Stefan Zweig, libéral et tragique face au nazisme


Par Francis Richard.

 

Le monde d’hier, qui va de 1881 à 1941, n’est pas meilleur que le monde d’aujourd’hui : ce n’était pas mieux avant. Même si par certains aspects, et à certains moments, ce monde était meilleur, il ne l’était pas par d’autres et, quand il était meilleur, il ne l’était pas longtemps. Les deux mondes sont tout simplement différents. Tous deux imparfaits et éphémères.

Dans ce livre-testament, qui recouvre les soixante ans de sa vie, Stefan Zweig, à l’aide de sa seule mémoire (il a tout perdu ou presque), en 1941, avant de se donner la mort en 1942, écrit sesSouvenirs d’un Européen, dont toute l’œuvre est tendue vers un but, celui de l’union spirituelle de l’Europe, qui n’a, bien évidemment, rien à voir avec sa construction technocratique actuelle.

Idéalisme libéral et liberté individuelle

Stefan Zweig naît à une époque où règnent l’idéalisme libéral et la liberté individuelle. On se dit que le meilleur des mondes est possible. La sécurité et le progrès technique favorisent une prospérité croissante, qui profite à tous. Un heureux temps : « L’État […] ne songeait pas à soutirer en impôts plus de quelques pour cent, même sur les revenus les plus considérables… »

Comme ce monde n’est pas parfait, à l’école qu’il qualifie de stérile (il parle même d’ « atmosphère de geôle d’un lycée autrichien »), Stefan Zweig souffre de l’ « absence totale de relations intellectuelles et spirituelles ». Avec d’autres jeunes, cependant, il se désintéresse des vieux maîtres et s’intéresse aux tenants de l’art nouveau, sous toutes ses formes, considéré par leurs aînés comme décadent et anarchiste.

Comme ce monde n’est pas parfait, la sexualité ne peut certes pas être bannie, mais elle ne doit pas être visible et les sexes sont différenciés autant qu’il est possible. Or il est bien connu que « seul ce qui est refusé occupe le désir, seul ce qui est interdit irrite la convoitise : et moins les yeux avaient à voir, les oreilles à entendre, plus la pensée se repaissait de rêves… »

Mais, ajoute Stefan Zweig, « nous avons joui de plus de libertés publiques que la génération d’aujourd’hui » (celle de l’après Première Guerre mondiale) « soumise au service militaire, au service du travail, dans beaucoup de pays à une idéologie de masse, et dans tous, en réalité, livrée sans défense à l’arbitraire d’une politique mondiale stupide » :

« Nous pouvions nous consacrer à notre art, à nos inclinations spirituelles, perfectionner notre vie intérieure, d’une manière plus personnelle et plus individuelle, en étant moins dérangés. Une existence cosmopolite nous était possible, le monde entier nous était ouvert. Nous pouvions voyager sans passeport ni visa partout où il nous plaisait, personne n’examinait nos opinions, notre origine, notre race ou notre religion. »

Stefan Zweig conclut, avec Friedrich Hebbel qui disait : « Tantôt nous manque le vin, tantôt la coupe. Rarement l’un et l’autre sont accordés à la même génération. Si les mœurs laissent à l’homme quelque liberté, c’est l’État qui le contraint. Si l’État ne l’opprime pas, ce sont les mœurs qui tentent de le modeler. »

Le-monde-d'hierMême si « la couche sociale du libéralisme était mince »et que la lutte du même nom commençait, Stefan Zweig peut écrire : « Jamais je n’ai aimé davantage notre vieille terre que dans ces dernières années d’avant la Première Guerre mondiale, jamais je n’ai espéré davantage l’unification de l’Europe, jamais je n’ai cru davantage en l’avenir que dans ce temps où nous pensions apercevoir une nouvelle aurore. »

Il insiste : « Le monde n’était pas seulement plus beau, il était aussi devenu plus libre. » C’était sans compter avec la puissance qui conduit d’aucuns, les prédateurs, à en vouloir toujours plus : « L’essor avait peut-être été trop rapide. Les États, les villes avaient acquis trop vite leur puissance et le sentiment de leur force incite toujours les hommes, comme les États à en user et à en abuser… »

Après la Première Guerre mondiale et ses effets de ruine, Stefan Zweig décrit l’inflation qui va rendre mûr le peuple allemand pour le régime de Hitler :

  • Comme on manque de tout, des petits malins profitent de la pénurie pour s’enrichir en achetant à bas prix et en revendant au quadruple ou au quintuple.
  • L’État intervient pour faire cesser ces trafics et ne fait que développer le chaos.
  • La substance est considérée comme plus fiable que le « simple papier imprimé » : la monnaie métallique disparaît.
  • L’État fait « rendre au maximum la planche à billets, afin de fabriquer le plus possible de cet argent artificiel » : il s’agit de faire cesser le bon vieux troc remis à l’honneur.
  • Le chaos revêt des « formes de plus en plus fantastiques » : en Autriche (où l’inflation sera moindre qu’en Allemagne) un loyer annuel d’un appartement moyen (l’État a interdit toute augmentation) coûte bientôt moins qu’un déjeuner.

Résultat : les épargnants sont réduits à la mendicité ; les débiteurs sont déchargés de leurs dettes ; ceux qui s’en tiennent à une correcte répartition des vivres meurent de faim ; l’immoralité triomphe :

« Qui savait corrompre faisait de bonnes affaires ; qui spéculait profitait. Qui vendait en se réglant sur le prix d’achat était volé ; qui calculait soigneusement se faisait quand même rouler.

Dans cet écoulement et cette évaporation de l’argent, il n’y avait point d’étalon, point de valeur fixe, il n’y avait qu’une seule vertu : être adroit, souple, sans scrupule, et sauter sur le dos du cheval lancé au grand galop, au lieu de se faire piétiner par lui. »

Pacifiste avant et pendant la guerre

Sans même imaginer de telles conséquences, une fois que la paix serait revenue, Stefan Zweig avait été pacifiste avant et pendant la guerre. Pendant une décennie, qui commence après la fin de l’inflation en Allemagne, de 1924 à 1933, il se réjouira, mais ce sera finalement de courte durée : « La paix semblait assurée en Europe, et c’était déjà beaucoup. »

En dépit des tensions et des crises : « On pouvait se remettre au travail, se recueillir, penser aux choses de l’esprit. On pouvait même de nouveau rêver et espérer une Europe unie. Pendant ces dix années — un instant à l’échelle de l’histoire universelle — il sembla qu’une vie normale allait enfin être accordée à notre génération éprouvée. »

Ce qui frappe en lisant ce livre (qui témoigne de biens d’autres façons d’un monde révolu), trois quarts de siècles après qu’il a été écrit, c’est l’incrédulité et la naïveté de Stefan Zweig — il l’avoue humblement — et de ses contemporains : ils ne croient jamais, à la veille de catastrophes, telles que la Première et la Seconde Guerre mondiale ou l’avènement de Hitler et la persécution des Juifs qui précède la Shoah, qu’elles puissent se produire.

