Mancur Olson, le penseur décoiffant de la lutte des classes


Mancur Olson (1932-1998)


Image« Les grand groupes peuvent rester inorganisés et ne jamais passer à l’action même si un consensus sur les objectifs et les moyens existe. »


Mancur Olson (1932-1998) est un économiste américain, contributeur à l’école des choix public. Il est connu principalement pour ses deux ouvrages La Logique de l’action collective (1965) et The Rise and Decline of Nations (1982).


Né le 22 janvier 1932, à Grand Forks, Dakota du Nord, il décède le 19 février 1998. Diplômé en sciences économiques (North Dakota State University), Docteur en sciences économiques (université Harvard), il a été enseignant en sciences économiques à l’université Princeton puis à l’université du Maryland. Il fonde en 1990 le Center for Institutional Reform and the Informal Sector à l’université du Maryland.


Dans son maître ouvrage (adapté de sa thèse de doctorat à Harvard sous la direction de Thomas Schelling) Mancur Olson s’appuie sur une approche de l’individualisme méthodologique, pour approfondir de manière critique le fonctionnement des groupes et des organisations de nature économique.


Il pointe notamment des situations où les individus membres d’un groupe ou d’une organisation peuvent adopter un comportement singulier, motivé par des considérations personnelles qui l’emportent sur la volonté de collaborer en vue de l’intérêt commun des membres du groupe/organisation.

La logique de l’action collective

Olson construit une taxinomie des groupes et particulièrement une classe qu’il nomme « les groupes latents » (groupe composé d’un grand nombre d’individus où il est aisé de se soustraire à l’effort collectif), objets principaux de son étude. La seconde idée force de la théorie de l’action collective concerne le coût et le bénéfice de cette action. Pour Olson, toute action collective a un coût pour l’individu (engagement, prise de risque, perte de temps, argent investi…) et des bénéfices ou avantages obtenus par l’action collective (protection sociale, augmentation de salaire, emploi…).

Or il existe une tendance pour les membres d’un groupe à profiter du bénéfice d’une action collective en cherchant à payer le coût minimum, voire à échapper au coût de cette action. Plus grand est le groupe et plus cette tendance est importante. C’est le phénomène du passager clandestin (free rider).

Mancur Olson énonce alors cette hypothèse (appelée « paradoxe d’Olson ») : « Les grands groupes peuvent rester inorganisés et ne jamais passer à l’action même si un consensus sur les objectifs et les moyens existe. »


Par conséquent, plus le nombre de membres constituant un groupe est élevé, plus la probabilité qu’il passe à l’acte est faible, car la contribution marginale d’un membre à la réussite du groupe est décroissante :

« Comme les groupes relativement petits sont fréquemment capables de s’organiser sur la base du volontariat et d’agir en conformité avec leurs intérêts communs et que les grands groupes ne sont pas dans l’ensemble en mesure d’y parvenir, l’issue du combat politique qui oppose les groupes rivaux n’est pas symétrique… Les groupes les plus petits réussissent souvent à battre les plus grands qui, dans une démocratie, seraient naturellement censés l’emporter. »

La logique du passager clandestin

Le problème fondamental qui constitue le point de départ de l’analyse d’Olson est  l’amalgame courant qui est fait entre rationalité individuelle et rationalité collective. Pour Olson, l’individu n’agit qu’en fonction d’une comparaison coûts/avantages. L’individu recherche essentiellement à servir ses intérêts, quels qu’ils soient, même s’il peut agir parfois en vertu de motivations irrationnelles.

Contrairement à l’idée communément répandue en sociologie, il est donc erroné de parler d’une rationalité de groupe. Si la différence entre les rationalités individuelle et collective n’était qu’une question de degré, le sociologue pourrait se contenter d’identifier les groupes en présence, leurs divergences, leur degré de conscience, leurs stratégies, et « la pièce [pourrait] commencer », comme l’écrit R. Boudon dans sa préface. Pour Olson, cette conception de la réalité sociale, qui n’est certes pas sans avantages, est trop facile. La communauté d’intérêt, même lorsqu’elle est évidente pour tous ses membres, ne suffit pas à provoquer l’action commune : la logique collective n’est pas logique de l’action individuelle.

Cette différence épistémologique est fondamentale. Un groupe organisé d’individus rationnels ayant tous un intérêt commun, étant tous conscients de cet intérêt, et pouvant chacun contribuer à la réalisation de cet intérêt, ne va pas agir dans le sens de cet intérêt commun, dans la plupart des cas. Ce qui semble paradoxal ne l’est que pour les tenants d’une rationalité de groupe assimilable à une rationalité individuelle : le groupe, en tant qu’ « identité transcendante » n’agit pas dans son intérêt. L’agrégation des intérêts individuels ne conduit pas à l’action collective. Olson n’y voit rien que de très rationnel : cette inaction du groupe est le fait d’individus poursuivant chacun leur intérêt personnel.

Un producteur particulier n’a aucun intérêt à diminuer sa production, dans le but d’obtenir un prix plus élevé. Il n’a pas intérêt à assumer les coûts tout seul, mais au contraire à ce que ce soit ses rivaux qui les supportent ; mais, n’ayant aucune garantie quant à l’implication de ces derniers, le producteur n’agira pas. De la même manière, un individu n’a pas intérêt à sacrifier son temps et son argent pour soutenir un lobby afin d’obtenir une faveur publique.

L’individu adhère ainsi à un groupe exclusivement pour tirer profit de cette association. Si des intérêts purement personnels peuvent être satisfaits, et avec plus d’efficacité, par une action individuelle, ces organisations ont donc une fonction à remplir quand des intérêts individuels communs sont en jeu. C’est d’ailleurs leur fonction première, même si elles peuvent accessoirement servir des intérêts individuels particuliers, qui varient pour chacun des membres.

Un groupe vise à obtenir de toute autorité détentrice de biens collectifs (l’Etat, notamment), l’octroi de celui qui correspond à l’intérêt commun de tous les membres du groupe.

Les services d’un Etat doivent être disponibles pour tous quand ils le sont pour un : c’est le cas de la justice, ou de la défense. Ces avantages fournis par l’Etat sont généralement désignés sous le nom de « biens publics ». Olson appelle donc « bien commun », « collectif » ou « public », tout bien, qui consommé par Xi dans un groupe {X1,…Xn}, ne peut pas être refusé aux autres personnes du groupe (l’éclairage public, par exemple). Ceux qui n’achètent aucun bien public ou collectif ne peuvent être exclus du partage, alors qu’ils pourraient l’être du bien non collectif, quand bien même n’auraient-ils pas participé à l’effort collectif.

Ainsi, pour un tel individu, comme pour une entreprise sur un marché concurrentiel, les efforts individuels n’auront pas d’effet notable sur la situation globale du groupe et ils pourront profiter de toute amélioration apportée par les autres, qu’ils aient ou non participé à l’effort collectif. Il n’est donc pas rationnel pour lui de supporter des coûts, qui sont certains, destinés à la réalisation d’un objectif collectif, qui elle est incertaine.

L’individu décrit par Olson, qui se soustrait aux coûts du militantisme (argent et temps, comme pour les entreprises), mais qui profite de ses gains, est l’illustration type du concept de « passager clandestin ». Les exemples en sont nombreux, de l’employé non syndiqué qui profite des augmentations de salaire obtenues par le syndicat, au contribuable qui envoie ses enfants à l’école publique mais qui ne déclare pas tous ses revenus imposables.

L’action collective efficace

Une condition essentielle pour l’efficacité d’un groupe est sa capacité à obliger (de façon plus ou moins explicite) ses membres à l’effort collectif.

La meilleure façon de faire participer les membres d’un groupe est de les y contraindre. L’Etat, « monopole de la contrainte légitime », possède cette force de coercition : il institue un impôt qui constitue une obligation pour le contribuable. On peut évoquer également le cas, plus implicite, des closed-shop : la syndicalisation y est obligatoire pour qui prétend y travailler. La force contraignante de l’adhésion au groupe syndical est issue, précisément, dans la plupart des cas, d’une législation : elle est donc garantie par les moyens coercitifs de l’Etat.

