Guillaume Grivel (2/2)

Guillaume Grivel est l’auteur de ce conte philosophique. C’est un physiocrate, adepte des thèses du bon docteur Quesnay. Mais il est de nos jours inconnu. Dans leur somme Les Penseurs libéraux[1], Alain Laurent et Vincent Valentin ne le mentionnent nulle part. L’encyclopédie Wikipédia consacre quelques lignes vagues et indigentes à cet auteur. Il n’est jusqu’à l’ouvrage d’Armand Mattelart, qui pourtant fait référence, Histoire de l’utopie planétaire. De la cité prophétique à la société globale[2], à l’avoir totalement occulté. Guillaume Grivel et l’Île inconnue ont totalement disparu des écrans radars depuis très, très longtemps. Cet article vise modestement à vous faire découvrir cet auteur et sa pensée.

Guillaume Grivel a lu le Tableau économique, adhère aux Maximes générales du gouvernement économique d’un royaume agricole et à l’Ordre naturel et essentiel de Mercier de la Rivière. Il publie en 1784 un traité sur l’éducation, suivi dix ans plus tard d’une Théorie de l’éducation, qui connaît un certain succès, en France et en Allemagne. Après la publication de l’Île inconnue ou Mémoires du chevalier de Gastines, en 1783, il devient l’éditeur du marquis de Mirabeau. En 1789, reprenant à son compte les thèses de Quesnay, il publie ses Principes de politique, de finance, d’agriculture et de législation, véritable déclaration d’amour aux thèses physiocrates. Voici d’ailleurs ce que l’on trouve au frontispice de cet ouvrage : « On y prouve que les productions de la terre sont la source unique des richesses ; on y démontre l’importance de l’immunité des avances de la culture, de la proportion de l’impôt avec le produit net, de l’ordre et de la distribution des dépenses et les principes de justice qui doivent régler la politique d’une nation. »

Malgré une relative notoriété, Grivel n’accède pas à la députation qu’il aspirait ; sa candidature, déposée le 30 août 1791, reste lettre morte. Il devient plus tard professeur de législation à l’école centrale de Paris, qui était installée au Collège des Quatre-Nations. Il y enseigne le droit naturel, public, civil et criminel, et les principes généraux de l’économie politique. Il meurt en 1810.

Grivel est un adepte de la physiocratie (étymologiquement : gouvernement de la nature). C’est une école économique prétendant que la richesse des pays provient exclusivement de l’agriculture, seule « création » annuelle de richesse. Les principes de l’école physiocratique ont été élaboré en premier par Richard Cantillon, un banquier irlandais vivant en France, dans sa publication Essai sur la nature du commerce en général de 1756. Ces idées furent développées par Jean Vincent et François Quesnay, qui deviendra le chef de file de cette école. Les physiocrates s’opposent fortement aux idées mercantilistes qui prônent le commerce international. Ils sont tous rassemblés autour du Tableau économique de Quesnay. L’appartenance à l’école implique qu’on adhère au tableau, qui retrace le circuit des richesses entre les classes productive et stérile, et qui met en évidence le rôle de parasites des privilégiés de tout acabit. Leurs adversaires les affubleront d’un sobriquet resté célèbre, la « secte » des « économistes », tant il est vrai que l’entrée dans l’école est une sorte d’entrée en religion. L’adhésion de Baudeau et plus encore de Mirabeau en témoignent et s’apparentent à de véritables conversions[3].

La réalisation de cet ordre naturel est permise par la recherche de l’intérêt particulier qui concourt naturellement à l’intérêt général. On leur doit la première représentation circulaire de l’économie, mais l’idée d’une autorégulation par le marché ne leur vint pas. Turgot, un temps contrôleur général des finances de Louis XVI, obtint pour un court moment la libre circulation des grains à travers la France.

Les physiocrates plaident aussi pour l’abolition des corporations, pour la diminution des taxes pesant sur les paysans et pour la suppression des avantages féodaux en matière fiscale afin d’éviter la banqueroute qui mènera à la Révolution française.

C’est en cela qu’on fait souvent de l’école physiocratique la première école libérale de France, précurseur du siècle des économistes au XIXe et de son incarnation par l’école de Paris.

Tous ces thèmes se retrouvent dans l’Île inconnue. Gastines dit, par exemple : « L’agriculture seule peut fournir abondamment à tous les besoins de la vie ; elle seule rend la société durable et prospère ; mais elle ne donne ses fruits qu’en raison des travaux. » Il évoque l’origine des sociétés fondées sur le gouvernement patriarcal et le droit d’aînesse et ajoute : « instruits par les préceptes de leurs prédécesseurs, des lois naturelles, de l’ordre social et de la justice essentielle, ces premiers souverains mirent toute leur étude à faire jouir chacun de son droit naturel ». L’oubli de ces règles et les caprices arbitraires de l’autorité sont dus à l’abandon de l’enseignement des « lois éternelles et immuables qui établissent les droits et les devoirs du citoyen, la liberté, la propriété, la sûreté, la fraternité, la concorde ». On croirait lire Suarez ou Vitoria, les figures emblématiques de l’école de Salamanque.

