La panique bancaire de 1907, vue par Yves Guyot

L’histoire des paniques bancaires est une histoire au long cours. Ainsi, par exemple, en 1634, les commerçants hollandais, comme ceux de Gènes deux siècles plus tôt, profitèrent d’une période de grande prospérité pour délaisser leurs activités traditionnelles, au bénéfice de la finance, alors en plein essor. Le marché des tulipes, qui était à l’origine consacré à l’échange de ce bien physique reconnu et recherché, devint un marché financier. Au lieu de s’échanger des tulipes en saison haute d’activités, on s’échangeait à présent des billets à effets, toute l’année. Ces billets étaient les ancêtres pas si lointain de nos options financières contemporaines. Par une sorte d’effet démultiplicateur, le marché des tulipes prit alors un essor exponentiel. Des fortunes immédiates furent constituées, une nouvelle classe de bourgeois apparut, celle des « spéculateurs ». Ils bouleversèrent considérablement l’économie traditionnelle, fondée sur le commerce, le contrat marchand, la Ligue hanséatique et les liens de confiance rigoristes. En février 1637, après plusieurs années de spéculation sur le cours des bulbes de tulipes aux Pays-Bas, les prix s’effondrèrent brusquement provoquant ainsi la ruine de nombreux spéculateurs.

Moins d’un siècle plus tard, en France, le roi Louis XIV a mis le pays à genoux. Il était surendetté par des dépenses somptuaires et des guerres incessantes. Comme le dit le duc de Noailles au régent Philippe d’Orléans, « le trésor est absolument vide et les avances faites par les receveurs généraux sont telles que l’Etat leur appartient tout entier ». Law proposa alors au roi de régler le problème de la dette non par l’austérité mais en relançant la croissance. Il décida donc d’inonder le pays de liquidités. Pour cela, il créa une banque qui émet des billets, de la monnaie-papier, et ce pour une valeur bien plus importante que ce qu’elle pouvait détenir de métaux précieux dans ses propres coffres. Elle fut garantie par l’Etat. Law créa par ailleurs la Compagnie du Mississipi, qui n’avait en réalité d’autre finalité que de racheter la totalité de la dette publique française. Il prit le contrôle de la Compagnie de l’Inde et de celle de la Chine, et racheta même le privilège de fabrication de la monnaie !

Sauf qu’en 1720, à quelques mois d’intervalle, deux crises financières intervinrent en France et en Angleterre concernant les titres de compagnies exploitant les ressources du Nouveau Monde, la Compagnie des mers du Sud et la Compagnie du Mississippi. Ces crises sont connues sous le nom de South Sea Bubble et Mississippi Bubble. La Révolution financière britannique en fut lourdement affectée.

Ces exemples un peu anciens de crises monétaires nous amène à nous pencher sur un cas plus récent, crucial dans l’histoire économique des Etats-Unis et, de manière très directe, dans celle de l’économie mondiale contemporaine. Moment qu’Yves Guyot examine dans « La crise américaine, ses effets et ses causes », article rédigé dans la Revue du commerce, de l’industrie et de la banque, le 31 décembre 1907.
En 1791, le Congrès américain confie à une banque privée de Philadelphie, doté de 10 millions de dollars de capital, le statut de First Bank of the United States. Jusqu’en 1811, elle a émis des billets et consenti des prêts. La Panic of 1792 (mars et avril) a pour cause le lancement d’une politique massive de prêts à taux réduits causant une flambée hystérique d’emprunts, suivie d’une brusque remontée des taux, rendant incapable les emprunteurs de tenir leurs engagements et causant leur faillite en chaine. Suite à son rachat par Stephen Girard, une seconde banque, toujours dans la même ville, la bien nommée Second Bank of the United States, a été dotée en 1816 de 35 millions de dollars pour remplir les mêmes missions. Elle servit de dépôt aux fonds fédéraux jusqu’en 1833, date à laquelle le président Andrew Jackson s’engagea dans un conflit ouvert avec le président de la banque. Elle perdit sa charte en 1836 et cessa toute activité cinq ans plus tard. Jackson jugeait que l’introduction massive du papier-monnaie créait un risque d’inflation, car les billets n’étaient couverts que très partiellement par une réserve équivalente en or. Il prit le 15 août 1836 un décret, le Specie Circular, qui imposait que tout achat de terrain à l’Etat américain devait être payé en or. Ce décret provoqua rapidement une pénurie d’or et incita les spéculateurs à vendre leurs billets de banque contre de l’or. Le papier-monnaie fut de moins en moins prisé. Il provoquait même de la défiance. A la fermeture de la Second Bank, l’Etat retira également tous ses dépôts de cet établissement. Or ces capitaux servaient jusque-là à refinancer tout le système bancaire américain. Toutes les banques en furent donc fragilisées et la défiance à l’égard du papier-monnaie n’en fut que plus forte.