Les organisations qui n’ont pas ces moyens doivent fournir à leurs membres actifs des avantages individuels, en plus des biens collectifs qu’elles défendent. Il faut que l’effort d’un membre d’un groupe, sa participation effective à l’action, soit directement récompensé par des « incitations sélectives » (selective incentives). Celles-ci peuvent être négatives (pénalisant ceux qui refusent de participer aux coûts de l’action collective), ou positives (récompensant ceux qui agissent dans l’intérêt du groupe). Un parti politique, par exemple, ne fournit pas que des biens collectifs (lutte pour le pouvoir selon une conception donnée de l’intérêt général) mais également individuels : positions de responsabilité, positions électives, … Ces biens sont évidemment insuffisants pour le nombre d’électeurs potentiels, d’où le faible taux d’adhésion aux partis.

On pourrait objecter à ce raisonnement qu’un individu peut agir aussi en vertu d’ambitions sociales, et non pas uniquement économiques. L’existence de tels facteurs sociaux ne contredit pas l’analyse d’Olson, la renforçant plutôt car selon lui, l’estime, par exemple, est un bien individuel non collectif.

Ces facteurs permettent à Olson d’expliquer l’efficacité de certains groupes, qui parviennent à se mettre en mouvement, malgré les éventuels passagers clandestins en leur sein. Mais surtout, Olson insiste sur les différences de taille entre les groupes, qui sont également des différences de nature.

Les « petits groupes » (« groupes privilégiés »), sont à bien des égards plus favorisés en termes d’efficacité. Tout d’abord, la plupart d’entre eux peut se procurer les biens collectifs sans avoir recours à des méthodes de coercition ou à quelque encouragement étranger au bien lui-même. En effet, dans un tel groupe, un membre peut juger que son gain personnel excède le coût total d’un montant donné de ce bien. Il est prêt, pour l’obtenir, à supporter tout seul le coût total. On peut donc penser qu’on obtiendra bien le bien collectif, quand le bénéfice individuel est supérieur au coût total ; et ce, du fait d’une action égoïste et volontaire.

Les groupes « agissants » sont plus petits que les groupes « non agissants ». Aux premiers appartient le pouvoir d’action, aux seconds, le pouvoir de consultation. Les petits groupes semblent pouvoir agir avec plus de décision et mieux utiliser leurs ressources.

Enfin il faut noter qu’en général les motifs sociaux ne sont opérants que dans des groupes de faible dimension, quand les membres ont des contacts directs entre eux. Les rapports d’amitié constituent ainsi des véritables motivations, et le travail de chacun est constaté par tous : il est difficile de ne rien faire sans s’exposer à la réprobation morale, et il est gratifiant de voir son travail reconnu.

Le concept du passager clandestin est donc beaucoup plus pertinent dans des groupes de taille supérieure, telle qu’aucun des membres n’ait assez de poids pour influencer de façon significative le cours des événements au sein du groupe.

Le premier problème qui se pose pour un groupe de grande taille est celui des coûts d’organisation. Ils sont fonction croissante du nombre d’individus. Par ailleurs il existe une quantité minimale de coûts d’organisation, en dessous de laquelle la coordination n’est pas du tout suffisante. Par conséquent les coûts initiaux sont considérables. De ce point de vue, la contrainte paraît nécessaire pour motiver l’effort.

Ensuite, il existe différents facteurs qui interdisent aux groupes les plus grands de servir leurs propres intérêts : d’une part, plus le groupe est grand, plus le bénéfice de chaque personne qui participe est petit, moins la récompense est adéquate à l’activité déployée en faveur de la collectivité, et plus la récompense est sous-optimale. D’autre part, plus le groupe est grand, moins il est vraisemblable qu’un petit nombre de représentants gagnent assez pour supporter les charges. En d’autres termes, moindres sont les possibilités d’organisation oligopolistique.

Donc plus le groupe est grand, plus grandes sont les difficultés à se procurer le bien en quantité optimale, sans recours à la coercition ou aux incitations extérieures. Olson les nomme groupes « latents ». Il choisit l’exemple des associations de consommateurs, groupe potentiel immense, mais qui ne propose aucun avantage individuel capable de motiver l’action.

Les syndicats et les groupes de pression

A l’aide d’un modèle logique simple reposant sur le postulat de la rationalité de l’individu, et à l’appui de constatations empiriques variées, Olson a forgé une grille d’analyse qu’il applique à un certain nombre de théories « traditionnelles », un certain nombre de phénomènes sociopolitiques et les théories classiques dont elles ont fait l’objet, pour en démontrer les incohérences et les insuffisances.

Olson veut mettre en évidence le fait que les syndicats constituent des groupes latents qui s’appuient, pour assurer leurs mobilisation et pérennité, sur un système de coercition : leur action a autant pour objectif d’obtenir des moyens leur permettant d’assurer l’adhésion obligatoire, que de défendre véritablement les intérêts des syndiqués. Ceci souligne donc à la fois le rôle de la contrainte. Mais aussi le rôle de la violence, par les piquets de grève, qui sont d’un enjeu déterminant dans le rapport de force entre syndicat, « jaunes », et patronat. Le pouvoir d’un syndicat, sa capacité plus ou moins importante à obtenir des biens collectifs, s’y joue.

Olson essaie de démontrer que, contrairement à une idée très répandue, le monopole syndical de l’emploi (son contrôle des licenciements et des embauches) ne peut s’expliquer par la peur du chômage chez les travailleurs. En réalité, le syndicalisme doit son développement à des lois qui ont favorisé son pouvoir au sein de l’entreprise, lui permettant de contrôler l’accès à l’emploi pour les non syndiqués, renforçant sa capacité de coercition. Le contrôle de l’emploi des syndicats vient en définitive de leur désir de survivre plutôt que du pessimisme des travailleurs face au problème de l’embauche. C’est le syndicat en tant qu’organisation, et non le travailleur, qui a besoin du contrôle de l’emploi.

L’Etat et la lutte des classes

Les théories développées par Olson lui permettent par ailleurs de jauger le concept de bien collectif au regard de l’action de l’Etat.

Certains biens sont de nature telle que si un l’obtient, tous l’obtiennent, ils ne sont donc pas adaptés à la mécanique du marché, selon laquelle chacun doit payer sa part. De ce point de vue, un certain nombre de services étatiques restreignent la liberté, en remplaçant les décisions individuelles libres par des décisions collectives arrachées par la force.

Cependant, si l’Etat décide de monter une entreprise publique pour fabriquer un produit, il n’est pas certain que cela se traduise par une atteinte à la liberté économique. Les consommateurs ne sont pas moins libres quand ils achètent dans le secteur public que dans le secteur privé. Quand le gouvernement fournit des biens et services collectifs, il restreint donc la liberté économique, mais quand il produit des biens non collectifs, il n’y touche pas. Ce sont donc les activités traditionnelles de l’Etat qui restreignent le plus la liberté économique, puisqu’il faut les financer par les impôts, qui sont des atteintes à la liberté de dépenser.

De ce point de vue, les conservateurs, qui réclament plus de défense de la part de l’Etat, restreignent donc la liberté économique aussi bien que les socialistes.

Olson veut démontrer que c’est la fourniture de biens collectifs et non la nature privée ou publique des institutions dispensatrices de tels biens qui détermine l’atteinte à la liberté économique. Un syndicat, dont le but est de fournir un bien collectif, est coercitif, lorsqu’il survit.

Olson emploie par ailleurs le concept de groupe latent pour remettre en cause la théorie marxiste de l’Etat. Selon Marx, l’Etat est l’instrument de domination d’une classe par l’autre. Au stade capitaliste de l’Histoire, l’Etat est le « Comité exécutif de la bourgeoisie ». L’histoire sociale est celle de la lutte des classes, groupes organisés d’intérêts humains, qui sont définis en fonction de leur relation avec la propriété des moyens de production, qui déterminent des intérêts communs au sein des classes.