Humainement, ce livre montre que les hommes sont pétris de contradictions, les artistes comme les autres :

« Un artiste porte toujours en lui une mystérieuse contradiction. Si la vie le secoue brutalement, il soupire après le repos, mais si le repos lui est donné, il aspire à de nouvelles obligations ; ceux qui se veulent cosmopolites comme les autres : Quand on n’a pas sa propre terre sous ses pieds […] on perd quelque chose de sa verticalité :

Le jour où mon passeport m’a été retiré, j’ai découvert, à cinquante-huit ans, qu’en perdant sa patrie, on perd plus qu’un coin de terre délimité par des frontières. »

  • Stefan Zweig, Le monde d’hier, Le livre de Poche, 512 pages (traduit de l’allemand par Serge Niémetz).


Sur le web

Bertrand de Jouvenel, une enfance mondaine dans un couple déchiré


41x+Wwfn9LL._SY300_Voici quelques bonnes feuilles de la première biographie consacrée à Bertrand de Jouvenel et rédigée par Olivier Dard, professeur à l’université de Metz (Perrin, 2008). L’enfance particulière et privilégiée de Bertrand de Jouvenel, son adolescence mondaine, grâce au salon de sa mère et à son entregent, sa relation juvénile avec Colette, l’influence de ses deux mentors, Henry, son père, journaliste au Matin, et plus encore Robert, son oncle, rédacteur en chef de L’Œuvre, expliquent à notre sens largement les engagements et passions qui suivront Bertrand tout au long de son existence.

 

Au cœur du tout-Paris

 

Bertrand de Jouvenel voit le jour le 31 octobre 1903. Il est l’unique enfant d’un couple mondain et politique, né l’année précédente des conséquences de l’affaire Dreyfus. Sarah Claire Boas et Henry de Jouvenel ont fière allure : elle anime un salon, plaque tournante du Paris distingué et cultivé pendant vingt ans, tandis qu’il est un journaliste et homme politique plein d’avenir.

Claire est la fille d’Alfred Boas, famille lointainement originaire des Pays-Bas dont les racines les plus solides se trouvent en Alsace. L’industriel Alfred Boas, juif et franc-maçon, a été un bailleur de fonds pour la révision du procès Dreyfus. SA firme Boas-Rodrigues et Cie fabrique des lampes à acétylène utilisées dans l’industrie automobile naissante. D’où une aisance affichée entre l’hôtel particulier parisien et la villégiature de Montmorency, dotée d’un court de tennis et d’une bibliothèque abondante, deux souvenirs importants pour le jeune Bertrand.

Les relations entre la mère et son fils semblent avoir été délicates, puisqu’il note encore à 66 ans : « Ma mère, ma mère pensée obsédante (…) ? Mes goûts n’étaient pas les siens, j’ai manqué de compréhension et cela m’a hanté bien avant sa mort et depuis ». Sept ans plus tard, il est encore plus abrupt : « Il semble, chose épouvantable, horrible à dire, que je n’aie pas aimé ma mère. Elle m’avait aimé pourtant mais j’ai très peu de souvenirs d’enfance où elle figure. Elle est morte en 1967 à 89 ans. J’avais 64 ans. Et dans cette immensité de durée, ne s’était pas trouvé pour moi le temps de la comprendre. Cela me paraît maintenant inexplicable (…) Ma mère a tout fait pour moi mais je ne l’ai pas senti. » Pourtant, lorsque sa mère décède, le vide est profond : « Je n’appellerai pas Littré 59 04 pour mon salut quotidien (…) Mais combien me manque aujourd’hui ce devoir filial ».

Ses oncles du côté Boas, notamment Robert, officier de cavalerie qui a quitté l’armée après l’affaire Dreyfus pour se lancer dans les affaires (le métro Nord-Sud) entourent aussi l’enfance de Bertrand, qui ne voit alors son père que de loin en loin. Claire Boas est une femme active, aux centres d’intérêts variés. Femme de lettres, elle a écrit deux ouvrages sous le pseudonyme d’Ariel. Le premier est un livre de contes pour enfants préfacé par Anatole France ; le second, intitulé Quelques règles du jeu de la vie, est préfacé de Paul Valéry. Mondaine, Claire reçoit beaucoup à dîner et règne sur son salon du boulevard Saint-Germain. Son fils a insisté sur l’aura de sa mère qualifiée par ses soins d’ « instigatrice efficace » dont il s’est inspiré du comportement pour décrire « l’instigation » dans son essai sur la « Politique pure ». Certaines sources rendent hommage à son « ardeur à organiser ces réunions où Américains et Français, politiques et industriels se rencontraient », au point d’y gagner le sobriquet d’ « insistance publique ». Mais d’autres témoignages sont nettement moins bienveillants. Louise Weiss, liée par cousinage à la famille Boas, a ainsi laissé un tableau acide d’une de ces réceptions : « Le spectacle était d’une fantaisie frisant l’aberration. Les invités arrivaient en surnombre. Les maîtres d’hôtel ne savaient où fourrer leurs assiettes. Claire ne les connaissait ou ne les reconnaissait pas toujours. Tant pis. Ils lui baisaient la main, ravis, dans une surenchère de compliments. Quelquefois, Claire oubliait ses commensaux et n’apparaissait alors que dans l’après-midi, ondulant dans ses boas de plumes, les cheveux fleuris de violettes. Ses hôtes qui s’étaient mis à table sans elle, s’excusaient. En retour, elle s’extasiait sur la beauté des plus laids et l’intelligence des plus sots, principes fondamentaux de sa diplomatie qui l’allait guère plus loin ». Le jugement est excessif ; malgré ses côtés fantasques, Claire Boas entretient des liens solides dans le personnel diplomatique français, à commencer par Philippe Berthelot, secrétaire général du Quai d’Orsay à partir de septembre 1920. Ce dernier lui fait jouer un rôle d’hôtesse officieuse de la diplomatie française.

