La conjuration des égos

un autre extrait d’un ouvrage à venir, dans la continuité de ceci. Commentaires bienvenus !

 

manipulateur-pervers-narcissique-reconnaitreOn affuble aussi, fréquemment, les élus d’une sincère volonté de changer le monde, de faire bouger les lignes des situations incrustées. C’est le mythe de Prométhée, l’incarnation de l’hybris, de la présomption fatale qui consiste à se croire en la capacité de changer la société et le sort des individus par un simple oukase[1]. André Gide n’annonçait-il pas clairement le rôle qu’il assignait aux gouvernants ? « Ce n’est pas seulement le monde qu’il s’agit de changer, mais l’homme. »

On observe un flot diarrhéique de pensées qui se proposent de changer le monde, qui fournissent les outils que les élus de demain, ou ceux qui aspirent à le devenir, pourront reprendre à leur compte. Les altermondialistes se sont en particulier illustrés dans cet exercice, entre deux saccages de congrès internationaux. Prenez les films de Ken Loach, notamment The Navigators et It’s A Free World…, L’An 01, de Jacques Doillon et Alain Resnais, La Belle Verte, de Coline Serreau, et les essais qui tous nous promettent le meilleur des mondes. Voici par exemple ce que l’on peut lire en quatrième de couverture de Changer le monde, mode d’emploi (excusez du peu) de Chico Whitaker, le cofondateur du Forum social mondial de Porto Alegre : « l’altermondialisme n’a pas d’avenir s’il reste prisonnier des vieux réflexes politiques du XXe siècle ; avant-garde éclairant le peuple, rôle dirigeant du parti, programme unique de revendications et directives à appliquer à tous. (…) Whitaker nous présente le nouveau mode d’emploi pour changer le monde proposé par les Forums sociaux mondiaux. Tout en renforçant l’espace où se rencontrent ceux qui, dans leur diversité, font déjà l’expérience de changer le monde, il repousse l’idée de transformer les forums en une nouvelle internationale[2]. »

Fondamentalement, parfois avec les mêmes mots, parfois avec d’autres à la signification identique (les élus de droite parlent plus volontiers de « réforme », mais le dessein est le même), les élus seraient sincèrement convaincus et en capacité d’influer notablement, et en bien, notre destin. N’avons-nous pas un ministre du Redressement productif, absolument convaincu d’incarner Siegfried terrassant le dragon de Nibelhungen pour mieux baiser Kriemhild ? Evidemment notre Prométhée en marinière devrait apparaître, pour tout individu un minimum pondéré, comme un type passablement givré, mais Pascal de Sutter n’écrit-il pas, dans un livre qui fait autorité[3], « la folie, chez un homme politique, c’est un peu comme la tuberculose pour les mineurs du siècle de Zola, une maladie professionnelle, un risque difficilement évitable » ?

Jean-François Revel écrivait que l’histoire de l’humanité est peuplée de gens d’une totale bonne foi que se sont trompés. Proudhon, que ce sont les hommes qui ignorent le plus complètement l’état d’un pays qui sont presque toujours ceux qui le représentent. Le pire des individus, le pire des gouvernements aussi, est souvent celui qui est le plus moral. Un gouvernement de cyniques est souvent très tolérant et très humain. Mais quand des fanatiques gouvernent, il n’y a pas de limites à l’oppression.

La société, ce n’est pourtant pas de la pâte à modeler pour les politiques. Cette métaphore n’est pas innocente, tant les élus sont de grands enfants, dont la personnalité a été – comme pour la plupart d’entre nous – forgée par une enfance particulière.

Les politiciens développent ainsi trois traits caractéristiques qui altèrent leur jugement et les amènent, sans qu’ils s’en rendent compte, à adorer comme Narcisse leur propre image, et corrélativement à s’imaginer tout-puissants pour changer le monde. Jean-David Nasio, psychologue et psychanalyste argentin, décortique la structure mentale propre aux hommes politiques. Il en ressort, en premier lieu, que ceux-ci ont un surmoi puissant. Ceci signifie qu’ils croient en certaines valeurs qu’ils ont forgé en eux, en des axiomes issus du modèle familial, soit pour s’y conformer, soit pour s’y opposer. Parfois ce surmoi dérive jusqu’à la mégalomanie, celle d’un De Gaulle déclarant « Je suis la France. »  Par ailleurs, les élus ont aussi un moi très développé. L’amour du pouvoir non seulement pour son titulaire, mais plus encore pour les aigrefins qui flattent l’élu afin d’en tirer un quelconque profit, exacerbent son narcissisme. Enfin, le politicien, comme l’enfant capricieux, a toujours été valorisé pour ce qu’il faisait par son entourage. Il en résulte que toute son énergie se trouve dirigée vers la réalisation de ses désirs, sans la moindre pondération, sans négociation, sans régulation, mais selon sa seule impulsivité.