Mais les faits démontrent que les conflits de classe ne sont pas universels : on peut en conclure que finalement, l’individu se soucie peu de ses intérêts de classe. La rationalité de l’individu marxiste est irréaliste.

En réalité, cette absence de conflits de classes est précisément due à comportement rationnel. Le bourgeois rationnel ne se mobilise pas pour obtenir des biens de la part de l’Etat : celui-ci le soutient de toute façon et ce n’est pas son action individuelle qui pèsera de façon décisive sur le cours des choses. Donc le bourgeois ignore ses intérêts de classe et agit dans son intérêt personnel. Le prolétaire est aussi rationnel : comme le bourgeois, il profite des victoires du mouvement, qu’il y participe ou non. Ainsi on peut dire que l’action de classe marxiste a tous les caractères du grand groupe latent.

L’absence de révolution, selon Olson, prouve qu’il n’y a pas, au niveau individuel, d’incitation économique à la lutte de classes. La théorie de Marx n’est pas incohérente du fait de l’irrationalité des acteurs, mais plutôt du fait de leur rationalité. Ce n’est pas, comme le prétend Marx, en raison de leur rationalité que les individus agissent pour leur classe, mais c’est au contraire en raison de leur rationalité qu’ils n’agissent pas ainsi. Le marxisme, fondé sur un comportement rationnel et utilitaire, apparaît, de fait, inconsistant. L’explication par l’irrationalité des agents, par des facteurs émotionnels, semble ainsi plus cohérente pour rendre compte des « actions de classe » effectivement constatées.

Un livre de synthèse : Mancur Olson (préf. Raymond Boudon), 1978, Logique de l’action collective, PUF, 199 p. Une partie de la littérature sociologique admet que les groupes comme les personnes sont dotés de volonté, de conscience et cherchent à promouvoir leurs intérêts, entrent en conflit, ont des stratégies bien définies. Selon Oison, c’est se rendre la vie trop facile que de supposer la logique de l’action collective réductible à la logique de l’action individuelle. La proposition impertinente qu’il cherche à promouvoir est qu’un groupe inorganisé de personnes ayant un intérêt commun, conscientes de cet intérêt et ayant des moyens de le réaliser ne fera, dans des conditions générales, rien pour le promouvoir. La communauté d’intérêt ne suffit pas à provoquer, contrairement à ce qu’affirme Marx, l’action commune permettant de promouvoir l’intérêt de tous. En dehors de ses possibilités d’application et de l’interprétation nouvelle qu’elle offre de nombreux phénomènes sociaux et politiques (syndicats, partis politiques, groupes de pression…), la théorie d’Oison ouvre une voie à la réinterprétation d’auteurs classiques comme Rousseau, Marx et Durkheim.


Bibliographie sélective

Mancur Olson (préf. Raymond Boudon), 1978, Logique de l’action collective, PUF.

Mancur Olson, 1982, Rise and Decline of Nation, Yale University Press.

Mancur Olson, 2000, Power and Prosperity: Outgrowing Communist and Capitalist Dictatorships, Oxford University Press.

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Walter Block


« L’économie dirigée ou planifiée est la facilité même dans sa conception. Les chefs de l’économie décident simplement ce qui doit être produit, qui doit le produire et comment, et qui doit recevoir les bénéfices de cette production.

Par contraste, l’économie volontaire ou l’économie de marché libre est très complexe. Le particulier peut décider de ce qu’il veut produire et comment le produire. Le stimulant est sa jouissance personnelle du produit et de ce qu’il peut en obtenir quand il le vend à d’autres gens. Au lieu d’être coordonnée par des directives économiques, l’économie du marché libre est, comme nous l’avons constaté, coordonnée par le mécanisme des profits et pertes. »

Économiste, longtemps professeur à l’Université de Vancouver, Walter Block enseigne aujourd’hui sur la côte est des États-Unis à l’université Loyola de la Nouvelle-Orléans. Il a été le premier trésorier du Center for Libertarian Studies dont le président était John Hagel III et le directeur, Walter E. Grinder.

Dans son ouvrage Défendre les indéfendables (1975), il prend une position pour le moins étonnante. Une fois bien distinguée, en guise d’avant-propos, la différence fondamentale entre une activité moralement condamnable et le droit inaliénable juridiquement reconnu à tel ou telle de l’exercer, Walter Block entend démontrer, en bon économiste utilitariste, que ces activités que notre société redécouvre, sont non seulement acceptables mais bénéfiques pour l’ensemble de la communauté (elles répondent toutes, en effet, à une demande des citoyens).

Tel est l’objet de ce livre sulfureux, véritable OVNI dans dans le ciel de l’idéologie consensuelle dominante, à droite comme à gauche.

Walter Block n’entend pas ici faire œuvre de théoricien : Défendre les indéfendables est un brûlot de vie pratique. On n’y trouvera que des cas concrets et quotidiens (une cinquantaine) regroupés en grandes parties thématiques (l’argent, le sexe, les médias, etc.).

Des prostituées aux proxénètes, des dealers aux drogués, des pollueurs aux maîtres chanteurs, tous les parias de la bonne morale sociale trouvent chez Walter Block un défenseur paradoxal, à la pensée infaillible fondée sur les démonstrations les plus rationnelles, faisant de lui un cas unique, sans aucun préalable ni équivalent contemporain. Block est le premier qui a le courage de proposer une défense libertarienne de certaines activités paisibles et pourtant considérées inconvenantes par les bien-pensants.

Walter Block, en tant qu’économiste, a réalisé des analyses sérieuses sur le droit de propriété et sur l’organisation industrielle avec la concurrence, le monopole et les lois antitrusts en point de mire. Libéral et scientifique, il fait partie du bureau éditorial du Journal of Libertarian Studies.

Défendre les boucs émissaires de la société

L’essai Défendre les indéfendables est le seul ouvrage de Block qui ait été traduit en français. Sous un titre, et surtout un sous-titre assez provocateurs (proxénètes, vendeurs d’héroïne, prostituées, maîtres chanteurs, faux-monnayeurs et autres boucs émissaires de notre société), ce dernier expose les idées libertariennes sur des sujets sensibles qui sont prétextes à de grandes dépenses d’argent et d’énergie dans les sociétés occidentales.

La thèse de Walter Block est que beaucoup d’activités prohibées aujourd’hui ne violent pas le droit naturel et ne devraient donc pas tomber sous le coup des lois. Au contraire, il démontre que ceux et celles qui pratiquent ces activités sans agresser quiconque sont injustement persécutés et méritent le nom de héros. Que ces activités soient jugées morales ou immorales est un autre problème. Pour les libertariens, la morale est affaire personnelle tant qu’on n’agresse personne.

Ces personnes et les activités qu’elles pratiquent peuvent être grosso modo classées en deux groupes : d’une part, des personnes qui proposent un service condamné par d’autres personnes pour des raisons « morales » ; d’autres part des personnes exerçants certaines activités économiques souvent mal vues mais pourtant très utiles.

Dans le premier groupe, on trouvera les prostituées qui rendent un service visiblement apprécié puisqu’elles continuent à exercer leurs activités malgré la répression policière et la condamnation des bien-pensants. On trouvera aussi le toxicomane qui dans une société libre ne passerait pas son temps à agresser les autres pour avoir de quoi se procurer sa dose, ce qui serait un immense progrès par rapport à la situation actuelle.

Du côté des activités économiques mal vues mais utiles, on peut citer l’importateur qui fournit à la population des produits moins chers, le faux-monnayeur qui ne fait que contrefaire une fausse monnaie fabriquée par l’Etat et le publicitaire dont l’activité relève en dernière analyse de la liberté d’expression. De son côté, le « vieil intraitable », celui qui refuse de vendre sa maison alors qu’à la place on pourrait construire un magnifique immeuble moderne ou un superbe aéroport nous rappelle le caractère sacré et intouchable de la propriété privée. Le « vieil intraitable » pousse la perversité jusqu’à refuser des offres de rachat dont le montant est bien supérieur à la valeur vénale de son bien et ainsi, il défend la liberté de tous.