Au même moment, toujours en 1836-37 donc, la banque centrale britannique, qui voyait d’un mauvais œil la fuite de ses capitaux vers les USA, augmenta ses taux d’intérêt. Elle attira à nouveau l’argent des investisseurs britanniques. Les Etats-Unis, au secteur bancaire exsangue, furent donc immédiatement étranglés. Sur les 850 banques que comptait le pays, 343 firent faillite.

Comme l’écrit Milton Friedman,

« la panique bancaire de 1837 fut suivie de conditions économiques particulièrement perturbées et d’une longue contraction jusqu’en 1843 qui ne fut interrompue que par une brève amélioration de 1838 à 1839. Cette grande dépression est particulièrement intéressante pour notre propos. Elle est la seule dépression enregistrée comparable de par sa sévérité et son étendue avec la Grande Dépression des années 1930 et ses évènements monétaires concomitants reproduisent largement ceux de la crise ultérieure. Dans ces deux cas, une fraction importante des banques aux États-Unis cessèrent leurs activités soit par suspension, soit par fusion – environ un quart lors de la première et un tiers lors de la dernière contraction – et la masse monétaire diminua d’environ un tiers. Aucune autre contraction n’approche, même de loin, ce lugubre record. Dans ces deux cas, une politique monétaire gouvernementale erratique ou imprudente jouèrent un rôle important. »

Un système atomisé et fluctuant 
Autre conséquence importante de cet épisode de 1836, les Etats-Unis n’eurent alors plus aucun établissement bancaire capable de faire office de banque centrale. A New York, centre économique du pays, les disponibilités monétaires de la ville se mirent donc à fluctuer au rythme des récoltes et des cycles agricoles. Chaque automne voyait donc diminuer les réserves avec l’achat des récoltes, ce qui provoquait une hausse des taux d’intérêt, destinée à attirer les dépôts. Les investisseurs étrangers prirent l’habitude de déposer leur argent à New York pour bénéficier de ces taux avantageux.
En 1906, plusieurs événements, a priori sans lien direct, virent gripper cet engrenage. Ceux-là mêmes qu’Yves Guyot analyse dans son article. Il y a tout d’abord le séisme de San Francisco, qui engendra un transfert important de capitaux de New York vers la côte Ouest, pour financer la reconstruction. Ensuite, une hausse des taux de la Banque d’Angleterre, qui voulait attirer davantage de capitaux américains. Par ailleurs, l’entrée en vigueur du Hepburn Act, qui donnait aux Commissions commerciales inter-étatiques le droit de plafonner les prix des transports ferroviaires fit chuter le cours des sociétés de chemin de fer. Enfin, début 1907, la ville de New York ne put émettre une série d’obligations, le marché du cuivre s’effondra, et la Standard Oil mit un genou à terre sous l’effet d’une forte amende pour violation de la loi antitrust. En mois d’un an, les cours avaient chuté de 30%.

