Jacques Rueff, le pourfendeur des faux droits de l’illusion monétaire (2/2)

rueff_pop_artSuite de l’article publié ici

La disparition de l’étalon-or, c’est le désordre par les fausses créances

Rueff met l’accent sur un épisode de l’histoire parfaitement oublié. Le Comité financier de la SDN (Société des Nations), en 1922 à Gênes, avait recommandé l’adoption d’une politique « tendant à l’économie dans l’usage de l’or, par le maintien de réserves sous forme de balances à l’étranger ».

Ce texte peut paraître parfaitement anodin. Il ne l’est pourtant pas du tout et marque l’acte de décès de l’étalon-or (Gold Standard). Antérieurement, en effet, les banques d’émission ne pouvaient compter dans leurs réserves que de l’or ou des créances libellées en monnaie nationale. Désormais, dans ce nouveau régime qu’on appellera ultérieurement l’étalon de change or (Gold Exchange Standard), la SDN autorise les banques d’émission des Etats à garder également, dans leurs actifs, des devises payables en or, c’est-à-dire, des livres sterling et des dollars. Voici ce qu’il nommera plus tard le péché monétaire de l’Occident(4).

Autant dans le système de l’étalon-or, quand les capitaux quittent un pays pour venir dans un autre, ils sortent du premier et y diminuent, de ce fait, les possibilités de crédit (et augmentent les possibilités de crédit lorsqu’ils entrent dans le second), autant dans le système de l’étalon de change or, au contraire, les capitaux peuvent entrer dans un pays sans sortir de celui d’où ils viennent.

Tout ceci prend une ampleur majeure après la Première Guerre mondiale. Les capitaux avaient fui en masse l’Allemagne, la France, l’Angleterre. Mais, à partir de 1924, ils reviennent s’investir en Europe, et notamment en Allemagne. Ce fut un immense reflux de disponibilités.

Dans le système financier ancien, le retour des capitaux aurait suscité un déplacement d’or d’égal montant. Le métal aurait quitté les États-Unis pour venir en Europe, à moins qu’il ne fût resté « earmarked » au profit des nouveaux possesseurs. Dans tous les cas, il aurait été soustrait aux réserves de ceux qui le perdaient.

Dans les système nouveau, rien de pareil. Les capitaux rapatriés entraient dans les réserves des pays auxquels ils étaient destinés, mais comme ceux-ci étaient en régime de gold-exchange-standard, lesdits capitaux ne quittaient pas les États-Unis, parce que les banques qui les recevaient et les entraient dans leur bilan, où ils servaient de base de crédit, les laissaient en dépôt aux États-Unis ou en Angleterre, où ils continuaient à servir de base de crédit.

Ce système a provoqué un véritable dédoublement des monnaies nationales. Par là, il a été générateur d’une immense inflation. Il est vrai que ce doublement des facultés de crédit dans le monde a engendré aussi une très large augmentation du volume du pouvoir d’achat disponible. Il a très directement provoqué le boom de 1928-29. La suite est connue :

Mais le jour où l’incident est survenu et a cristallisé, comme dans une solution sursaturée, les réactions individuelles, il a fallu revenir d’autant plus en arrière, dans la voie de la dépression, qu’on avait été plus avant dans la voie de l’expansion. Et cela a donné le « black friday » du marché de New York.

L’envolée artificielle du pouvoir d’achat, les « fausses créances » engendrées dans l’esprit des consommateurs par l’expansion du crédit, ont causé la perte du système économique. Et pour résoudre ce grand dilemme, pour sortir enfin de la dépression, Rueff envisage deux solutions alternatives.

Il y a d’une part la voie allemande, qui vise à empêcher autoritairement la sortie des capitaux par le contrôle des changes. Le comité de Bâle, dit de « Stand Still », a, en 1931, élaboré à la demande des Etats-Unis une charte d’immobilisation des capitaux à court terme en Allemagne, c’est-à-dire un mécanisme qui permettait d’empêcher, par voie d’autorité, leur sortie d’Allemagne, donc de violer les contrats aux termes desquels ils y étaient entrés. Voici quelle est l’origine de l’apparition d’un système économique entièrement nouveau, qui allait permettre la pratique d’une politique d’inflation interne sans dépréciation de la monnaie : le contrôle des changes. C’est ainsi que lorsque Hitler prit le pouvoir, il trouva tout monté (par les Américains et les autres Occidentaux) le système qui devait lui permettre d’exister et de durer. Et ses conséquences furent tragiques : Hitler voulait armer l’Allemagne le plus vite possible et, pour cela, dépenser sans limite. Comme l’écrit Rueff :

Dans le système antérieur, il n’aurait pu y réussir, car l’inflation aurait provoqué la dépréciation de la monnaie allemande et le peuple allemand n’aurait pas toléré une nouvelle inflation galopante. Mais le nouveau système, en permettant l’immobilisation du pouvoir d’achat nouvellement créé à l’intérieur des frontières, évitait les conséquences ostensibles du déficit budgétaire et, en particulier, la hausse des changes étrangers qui, normalement, en eût été la conséquence.