D’autres chapitres sont consacrés notamment à l’employeur capitaliste, au « jaune » et au spéculateur. Walter Block ne craint pas d’examiner aussi le problème du travail des enfants et celui du policier corrompu par le « Milieu ».

Condamnés à la fois pour des raisons morales et économiques, l’auteur examine également le cas des intermédiaires qui sont régulièrement rendus responsables de tous les maux économiques alors que si on fait appel à eux, c’est bien que leur fonction est jugée utile. Il coûte souvent moins cher de trouver des clients ou des fournisseurs en s’adressant à des intermédiaires qui sauront mettre en relation des gens ou des entreprises ayant besoin les uns des autres que de chercher par soi-même de tels partenaires. Les proxénètes entrent dans cette catégorie et la violence qu’on les accuse de faire subir souvent aux femmes est due à la prohibition et à la clandestinité qui entourent leurs activités plutôt qu’à ces activités mêmes. De la même façon les fournisseurs de drogues pourraient exercer paisiblement leur activité dans une société libre.

Pour l’auteur, l’avortement interdit à l’époque où il écrit, doit être légalisé.

Phénomène plus inquiétant, certains interdictions qui n’étaient pas concevables à l’époque se sont bel et bien matérialisées. Walter Block explique que l’argument selon lequel il faut interdire l’héroïne sous prétexte que son usage peut rendre les héroïnomanes incapables de travailler et « d’assumer leurs obligations financières envers leur famille » est inacceptable car nombreuses sont les activités qui peuvent rendre leurs usagers incapables d’accomplir leur tâche dans certains domaines. Il faudrait donc interdire aussi « le jeu, l’alcoolisme, l’usage du tabac, la conduite d’automobiles, les voyages aériens (…). Ceci serait manifestement absurde. » Toutefois, de nos jours, on observe que l’usage du tabac est de plus en plus considéré comme un délit, en attendant de devenir un crime. L’alcoolisme par ailleurs est régulièrement, et depuis toujours l’objet de dénonciations via des campagnes de presse.

Walter Block affirme que l’on peut parfaitement être pour la liberté dans tous les domaines sans se satisfaire des excès possibles : il convient de combattre, mais sur le plan moral, par la conviction ou d’autres méthodes de persuasion, pas en « obligeant » les individus à être « vertueux sans leur consentement ». Il est l’exemple de ce qu’on appelle un paléo-libertarien (libertarien mais avec une morale conservatrice). Le point de vue libertarien ne prend absolument aucune position morale ou de valeur sur les actions perverses. La seule question est de savoir si ces actions constituent une agression initiée et non voulue. Si tel est le cas, la position libertarienne réclame l’utilisation de la force pour les arrêter, non à cause de leur dépravation mais parce qu’elles violent le seul et unique axiome libertarien : le principe de non agression contre des non agresseurs. Si ces actions n’impliquent pas de force de coercition, la philosophie libertarienne nie qu’on puisse leur opposer la violence, aussi bizarres, exotiques ou méprisables qu’elles puissent être.

Block ajoute que sa morale personnelle ne l’amène pas à approuver ce qu’il défend d’un point de vue libertarien : « Ce n’est pas parce qu’un libertarien refuse d’incarcérer les pervers qu’il doit rester moralement neutre vis-à-vis d’un tel comportement. Donc, y sommes nous favorables ou opposés ? Les soutenons-nous ou y résistons nous ? Les applaudissons-nous ou les dénonçons-nous ? De ce point de vue, je suis un conservateur culturel. Ce qui veut dire que je déteste l’homosexualité, la zoophilie et le sado-masochisme, tout comme la prostitution, le proxénétisme, la prise de drogue et tout autre comportement dégénéré du même type. » Et, plus loin : « Ce n’est pas parce que nous ne voulons pas envoyer en prison le pornographe que nous aimons ce qu’il fait. Au contraire, il est parfaitement cohérent de défendre ses droits d’exercer cette profession tout en le détestant, lui et ses actions. »

L’exemple de la prostitution

La prostituée peut se définir comme quelqu’un qui a choisi de pratiquer de plein gré la transaction de services sexuels contre rétribution. Deux personnes se sont réunies volontairement, avec l’intention d’obtenir l’une et l’autre satisfaction. Il y a ceux, et parmi eux les partisans de la libération de la femme, qui déplorent le triste sort des pauvres prostituées opprimées, et qui estiment leur vie dégradante et exploitée. Mais la prostituée, elle, ne considère pas la vente de relations sexuelles comme dégradante. Une fois pris en compte les avantages (heures de travail réduites, haute rémunération) et les inconvénients (harcèlement par la police, versement de commission obligatoire à son souteneur, conditions de travail médiocres), la prostituée préfère manifestement son métier, sinon elle ne continuerait pas à l’exercer.

Pourquoi alors le harcèlement et les interdictions contre la prostitution ? L’impulsion ne provient pas du client ; c’est un participant bien disposé. Si le client décide que fréquenter une prostituée n’est pas avantageux pour lui, il a la possibilité de cesser. La tendance à l’interdiction de la prostitution ne provient pas non plus des prostituées. Elles ont choisi d’elles-mêmes leur tâche et peuvent presque toujours y renoncer si elles changent d’avis sur les bénéfices relatifs. L’initiative d’interdire la prostitution a été lancée par des « tierces personnes » qui ne sont pas directement concernées par ces commerces.

En fait, toutes les relations humaines volontaires, des relations amoureuses aux relations intellectuelles, sont des marchés. Dans le cas de l’amour romantique et du mariage, la transaction se traite en termes d’affection, de considération, de gentillesse, etc. Le marché peut être heureux, et les partenaires peuvent trouver de la joie à donner. N’empêche que c’est quand même un marché. S’il y a transaction, il y a aussi paiement. Là où il y a paiement pour des relations qui impliquent des rapports sexuels comme le mariage et certains modèles de rencontre, il y a prostitution, selon la définition de ce terme. Toutes les relations où interviennent des transactions, celles qui comportent des rapports sexuels aussi bien que celles qui n’en comportent pas, sont une forme de prostitution.

La fonction du proxénète, de l’autre côté, est en soi identique à celle d’un courtier. De même que le font les courtiers — en ce qui concerne les biens immobiliers, l’assurance, le marché financier, les investissements, les opérations à terme sur marchandises, etc., le souteneur a pour fonction de mettre en relation deux parties intéressées par une transaction et ceci à moindre frais qu’il ne leur en aurait coûté sans ses bons offices. Chaque partie d’une transaction opérée par un courtier gagne au courtage, sans quoi ni l’une ni l’autre ne passeraient par lui. Et il en est de même dans le cas du proxénète. Le client ne perd pas de temps en attente et en quêtes vaines ou sans intérêt. Téléphoner à un proxénète pour un rendez-vous avec une prostituée est plus commode que d’user son temps et sa peine à en rechercher une soi-même. Le client a aussi la sécurité de savoir que la prostituée lui vient avec une recommandation.

La prostituée y gagne également. Elle gagne le temps qui autrement aurait été perdu à la chasse au client. Elle est aussi protégée par le proxénète — contre des clients indésirables et des policiers dont une partie de l’activité consiste à empêcher les prostituées d’engager des relations commerciales volontaires avec des adultes consentants. Les rendez-vous organisés par le proxénète apportent à la prostituée une sécurité physique supplémentaire qu’elle n’a pas quand elle arpente le trottoir ou va d’un bar à l’autre.

La prostituée n’est pas plus exploitée par le proxénète que le fabricant ne l’est par le vendeur qui racole des acheteurs pour lui, ou l’actrice qui verse à un agent un pourcentage de ses gains afin qu’il lui trouve de nouveaux rôles. Dans ces exemples, l’employeur, grâce aux services de l’employé, gagne plus que ne lui coûte son salaire. Si tel n’avait pas été le cas, la relation employeur-employé ne se serait pas établie. La relation de la prostituée avec le proxénète (d’employeur à employée) apporte les mêmes avantages.

