Guillaume Grivel

(Première partie)

Boisguilbert, Dupont de Nemours, Condillac, et bien sûr Turgot et Quesnay, sont les physiocrates du XVIIIe siècle  les plus connus, aujourd’hui encore. Ils sont passés à la postérité, certes de manière fort incomplète pour ne pas dire caricaturale, mais ils sont passés. Ils constituent les premiers penseurs de l’école française, qui atteindra son apogée le siècle suivant. Lorsqu’on les repère, même vaguement, les physiocrates sont très liés à deux notions, d’une part la terre, « source unique de richesse » dira Quesnay, et d’autre part le respect du droit de propriété, condition indispensable à l’exercice de la liberté, car source de sûreté, dira Dupont de Nemours.

Mais les Lumières françaises du XVIIIe siècle, c’est aussi l’Âge d’Or des contes métaphysiques, des Utopies et des démonstrations romancées. Du Micromégas de Voltaire au Supplément au Voyage de Bougainville de Diderot, sans compter les Lettres persanes de Montesquieu, les auteurs français ont usé et parfois abusé de ce procédé littéraire. Je vous invite dans le présent article à poursuivre ces voyages philosophiques en faisant revivre un instant les personnages d’un auteur tombé dans l’oubli le plus profond, même parmi les penseurs libéraux, Guillaume Grivel (1735-1810) et son Île inconnue.

**

Il était une fois un jeune et fougueux héros, empli de bravoure et pétri d’honneur. Il s’appelait le Chevalier de Gastines. Né dans une famille noble du Limousin, il fait brillantes études, voyage dans toute l’Europe, manque d’être assassiné en Ligurie, participe à la guerre de la Ligue d’Augsbourg, qui opposa le roi de France Louis XIV, allié à l’Empire ottoman et aux jacobites irlandais et écossais, à une large coalition européenne, menée par le Saint Empire Romain Germanique et ses alliés, est même blessé à Neerwinden, et enfin réformé à la paix de Ryswick. De retour dans sa famille, il est envoyé à Bordeaux par son inflexible père pour régler diverses affaires. Celui-ci le recommande même à son ami bordelais, M. d’Alban. Ce dernier est veuf, et père d’une fille superbe, belle, intelligente, subtile et fascinante, Eléonore. Gastines tombe amoureux fou de la demoiselle.

Comme souvent, malheureusement pour notre preux chevalier, il y a un hic. Eléonore est déjà fiancée à un jeune bellâtre qui vit au Bengale et qu’elle va rejoindre afin de l’épouser.

Gastines tente d’oublier sa belle, mais les mêmes causes produisent toujours les mêmes effets. Il n’y parvient pas, et, en un geste désespéré, s’embarque secrètement sur le navire qui conduit aux Indes M. d’Alban et sa fille.

Il est rapidement démasqué, et on ne peut pas dire que l’ami de son père l’accueille sur le bateau à bras ouverts. Néanmoins, impossible de faire demi-tour, les héros de cette aventure vont bien devoir cohabiter le temps de cette longue traversée. Gastines ne perd pas espoir, et sait qu’il doit attendre le bon moment pour brûler celle qui sera sans doute sa dernière cartouche. Quitte ou double.

Son heure se présente enfin ; une violente tempête arrache, au milieu de l’Océan indien, le gouvernail du navire, qui s’échoue entre les récifs. M. d’Alban se noie au moment du sauvetage. La chaloupe qui contient quelques membres de l’équipage et quelques passagers partis en vitesse, s’abîme à son tour dans les flots. Ne restent plus, parmi les vivants, que Gastines et Eléonore, restés sur l’épave.

Ils construisent un radeau de fortune, et, le calme revenu, parviennent à atteindre une petite île déserte située à proximité. Ils amènent avec eux tout ce qu’ils peuvent sauver du naufrage : vivres, munitions, outils, armes, animaux…

Le couple, qui n’en est pas encore un, reconstruit un semblant d’humanité sur cette île. Un an plus tard, ils se rejoignent enfin et s’aiment d’un amour passionné… et prolifique, car vingt-deux enfants naîtront de cette idylle !

Nos héros, le long de leur aventure, construisent une habitation spacieuse, la meublent du mieux qu’ils peuvent. Ils mettent la terre en culture, se livrent à la chasse et à la pêche, apportent un soin particulier à l’éducation de leurs enfants. Devenus grands, et faute d’autre solution, les frères et les sœurs se marient entre eux. C’est d’ailleurs l’occasion d’une rivalité entre deux garçons. L’un deux, après une altercation avec l’un de ses frères, s’enfuit avec un autre dans le Nord de l’île, jusque-là peu exploré par la famille, au-delà d’une barrière de rochers pourtant perçue comme infranchissable.

Quelle n’est pas leur surprise que de tomber nez à nez avec des autochtones, des Noirs qui ripostent à ce qu’ils considèrent comme une agression et auxquels ils échappent de justesse ! Revenus au bercail, les deux jeunes adultes rendent compte à leur père de cette aventure. Gastines redoute une attaque des indigènes, maintenant qu’ils sont avertis d’une présence étrangère sur leur île. Il est clairvoyant : celle-ci ne tarde pas à se produire. Les assaillants sont repoussés, en partie détruits, et partent en laissant deux de leurs prisonniers.

Mais ceux-ci finissent par s’évader et reviennent en force avec leurs congénères dans l’intention de s’emparer de la colonie de nos amis. Une fois encore, la victoire leur revient mais l’alerte a été chaude. Gastines et les siens construisent alors diverses armes et mesures et défense, afin de devenir une citadelle quasi imprenable.

Bientôt, la famille organise une expédition de pêche et de chasse jusque dans la partie Nord de l’île. Cette fois, ils tombent au milieu d’une bataille entre deux tribus autochtones rivales, qui se disputent des européens naufragés. Gastines et les siens parviendront à les libérer, et même à civiliser les anthropophages.

Le récit se termine par la mort de Gastines et de sa femme. A ce moment, la colonie est sortie de son isolement, et l’avenir s’ouvre dans les meilleures conditions.

(to be continued…)

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