La question tchécoslovaque que sous-tend l’avenir et la destruction de l’Autriche-Hongrie, agite les milieux intellectuels (où un lobby pro-tchèque est animé par le géographe Ernest Denis depuis le début du 1915) mais aussi les salons parisiens. Celui de Claire accueille, dès 1915, Milan Stefanik, jeune astronome slovaque, engagé volontaire dans l’armée française. En février 1916, Claire facilite un entretien entre Masaryk et Aristide Briand, alors président du Conseil. Son soutien à la cause tchécoslovaque ne se dément pas et, en 1919, elle joue « le rôle d’ambassadrice (…) des volontés des deux ardents patriotes slovaques et tchèques, ses amis Milan Stefanik et Edouard Benes ». Cette atmosphère a profondément marqué le jeune Bertrand. Il n’a cessé de revenir sur l’importance de Stefanik et évoque par la suite la question tchécoslovaque sur un registre où l’affectif domine : « Tchéco… Slovaquie… La première fois que j’entendis ce vocable double, à consonance étrange, c’était pendant la guerre, à la fin de 1915, je crois. Une voix hésitante essayait ces deux mots, s’assurait s’ils rendaient, associés, un son ferme et d’heureux augure. Je regardais l’homme qui parlait. Son visage aux traits prononcés ressemblait, avec un ton blême, creusé par la petite vérole, au moulage de plâtre d’un César. J’avais devant moi le fondateur d’un Etat. Milan Stefanik m’entraîna – Je me souviens encore de la pression brusque et affectueuse de sa main sur mon épaule – vers la carte d’Europe affichée dans ma chambre. – Qu’y a-t-il là ? me demanda-t-il. – L’Empire austro-hongrois. Son doigt fit un tracé. – Ici, dit-il, il y aura la Tchécoslovaquie ». Le salon maternel « a contribué à développer » chez le jeune Bertrand « l’intérêt pour la chose publique et la politique », sur un mode exalté et sentimental bien plus que raisonné, à la différence de ce que lui inculquent son père et surtout son oncle, Robert de Jouvenel.

Claire Boas de Jouvenel est aussi la présidente fondatrice de différentes associations caritatives, parmi lesquelles l’Association de travail et d’assistance, l’Association et la Revue des Messages et surtout « La Bienvenue française ». Cette dernière, reconnue d’utilité publique par un décret du 18 mars 1922, se présente comme une « association créée pour favoriser les échanges intellectuels et moraux entre nations ». Claire Boas de Jouvenel en est le secrétaire général et réunit autour d’elle un conseil d’administration prestigieux : le maréchal Foch est président ; les vice-présidents sont, entre autres, le professeur de droit Joseph Barthélémy, célèbre constitutionnaliste et futur garde des Sceaux de l’Etat français, Henri Cachard, ancien président de la chambre de commerce américaine de Paris ; les fonctions de trésorier sont assurées par le baron Edouard de Rothschild. Parmi les membres les plus éminents, on rencontre des hommes politiques (dont le dirigeant radical Edouard Herriot), mais surtout des industriels (la patron-ingénieur et magnat de l’électricité Ernest Mercier) et des banquiers (Cahen-Fuzier, directeur de la Banque de l’Union parisienne). Le « comité des réceptions » est présidé par la duchesse d’Uzès. La finalité de La Bienvenue française est d’ « inciter nos Alliés et Amis Etrangers à venir en France, soit en Délégation représentant les grands groupements de leur pays, soit individuellement ». Pour ce faire, l’association s’est dotée de fichiers très complets, rassemblés au bureau central de Paris et permettant « aux étrangers recommandés par leur ambassade ou par les grandes institutions de leur pays d’y trouver les renseignements concernant toutes les branches de l’activité intellectuelle, sociale, artistique, scientifique, économique, etc. de la France. » Enfin, l’association entretient des contacts réguliers avec les institutions, publiques ou privées, référencées dans ces fichiers.

Le jeune Bertrand de Jouvenel baigne donc, dès son adolescence, dans des milieux élitaires et cosmopolites. Il s’ennuie souvent dans les atmosphères mondaines qu’affectionne sa mère, en particulier lorsqu’il doit l’accompagner dans ses sorties : « Ce qui faisait son bonheur, c’était la société, et, à la différence de tant d’autres mère qui craignent de faire connaître leur âge en se faisant accompagner d’un fils ou d’une fille, elle aimait m’y entraîner. (…) Les dimanches de ma jeunesse où je me laissais entraîner au golf, je ruminais mon regret de ne pas être assis dans le couloir obscur du boulevard Saint-Germain où les livres de mon père étaient rangés. » Il voyage également dans les principales stations d’Europe, de Vichy à Saint-Moritz. Cette socialisation privilégiée ne présente qu’une partie des atouts dont le jeune garçon dispose : la famille paternelle compte telle aussi dans le Paris de l’avant-guerre.

Les origines des Jouvenel restent confuses jusqu’au XVIIe siècle, époque à laquelle il est établi que la famille occupe un ancien monastère sis à Aubazines, en Corrèze. Au XVIIIe siècle, le titre de baron est accordé à l’une des branches de la famille, mais c’est à partir du XIXe siècle que le nom acquiert une certaine notoriété. L’arrière-grand-père de Bertrand, Léon de Jouvenel (1811-1886), monté à Paris pour y faire fortune, épouse la fille d’un des généraux de Napoléon Ier, Gourlez de la Motte. Notable orléaniste, Léon de Jouvenel achète en 1844 le château de Castel Novel près de Brive. En 1846, il est élu député de la Corrèze, puis réélu en 1852, 1857 et 1870. Son fils Raoul (1843-1910), le grand-père de Bertrand, est sous-préfet sous le Second Empire, puis préfet au lendemain de la guerre de 1870. Le triomphe des républicains et le retrait de Mac-Mahon marquent la fin de sa carrière. Catholique et monarchiste, cet « exilé de l’intérieur » se retire alors sur ses terres à Castel Novel, transformé en gentilhommière. Ses deux fils, Henry (1876-1935), le père de Bertrand, et Robert (1881-1935), ne partagent pas ses réticences à l’égard de la Troisième République.