Hitler dépensait et il constatait que la dépense sans recette faisait hausser les prix. C’était là schéma classique de l’inflation.  Mais la hausse des prix fut interdite par le pouvoir politique, sous la menace des pires sanctions, jusqu’à la peine de mort. Et c’est ainsi que s’est trouvé établi, presque spontanément, le régime de stabilisation autoritaire des prix. Couplé au rationnement généralisé de la demande, ce système est à court terme d’une redoutable efficacité.

L’inflation réprimée permet de dépenser sans compter, de donner des salaires élevés, de construire, en bref, de distribuer du pouvoir d’achat sans se préoccuper de la valeur des biens susceptibles de le remplir, pour que, par la pratique du rationnement généralisé, on limite la dépense, nonobstant le volume des pouvoirs d’achats individuels, à la valeur des richesses offertes sur le marché.

Ce système accumule d’immenses réserves de pouvoir d’achat, maintenues hors marché par les mesures de rationnement. Ceci a perduré jusqu’en juin 1948, où, en RFA, une réforme monétaire a annulé, par voie d’autorité, 90% du pouvoir d’achat inutilisé afin de repartir sur des bases saines.

L’autre solution, c’est la voie anglaise. Dans les années 1930, les événements financiers d’Allemagne ont naturellement affecté la monnaie anglaise. Beaucoup des capitaux bloqués en Allemagne provenaient d’Angleterre. Les banques anglaises, qui comptaient sur ces actifs pour assurer leur liquidité, se trouvaient, du fait de l’immobilisation de leurs créances, dans une situation dangereuse. Les capitaux ont commencé à quitter l’Angleterre et celle-ci a constaté que ses réserves devenaient insuffisantes pour maintenir la convertibilité de la livre sterling.

Quelle a été la réponse de l’Angleterre ? Malgré son désir, elle n’a pas pu maintenir le cours de la livre. Elle a accepté la dépréciation de sa monnaie, plutôt que d’imposer les contrôles caractéristiques de la politique hitlérienne. Comme l’écrit Rueff :

Certes l’Angleterre aurait pu, comme l’Allemagne, maintenir le niveau de sa monnaie par un système d’inflation réprimée. Mais elle aurait dû, à cette fin, sacrifier la liberté des Anglais, comme Hitler a sacrifié celle des Allemands, et violer les contrats souscrits à l’égard des créanciers en livres sterling. Mais l’Angleterre a accepté les réalités. Puisque la situation impliquait une dépréciation de la livre, elle a consenti cette dépréciation et, en le faisant, elle a sauvé la liberté.

Rueff s’interroge alors sur la meilleure manière de juguler l’inflation qui sévit en France après-guerre. D’où vient-elle ? Quelle est sa nature et sa composition ? Voici les questions fondamentales auxquelles Rueff entend répondre.

Quand on a laissé se créer un état inflationniste, aucune force humaine ne peut en éviter les conséquences. On les a, ou apparentes, et c’est la dépréciation monétaire, ou dissimulées, et c’est l’inflation réprimée. Mais, dans tous les cas, elles sont là, avec les désordres qui y sont toujours associés. Si l’on refuse ces désordres, il n’est qu’un moyen, c’est de parer à la cause qui les suscite et cette cause, cette cause unique, est toujours le déficit(5).

Comme il l’écrit :

Le déficit, c’est la dépense sans recette, c’est-à-dire la volonté de demander sans offrir, pour l’État sans prendre, donc, dans tous les cas, d’obtenir gratuitement. C’est le déficit qui impose le choix entre la voie allemande et la voie anglaise. Si l’on ne veut ni de l’une, ni de l’autre, si on désiré l’ordre et la stabilité, il n’est qu’une solution : parer à la cause du désordre en rétablissant un équilibre acceptable entre le volume global du pouvoir d’achat et la valeur globale des richesses offertes pour le remplir.

Le déficit, et donc l’inflation, ne sont pas des phénomènes marginaux. Ils interviennent toutes les fois, et elles sont nombreuses, qu’il y a des agents économiques qui réussissent à dépenser plus qu’ils n’encaissent. Et cette situation soi-disant privilégiée est en réalité à la portée de tout le monde. Si une ménagère fait ses courses elle ne pourra acheter qu’à la hauteur de son encaisse (son porte-monnaie). Excepté si elle encontre en chemin un banquier, qui lui offre un crédit tel qu’elle peut acheter ce dont elle a besoin sans consommer son encaisse. La demande globale, c’est donc la valeur des offres + la différence entre la variation du montant global des encaisses effectives (le porte-monnaie) et du montant global des encaisses désirées (le crédit du banquier). Là encore, si nous lisons Rueff :

Ceci montre que la demande globale est égale à la valeur globale des offres, c’est-à-dire qu’il ne peut y avoir d’inflation, tant que la quantité de monnaie en circulation varie comme le montant global des encaisses désirées.

