Gaulle, critiquant vivement la remise en cause du monopole atomique américain au sein du camp occidental.

Il meurt le 14 décembre 1974.


[1] Psychologue et philosophe, William James est issu d’une grande famille intellectuelle américaine. Il compte parmi ses parents Henry James Sr., le disciple de Swedenborg, et a comme frère cadet le célèbre romancier Henry James. William James est souvent présenté comme le fondateur de la psychologie en Amérique. « La première conférence de psychologie à laquelle j’ai assisté, c’est moi qui l’ai donnée », disait-il.

[2] Ecrivain et philosophe américain d’origine espagnole, George Santayana (né Jorge Agustín Nicolás Ruiz de Santayana y Borrás) est professeur de philosophie à Harvard. Son réalisme critique, pragmatiste et naturaliste le distingue du néoréalisme qui dominait la philosophie américaine de son temps. C’est un esprit libre qui, à ce titre, fascine ses étudiants.

[3] Charles Townsend Copeland (1860 – 1952) est un critique littéraire du Boston Advertiser et du Boston Post.

[4] D’après Steel (1980, p. 19-22), Lippmann aurait été fortement marqué par ce philosophe pour qui « la fonction de la raison est de dominer l’expérience ». Sur le rapport de Santayana avec le pragmatisme, on pourra voir Levinson (1992) Santayana, Pragmatism and the Spiritual Life, éd. UNC Press.

[5] La Société des Fabiens ou Société fabienne (Fabian Society, du nom du général romain Quintus Fabius Maximus Verrucosus, « le précautionneux » ou bien « le méticuleux ») est un groupe de réflexion britannique fondé en 1884. Son but est de promouvoir la cause socialiste par des moyens réformistes et progressifs plutôt que révolutionnaires.  Il est partie prenante à la création du Parti travailliste en 1900 et aussi, plus près de nous, à la refonte de celui-ci dans les années 1990 avec le New Labour de Tony Blair.

[6] Martha Beatrice Potter Webb (1858 – 1943) est une socialiste britannique, économiste et réformatrice. Elle prend très souvent part dans les activités politiques et professionnelles de son mari Sidney, en particulier dans la Fabian Society et lors de la création de la London School of Economics (LSE). Elle a été la co-auteur de History of Trade Unionism (1894), et la co-créatrice du célèbre magazine labour The New Statesman en 1913. Dans le livre de H.G. Wells The Next Machiavel (1911), les époux Webb, sous le nom des Baileys, sont critiqués comme des bourgeois manipulateurs. La Fabian Society dont Wells fut membre pour une courte période, ne valait pas beaucoup plus à ses yeux. Par ailleurs, Friedrich A. Hayek, consacre en 1948 une critique au brûlot contre l’ouvrage de Béatrice Webb intitulé Our Partnership ; il écrit : « Chez elle, la confiance dans la « direction générale et coercitive » par un expert et dans « liberté supérieure » de la vie en corporation » était une passion, et le dégoût pour toutes les idées, mais en particulier pour le libéralisme gladstonien, qui « pense en terme d’individus », une véritable haine », Economica, août 1948, repris dans Friedrich A. Hayek, Essais de philosophie, de science politique et d’économie, Annexe II, Les Belles Lettres, Paris, 2007.

[7] Le célèbre auteur de romans de science-fiction (1866 – 1946)

[8] George Bernard Shaw (1856 – 1950) fut un critique musical et dramaturge irlandais, essayiste, scénariste, et auteur célèbre de pièces de théâtre. Irlandais acerbe et provocateur, pacifiste et anticonformiste, il obtint le prix Nobel de littérature en 1925.

[9] Ce « club » a été très actif, en particulier dans les années soixante, lors des polémiques autour de la question raciale. Voir The Harvard Crimson, “Socialist Group Will Investigate Harlem Situation”, Thursday, March 25, 1965. A l’époque de Lippmann, le Club est déjà noyauté par des éléments bolchéviks, tels que Heywood Broun, un journaliste new-yorkais, qui ourdit un complot avec les immigrés russes aux Etats-Unis afin d’appliquer la théorie de son ami Léon Trotski et de fomenter une révolution dans le Nouveau Monde. Comme l’écrit Zygmund Dobbs, « Broun became a red under the leadership of Walter Lippman at the Harvard Socialist Club in 1906. », in Keynes at Harvard, Economic Deception as A Political Credo, chap. IX, 1969, Probe Research, Inc., West Sayville, New York.

[10] Cette revue, qui existe encore de nos jours, expose les événements récents et ceux à venir du campus de Cambridge.