Henry, instruit dans le giron familial, est monté à Paris en 1893 pour préparer son baccalauréat au collège Stanislas. L’établissement est alors dominé par la figure de Marc Sangnier, le fondateur du Sillon. Henry de Jouvenel y rencontre des personnalités qui comptèrent sa vie durant, à commencer par Anatole de Monzie (futur avocat et ministre) et Louis Gillet (futur historien de l’art et académicien) avec lesquels il se retrouve en 1894-5 en classe de rhétorique supérieure. […] Après le baccalauréat, Henry de Jouvenel entame une licence de philosophie en Sorbonne et fait, en 1896-7, un éphémère passage à l’Ecole libre des sciences politiques. De sensibilité de gauche, Henry de Jouvenel participe en 1896 aux manifestations devant le Sénat, qui vient de renverser le gouvernement de Léon Bourgeois, promoteur du solidarisme. Il est séduit par la figure de Joseph Paul-Boncour, socialiste indépendant et jeune avocat brillant. A la recherche de causes à défendre, il fonde avec Anatole de Monzie un hebdomadaire éphémère, La Défense des colonies. La lecture du « J’Accuse » de Zola (13 janvier 1898), alors qu’il est en garnison à Bellac, l’entraîne dans le camp des dreyfusards. Il rencontre par ce biais son futur beau-père, Alfred Boas, qui lui présente sa fille. Au début du XXe siècle, le destin d’Henry de Jouvenel bascule. Il accède aux fonctions de chef de cabinet du garde des Sceaux en 1902, puis de directeur de cabinet du ministre du commerce en 1906. Surtout, entré en 1905 au Matin, de Maurice Bunau-Varilla, l’un des plus influents quotidiens du temps, il s’y impose rapidement et en devient un des rédacteurs en chef.

 

Seul au milieu des femmes

 

Dans Un voyageur dans le siècle, ouvrage dédié à sa mère, Bertrand reprend les détails sur son enfance et son adolescence qui figurent déjà dans son Journal d’août 1943. Il grandit à Paris, au 2, rue de Saint-Simon, tout près du boulevard Saint-Germain. L’immeuble est très cossu et son entrée, imposante : boiseries sculptées, rampe d’escalier surmontée d’une tête de lion. L’appartement, de « style Michel Zévaco, résurrection du XVIe siècle en ce XIXe siècle finissant », est distribué en hautes pièces éclairées de vitraux en losange. Dans ce décor de « sérénité » et de lumière « de cathédrale », l’enfant aurait sans doute coulé des jours merveilleux sans le divorce de ses parents en 1906. Il n’a que trois ans lorsque son père quitte définitivement le foyer. Bertrand de Jouvenel n’est jamais revenu sur les raisons de cette séparation : « Je n’ai jamais cherché à élucider des vies privées. La chose publique toujours ! » En fait, Henry de Jouvenel vient d’entrer au Matin. Sa vie privée et ses nouvelles fonctions sont incompatibles, comme il s’en explique dans une lettre à Anatole de Monzie : « La reprendre (mon épouse), c’est quitter Le Matin pour lequel elle a le sentiment que je l’ai quittée ». Le jeune Bertrand est un enfant solitaire dont la principale compagnie est celle d’un domestique : « Je n’étais heureux que dans la cuisine ou la lingerie auprès de Jeanne l’Ardennaise. C’est une de ces femmes que j’ai le plus aimées. » […] Dans l’immense appartement, l’enfant cherche les traces de son père : dans un bureau aux persiennes closes, il contemple les livres de la bibliothèque restés sur place et se prend d’affection pour un grand fauteuil Henri II et un canapé qui l’ont accompagné au fil des déménagements. Ce père, Bertrand va parfois, accompagné de sa gouvernante, l’embrasser sur la terrasse des Tuileries. Plus tard, il lui rend visite chez lui, rue Cortambert, et y découvre son demi-frère Renaud, né en 1907. Le 19 décembre 1912, Henry de Jouvenel épouse la romancière Colette, directrice littéraire du Matin (elle est divorcée depuis 1910 d’Henri Gauthier-Villars, dit « Willy »). […]

Le tableau familial serait incomplet sans l’évocation de ses liens avec Colette, qu’il rencontre à l’âge de seize ans et demi. Au printemps 1920, les relations entre Claire Boas de Jouvenel et son ex-mari sont explosives : Claire continue d’utiliser le nom de Jouvenel dans ses activités mondaines et politiques, au grand dam d’Henry. Bertrand est envoyé en éclaireur boulevard Suchet. Il y découvre Colette lors d’une « première et tremblante visite », où il se dépeint comme « un enfant effrayé par une femme qui lui a été représentée comme redoutable » : « Elle m’intimidait terriblement, ne ressemblant à personne que j’eusse rencontré. » Il éprouve aussitôt une grande fascination pour cette femme, « petite, ramassée, puissante », dont le visage allie la « majesté » du front, « les triangles parfaits des narines », des « yeux beaux et allongés » et des lèvres « très finement dessinées et spirituelles » : « L’air naturel de Colette était extraordinairement imposant ». Colette, quant à elle, appelle Bertrand « mon fils » dans la dédicace de Chéri, avant de s’inspirer, pour écrire Le Blé en herbe publié en 1923, de lui-même pour le personnage de Phil, de son amie Paméla pour celui de Pam, sans oublier Madame Dalleray, « La Dame Blanche » qui « déniaisait le jeune homme. » De fait, le jeune garçon et la romancière, alors âgée de 47 ans, qui a, selon les termes de Bertrand, décidé de « former » son beau-fils, notamment sur le plan de son « éducation sentimentale », sont devenus rapidement amants. Jusqu’à son mariage avec Marcelle Prat en 1925, Bertrand, qui se décrit comme fidèle, vit dans l’ombre de Colette. […]

 

Une formation scolaire chaotique

 

Fruit de l’instabilité familiale, la formation scolaire du jeune Bertrand est erratique. Il grandit loin des autres enfants et « n’a aucun souvenir de groupe de son enfance. » Elevé par des gouvernantes britanniques ou allemandes, il garde un souvenir privilégié de Helen Cronin, une irlandaise qui s’est occupé de lui entre 8 et 10 ans. Avec elle, il acquiert une excellente maîtrise de l’anglais et découvre la littérature britannique et les chansons révolutionnaires irlandaises. Des précepteurs le prennent aussi en charge. […] Bertrand de Jouvenel n’a passé, en tout et pour tout, que deux fragments d’années dans des établissements scolaires – quelques mois en internat dans le collège de Normandie à Liancourt en 1915 et une année incomplète à l’école Pascal de Paris –, lorsqu’il fait en septembre 1918 son entrée en première au lycée Hoche de Versailles. […]