Bien sûr, cela ne signifie pas pour Block que la prostitution soit un acte désirable. Le péché de cet acte – pour l’acheteur comme pour le vendeur – réside dans son attaque contre l’âme. Ce n’est pas parce que Block récuse la prohibition qu’il donne une valeur à la prostitution en elle-même. Le monde serait bien, bien meilleur, si personne ne se prostituait, non parce que des sanctions légales seraient prises mais parce que les gens ne voudraient pas se dévaluer eux-mêmes.

L’exemple de la vente et de la consommation de drogue

Les drogues ne sont pas une abomination moindre que la prostitution. Elles détruisent l’âme. Elles sont une forme lente, parfois pas si lente, de suicide. Même vivant, le drogué ne vit pas véritablement : il a échangé un moment d’extase contre la conscience et la compétence. Ces drogues sont une attaque contre le corps et l’esprit. Le consommateur devient esclave de la drogue et n’est plus maître de sa propre vie. D’un certain point de vue, c’est encore pire que l’esclavage complet. Au moins, durant l’âge d’or de cette « curieuse institution », au cours du dix-neuvième siècle et avant, les victimes de l’esclavage pouvaient concevoir de s’échapper. Ils pouvaient certainement s’imaginer libres. Alors que pour les esclaves de la drogue, au contraire, le but même de la liberté devient bien trop souvent atrophié.

La situation du drogué sous la prohibition actuelle est pitoyable, mais c’est en grande partie à cause de la criminalisation de la drogue. L’usager ne peut pas profiter d’un conseil médical, la drogue est elle-même souvent impure et très chère, ce qui encourage le crime et boucle le cercle vicieux, etc. Au lieu de tout cela, Block envisage le drogué dans des conditions idéales (légalisées), où la substance est bon marché, pure et immédiatement disponible, où il n’y a pas besoin de partager les seringues, où les conseils médicaux sur le « bon » usage et les dosages « sûrs » sont directement à disposition.

Block ne réclame nullement l’interdiction légale de la drogue. La prohibition n’est pas uniquement un cauchemar dans la pratique (elle augmente le crime, elle répand le manque de respect pour la loi légitime, etc.) mais elle est également éthiquement inacceptable. Les adultes doivent avoir un droit légal (mais pas moral) de polluer leur corps s’ils le veulent. A ceux qui objectent qu’il s’agit d’une forme lente de suicide, Block répond que le suicide lui-même doit être légal.

Par conséquent, conclut-il, même si les drogues sont moralement problématiques, elles ne doivent pas être interdites. Il en est de même des pratiques sexuelles immorales. Après tout, il y a de nombreux comportements qui sont légaux et pourtant immoraux ou déplacés. Nous pourrions inclure le commérage, se moquer des handicapés mentaux, ne pas se lever pour laisser sa place à une femme enceinte, la triche lors de simples jeux « pour le plaisir », le manque de manières, la méchanceté gratuite. Ces actes sont plus ou moins graves pour ceux qu’ils offensent, mais ils sont tous assez méprisables, chacun à sa façon. Et il est pourtant erroné de les interdire par la loi. Pourquoi ? parce qu’aucune d’elle ne comprend de violence.

Un livre de synthèse : Walter Block, Défendre les indéfendables, 1975 : Walter Block expose les idées libertariennes sur des sujets sensibles qui sont prétextes à de grandes dépenses d’argent et d’énergie dans les sociétés occidentales.

La thèse de Walter Block est que beaucoup d’activités prohibées aujourd’hui ne violent pas le droit naturel et ne devraient donc pas tomber sous le coup des lois. Au contraire, il démontre que ceux et celles qui pratiquent ces activités sans agresser quiconque sont injustement persécutés et méritent le nom de héros. Que ces activités soient jugées morales ou immorales est un autre problème. Pour les libertariens, la morale est affaire personnelle tant qu’on n’agresse personne.

« Si on les laissait faire, et si les profits étaient sévèrement limités ou entièrement proscrits, le collectivisme coercitif en serait renforcé à ce degré extrême. Les libertés personnelles seraient noyées dans un déluge d’ordres venus du sommet. L’individu ne peut pas être libre si son existence économique est fondée sur le caprice d’un dictateur économique dont les ordres sont sans appel. Dans un marché libre, si vous quittez votre emploi, si un employé quitte votre service, si un client refuse de vous acheter ou un fournisseur de vous vendre, il y a d’autres patrons, employés, clients ou fournisseurs existants ou potentiels. Mais dans une économie surveillée il n’y a pas d’autres choix. Les déviations, les excentricités ou les inclinations non orthodoxes ne sont pas tolérées. »

Bibliographie sélective

Walter Block, 1975, Defending the Undefendable (Défendre les indéfendables (proxénètes, vendeurs d’héroïne, prostituées, maîtres chanteurs, faux-monnayeurs et autres boucs émissaires de notre société), trad. Les Belles Lettres, 1993).

Walter Block, 1985, Morality of the Market: Religious & Economic Perspectives

Walter Block, 1985, Theology, Third World Development and Economic Justice (avec Donald Shaw)

Walter Block, 1986, The U.S. Bishops & their Critics: an Economic and Ethical Perspective

Walter Block, 1990, Economics & the Environment: A Reconciliation

David Friedman, l’anarcho-capitalisme par la démonstration rationnelle


« Dans l’état socialiste idéal, le pouvoir n’attirera pas les fanatiques du pouvoir. Les gens qui prennent les décisions n’auront pas la moindre tendance à favoriser leurs intérêts personnels. Il n’y aura pas moyen, pour un homme habile, de détourner les institutions pour les mettre au service de ses propres fins. Et on verra les crocodiles voler. »

ImageDavid D. Friedman, né en 1945, est un écrivain libertarien, professeur d’université et promoteur de l’anarcho-capitalisme.

Docteur en physique diplômé de l’université de Chicago, il est davantage connu pour ses travaux d’économie politique. Il a exposé en particulier la théorie anarcho-capitaliste dans son œuvre majeure Vers une société sans État (The Machinery of Freedom).

Il a commencé par enseigner l’économie puis le droit à l’université de Santa Clara, reprenant l’idée d’Hayek selon laquelle il est impossible d’être économiste en se cantonnant à l’économie. Il est issu d’une famille d’intellectuels : son père, Milton Friedman, a reçu le Prix Nobel d’économie, et sa mère est l’économiste Rose Friedman. Son oncle Aaron Director est professeur de droit, tandis que son fils Patri Friedman est également un libertarien connu.

Grand amateur d’histoire, David Friedman fait partie de la Société d’Anachronisme créatif (Society for Creative Anachronism), association qui organise la reproduction de scènes historiques avec plusieurs milliers d’acteurs bénévoles. Il a organisé le plus grand tableau, the Pennsic War. Adepte de la science fiction, il a écrit une nouvelle de fantasy, Harald , publiée en 2006. Friedman est également chroniqueur pour Liberty magazine.

Une approche utilitariste du libéralisme

Alors que la plupart des libertariens adoptent un point de vue déontologique en termes de droit naturel, voire une approche aprioriste comme Rothbard, Friedman est quant à lui utilitariste, et s’attache à montrer que les conséquences de l’anarcho-capitalisme sont bénéfiques pour tout le monde, y compris les pauvres. Sa vision du passage à une société anarcho-capitaliste n’est pas ontologique mais au contraire pragmatique et graduelle : par exemple, il préconise, prolongeant ainsi les travaux de son père, les bons scolaires (education vouchers) comme un prélude à la privatisation du système éducatif, et la décentralisation de la police comme une étape vers une défense totalement privée.