[11] John « Jack » Silas Reed, (1887 – 1920), est un journaliste et militant socialiste américain. Témoin enthousiaste de la révolution d’Octobre, il est surtout connu pour son ouvrage Dix jours qui ébranlèrent le monde. Après avoir contribué à la naissance du Communist Labor Party, il retourne en Russie fin 1919, dans l’espoir de convaincre l’Internationale communiste nouvellement créée de reconnaître son organisation comme sa section américaine, au détriment de l’autre groupement communiste des États-Unis, le Parti communiste d’Amérique. L’Internationale tranche en demandant aux deux mouvements de fusionner. Le film de 1981 Reds avec Warren Beatty, Diane Keaton et Jack Nicholson, est basé sur sa vie et celle de sa femme, l’écrivain féministe Louise Bryant.

[12] Graham Wallas (1858-1932), professeur et théoricien en science politique et en relations internationales, a été membre de l’exécutif la Fabian Society de 1888 à 1895. Il quittera, en 1904, cette société où il est entré en 1886 pour au moins trois raisons : il avait une profonde empathie avec les principes libéraux ; il était en faveur du libre échange et contre l’impérialisme anglais ; et enfin, il croyait plus en la psychologie qu’aux institutions. Son parcours, d’une certaine manière, préfigure celui que Lippmann empruntera quelques années plus tard.

[13] Steffens est connu pour sa déclaration de 1921, à son retour de l’Union Soviétique : « I have been over into the future, and it works. » (réimprimé en « I’ve seen the future, and it works ».). « I found Lippmann, saw right away what his classmates saw in him. He asked me intelligent, not practical, questions about my proposition and when they were answered, gave up the job he had and came home to New York to work with me on my Wall Street series of articles… Keen, quiet, industrious, he understood the meaning of all that he learned; and he asked the men he met for more than I asked him for. »

[14] Un muckraker (de muck : fange /ordure / boue et to rake : fouiller… donc en bon français : fouille-merde) est un journaliste ou un écrivain qui enquête et publie des rapports véridiques soulevant des questions de société, généralement en rapport avec la criminalité et la corruption, impliquant souvent des élus, des dirigeants politiques et des membres influents du monde des affaires et de l’industrie. On se souvient des enquêtes menées sur le monopole de la Standard Oil, par exemple.

[15] Paterson est à cette époque la « ville de la soie des Etats-Unis ». Plus d’un tiers de ses 73.000 travailleurs occupent des emplois dans l’industrie de la soie. En 1911, les fabricants de soie de Paterson ont décidé que les travailleurs, qui faisaient déjà tourner deux métiers, étaient désormais tenus d’en faire fonctionner quatre simultanément. Acquis aux thèses luddites, les ouvriers se plaignent des pertes d’emplois que provoquerait cette réforme et, par conséquent, du fait qu’elle ferait baisser les salaires. Le 27 Janvier 1913, 800 employés de l’usine de soie Doherty se mettent en grève, alors que quatre membres du comité d’entreprise avaient été licenciés pour avoir tenté d’organiser une réunion avec la direction de l’entreprise pour discuter du système à quatre métiers. En une semaine, tous les ouvriers de la soie sont en grève et les 300 usines dans la ville sont contraintes de fermer. John Reed décide d’écrire un reportage sur la grève à Paterson. Il est bientôt arrêté et emprisonné à la prison du comté. Walter Lippman arrive alors sur place pour manifester sa solidarité avec Reed,  et pour exiger la libération des journalistes, afin qu’ils puissent rendre compte des conflits du travail.

[16] William Howard Taft, (1857 – 1930), est le vingt-septième président des États-Unis. Il est élu pour un mandat, de 1909 à 1913. Il succède à Theodore Roosevelt dont la popularité reste forte après avoir quitté la présidence. Taft est un bon administrateur mais son manque de charisme ne lui attire pas le vote populaire.

[17] La campagne électorale de Wilson est basée sur l’élimination des conglomérats industriels, la création d’un impôt fédéral sur le revenu et des élections sénatoriales au suffrage universel. Il s’oppose ainsi à Theodore Roosevelt qui est partisan d’un pouvoir présidentiel fort, garant des libertés, alors qu’il défend la concurrence comme facteur d’équilibre.

[18] Roosevelt, mécontent de la politique menée par Taft, venait de fonder son nouveau parti, de circonstance.

[19] Lui aussi ancien élève de George Santayana, il est connu pour son livre The Promise of American Life (1909). Il fondera avec Walter Lippmann et Walter Weyl le journal le New Republic.

[20] Louis Dembitz Brandeis (1856 – 1941), est un avocat américain, membre de Cour suprême des États-Unis ainsi qu’un important soutien au mouvement sioniste américain. Un des principaux conseillers économiques de Woodrow Wilson puis de Franklin Delano Roosevelt, il est un des symboles de l’ère progressiste et un des pionniers d’une concurrence régulée. Il a participé à la création du Federal Reserve System.