 

Robert de Jouvenel, l’oncle éducateur

 

On dispose de peu d’informations sur la vie personnelle de Robert, le frère cadet d’Henry. On sait cependant l’intérêt qu’a porté cet oncle à son neveu et l’influence qu’il a eue sur le jeune Bertrand, lui servant de « guide » jusqu’à sa mort brutale en 1924. Comme Henry, Robert de Jouvenel est politiquement engagé dans la mouvance radicale. Orateur phare de la Ligue de la République, il siège même un temps au comité exécutif du parti de la rue de Valois. Robert de Jouvenel est surtout une plume reconnue et acérée. Essayiste en vue lancé en 1914 par un titre volontairement provocateur, La République des camarades, il est aussi un journaliste réputé (L’Opinion, L’Eclair) dont le professionnalisme n’échappe pas à Gustave Téry, directeur-fondateur de L’Œuvre, qui en fait son rédacteur en chef. (…) On l’a comparé à Rivarol – ce qui le mettait hors de lui –, à Chamfort et à Prévost-Paradol, mais lui n’aurait pas rallié l’Empire. Il eût été dans l’opposition. En vérité, Jouvenel n’appartenait à aucun parti et il n’eût pas fait bon imposer des mots d’ordre. Ce vrai gentilhomme qui affectait un républicanisme, mettons, aéré, disait dans une prose succulente mais fluide ce qu’il avait à dire, ni plus, ni moins. Il est mort en 1925, assassiné par un chirurgien célèbre dans des conditions affreuses, mais il avait eu le temps de nous enseigner la désinvolture, que le scepticisme n’exclut pas la passion, qu’il n’est pas interdit de sourire en parlant de choses sérieuses et que l’emphase, l’étalage indiscret des grands sentiments est le fait des gens mal élevés. […] Educateur d’une génération, comment n’aurait-il pas influencé son neveu ? Bertrand de Jouvenel note ainsi dans ses Mémoires que, si « le goût de la politique a pris véritablement le dessus, cette orientation fut, dans une très large mesure, le fait de son oncle Robert de Jouvenel. » […]

Il a raconté dans Notre temps les rencontres qui se tenaient au siège de L’Œuvre et dressé sur son oncle un portrait chaleureux : « Le mardi soir, on trouvait Robert de Jouvenel à son bureau de L’Œuvre. La seule lumière que nous eussions, sa lampe de travail, n’éclairait que du papier bleu chargé d’une écriture lourde : article interrompu par notre arrivée, ou notes préparées pour la discussion. On voyait de lui seulement des mains charnues d’évêque batailleur, qui, dans la zone lumineuse, jetaient des jugements et puis revenaient s’accrocher aux entournures du gilet, cramponnées à l’étoffe consistante. Des faits, donnez-moi des faits, demandait-il. De l’autre côté de son bureau, nous étions dix ou quinze enfants raisonneurs, orgueilleux de formules recueillies à l’Ecole libre des sciences politiques ou à la faculté de droit. De temps à autre, un de nous lançait une théorie que chacun consolidait d’un exemple ou d’une citation. Son visage massif sortait alors de l’ombre, animé d’une puissance malicieuse. A grands coups allègres, il renversait notre théorie, et nous étions si bien entraînés à sa suite que nous montions à la charge comme s’il ne se fût pas agi de nous mettre nous-mêmes en déroute. Il se disait doctrinaire et s’excusait de n’apporter aucune doctrine. On a bien vu des républicains avant qu’il y eût une République ! Ils cherchaient avec foi. Ne valaient-ils pas mieux que ceux d’aujourd’hui qui conservent avec scepticisme ? Il n’appartenait ni au parti radical, ni au parti socialiste, mais enfermé dans un parti abstrait qu’il s’était taillé à lui seul, comme les cadets de jadis se taillaient un royaume ; il en prêtait les idées comme on prêtait des soldats. »

 

Olivier Dard, Bertrand de Jouvenel, Perrin, 2008, 526 pages.

Le temps s’écoulera à l’envers


Henry Hazlitt, Time will Run Back, 1951.

 

time-will-run-backLe Temps s’écoulera à l’envers… Tel est le titre du roman d’Henry Hazlitt, initialement publié en 1951 sous le titre La Grande Idée.  Il brosse un univers dans lequel le capitalisme n’existe pas, et utilise habilement la fiction pour illustrer ses enseignements sur l’économie, ceux qu’il présenta avec génie dans l’Economie en une leçon (1946).

 

Nous sommes en 2100. Ou plus exactement en l’An de Marx 282. 282 ans après la naissance du Père de tous les peuples. Voici une parfaite uchronie, la réécriture de l’Histoire à partir de la modification d’un événement du passé. Hazlitt dépeint un avenir dans lequel la plupart des pays sont gouvernés par un régime communiste. L’influence soviétique s’est répandu, depuis longtemps déjà, sur le monde entier ou presque. Dans ces pays, toutes les traces et objets du monde capitaliste ancien ont été anéantis. Tous les livres, y compris les plus grands romans classiques, les livres d’histoire, de philosophie, la musique, bref tout ce qui pourrait évoquer le capitalisme, ou simplement se référer à l’époque précommuniste, est tenu secret et enfermé dans des coffres auxquels seuls les membres de la nomenklatura peuvent accéder. Rien du monde précommuniste ne saurait filtrer. Les individus vivent désormais dans un monde parfait, qui s’appelle Wonworld, équivalent du Panem de Hunger Games. Et rien d’autre ne saurait exister. Wonworld, c’est le Commonwealth du communisme ; c’est la fédération mondiale de tous les pays collectivistes. Les membres du parti et les hauts fonctionnaires ont rédigé de toutes pièces de nouveaux livres d’histoire pour les masses, qui réinventent et réinterprètent le passé politique et économique. Du passé, la table a été rasée.
Time Will run back nous peint un monde sans aspérité, mais c’est tout sauf un monde idéal. Hazlitt souligne les insuffisances et les méfaits d’une économie collectiviste, centralisée et planifiée. Celle-ci ne saurait fonctionner autrement que dans un régime totalitaire. Wonworld a ainsi, non seulement cessé de progresser, mais a même en réalité considérablement régressé par rapport à la période antérieure. Ce que les dirigeants de la nomenklatura n’ont, bien sûr, de cesse de masquer. Cette régression est certes économique, mais aussi technologique, morale et sociétale. Il n’est jusqu’à la langue pratiquée qui a fait du passé table rase ; on pratique désormais le marxanto, une langue internationale qui combine l’espéranto et les concepts du matérialisme historique. Cette langue applique à merveille la célèbre sentence de Conficius (« Lorsque les mots perdent leur sens, les gens perdent leur liberté ») ; elle limite le champ des idées que les individus peuvent concevoir et exprimer, et accentue ainsi le contrôle que l’Etat exerce sur eux.