Autrement dit, tant que l’augmentation de la quantité de monnaie de monnaie en circulation est désirée, elle n’a aucune action sur les prix. Il n’y a pas inflation tant que la quantité de monnaie en circulation répond à un besoin d’encaisse.

Au contraire, l’émission de suppléments de monnaie engendre un phénomène inflationniste si elle a lieu sans que les personnes qui reçoivent les encaisses supplémentaires désirent les garder dans leurs tiroirs-caisses ou dans leurs portefeuilles, c’est-à-dire lorsque ces suppléments de monnaie, n’étant pas désirés, suscitent une demande excédentaire, qui alors agit sur les prix.

Il est ainsi certes possible d’agir sur la demande globale (c’est l’objet de la politique économique). Mais il est plus pertinent d’agir sur différence entre le volume global de la monnaie en circulation et le volume global des encaisses désirées (c’est la politique monétaire). Pourquoi ? Parce que désormais, dit Rueff, de nombreux revenus sont fixés a priori, indépendamment des recettes qui sont normalement nécessaires à leur versement. Il s’agit en premier lieu des dépenses de l’Etat (les traitements des fonctionnaires, mais pas seulement), qui sont fixés par décret et au gré des exigences syndicales. Il s’agit aussi des salaires des entreprises privées, fixés indirectement par référence au salaire minimum. Il s’agit enfin des investissements, perçus comme disposant d’une dynamique endogène par le multiplicateur keynésien, et non comme le fruit d’une épargne préalable.

L’objet de la politique monétaire au sens de Rueff, ce sera donc d’interdire très clairement l’escompte de fausses créances. Elle a pour principe le refus de toute création de monnaie qui n’a pas pour contrepartie l’offre de richesses d’égale valeur.

Un espace constructiviste

Rueff ne nie pourtant pas du tout toute intervention et tout effet de levier de l’Etat dans l’économie. Il définit en effet le gouvernement comme « l’art de modifier, par voie de contrainte, la destination donnée à certaines richesses, en substituant des fins collectives, sociales ou morales, aux fins individuelles ». Ceci fait donc indéniablement de lui un libéral pour le moins hétérodoxe, situé très loin de l’école manchestérienne et encore plus loin de l’école minarchiste française, une sorte de libéral « constructiviste ».

Pour Rueff en effet, la liberté n’est pas spontanée. Elle peut engendrer des abus contre lesquels non seulement le mécanisme des prix ne peut rien, mais encore qui risquent de faire disparaître le mécanisme lui-même. Si Jacques Rueff n’est pas un planiste(6), il ne rechigne pas à l’existence d’un espace dans lequel un plan gouvernemental éclairé pourrait s’exercer. Trois domaines sont en particulier évoqués par Rueff :

  • la sauvegarde du marché et du mécanisme des prix contre les associations de toute espèce, par une structure juridique fondée sur le droit de propriété

  • la lutte contre les cartels et le soutien aux politique anti-trust, et à toutes les initiatives qui tendent à contraindre les entreprises à respecter le libre jeu du mécanisme du marché

  • et enfin la transparence imposée aux entreprises, pour rendre impossible le mensonge et par conséquent l’altération des informations véhiculées sur le marché par les prix.

Ces singularités caractéristiques de l’œuvre de Jacques Rueff suffisent aisément à comprendre son isolement relatif tant dans la pensée économique générale, que parmi l’école libérale classique. Quand cela n’est pas un prétexte à toute forme d’incompréhension, d’ostracisme ou de déconsidération. Puisse cet article contribuer à rétablir quelque peu la complexité et la réalité du personnage, et à lui redonner la place qu’il mérite parmi les penseurs de notre temps.

_______________

5 : Rueff emploie le mot déficit dans son sens continental, qui vise un excès de dépenses sur le total des ressources d’impôt et d’emprunt propres à en assurer le financement et non dans le sens anglo-saxon, qui n’évoque qu’un excès de dépenses sur les recettes fiscales, donc un besoin d’emprunt propre à être financé par le marché.

6 : A la différence de ses collègues polytechniciens d’X-Crise, qui eux s’inspirent explicitement de la doctrine d’Henri de Man.

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Une réflexion sur “Jacques Rueff, le pourfendeur des faux droits de l’illusion monétaire (2/2)

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