Le droit de propriété est indépassable

Friedman fonde l’essentiel de son argumentation sur le caractère crucial du droit de propriété et de ses implications économiques. Il montre en particulier comment celui-ci est bafoué par les nombreuses politiques menées par la gauche comme par la droite. Il s’attaque notamment aux législations anti-trust, dont il démontre magistralement l’inanité, aux politiques d’aide sociale – qui favorisent surtout les classes moyennes – et, plus généralement, démontre qu’à travers l’appareil d’Etat, tout le monde en vient à voler tout le monde et donc que chacun y perd.

La propriété privée, pour David Friedman, ce n’est pas n’importe quoi. C’est d’abord le droit sur sa propre personne, puis le droit sur sa propre production et, enfin, le droit sur ce qu’on  échange  volontairement  avec les autres.

Sujet très important, et corollaire au droit de propriété, la « question sociale » n’est pas esquivée. Friedman montre de façon très convaincante que tout le monde serait gagnant dans une société libre. Il souligne le fait qu’un des problèmes que nous rencontrons quand nous jugeons les sociétés d’antan est la difficulté de faire la séparation entre les conséquences de la pauvreté et celles des institutions politiques. Ainsi les sociétés américaines et britanniques du XIXe siècle sont souvent décrites comme repoussantes par ceux qui les comparent aux sociétés du XXe siècle. Ce faisant, la plupart des historiens ignorent que nos sociétés contemporaines sont la résultante des progrès des sociétés du siècle précédent.

Un problème similaire existe dans l’analyse du féodalisme. Le féodalisme semble repoussant pour une large partie car les hommes étaient alors beaucoup plus pauvres qu’aujourd’hui. D’un autre côté, le féodalisme fut un système politique décentralisé dans lequel les armées combinées des barons surpassaient l’armée du roi. En plus, ce fut un système dans lequel les frontières – non entre les royaumes mais entre les baronnies – étaient très proches, ainsi les seigneurs locaux devaient tenir compte du fait que s’ils maltraitaient leurs sujets, ces derniers pouvaient s’installer chez le seigneur voisin.

Le passage du féodalisme à la monarchie absolue marqua donc, pour Friedman, une régression – les monarques du XVIe et du XVIIe siècles purent donc davantage opprimer leurs sujets que ne le purent les seigneurs féodaux du XIIIe siècle.

Enfin, il expose des arguments très forts pour prouver que les crises économiques, notamment la grande crise de 1929, sont dues aux interventions intempestives et surtout incompétentes des hommes de l’Etat. Il poursuit et confirme en cela les travaux de Murray Rothbard.

L’anarchie n’est pas le chaos

Friedman entreprend donc de détricoter l’Etat, cette construction monstrueuse qui nous opprime, menace nos libertés, nous rançonne, qui prétend monopoliser l’usage de la violence pour notre propre bien et qui finira par diriger chacun des actes de notre vie si nous le laissons faire. L’Etat qui fait tout pour penser à notre place, ce mythe, cette fiction qui est la principale cause des guerres du XXe siècle.

L’Etat ? Ou plutôt les hommes de l’Etat, car l’Etat comme entité abstraite n’existe pas, alors que les présidents de la république, les gouvernements, les fonctionnaires, les ministres et autres parasites de toutes sortes, eux, existent bien. L’Etat n’existe pas réellement, c’est une fiction légale qui prend sa substance du fait que des hommes collectent des impôts, paient des impôts, font respecter les lois édictées par les gouvernements, obéissent à ces lois.

La société anarcho-capitaliste est possible

Dans son classique Vers une Société sans Etat, David Friedman expose avec clarté et humour sa conception du libertarianisme.

Il démontre non seulement la désirabilité, mais aussi la faisabilité pratique d’une société fonctionnant sans le moindre État, lequel est défini comme une agence de type gouvernementale bénéficiant d’un monopole de la violence légale et parfois de divers autres droits exclusifs.

Dans la deuxième partie de son ouvrage, « La Hotte du père Noël libertarien ou Comment vendre l’Etat par petits morceaux », il donne des exemples pratiques de la théorie libertarienne (enseignement, éducation, routes, immigration, santé, etc.) Il se situe clairement du côté des partisans de l’immigration libre.

Il fournit donc une illustration concrète de ce que serait le démantèlement progressif de l’Etat. Contrairement à ce que l’on croit souvent, il a existé et il existe encore de nombreux « services publics » aux Etats-Unis. David Friedman passe en revue certains d’entre eux et propose de les privatiser. Il commence par les écoles et les universités et poursuit avec les rues, la Poste et le programme spatial.

Il fournit aussi quelques réflexions sur la véritable fonction des réglementations étatiques, la démocratie, etc. « Imaginez cent personnes assises en cercle, écrit-il, chacune ayant sa poche pleine de pièces de un cent. Un politicien marche à l’extérieur du cercle, prenant un cent à chacun. Personne n’y prête attention : qui se soucie d’un cent ? Lorsqu’il a fini le tour du cercle, le politicien jette 50 cents devant une personne, qui est ravie de cette aubaine inattendue. On recommence le processus, en terminant avec une personne différente. Au bout de cent tours, chacun se retrouve plus pauvre de 100 cents ; plus riche de 50 cents, et heureux. »

Friedman présente, enfin, une courte étude sur la société islandaise médiévale qui, telle l’Irlande décrite par Rothbard – connut une période libertarienne.

La police et la juste privées

Friedman décrit les institutions qui seraient viables dans un cadre libertarien. Il détaille longuement le cas de la sécurité et de la justice, pour illustrer le changement de perspective auquel il faut parvenir pour constituer une société anarcho-capitaliste. Comment assurer sa sécurité, faire appel à la justice et définir le droit dans une société libre ? Par le marché et la concurrence, répond-il, toujours dans le respect de la propriété privée légitime bien sûr.

Si des boulangeries privées et concurrentes produisent un pain en général d’excellente qualité, pourquoi des entreprises privées et concurrentes de protection individuelle ne produiraient-elles pas une sécurité d’excellente qualité et pourquoi des tribunaux privés et concurrents ne produiraient-ils pas un droit d’excellente qualité ? Comment, sans gouvernement, pourrions-nous régler les conflits qui sont actuellement réglés dans les tribunaux ? Comment pourrions-nous alors nous protéger contre les criminels ?

Considérons d’abord, dit Friedman, le cas le plus facile, la résolution des conflits impliquant des contrats entre des sociétés bien établies. Une grande partie de tels litiges sont maintenant réglés non pas par des tribunaux d’Etat mais par l’arbitrage privé. Les sociétés, quand elles élaborent un contrat, indiquent la procédure d’arbitrage pour n’importe quel conflit qui peut surgir. Ainsi elles évitent les dépenses et les délais de la justice.

 

L’arbitre n’a aucune force de police. Sa fonction est de rendre des décisions, pas de les faire respecter. Les décisions arbitrées sont habituellement exécutoires, mais c’est un développement récent ; historiquement, l’exécution venait du désir d’une entreprise de maintenir sa réputation. Si on refuse le jugement d’un arbitre, il est difficile de persuader quelqu’un de signer un contrat qui indique un arbitrage ; personne ne veut jouer au jeu de « pile tu gagnes, face je perds ».

L’arbitrage, par lui-même, ne fournit aucune solution pour la personne dont la voiture est abîmée par un conducteur négligent, encore moins pour la victime d’un vol ; dans les deux cas, le plaignant et le défendeur, ayant des intérêts différents et aucun accord préalable, sont peu susceptibles de trouver un arbitre qui leur convienne mutuellement. Le défendeur n’a aucune raison d’accepter un arbitrage quel qu’il soit ; il a tout à y perdre – ce qui nous amène au problème d’empêcher la coercition.

Or, la protection contre la coercition est un bien économique. Elle est actuellement vendue dans une variété de formes – gardiennage, serrures, alarmes. Pendant que l’efficacité de la police étatique diminue, le marché fournit des produits de remplacement pour la police, comme pour les tribunaux.