 

Le héros de notre histoire s’appelle Peter Uldanov. Ce n’est pas n’importe qui. Il n’est rien moins que le fils du Grand, de l’Immense, de Notre Maître à tous, Stalénine. Le dictateur vénéré de Wonworld. Suite à une mésentente entre ses parents, jadis, Peter a connu une enfance particulière. Il a été élevé par sa mère dans les Bermudes, territoire autonome, loin des influences de son père, et ne connaît presque rien de Wonworld. Des professeurs choisis par sa mère se sont chargés de son éducation. Il connaît à merveille les sciences, les mathématiques, la musique aussi. Il se passionne pour le piano et le classique. Il est brillant, apte à penser par lui-même et à user de sa raison. Mais n’entend rien à la politique et à l’économie.

La mère de Peter avait en effet, jadis, développé des idées relativement subversives ; elle osait douter de l’idéal communiste. Stalénine ne pouvait l’accepter. Il l’avait donc – c’est bien le moins – exilée dans les Bermudes, avec son fils, et, confiant dans les vertus immenses du collectivisme, il fit le pari de démontrer à sa femme qu’elle avait tort et que rien ne pouvait rivaliser avec le socialisme en action. Malheureusement, celle-ci est décédé depuis.

Après la mort de sa mère, Peter reçoit un beau jour une lettre laconique de son père, le convoquant en Russie, siège de Wonworld. Peter s’y rend, guidé par la curiosité plus que par l’assurance. Il ne connaît pour ainsi dire rien de son père. Il découvre un Stalénine vieux, en mauvaise santé, et qui pense ne plus en avoir pour très longtemps. Stalénine demande à son fils d’étudier, ici, à Moscou, ce qui manque cruellement à son éducation : la politique, l’économie. Et de devenir, une fois cela réalisé, son successeur. Peter est abasourdi ; comment pourrait-il envisager un seul instant cet avenir, alors qu’il ne sait même pas qui est Marx lui-même ?  Il refuse la main tendue par son père, veut faire du piano, pas dictateur !

Stalénine lui répond, calmement, qu’en réalité il n’a pas le choix. Le numéro 2 du parti, Bolshekov, a déjà les dents qui rayent le parquet et n’est pas loin de précipiter Stalénine dans la tombe pour pouvoir plus rapidement lui succéder. Et Bolshekov considère déjà Peter comme une menace potentielle, d’une part parce qu’il est le fils de Stalénine, et d’autre part parce qu’il a grandi loin des Brigades de Jeunesse du communisme mondial. Peter accepte donc d’apprendre, incognito pour mieux assurer sa sécurité, l’idéologie marxiste en actes. Stalénine demande même à Peter de savoir imiter sa signature, au cas où il arriverait malheur à son père.

Puisque Bolshekov complote sans cesse pour prendre le pouvoir, Stalénine lui demande, astucieusement, d’assurer l’enseignement économique et politique de Peter, tout en masquant bien sûr sa véritable identité. C’est une manière pour le dictateur de tenir son rival à distance et d’assurer ainsi sa sécurité.

Sauf que Peter est un être libre, doué de raison, qui pense par lui-même et s’interroge beaucoup, de manière d’ailleurs très candide, sur tout ce qu’il observe. Il pose à tout le monde des question que personne n’ose jamais poser. Ce qui, en temps ordinaire, est puni de la mort. Il ne comprend pas la logique du régime socialiste. Mais il comprend, de manière lumineuse, qu’il y a quelque chose qui cloche. Cette manière de raisonner par lui-même révolte et scandalise le doctrinaire Bolshekov, qui ne jure que par les Ecritures saintes du Capital et des autres œuvres sacrées.

La première chose que Peter découvre, c’est qu’à Wonworld, tout le monde vit dans la peur. Stalénine lui-même vit dans la peur. Tout le monde espionne son voisin. Tout non-repect des règles socialistes est dénoncé. Les individus ne sont rien que des numéros. A qui on affecte un domicile, un travail, un conjoint. Les journées de travail sont longues et épuisantes, les conditions de vie déplorables. Les gens sont entassés dans des dortoirs insalubres. L’intimité n’existe pas. La propagande est partout. Chacun a appris à vivre avec cela, et à gober n’importe quelle balivernes pourvu qu’elle vienne d’un membre du gouvernement. Du reste, si quelqu’un se risque à exprimer publiquement son désaccord, il subira, dans le meilleur des cas, de graves répercussions. La vérité, c’est donc ce que l’Etat décrète comme telle.

Il fait la connaissance de John Maxwell et de sa fille Edith, une belle bibliothécaire. Il ne tarde pas à tomber amoureux de celle-ci.

Peter découvre petit à petit le fonctionnement du régime collectiviste. A la tête de l’Etat, il y a le Politburo. C’est lui qui rédige les plans quinquennaux. Pour assurer leur mise en œuvre, la police procède à d’innombrables contrôles économiques et à une répression méthodique de la population. Peter commence à se poser de sérieuses questions sur le bien-fondé et les conséquences des nationalisations et du collectivisme.

Ensuite, Peter observe que Wonworld est une société extrêmement stratifiée. Chaque caste a son uniforme, à la couleur bien spécifique, qui ne laisse aucune place à l’ambiguïté. Il y a d’abord les Protecteurs. Bénis soient-ils ! Ils ne représentent, certes, qu’un seul pourcent de la population. Mais ce sont les dirigeants de l’Empire, les membres du Parti, ceux qui ont le privilège de consulter les œuvres culturelles, économiques, artistiques, des temps précommunistes. On trouve ensuite les Députés (intellectuels, ingénieurs, dirigeants d’entreprises d’Etat, hauts fonctionnaires), qui représentent environ 10% de la population. Ce sont les membres de la nomenklatura, qui à ce titre reçoivent des privilèges spéciaux, quoique de moindre importance que ceux des Protecteurs. Ensuite, il y a les Suspects sociaux, qui constituent presque 20% de Wonworld. Ils ont commis des crimes contre le socialisme, et/ou sont pour diverses raisons incapables d’être de bons Prolétaires. Enfin, on trouve les Prolétaires justement, qui composent le reste de la population, et qui sont les soi-disant « dirigeants » de Wonworld. Ils ont été, conformément à la doctrine marxiste, émancipés, car ils constituaient les opprimés et les exploités du régime précommuniste.