Acte I : aigrefins et malandrins

La panique de 1907 a été déclenchée par une manipulation de marché d’origine familiale. Fritz August Heinze avait, à la faveur de l’électrification des villes occidentales, fait fortune dans le cuivre, à la tête de la United Copper, et avait conquis, avec l’aide d’un banquier, une place de choix au sein des conseils d’administration de six banques nationales. Son frère, Otto, trop sûr de lui, tenta de « cornériser » les actions de la compagnie. La cornérisation est une manipulation de marché, organisée par un ou plusieurs intervenants agissant de concert, et dont le but est d’amener les vendeurs à découvert à liquider leurs positions en catastrophe et à n’importe quel prix. Pour que cela fonctionne, il faut que les investisseurs soient en position de faiblesse par rapport aux actionnaires majoritaires. Or, beaucoup n’étaient en réalité que des spéculateurs qui attendaient une chute des cours, afin de racheter à découvert des actions à prix très bas et d’empocher la différence. Pour cornériser la société, il fallait racheter le plus grand nombre possible d’actions afin d’obliger les emprunteurs à rembourser les actions qu’ils détenaient. Dans l’esprit d’Otto, la campagne de rachat agressif ferait monter le prix de l’action, et les emprunteurs, incapables de trouver d’autres actions sur le marché, se tourneraient alors inévitablement vers les Heinze qui seraient dorénavant en mesure de fixer leur prix.

Le lundi 14 octobre, Otto commença donc à acheter des actions de la United Copper, dont le cours monta de 39$ à 52$ l’unité dans la journée. Le mardi, il demanda aux emprunteurs de rendre leurs actions. Le prix de celles-ci monta jusqu’à presque 60$, mais les emprunteurs purent facilement trouver des actions auprès d’autres vendeurs. Otto avait mal évalué le marché et le prix de l’action de United Copper s’effondra. L’action, qui était à 30$ à la fermeture le mardi, descendit à 10$ le mercredi. Otto Heinze était ruiné. L’action de United Copper se négocia en dehors de la bourse new-yorkaise, dans un marché en plein air, littéralement « sur le trottoir ».

Après cet échec, Otto Heinze se trouva incapable de faire face à ses obligations, entraînant la faillite de la société de courtage Gross & Kleeberg, dont il était client. Le jeudi 17 octobre, le New York Stock Exchange lui interdit toute activité d’opérateur de marché. Mais à la suite de l’effondrement des cours de l’United Copper, la Caisse d’épargne du Montana (dont le propriétaire était un certain… Fritz Augustus Heinze), annonça qu’elle était en cessation de paiements. La banque du Montana détenait des actions de United Copper qui lui avaient été remises comme garantie collatérale des prêts qu’elle avait consentis ; elle était une des banques correspondantes de la Mercantile National Bank de la ville de New York, …dont Fritz Augustus Heinze était alors le président.

L’état de cessation de paiement de la Caisse d’épargne du Montana s’ajoutant à l’implication de Fritz Augustus Heinze dans l’opération de corner fut l’opération de trop qui conduisit le conseil d’administration de la Mercantile à se rebiffer. Heinze fut contraint de donner sa démission avant midi, mais il était trop tard. Les rumeurs de faillite couraient déjà et les dépositaires se ruèrent en masse sur les guichets pour retirer leur argent de la Mercantile National Bank et d’autres établissements. Cependant, la panique était encore toute relative. Les fonds retirés des banques associées au scandale étaient simplement transférés dans d’autres banques de la ville.

Acte II : Effet domino 

Intervint alors le deuxième temps de la panique. La société fiduciaire Knickerbocker de Charles T. Barney fut au cœur de l’effet domino qui se déclencha alors. En raison des accointances passées de celui-ci avec Fritz Augustus Heinze, le conseil d’administration de la Knickerbocker demanda à Barney de donner sa démission dès le lundi 21 octobre. Le même jour, la banque nationale de commerce annonça qu’elle se refusait à servir de chambre de compensation pour la Knickerbocker. Le 22 octobre, la banque se trouva confrontée à un mouvement de panique classique. La foule ne cessa d’augmenter dès l’ouverture de la banque. Selon le The New York Times, « aussitôt qu’un dépositaire sortait de la banque, dix autres y entraient pour réclamer leur argent et [la banque demanda à la police] d’envoyer des hommes pour maintenir l’ordre ». En moins de trois heures, 8 millions de dollars sortirent des caisses de la Knickerbocker. La société dut cesser toutes opérations peu après midi.