Supposons, poursuit David Friedman, qu’un jour il n’y ait plus aucune police étatique, mais des agences de protection privées à la place. Ces agences vendent un service qui consiste à protéger leurs clients contre le crime. Peut-être vont-elles jusqu’à offrir une garantie de résultats en assurant leurs clients contre des pertes résultant d’actes criminels.

Comment de telles agences de protection pourraient-elles nous protéger ? Ce serait sur la base d’une décision économique, selon les coûts et l’efficacité des différentes solutions possibles. A une extrémité, elles pourraient se limiter à la défense passive, installant des serrures et des alarmes sophistiquées. Ou bien elles ne prendraient aucune mesure préventive, mais feraient de grands efforts pour retrouver les criminels coupables de délits contre leurs clients. Elles pourraient maintenir des patrouilles ou les voitures en faction, comme la police étatique actuelle, ou elles pourraient se reposer sur des substituts électroniques. De toute façon, elles vendraient un service à leurs clients, et auraient une incitation véritable à fournir une qualité de service aussi élevée que possible, au coût le plus bas. Il est raisonnable de supposer, dit Friedman, que la qualité de service serait plus élevée et le coût plus bas qu’avec le système étatique actuel.

Qui ferait les lois ? Sur quelle base l’arbitre privé déciderait-il quels actes sont criminels et comment ils devraient être punis ? La réponse est que des systèmes juridiques seraient produits dans le commerce sur le marché libre, exactement comme des livres et des soutiens-gorge sont produits aujourd’hui. Il pourrait y avoir concurrence parmi différentes marques juridiques, juste comme il y a concurrence entre différentes marques de voitures.

Dans une telle société il pourrait y avoir beaucoup de tribunaux et même beaucoup de systèmes légaux. Chaque paire d’agences de protection convient à l’avance quel tribunal elles invoqueront en cas de conflit. Ainsi les lois en vertu desquelles sera traité un cas particulier seront déterminées implicitement par l’accord anticipé entre les agences de protection des clients concernés. En principe, il pourrait y avoir un tribunal différent et un système de lois différent pour chaque paire d’agences de protection. Dans la pratique, beaucoup d’agences trouveront probablement commode de traiter avec les mêmes tribunaux, et beaucoup de tribunaux pourraient trouver commode d’adopter des législations identiques ou presque identiques, afin de simplifier les affaires avec leurs clients.

Avant de qualifier d’injuste ou de chaotique une société dans laquelle différentes personnes sont régies par différentes lois, rappelez-vous, poursuit Friedman, que dans notre société la loi en vertu de laquelle vous êtes jugés dépend du pays et même de la ville dans laquelle vous vous trouvez. Dans le cadre des arrangements décrits ici, elle dépend de votre agence de protection et de l’agence de la personne que vous accusez ou qui vous accuse.

Dans une société anarcho-capitaliste, la loi est donc un produit du marché. Un tribunal vit de la facturation des services d’arbitrage qu’il rend. Son succès dépendra de la réputation qu’il obtiendra du point de vue de l’honnêteté, de la fiabilité, de la promptitude et de l’attrait auprès des clients potentiels de l’ensemble des lois qu’il applique. Les clients immédiats sont les agences de protection. Mais une agence de protection elle-même vend un produit à ses clients. Dans ce produit entrera le ou les systèmes juridiques des tribunaux dont elle est cliente, et sous lesquels ses clients seront par conséquent jugés. Chaque agence de protection essayera d’entrer en affaires avec les tribunaux dont le système juridique plaira le plus à ses clients.

S’il advient que les clients des deux agences soient aussi acharnés les uns que les autres, peut-être deux tribunaux seront choisis, un de chaque sorte, et les procès assignés aléatoirement entre eux. De toute façon, la préférence juridique du client, son avis quant au type de loi auquel il entend se soumettre, aura été un facteur important pour déterminer le type de loi qui le régit. Cela ne peut complètement contribuer à le déterminer, puisque accusé et accusateur doivent avoir la même loi.

Les différences entre les tribunaux seraient probablement plus subtiles. Les gens constateraient que les décisions d’un tribunal sont plus promptes ou plus prévisibles que celles des autres, ou que les clients d’une agence de protection sont mieux protégés que ceux des autres. Les agences de protection, essayant d’établir leur propre réputation, rechercheraient les « meilleurs » tribunaux.

Plusieurs objections peuvent être formulées contre un tel marché libre de la justice. Le premier est que les tribunaux rendraient la justice en décidant en faveur de celui qui paie le plus. Ce serait suicidaire ; sans une réputation d’honnêteté, ils n’auraient aucun client – à la différence de nos tribunaux actuels.

Une autre objection est que c’est le travail des tribunaux et de la législation de découvrir les lois, et pas de les créer ; il ne peut pas y avoir en concurrence deux lois de la pesanteur, aussi pourquoi devrait-il y avoir en concurrence deux lois sur la propriété ? Mais il peut y avoir deux théories en concurrence au sujet de la loi de la pesanteur ou de la définition des droits de propriété. La découverte est une activité aussi productive que la création. S’il est évident de déterminer une législation correcte, ou quelles règles sociales découlent de la nature de l’homme, alors tous les tribunaux s’entendront, de même que tous les architectes s’accordent quant aux lois de la physique. Si ce n’est pas évident, le marché engendrera la recherche destinée à découvrir des législations correctes.

Une autre objection est que dans une société avec beaucoup de systèmes juridiques on ne s’y retrouverait plus. Si cela s’avère être un problème sérieux, les tribunaux auront une incitation économique à adopter une législation uniforme, exactement comme les papeteries ont une incitation à produire du papier avec des tailles normalisées. Une nouvelle législation sera présentée seulement quand l’innovateur croira que ses avantages sont supérieurs à ceux de l’uniformité.

L’objection la plus sérieuse à la législation de libre marché est que le plaignant et le défendeur peuvent ne pas se mettre d’accord sur un tribunal commun. Évidemment, un meurtrier préférerait un juge clément. Si le ttribunal était choisi réellement par les parties après que le crime s’est produit, cela pourrait constituer une difficulté insurmontable. Dans le cadre des arrangements que j’ai décrits, le tribunal est choisi à l’avance par les agences de protection. On aurait du mal à trouver à un instant donné un nombre de meurtriers suffisant pour faire vivre leur propre agence de protection, une qui serait affiliée à des tribunaux qui ne considèreraient pas le meurtre comme un crime. Et même si c’était le cas, aucune autre agence n’accepterait de tels tribunaux. L’agence des meurtriers accepterait un tribunal raisonnable ou bien serait engagée dans une guerre désespérée contre le reste de la société.

Jusqu’à ce qu’il soit réellement accusé d’un crime, chacun veut des lois qui le protègent contre le crime et le laissent interagir paisiblement et productivement avec autrui. Même les criminels sont ainsi. Peu de meurtriers souhaiteraient vivre sous une législation qui leur permettrait de tuer – et aussi d’être tué.

Un livre de synthèse : David Friedman, Vers une société sans Etat, 1971, 1973, 1989 : Ce livre appelle à une privatisation de toutes les fonctions gouvernementales, en fournissant de nombreux exemples, et explore ainsi les conséquences de la pensée libertarienne, telles que l’histoire de l’Islande, et explique les raisons personnelles de l’auteur visant à défendre la pensée libertarienne.

Des chapitres portent sur la privatisation de la loi et de la police, et sur la fourniture de biens publics (tels que la défense nationale ou les routes) en société libertarienne. L’approche de Friedman est typiquement anarcho-capitaliste. Il y énonce en particulier une « loi » selon laquelle tout ce que fait le gouvernement coûte au moins deux fois plus cher que ce que coûterait l’équivalent dans le privé. Il illustre cette loi par plusieurs exemples, tels que le service des Postes.

Ce qui est passionnant dans ce livre, c’est que l’auteur est toujours tourné vers le concret. Peu de grands principes ici mais une foule de réflexions sur ce que serait la vie réelle dans une société libertarienne. Aucune question difficile n’est esquivée, l’auteur n’hésite pas à faire part de ses interrogations et même parfois de ses doutes (sur la défense nationale par exemple), d’où un sentiment de grande honnêteté intellectuelle et une approche des problèmes des plus stimulante.