Après Bolshekov, c’est le numéro 3 du régime, un Américain, Thomas Jefferson Adams, qui poursuit l’éducation de Peter et l’entraine dans les entrailles de l’appareil d’Etat. Malgré ses craintes de départ, Peter et l’Américain s’entendent plutôt bien et se lient d’amitié. A l’instar de Candide face à Pangloss, Peter découvre progressivement, en dialoguant avec Thomas, les rouages de la production marxistes, des incitations, des prix, des profits et des pertes, de la propriété, des marchés, le sens de l’argent.

Un jour où le félon Bolshekov est en déplacement, Peter est fait membre du Parti Communiste, et entre ainsi dans la caste des Protecteurs.

Stalénine fait alors une révélation importante à son fils : il lui apprend qu’il s’est livré à deux enregistrements, nommés « X » et « Y », qui sont placés dans un coffre-fort, et lui donne la combinaison correspondante. « Si jamais j’ai un jour un accident incapacitant, dit Stalénine, je te demande de diffuser à l’ensemble de la population de Wonworld l’enregistrement X ». « Et si jamais je meurs, ajoute-il, diffuse immédiatement sur toutes les ondes l’enregistrement Z ».

Staléline organise alors l’élection de Peter au sein des seins, le Politburo. C’est alors qu’Edith et son père sont enlevés par la police secrète. Peter essaie désespérément de les retrouver, sans succès et perd leur trace.

Soudain, Stalénine est frappé par un AVC débilitant. Peter va donc chercher l’enregistrement « X ». Accompagné de Thomas, il se rend au siège de la radio d’Etat et diffuse le message enregistré sur les ondes. Stalénine y proclame qu’il ne fera plus d’apparition publique, mais qu’il continuera à œuvrer en coulisses pour le bien du Prolétariat et de la nation. Et ajoute que Peter sera désormais son vice-président, chargé des affaires courantes en son absence. Bolshekov est nommé à la tête de l’Armée de Terre et de la Marine, mais, afin d’équilibrer les pouvoirs, Peter prend les commandes de l’Armée de l’Air.

Thomas tente de convaincre Peter de faire tuer Bolshekov, qui représente toujours un grand danger. Peter refuse de se livrer à une telle extrémité. Il refuse de vivre dans une société fondée sur la violence. Bolshekov décide d’organiser un défilé pour exposer toute sa puissance. Et c’est juste avant celui-ci qu’il apprend à la radio, éberlué, et dans la bouche de Stalénine, que Peter est désormais au-dessus de lui. Et qu’il a l’appui « sans réserve » de Bolshekov. Ce n’est rien de dire qu’il est fou de rage.

A tâtons, Peter tente avec son ami de comprendre et aussi de corriger les problèmes du communisme et de mettre en œuvre un certain nombre d’améliorations économiques. Ils apprennent tous deux de leurs erreurs, et tentent de comprendre les raisons des résultats imprévus qu’ils constatent, impuissants. Ils comprennent en particulier les écueils du système de planification centralisée, et que l’économie dirigée ne peut pas résoudre les problèmes de calcul économique. Sans propriété privée, en déduisent-ils, et sans marché libre et liberté de choix des consommateurs, l’impasse est certaine. Aucun être suprême, fût-ce un Dictateur ou le Politburo, ne peut tout gérer de manière efficace. Personne ne peut avoir une connaissance précise et fine de tout ce qui se passe en temps réel et partout dans l’économie. Plus encore, dans une économie dirigée, il est impossible de mesurer le coût réel des choses, tout comme il est impossible de lutter contre le gaspillage des ressources.

Peter en vient à penser qu’il faut mettre fin au régime de terreur qui règne. Qu’une séparation des pouvoirs, ou encore la présomption d’innocence, sont nécessaires. Qu’il faut une rule of law, qui lie par des règles tous les individus, mais aussi l’Etat lui-même. Ils envisagent des élections libres et régulières, et d’ailleurs l’expérimentent dans l’un des postes avancés du socialisme : la France.

Peter et Thomas conviennent que la clé d’une société meilleure est la liberté, y compris la liberté de choix tant pour les travailleurs que pour les consommateurs, la liberté de la presse, et la liberté de critiquer le gouvernement. Peter veut que la liberté individuelle soit respectée, afin que les individus fassent plus preuve d’initiative dans leur travail.  La liberté fait ressortir le meilleur chez les gens.

Les agriculteurs doivent profiter du surplus lié à ce qu’ils produisent ; les rations alimentaires doivent pouvoir être achetées et vendues, bref négociées selon les besoins et désirs de chacun. Peter et Thomas comprennent que l’économie de marché est une association volontaire de propriétaires, dans laquelle les gens sont libres de négocier et d’échanger ce qu’ils souhaitent en fonction de leur avantage réciproque. Le marché est un vecteur efficace et efficient d’information, qui produit donc le meilleur résultat au moindre coût. C’est un processus social qui découle naturellement des échanges volontaires et de la coopération entre les individus.

Sans les prix du marché, la gestion centralisée des moyens de production est irrationnelle et arbitraire. Une économie planifiée ne saurait allouer de manière optimale les ressources. Le socialisme détruit donc les incitations des profits et des pertes, et tous les avantages de la concurrence.

Progressivement, donc, Wonworld bascule vers une économie de marché. Mais Bolshekov le devine aisément et tente de renverser la vapeur. Il fait assassiner Stalénine. Une fois mort, son fils exécute donc les volontés de son père, et diffuse sur les ondes l’enregistrement « Z ». Dans celui-ci, Stalénine proclame que Peter est le nouveau dictateur de Wonworld.

Stupeur chez Bolshekov, qui passe alors à l’action en tente de tuer Peter. Celui-ci est contraint de fuir avec son ami en direction de l’Amérique, dans laquelle il fonde un nouveau régime destiné à mettre en application ses enseignements, et qu’il appelle Freeworld. Peter devient le président de Freeworld et établit la propriété privée des moyens de production, les sociétés par actions, la propriété foncière. Il constate que lorsque les droits de propriété privée sont respectés et protégés, la société progresse indubitablement.