[21] Le lancement de cette croisade contre les trusts industriels a lieu dans un discours long de plus de 30 pages prononcé à la Chambre des représentants. Theodore Roosevelt s’engage à faire respecter la loi Sherman. Proche du courant progressiste, il intervient aussi pour arbitrer la lutte entre les mineurs en grève et le patronat ; il leur permit d’obtenir la journée de 8 heures et des salaires plus élevés, ce qu’il appelle un « accord équitable ».

[22] Walter Weyl (1873-1919) est un des leaders du mouvement progressiste américain. Son ouvrage le plus connu, The New Democracy (1912), est un classique du méliorisme classique, révélant son chemin vers un avenir de progrès et de modernisation fondée sur des valeurs de la classe moyenne. Le méliorisme est une morale de l’action : le monde n’est pas parfait, mais on peut travailler à son amélioration, dont la fin du Candide de Voltaire donne la parfaite illustration : « cultivons notre jardin ». Alain le qualifiait d’ « optimisme de la volonté ».

[23] Ronald Steel, Walter Lippmann and the American Century, 1980, Transaction Publishers, Londres, 1998.

[24] John Dewey (1859 – 1952) est un philosophe américain spécialisé en psychologie appliquée et en pédagogie. Son système philosophique se rattache au courant pragmatiste développé par Charles S. Peirce et William James. Dewey est principalement influencé par Hegel, qui est tout sauf pragmatiste. Il doit également beaucoup à Charles Darwin. Ses idées politiques et sociales sont proches du socialisme. Il définit la morale ou l’éthique comme la recherche d’un « équilibre » entre le social et l’individuel.

[25] Charles Austin Beard (1874 – 1948) est considéré comme l’un des principaux historiens américains du début du XXe siècle avec Frederick Jackson Turner. Il publie de nombreuses monographies et ouvrages sur l’histoire et les sciences politiques. Il propose une nouvelle interprétation de l’œuvre des Pères fondateurs des États-Unis en avançant que ces derniers étaient davantage motivés par leurs intérêts économiques que par les principes philosophiques.

[26] Célèbre historien britannique, Bryce (1838 – 1922) entame après des études à Glasgow une carrière de juriste à Londres, puis devient professeur de droit civil à l’Université d’Oxford. Il publie en 1878 son chef d’œuvre, l’Histoire du Saint-Empire romain germanique.

[27] En janvier 1917, le ministre-conseiller allemand Zimmermann n’hésite pas à promettre au Mexique l’alliance de l’Allemagne contre les États-Unis avec, pour salaire de la victoire, le retour des provinces perdues (Texas, Arizona et Nouveau-Mexique). Cette intervention du Kaiser dans les affaires américaines, ajoutée aux navires américains coulés,  suscite l’indignation. Le congrès américain décide alors l’entrée en guerre contre les empires centraux.

[28] Lippmann s’interroge dans Drift and Mastery sur la manière de créer une motivation qui pousserait les hommes à trouver une solution aux problèmes du monde (Goodwin 1995, p. 319). Il tient la théorie de l’intérêt personnel comme d’autant plus anachronique qu’il doute que la maximisation du profit soit l’élément essentiel du comportement des managers. Idée qui semble se retrouver également chez Veblen (Aron, 1970, p xvii). Par contre, il croit alors en la responsabilité d’une nouvelle classe de managers professionnels distincts des propriétaires d’entreprise et se montre en conséquence favorable aux grandes entreprises, même s’il en perçoit les dangers. Blum (1985, p. xx) note que Lippmann était alors « convaincu du nécessaire leadership d’une élite administrative pour introduire ordre et objectifs dans les affaires et le gouvernement ». Idée que d’une certaine façon on retrouve également dans Les ingénieurs et le système des prix (Veblen, 1921).

[29] En qualité de Secrétaire à la Guerre, Baker a supervisé l’implication militaire américaine dans la guerre (1917-18). Comme le Royaume-Uni, les États-Unis disposent uniquement d’une armée de métier. C’est ainsi que l’on doit à Baker et a son assistant, qui ont besoin de trouver des volontaires, la célèbre affiche de l’Oncle Sam pointant son index vers le lecteur.