« Ne demandez pas ce que l’Etat peut faire pour vous. Demandez ce que les hommes de l’Etat sont en train de vous faire ».

Bibliographie sélective

David Friedman, 1971, Vers une société sans Etat (nouvelles éditions en 1973 et 1989)
David Friedman, 1977, « A Theory of the Size and Shape of Nations », Journal of Political Economy 85, dans lequel il expose les limites de l’accroissement de la taille d’une nation en raison du désir de l’État de maximiser ses recettes fiscales
David Friedman, 1980, « Many, Few, One – Social Harmony and the Shrunken Choice Set », American Economic Review, vol. 70, no. 1 (mars), pp 225-232
David Friedman, 1980, « In Defense of Thomas Aquinas and the Just Price », History of Political Economy, 12
David Friedman, 1994, « Law as a Private Good: A Response to Tyler Cowen on the Economics of Anarchy », Economics and Philosophy, vol 10, pp 319–27
David Friedman, 1996, Hidden Order: The Economics of Everyday Life
Fabio Massimo Nicosia, 1997, « David Friedman, realista giuridico libertario », In: Fabio Massimo Nicosia, dir., Il diritto di essere liberi. Per una teoria libertaria della secessione, della proprietà e dell’ordine giuridico, Treviglio, Leonardo Facco Editore, pp 88-97
David Friedman, 2000, Law’s Order – What Economics Has to Do with Law and Why It Matters, Princeton, Princeton University Press
David Friedman, 2006, « Private Creation and Enforcement of Law: A Historical Case », In: Edward P. Stringham, Dir., Anarchy and the Law. The Political Economy of Choice, Ch 36, Cheltenham UK: Edward Elgar
David Friedman, 2008, Future Imperfect: Technology and Freedom in an Uncertain World

Il faut se réjouir de la victoire de François Hollande


Est-il possible, pour un libéral, de se réjouir de la victoire de François Hollande ? Peut-être. Est-il possible de se réjouir, par ailleurs, de la défaite de Nicolas Sarkozy ? Sans doute. 

On ne peut pas dire que ces élections présidentielles aient été particulièrement palpitantes. Le résultat était su et connu de tous des semaines avant le premier tour de l’élection, même si des incrédules, dont je faisais partie, doutaient très fortement d’un résultat plaçant le candidat sortant à une bonne dizaine de points de son rival socialiste de gauche. Et, en effet, c’est un peu plus d’un million de voix qui séparent, parmi les suffrages exprimés pour l’un ou l’autre des candidats, Hollande de Sarkozy. Il s’agit de la deuxième élection la plus serrée de la Ve République. Je dis bien parmi les suffrages exprimés en faveur de l’un ou de l’autre, car les blancs et nuls sont aussi des suffrages, qui expriment incontestablement un choix (ou un faisceau de choix, plus exactement). Le malheur veut, simplement, que ce choix n’est tout simplement pas pris en considération par le code électoral. Il en ressort que les quelques deux millions d’électeurs qui se sont rendus aux urnes pour voter nul ou blanc ne sont pas, et ne seront pas, entendus. Ils représentent pourtant deux fois l’écart qui sépare les deux candidats en lice au second tour. Un jour ils représenteront quatre ou cinq millions d’électeurs ; j’espère qu’on ne sera pas assez fous pour ne pas réaliser ce que cela peut signifier.

Le candidat socialiste de gauche l’a donc emporté. Fort bien. Je ne peux que me réjouir de voir un président faible, consensuel, onctueux comme une crème à 0%, rond, succéder à un bateleur bonapartiste pour qui roulement d’épaules signifie conviction, autoritarisme signifie action. François Hollande n’a aucune expérience gouvernementale. Presque pas non plus, d’ailleurs, d’expérience de gestion publique locale. Il est, par nature et par tempérament, quelqu’un porté sur le rassemblement et le consensus, respectueux des droits du parlement, des corps intermédiaires et de la liberté de la presse. Je le vois donc faire plutôt profil bas que monarque inaccessible. Je doute qu’il mette à bas les libertés individuelles, au nom d’une quête folle des voix du FN, comme son prédécesseur l’a fait durant tout son mandat. Je crois même que sur la plupart des sujets de société nous gagnerons au change. Et que nos libertés, loin de régresser, progresseront peut-être un peu.

Bien sûr son programme est irréalisable, il n’y croit d’ailleurs pas lui-même. La dette publique, le déficit budgétaire, la situation des comptes publics, plus largement, l’amènera rapidement à redescendre sur terre. Et à remiser à la prochaine élection ses promesses électorales. C’est naturellement de bonne guerre et je ne connais pas de politicien qui ne s’y livre avec avidité et régularité.

J’observe toutefois que François Hollande est somme toute l’un des rares candidats, sinon le seul, à avoir replacé la croissance au coeur de son programme et de son argumentation. Il a d’ailleurs rappelé hier soir, lors de son discours de Tulle, l’importance qu’il accorde à cette notion de croissance et à celle, voisine, de progrès. C’est un déclic idéologique dont il ne faudrait pas sous-estimer l’importance, comme Pierre-Antoine Delhommais le rappelle fort justement dans Le Point de cette semaine (« La pensée magique de la croissance », Le Point n°2068, 3 mai 2012). Bien sûr, la France hollandienne ne met pas derrière ce mot de « croissance » la même signification que l’Allemagne merkelienne ou la commission draghienne. Les conceptions sont même franchement opposées, l’un vantant la relance par la demande, le soutien à la consommation, quand les autres entendent modération salariale, dérégulation, politique de l’offre, développement de la concurrence. Mais cet enterrement officiel des lunes débiles prônant la décroissance et d’autres délires d’écologistes extrémistes mérite d’être applaudi à sa juste valeur.

A droite, Sarkozy a été battu. Je soutiens que c’est une excellente chose. Pas seulement parce qu’il a conduit une politique calamiteuse sur le plan économique, contribuant à transformer une crise bancaire en une crise de la dette publique majeure, dont les effets, déjà plus que sensibles ici ou là (Grèce, Espagne, Italie) seront avec quasi certitude dévastateurs dans les années qui viennent. Mais aussi parce que les libertés, publiques comme individuelles, ont fortement reculé pendant toute la durée de son mandat, auquel on peut d’ailleurs ajouter celle de son maroquin de la place Beauvau, précédemment. Les illustrations sont trop nombreuses et connues pour que je fasse l’offense de vous les rappeler ici. Et enfin parce qu’il a franchi le rubicon qui sépare la droite parlementaire et républicaine de l’extrême droite totalitaire. Imaginer que les quelques libéraux perdus à droite, à peine plus nombreux que les libéraux perdus ailleurs, aient un quelconque atome crochu avec les descendants du vichysme totalitaire m’est impossible. La tradition fasciste n’a rien avec avec le libéralisme, c’est une évidence, mais elle n’a rien à voir avec la droite non plus. Les fascistes, du reste, ne souhaitent que torpiller et détruire la droite, pas du tout s’allier avec elle.

J’espère que la droite se reconstruira donc sur des bases nouvelles, républicaines, étatistes, centralisées. Celles qu’elle n’aurait jamais dû quitter. Qu’elle retourne à ses origines autoritaro-républicaines, gaullistes et étatistes. Qu’elle assume donc sa vraie nature socialiste de droite. Dominique de Villepin, Nicolas Dupont-Aignant et d’autres pourront en être les fers de lance. Que ces gens-là refondent une droite expurgée de tout libéralisme. Et qu’ils laissent les libéraux naviguer vers d’autres rivages, qui, ma foi, pourraient bien être du bord opposé, lequel aurait tout à y gagner s’il ne veut pas plonger dans l’ornière qui le guette. De Jean-Louis Borloo à Manuel Valls, il est temps de construire quelque chose de nouveau, qui ne sera pas l’énième épisode d’une série sans fin.