Tandis que les rumeurs allaient bon train, les autres banques et les établissements financiers hésitaient à prêter de l’argent. Les taux d’intérêts sur les prêts consentis aux courtiers s’envolèrent, mais comme ceux-ci étaient incapables de trouver l’argent, les cours des actions tombèrent à un niveau jamais atteint depuis décembre 1900. La panique se propagea et fit deux nouvelles victimes de taille, Trust Company of America et Lincoln Trust Company. Dès le jeudi, une quinzaine de banques supplémentaires firent faillite.

Acte III : J.P. Morgan, le maître des clefs

Le banquier le plus riche et le plus connu, John P. Morgan, examina les comptes de la Knickerbocker Trust Company pour conclure à la banqueroute ; il décida de laisser faire. La faillite de la compagnie, cependant, déclencha une panique affectant d’autres sociétés fiduciaires dont les finances étaient saines, ce qui décida Morgan à monter une opération de sauvetage.

Dans l’après-midi du 22 octobre, le président de la Trust Company of America se tourna vers Morgan pour demander de l’aide. Le soir même Morgan s’entretint avec George Fisher Baker, président de la First National Bank, James Stillman de la National City Bank de New York et le secrétaire au Trésor, George B. Cortelyou. Ce dernier annonça qu’il était prêt à transférer des capitaux fédéraux dans les banques pour renflouer leurs caisses. Après un audit de la Trust Company of America, qui dura toute la nuit, il s’avéra que l’institution était saine et le mercredi matin, Morgan prit sa décision : « C’est donc là qu’il faut intervenir pour arrêter la crise ».

Tandis qu’un mouvement de panique secouait la Trust Company of America, Morgan et Stillman s’occupèrent de liquider les avoirs de la compagnie pour pouvoir rembourser les dépositaires. La banque tint bon jusqu’à la fermeture, mais Morgan comprit qu’elle aurait besoin de capitaux frais pour résister à une seconde journée de crise. Dans la nuit, il convoqua les présidents des autres sociétés fiduciaires, qui acceptèrent de consentir un prêt de 8,25 millions de dollars pour permettre à la Trust Company of America de rester ouverte le lendemain. Rockfeller et le Trésor US versèrent massivement des capitaux aux différents établissements. Avec cet afflux massif, la National City Bank se retrouvait à la tête des plus grosses réserves de toute la ville de New York.

A cela s’ajouta une injection massive de capitaux pour que les courtiers en bourse puissent effectuer leurs opérations quotidiennes, dans un contexte de panique généralisée (25 puis 10 millions de dollars).

Morgan, Stillman, Baker et les autres banquiers de la ville ne purent indéfiniment mettre leurs ressources en commun pour pallier la crise. Même le Trésor se trouva à court de fonds. Mais il fallait regagner la confiance du public et le vendredi soir les banquiers formèrent deux commissions, l’une chargée de convaincre le clergé de rassurer ses ouailles le dimanche, le second d’expliquer à la presse les différentes facettes du plan de sauvetage des finances. Désireuse de garantir une circulation fluide de capitaux le lundi, la chambre de compensation de New York émit 100 millions de dollars en certificats de prêts (loan certificates) qui pouvaient s’échanger entre banques pour équilibrer les comptes tout en préservant les réserves de numéraire pour les dépositaires. Rassurée, et par les autorités religieuses, et par la presse, ainsi que par des bilans qui faisaient apparaître des réserves de numéraire satisfaisantes, New York vit l’ordre se rétablir peu à peu dans la journée du lundi.

Acte IV : Une banqueroute municipale ? 

À l’insu de Wall Street, une autre crise se réglait en coulisses. Le dimanche, George Walbridge Perkins, l’associé de Morgan, apprenait que la ville de New York avait besoin d’au moins 20 millions de dollars avant le 1er novembre pour ne pas se retrouver en situation de cessation de paiement. La ville avait essayé de trouver l’argent en émettant des obligations classiques, mais sans succès. Le lundi, puis le mardi, le maire de New York, George Brinton McClellan Jr., sollicita l’aide de Morgan. Pour éviter les effets catastrophiques qu’aurait eu la faillite de la ville de New York, Morgan accepta d’acheter pour 30 millions de dollars d’obligations municipales.