[30] L’Inquiry (l’Enquête) devait préparer les documents pour les négociations de paix après la Première Guerre mondiale Le groupe, composé d’environ 150 universitaires, a été dirigée par le conseiller présidentiel Edward House et supervisé directement par le philosophe Sidney Mezes. Le groupe a travaillé dans les bureaux de l’American Geographical Society de New York. Outre Walter Lippmann et Sidney Mezes, on y trouve le géographe Isaiah Bowman, l’historien James Shotwell, et l’avocat David Hunter Miller. Des membres de l’Inquiry, rebaptisée plus tard la Commission américaine pour négocier la paix, s’est rendu à la Conférence de paix de Paris en Janvier 1919, accompagnant Wilson à bord de l’USS George Washington. Certains membres de la Commission établirent plus tard le Council on Foreign Relations, entité indépendante du gouvernement.

[31] 18 janvier 1919 – août 1920.

[32] Craufurd. D. Goodwin (1995), « The Promise of expertise: Walter Lippmann and policy sciences », Policy Sciences, 28, p. 317-345, Kluwer Academic Publishers, Pays-Bas, p. 336.

[33] (1865 – 1959), historien de l’art spécialiste de la Renaissance italienne.

[34] Walter Lippmann est l’inventeur de cette expression.

[35] Steel, p. 164-165.

[36] « Nous supposons que ce que chaque homme ne se fonde pas sur une connaissance directe et certaine, mais sur les photos faites par lui-même ou qui lui sont données. (…) La façon dont le monde est imaginé détermine à chaque instant ce que les hommes vont faire. Elle ne détermine pas ce qu’ils vont obtenir. Elle détermine leurs efforts, leurs sentiments, leurs espoirs, et non leurs réalisations et les résultats. (…) Qu’est-ce que la propagande, si ce n’est l’effort de modifier l’image à laquelle les hommes réagissent, de substituer un modèle social à une autre? Qu’est-ce que la conscience de classe, sinon un moyen de réaliser le monde? ». Et de conclure : « Je soutiens que le gouvernement représentatif, dans le champ de ce qu’on appelle ordinairement la politique, ou dans celui de l’industrie, ne peut être véritablement opérationnel, quelle que soit la base de l’élection, que s’il existe une organisation indépendante d’experts fabricant des faits invisibles mais intelligible pour ceux qui vont prendre les décisions. »

[37] Walter Lippmann, Public Opinion, partie II, chap. II, section 3.

[38] « La création du consentement n’est pas un art nouveau. Il en est un très ancien et était supposé disparaître avec l’apparition de la démocratie. Mais ce n’est pas le cas. La technique de cet art a, en fait, été énormément améliorée, parce qu’elle est à présent basée sur l’analyse plutôt que sur des règles approximatives. Ainsi, grâce aux résultats de la recherche et de la psychologie, associée aux moyens de communication modernes, la pratique de la démocratie a effectué un tournant. Une révolution est en train de prendre place, infiniment plus significative que tout déplacement du pouvoir économique. », op. cit., partie V, chap. XV, section 4.

[39] Ce dont le général lui sera toujours reconnaissant, y compris lorsque, en 1962, Lippmann se retourne contre lui dans L’Unité occidentale et le Marché commun, ouvrage dans lequel il critique vertement la remise en cause du monopole atomique américain au sein du camp occidental à laquelle la France se livre.

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3 réflexions sur “Walter Lippmann

  1. Higgins

    Bonjour Copeau

    Achat programmé (il fut bien se culturer un peu) dès la parution de l’ouvrage.
    Deux points à préciser dans ton billet. Le premier concerne l’année d’entrée en guerre des USA: c’est 1917 (le 6 avril) au lieu de 1916 comme il est précisé dans la note 27. Le second concerne ce paragraphe: « Alors que Roosevelt est favorable à un renforcement de l’Etat fédéral, et est très réservé à l’endroit de la législation anti-trust. Roosevelt est partisan d’un pouvoir fédéral fort, capable de réglementer l’activité économique. Il s’attaque aux grandes entreprises, qu’il accuse de faire des bénéfices au détriment des consommateurs, et engage des procédures contre les grands capitalistes du chemin de fer, du pétrole et de l’agro-alimentaire » Il me semble qu’il y a contradiction entre les deux phrases où apparaissent Roosevelt.

    Bonne journée

    PS: en matière de propagande, il faut lire « Propaganda » d’Edward Bernays aux éditions Zones. Pape de la matière, c’est « le manuel classique de l’industrie des relations publiques » selon le mot Noam Chomsky (http://www.acrimed.org/article1416.html). Ce dernier déclarait également: « La propagande est à la démocratie ce que la violence est à un état totalitaire. »

    1. copeau

      Merci Higgins pour ces précisions. Concernant Roosevelt, j’avais également noté cette contradiction, qui est le fruit de mes lectures en la matière. Si tu as des infos plus précises sur son positionnement à l’égard tant de l’Etat fédéral que du Sherman Act, je suis preneur.

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