L’agriculture dispense la richesse et permet le libre jeu des institutions. Elle est proclamée libre et chacun cultive comme il l’entend ; aussi la spécialisation s’établit-elle. On voit apparaitre l’artisanat et les arts mécaniques, les arts d’agrément et les beaux-arts. Le commerce, né des besoins d’échange, se développe, favorisé par l’introduction de la monnaie, la construction des voies de communication et ouvrages d’art. C’est le revenu net des terres qui fournit « une subvention fixe et suffisante » pour les dépenses et le maintien de l’administration.

L’instruction publique est l’objet des soins les plus attentifs, et ne s’empare de l’enfant qu’à l’âge de six ans. L’éducation est l’affaire de la famille. Elle insiste surtout, d’une part sur l’éducation morale, et de l’autre, sur l’enseignement des « lois naturelles de l’ordre social ».

L’île est toute entière régie par les principes physiocratiques : l’agriculture est mise au premier plan, la liberté régit toutes les institutions, l’impôt est prélevé sur le produit net, le luxe est banni et l’instruction civique est toute imprégnée de la doctrine. Ni église, ni prête dans cette île, même quand la société s’accroit ; ici, on n’a affaire qu’à des propriétaires. La nouvelle société humaine construite ici est basée sur la liberté économique et sur le droit individuel de jouir de sa réussite personnelle. L’île toute entière est fondée sur la propriété privée des moyens de production et la fusion sympathique des intérêts, pour paraphraser Elie Halévy[4].

La propriété privée est juste parce qu’elle est utile à la communauté. La société se construit sur les mérites des individus plutôt que sur ceux du groupe. A la manière du proviso lockéen, la propriété privée est légitimée par l’expérience, par le fait que l’appropriation n’affecte négativement le sort d’aucun autre individu. Alors que les utopies socialisantes s’inscrivent toujours dans une situation d’abondance, l’utopie libertarienne de Grivel met le travail à l’honneur « parce que l’industrie des hommes et la seule valeur qui protège la petite société de la destruction[5] »

La société utopique grandissant, la propriété, les accomplissements de chaque individu et le développement du commerce justifient alors l’introduction de l’argent. Celui-ci incarne la marque du succès et contribue à développer l’activité économique et l’amitié entre les peuples. Comme l’écrit Grivel, « chacun pouvait mieux que tout autre juger de l’emploi de ses talents, et du bon usage de ses propriétés ». Dès lors que l’agriculture ne peut plus suffire à satisfaire les besoins des hommes, le commerce prend le relai et permet aux hommes de dépendre les uns des autres et ainsi de former une société, quitte à concevoir une certaine inégalité :

Sans cette inégalité qui vous choque, il n’y aurait ni commerce, ni liaisons entre les hommes ; il n’y aurait point de société. Rendez les hommes égaux, leurs prétentions seront égales, nul ne voudra plus être le serviteur d’autrui ; et dès lors plus de relations de besoin, de charité, de réciprocité, de secours. Chacun désormais ne doit plus compter que sur lui-même, pour parer aux nécessités de la vie. Il est au milieu de ses semblables, comme s’il était seul sur la terre.

Grivel accepte donc en toute logique qu’un gouvernement garantisse la propriété, défende les individus, éduque les enfants et contrôle les finances. Mais les individus sont maîtres de leur destinée. Grivel s’oppose au choix d’un communautarisme utopique alors en vogue aussi bien qu’au christianisme ou aux autres religions révélées car il fait confiance à l’homme et retire à Dieu ou à l’Etat la puissance de diriger la vie de chaque individu. Voici des thèses que développeront ultérieurement Saint-Simon et Bellamy, chez qui les politiciens disparaissent et laissent la place aux managers.

Comme l’écrit Denis Grelé, le libéralisme de l’île de Grivel convient parfaitement à la notion dynamique de l’utopie-concept, parce qu’il considère l’état social comme inachevé. Le système libéral utopique a le mérite d’être ainsi incontestablement le système le plus dynamique et le plus centré sur le bonheur de chaque individu. C’est le seul qui prenne en compte le bonheur de l’individu, avant celui de la communauté. C’est le travail qui transforme les hommes en des agents économiques. La division sociale, minimale dans les utopies communautaires, devient dans ici de plus en plus importante au fur et à mesure des progrès techniques permettant la division des tâches. Ce qui est en cause dans l’utopie libérale n’est pas la propriété mais le travail. En ce sens, l’individu qui fait travailler les autres par son industrie est aussi respectable que celui qui travaille seul.