La panique de 1907 se produisit lors d’une période de récession prolongée entre mai 1907 et juin 1908. L’interaction entre la récession, la panique bancaire et la crise boursière provoquèrent un déséquilibre économique de taille. Robert Bruner et Sean Carr citent de nombreuses statistiques qui donnent une idée de l’ampleur des dégâts dans The Panic of 1907: Lessons Learned from the Market’s Perfect Storm. La production chuta de 11 %, les importations de 26 %, et le chômage, qui était à moins de 3 %, atteignit 8 %. L’immigration tomba à 750 000 personnes en 1909, après avoir atteint 1,2 million deux ans auparavant.

Ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas 

Yves Guyot a pour ambition d’examiner, au-delà des apparences, les causes réelles de cette crise. Il écrit que

« la plupart de ceux qui en souffrent en commentent beaucoup plus les symptômes douloureux par lesquels elle se manifeste qu’ils n’en recherchent la cause. »

Guyot écarte d’emblée certaines explications simplistes.

« Quand on dit de la crise américaine qu’elle est une crise monétaire, écrit-il, on n’explique pas comment elle peut se produire dans un pays qui a 7 milliards et demi d’or à sa disposition. »

Parmi les causes accessoires, Guyot cite les Trust companies. Ces sociétés fiduciaires ont certes figuré parmi les éléments déclencheurs, mais, en suspendant leurs paiements, les banques américaines annihilèrent les réclamations des déposants.

« Sachant qu’elles étaient inutiles, les déposants restèrent chez eux et cessèrent d’assiéger les banques, qui demeurèrent tranquillement ouvertes. »

Guyot cite également, parmi les causes accessoires, le Hepburn Act qui, « en donnant à l’Interstate Commerce Commission le droit de fixer certains tarifs, ébranlait la confiance dans les compagnies de chemin de fer précisément au moment où elles avaient le plus besoin de capitaux. »

L’effet déstabilisateur de l’intervention du gouvernement 

Guyot en vient ensuite aux causes, à ses yeux essentielles, de la panique qui vient tout juste de s’achever au moment où il écrit. Il y a d’abord l’intervention inadéquate du gouvernement. Ou, plus exactement, la nécessaire intervention du gouvernement n’est selon Guyot que le fruit d’une mauvaise structuration du marché, dans la mesure où tout le système des banques nationales reposaient, de facto et en partie de jure, sur le Trésor, au lieu de reposer sur les opérations commerciales du pays. En effet, si les banques nationales avaient un monopole d’émission des circulating notes, c’est-à-dire des billets de banque payables à vue, ce monopole n’était en réalité que la contrepartie de leur obligation d’acheter les titres de la dette publique du gouvernement américain.

« On en a fait la base de la loi de 1861, non pas dans l’intérêt du crédit, mais pour le placement de la dette. L’émission ne dépend ni de l’encaisse, ni des effets de commerce escompté par la banque : au lieu d’être en rapport avec le chiffre des affaires, elle dépend des titres de la dette. »

Guyot s’interroge fort légitimement sur la pérennité d’un tel système :

« Est-ce que le jour où les banques ont besoin d’espèces, ces titres peuvent leur en procurer ? Mis sur le marché par le Trésor, ils subiraient une terrible dépréciation. »

Ce défaut de billets de banque provoquait tous les ans, à partir du mois de septembre, un crise monétaire. L’Ouest avait besoin d’espèces pour faire sa récolte et l’expédier. Les banques devaient acheter pour 150 ou 200 millions de dollars d’obligations du Trésor pour représenter l’or sorti, afin de maintenir leur réserve au chiffre obligatoire. Elles furent ainsi affaiblies de deux manières : d’une part par l’expédition d’une partie de leur encaisse ; et d’autre part par la nécessité de la remplacer en achetant des titres qui leur étaient inutiles.

Un exemple frappant de cette intervention gouvernementale inadéquate est fourni par Guyot qui examine les déboires récents des distillateurs.