Trois conséquences principales en découlent. D’une part, une incapacité à accepter la résistance, l’objection, à comprendre la complexité des interactions sociales. Le politicien est volontiers caractériel, borné, impatient. D’autre part, un optimisme irrationnel, une conviction qu’en toute circonstance, une bonne étoile brillera toujours sur la tête de l’homme politique, même en pleine traversée du désert. Enfin, un sentiment de toute-puissance qui les amène volontiers à disposer d’autrui corps et âme. Corps surtout. Robert Weiss, auteur de Why Men in Power Act Out (Pourquoi des hommes de pouvoir vont trop loin) explique que les individus qui assument d’importantes responsabilités politiques et qui sont à l’apogée de leur pouvoir constituent un incubateur de choix pour délinquants sexuels. De Moshe Katsav à Silvio Berlusconi, de DSK à Georges Tron, les exemples ne manquent pas.

Les élus sont de parfaites illustrations des parents toxiques de Susan Forward[4]. Tout comme les pères ou mères dominateurs, critiques, manipulateurs, irascibles et même parfois violents[5], les élus sont à la fois les héritiers de déséquilibres psychologiques majeurs et les ferments de traumatismes émotionnels dans leur entourage.

 

*

Un dernier mythe mérite d’être évoqué. On dit parfois, non sans raison, que pour diriger une ville, une région, un pays, il faut être doté non seulement d’une force morale sans faille, être habité d’un sentiment d’exemplarité, mais encore être supérieurement intelligent. Les énarques constituent entre 51 et 55% des cabinets ministériels, 3 des 4 derniers présidents de la République en sont issus, l’écrasante majorité des premiers ministres et des ministres depuis les années 1970. Lorsqu’ils ne sont pas énarques, les hommes politiques de premier plan viennent d’autres grandes écoles d’Etat analogues (Polytechnique, ENS Ulm). Thucydide fait de Périclès le premier des Athéniens parce qu’il détient cette grande vertu qu’est l’intelligence, c’est-à-dire la faculté d’analyser une situation politique, de prévoir exactement l’événement et d’y répondre par un acte.

La psychologie nous apprend que s’ils sont effectivement intelligents, les hommes politiques le sont socialement. Ils disposent d’un sens inné de la maîtrise de leur propre image, pas seulement dans les médias mais aussi dans la vie de tous les jours. Ils ont par ailleurs une intuition affective immédiate du ressenti des autres, et savent en tirer le plus grand profit. Enfin, loin d’être idiots, ils maîtrisent l’idiolecte, c’est-à-dire le verbe, la communication orale, à la perfection. Lorsque nous demandons où est notre liberté, on nous montre dans nos mains nos bulletins de vote.

Les politiciens ne sont pas des petits égaux, mais ont de grands égos. Selon le mot cruel et juste de George Bernard Shaw, dès lors que l’on ne sait rien et croit tout savoir, cela présage indubitablement une carrière politique.

Il est pour le moins paradoxal que des individus qui ne brillent ni par leur infaillibilité, ni par leur droiture morale, ni même par leur intellect et leur capacité d’analyse, aient néanmoins la prétention, comme Sauron, de nous gouverner tous. Il est vrai que la politique est le seul métier qui se passe d’apprentissage, puisque les fautes en sont supportées par d’autres que par ceux qui les ont commises. Il est temps de retourner aux hommes politiques le questionnement d’Ayn Rand dans La Grève :

« Vous proposez d’établir un ordre social fondé sur le principe suivant : que vous êtes incapables de diriger votre vie personnelle, mais capables de diriger celle des autres ; que vous êtes inaptes à vivre librement, mais aptes à devenir des législateurs tout puissants ; que vous êtes incapables de gagner votre vie en utilisant votre intelligence, mais capables de juger des hommes politiques et de les désigner à des postes où ils auront tout pouvoir sur des techniques dont vous ignorez tout, des sciences que vous n’avez jamais étudiées, des réalisations dont vous n’avez aucune idée, des industries gigantesques dans lesquelles, selon votre propre aveu, vous seriez incapables d’exercer les fonctions les plus modestes[6]. »


[1] cf. l’indispensable ouvrage de Friedrich A. Hayek, La Présomption Fatale, PUF, 1993.

[2] Chico Whitaker, Changer le monde : (nouveau) mode d’emploi, éditions de l’Atelier, Paris, 2006.

[3] Ces fous qui nous gouvernent. Comment la psychologie permet de comprendre les hommes politiques, Les Arènes, Paris, 2007.

[4] Susan Forward, Parents toxiques : Comment échapper à leur emprise, préface de Danielle Rapoport, Marabout, Paris, 2007. Voir aussi, du même auteur, Ces gens qui font du chantage affectif, Editions de l’Homme, Paris, 2010, et Marie Andersen, L’emprise familiale: Comment s’affranchir de son enfance et choisir enfin sa vie, Ixelles Editions, Bruxelles, 2011.

[5] « Enculé de ta race, je vais faire descendre les cités de Montreuil, sale fils de pute » Razzi Hammadi, député PS, Janvier 2014.

[6] Ayn Rand, La Grève : Atlas Shrugged, Les Belles Lettres, trad. S. Bastide-Foltz, Paris, 2011.

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