L’utopie libérale, c’est la seule à penser l’homme dans sa complexité. Puisqu’il n’est ni bon ni mauvais, il peut devenir meilleur. Il faut suivre Grivel et faire confiance au génie humain, enfin libéré.

Comme le disait Mandeville, il faut voir dans l’accumulation de l’argent par le bourgeois sans intervention de l’Etat la source de la richesse de la nation, richesse par laquelle le bonheur est possible. L’activité économique de quelques-uns génère des profits développant l’industrie du luxe. Le bonheur peut donc se trouver dans le plaisir. La société de Grivel est une société de consommation en devenir, où le bonheur n’est pas dans la limitation des besoins mais dans leur assouvissement.

Le travail constitue la part la plus importante de la liberté humaine parce que tout ce qui est produit par l’individu est un espace inviolable ; être libre, c’est être capable de travailler librement. L’esclave devient une bizarrerie. Le travail forcé est laissé aux seuls criminels. Ce travail s’inscrit alors dans une logique économique et une nécessité sociale.

Ce n’est pas le système politique qui garantit le bonheur de l’homme, mais la recherche du bonheur qui produira le meilleur système politique possible dans des conditions données. Au lieu de partir d’une vision unitaire du monde, Grivel part d’une humanité motivée par une même volonté (la recherche du bonheur) mais une humanité plurielle dans l’accomplissement de cette volonté. Il ne s’agit pas de forcer l’homme au bonheur, mais de donner à chaque individu le plus grand nombre de moyens pour obtenir le bonheur. La solidarité est donc une vertu, grâce à laquelle la société permet de réconcilier le droit inaliénable de propriété et l’idéal de fraternité.

A l’opposé des utopies communautaristes et socialisantes qui pensent que la structure politique garantit le bonheur, Grivel, tout comme Casanova[6] ou Bernardin de Saint Pierre[7], montrent que c’est à chacun de trouver son utopie, dans la plus grande liberté individuelle et par le travail qui profite au bonheur de tous.

 

**

La postérité de L’Île inconnue ne fait pas de doute. On ne peut que constater que l’ouvrage de Grivel est passé parfaitement inaperçu, aussi bien de la « Secte » des économistes, que de ses adversaires. Ce n’était ni un traité de pure doctrine ni une œuvre de combat, mais un bon devoir d’application rédigé par un étudiant en physiocratie, trop romanesque et sans prise sur la réalité, comme l’écrit Jules Conan.

Néanmoins, dans l’esprit de Grivel, cet ouvrage n’est pas un simple passe-temps, un dérivatif de ses travaux austères. Il s’agit plutôt d’une mise en application à la fois des thèses de cet apôtre de Quesnay, et des doctrines pédagogiques sur lesquelles Grivel s’est longuement épanché.

Daniel Mornet, dans Les Origines intellectuelles de la Révolution française,  est l’un des rares à fournir une place de choix, et à mon sens méritée, à L’Île inconnue. Malgré d’indéniables qualités reconnues à ce roman, Mornet ajoute fort justement : « Mais ce sont malgré tout des sagesses bourgeoises et prudentes. Même dans cette île inconnue où l’on n’est pas lié par la tradition, on prendra toutes les précautions pour que la monarchie ne dégénère pas en despotisme, mais on laissera au roi beaucoup plus d’autorité que dans la constitution anglaise qui n’est en réalité qu’une oligarchie ».

Grivel nous fournit une utopie anarchisante, tournée vers le passé et l’âge d’or, avec un accent physiocratique. En cela, elle se distingue nettement des utopies révolutionnaires qui, de Vairasse et Mably à Babeuf, ont ouvert la voie au socialisme. Rien que pour cela, cet auteur mérite de sortir de l’oubli dans lequel il est enfermé.


[1] Alain Laurent et Vincent Valentin, Les Penseurs libéraux, Les Belles Lettres, Paris, 2012.

[2] Armand Mattelart, Histoire de l’utopie planétaire : De la cité prophétique à la société globale, Paris, La Découverte, 2000.

[3] Conan J.. Une utopie physiocratisante : l’ « Ile inconnue » de Guillaume Grivel.. In: Annales historiques de la Révolution française. N°265, 1986. pp. 268-284.

[4] Elie Halévy, La Formation du radicalisme philosophique, tome 1, la jeunesse de Bentham, Paris, 1901.

[5] Denis Grelé, Université de Memphis, « Utopie et libéralisme à la fin du XVIIIe siècle, le cas Grivel », Western Society for French History, volume 34, 2006.

[6]  Giovani Giacomo Casanova, Icosameron, 5 vol. (Prague: Imprimerie de l’Ecole normale, 1788)

[7] Bernardin de Saint-Pierre, Paul et Virginie, Paris, 1787.

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