« Le sous-secrétaire d’Etat prit une mesure rigoureuse contre les distillateurs. Ils pouvaient payer les droits avec des chèques certifiés. Or, il exigea le paiement des droits en or, argent et bons. Le chiffre des droits pour un wagon de whisky s’élève à 3 000 $. Les banques ne pouvaient pas avancer, de sorte que la mesure aggravait la crise en paralysant une énorme industrie, et elle atteignait en même temps la plus large ressource de l’impôt intérieur. Les distillateurs furent réduits à demander à leurs clients de leur envoyer les fonds nécessaires pour payer les taxes. »

L’accapareur d’or, ce coupable idéal 

Dans cette crise comme dans d’autres, on a tôt fait de trouver un bouc émissaire, facile et universel : l’accapareur d’or, le spéculateur. Voici comment Yves Guyot présente cet argument :

« En France, cette phrase se traduirait de la manière suivante : « les bas de laine sont responsables de la crise. » M. Cortelyou et M. Roosevelt disent aux gens qui mettent leur monnaie dans des coffres : – « C’est très mal à vous. Vous devez l’en sortir, et pour vous engager à la mettre dans la circulation, nous vous offrons du papier. »

Ils ne demandent pas contre les accapareurs d’or les mesures qu’on a employées à diverses reprises chez divers peuples contre les accapareurs de blé ; ils n’en sont encore qu’à la séduction ; mais au fond ils les considèrent comme des ennemis publics et les rendent responsables de la crise. »

La destruction des capitaux

La cause fondamentale et profonde de la crise est à rechercher ailleurs. Des capitaux ont été engloutis par des guerres ; ils ont perdu leur pouvoir d’achat. Après la guerre, les gouvernements russe et japonais durent émettre des emprunts pour reconstituer ces capitaux. Ceux-ci, ainsi employés, ont perdu à leur tour leur pouvoir d’achat ; et, s’ils ont été employés à des réfections d’armement, à des vêtements de soldats, ils l’ont à tout jamais perdu.

Cependant, une partie de ces capitaux est allée aux industriels, qui les ont employés à la reconstitution de leur capital ; et une partie de ces capitaux sera, de nouveau, convertie en capitaux fixes qui augmenteront la capacité productive de l’humanité. La perte n’est pas complète. Mais, jusqu’à ce que ces capitaux aient recouvré leur pouvoir d’achat, ils ne sont pas disponibles.

Constructions de chemins de fer, établissement d’usines, représentent non pas une production, mais une consommation de capitaux. Le capital fixe est un outil disponible pendant une période plus ou moins longue ; mais il ne rembourse pas tout son prix en une seule fois. Il ne le rembourse que par un usage plus ou moins long. Donc son établissement représente une destruction de capitaux, un excès de consommation, une diminution de pouvoir d’achat.

Les capitaux disponibles étaient donc épuisés.

La crise éclate quand les investissements se font avec trop de hâte et quand, en partie à découvert, il n’y a plus de capitaux circulants disponibles.

La crise industrielle a donc, selon Guyot, précédé la crise financière. Dès le mois d’octobre 1907, l’United States Steel Corporation avait éteint quinze hauts fourneaux. La crise financière est une conséquence et non une cause, mais elle a accéléré la crise industrielle ; les productions des usines de l’Est et du Central West ont été réduites de 50 à 60%.

Prendre les difficultés monétaires pour la cause de la crise américaine, c’est donc, dit Guyot, prendre l’effet pour la cause. La crise vient de ce que les Américains manquaient à cette période de disponibilités, parce qu’ils avaient absorbé trop de capitaux circulants dans les capitaux fixes. Comme il l’avait déjà écrit dans Science économique, en 1881, Guyot rappelle ainsi que

« La cause objective des crises est la destruction de capitaux par des guerres ou des gaspillages, et l’absorption dans des capitaux fixes résultant de grands travaux, de capitaux circulants dont le pouvoir d’achat ne sera récupéré que par l’amortissement des capitaux fixes dans lesquels ils ont été engagés. »

La création de la FED 

Une différence majeure entre les systèmes bancaires américains et européens était l’absence d’une banque centrale aux États-Unis. Les États européens étaient en mesure de suppléer aux déficits financiers pendant les périodes de crise. La question de la vulnérabilité du système américain en l’absence d’une banque centrale avait déjà été largement débattue.

Au tournant du XXe siècle et lors de chaque élection présidentielle, le climat politique est de plus en plus empoisonné par la question de la monnaie ; en particulier, après l’abandon en 1873 de l’argent comme étalon monétaire.

Le pays est profondément divisé entre les tenants, d’inspiration britannique, d’une orthodoxie monétaire basée sur l’étalon-or, la centralisation de l’émission des billets par un institut national d’émission et la régulation des banques par un « banquier de dernier ressort », et ceux qui veulent une plus grande liberté de création monétaire et qui craignent que la garantie d’une institution d’État ne crée un moral hazard encore plus destructeur pour l’épargnant.

La crise de 1907 allait donner l’avantage aux premiers.

En novembre 1910, Aldrich convoqua une conférence qui fut tenue secrète et rassembla les plus éminents financiers américains ; elle se tint au club de Jekyll Island, au large de la côte de Géorgie.

Le fondateur du magazine Forbes, B. C. Forbes écrivait quelques années plus tard :

« Imaginez un groupe composé des plus éminents banquiers de la nation, sortant en cachette de New York dans un wagon de chemin de fer privé sous le manteau de la nuit, faisant dans le plus grand secret des kilomètres vers le sud, puis montant à bord d’une mystérieuse vedette, entrant subrepticement sur une île abandonnée de tous sauf de quelques serviteurs dévoués, y passant une semaine dans des conditions de secret telles qu’aucun nom ne fut jamais prononcé à haute voix, de crainte que les employés n’apprennent leur identité et ne révèlent au public l’épisode le plus extraordinaire et le plus secret de la finance américaine. Je n’invente rien ; je me contente de publier, pour la première fois, l’histoire vraie de la rédaction du rapport Aldrich, le fondement de notre système financier. »

Le rapport final de la commission nationale monétaire parut le 11 janvier 1911. Le Congrès mit deux ans à débattre du projet et ce n’est que le 22 décembre 1913 que fut votée la loi sur la Réserve fédérale (Federal Reserve Act). Le président Woodrow Wilson ratifia la loi et celle-ci entra en vigueur le jour même, avec la création de la Réserve fédérale des États-Unis. Charles Hamlin fut nommé président de la Réserve fédérale, et c’est le bras droit de Morgan, Benjamin Strong, qui devint président de la banque de la Réserve fédérale à New York, la plus grande banque régionale détenant un siège permanent au sein du Federal Open Market Committee.

La Fed sera une source inépuisable du combat des libéraux contre la politique expansionniste de celle-ci, et contre son incapacité à résoudre les crises, anciennes comme contemporaines. D’une manière qui fait écho à la panique de 1907, le libertarien Ron Paul ne dit-il pas de nos jours :

« L’industrie bancaire a toujours eu des problèmes avec l’idée d’un marché libre pouvant entraîner tant des gains que des pertes. Elle aime bien les premiers mais les dernières posent problème, et c’est la raison de la tendance constante, dans l’histoire américaine, à la centralisation monétaire et bancaire, ce qui profite non seulement aux plus grandes banques, qui ont le plus à perdre avec un système monétaire sain, mais aussi au gouvernement, qui peut utiliser un système élastique comme source alternative de revenus. La coalition entre gouvernement et grandes banques est l’épine dorsale de la centralisation de la monnaie et du crédit.

Voyez le cas de l’URSS : à ma connaissance, il n’y a jamais eu de faillite d’entreprise sous le système soviétique, mais la société n’a fait que s’appauvrir. Appliquez le système soviétique à l’industrie bancaire, et vous obtenez la FED. »

Publicités

Une réflexion sur “La panique bancaire de 1907, vue par Yves Guyot

  1. Si vous voulez investir en matières premières, vous pouvez toujours acheter des kilos de sucre ou de café, ou des litres d’huile de palme… Mais il est évident que ce n’est pas la meilleure solution. Seuls l’argent et l’or sont parfois achetés « physiquement », en lingots et sous forme de pièces.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s