L’or, qui était jusque-là une marchandise parmi d’autres, devient une monnaie car il est stable, non périssable, non inflationniste. Des entrepreneurs apparaissent, qui créent de nouveaux produits et services, de nouvelles méthodes de production, et la concurrence entre eux amène les consommateurs à être toujours mieux servis. Ceux qui réussissent sont ceux qui produisent un bien ou service au moindre coût, ou un meilleur bien ou service ; ceux qui échouent sont ceux qui ne satisfont pas assez lesdits consommateurs. Ceux qui prennent des risques sont donc récompensés, les autres sanctionnés. Nulle injustice là-dedans, bien au contraire. Freeworld prospère rapidement.

Pendant ce temps, la situation ne s’améliore pas côté Wonworld. Bien au contraire. Bolshekov, qui a pris les commandes, annonce que deux traîtres ont été exécutés. Ils auraient, selon lui, commis des actes de sabotage sur la demande expresse de Peter. Ils s’agissait de John Maxwell et de sa fille Edith.

Cinq ans plus tard, Bolshekov décide d’en finir et attaque Freeworld. Peter est blessé au combat ; Thomas prend les commandes des opérations militaires, et gagne bien des batailles. Mais il commet aussi des erreurs. Il demande aux épargnants de ramener toutes leurs pièces d’or, les entrepose contre un reçu, en promettant bien entendu de les rembourser sur simple demande.

Mais il faut bien financer le coût élevé de cette fichue guerre. Thomas émet toujours plus de papier-monnaie gagé sur l’or, même s’il n’y a pas d’or supplémentaire dans les caisses pour compenser de telles émissions. Face à l’inflation qui ne manque pas d’apparaître, Thomas tente de réglementer les prix, ce qui casse le thermomètre mais ne change rien à la température. Le contrôle de prix n’engendre que des pénuires.

Peter comprend alors que l’inflation est une phénomène monétaire, la traduction de l’illusion qui consiste à offrir toujours plus de papier-monnaie qui n’est pas ancré sur une valeur réelle.

Freeworld, malgré ses erreurs, est incomparablement plus puissante que Wonworld et l’emporte dans cette longue guerre. La paix revenue, le capitalisme, qui a supplanté avec une criante évidence le socialisme, se répand dans le monde entier.

Ce roman d’Henri Hazlitt n’est pas sans rappeler diverses dystopies bien connues, en particulier bien sûr 1984 d’Orwell, Anthem d’Ayn Rand, mais plus encore le relativement – et injustement – méconnu Nous autres d’Ievgueni Zamiatine.

Compléments

Les Caniveaux de la gloire


les caniveaux de la gloireAlors que je m’apprête à sortir un essai intitulé Les Rentiers de la gloire, mon ami Monsieur le Chien, dessinateur et scénariste de son état, sort un album intitulé Les Caniveaux de la gloire. Je ne sais pas s’il s’agit de grands esprits, mais la coïncidence est frappante ! Je lui laisse donc la parole ci-dessous, et vous invite fermement à jeter plus qu’un œil à la production de cet excellent auteur que je suis depuis des années déjà. 

le 17 septembre dernier est sorti mon nouvel album, où j’officie en tant que scénariste, le dessin étant réalisé par Pixel vengeur. 64 pages, couverture souple car prix « old school », à savoir 8 euros. En effet, la collection « Trafik« , où s’inscrit le bel ouvrage, fait ce choix de la bédé abordable. Toujours est-il que vous pouvez le trouver chez votre libraire préféré ou sur ces grosses librairies en ligne.

Soutenez la jeune création réactionnaire et qui rappelle les heures-les-plus-sombres en achetant « les caniveaux de la gloire« . Que je dédicacerai à Blois les 22 et 23 novembre, du reste.

infolettreEn mars prochain sortira le monsieur-le-chien 4, qui portera le nom de « HOMUNCULE« . 74 pages de bédé, 26 inédites, tout redessiné. Mais là, couverture cartonnée, façonnage de qualité, vernis sélectif, on sera plus dans l’album bourgeois, enfin de parvenu dans mon cas.

En souhaitant une excellente journée à toutes et tous!

Moyens économiques contre moyens politiques


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En librairie le 21 novembre 2013 (35,50€, 558 pages). Edités par les Belles Lettres, ces textes, choisis et présentés par Vincent Valentin, constituent une des très rares publications du sociologue allemand Franz Oppenheimer en français. Ceci fait suite à l’édition ebook commise par votre serviteur l’an dernier, et disponible ici en version epub et là en version mobipocket (Kindle).

Vincent Valentin est maître de conférences en droit à l’université de Paris 1 et enseignant à Sciences Po Paris. C’est un spécialiste du néo-libéralisme (le courant qui voulut rénover le libéralisme dans les années 1930), du libéralisme et du libertarianisme contemporain. Il collabore régulièrement à Philosophie Magazine. Il est docteur en droit, avec une thèse consacrée au libéralisme contemporain sous l’angle de la philosophie du droit et de l’histoire des idées. Il a écrit avec Alain Laurent une anthologie des textes libéraux, parue en 2012 aux Belles Lettres (Les Penseurs libéraux)

Sous un titre fédérateur unique, cet ouvrage associe et réédite pour la première fois depuis un siècle les traductions françaises de larges extraits des deux principaux opus d’Oppenheimer qui primitivement étaient prévus comme les deux parties d’un seul livre titré « Le Socialisme libéral comme système de sociologie » : en premier lieu L’Etat (édition originale 1908, traduit en 1913 en français), et en second lieu L’Economie pure et l’économie politique (édition originale 1910 ; traduit en 1914 en français). Le dénominateur commun de ces deux textes est une critique de l’Etat, aussi bien dans sa version capitaliste conservatrice que socialiste : l’Etat est considéré comme héritier des guerres de conquêtes et recourant à la violence des « moyens politiques » génératrices de luttes de classes destructrices. Cette critique est accompagnée par la proposition positive d’une société sans rapports de forces ni classes, sans exploitation et presque sans Etat, fondée, et c’est là sa forte originalité, sur la coopération volontaire d’individus égaux pratiquant le libre échange des « moyens économiques » : c’est le « socialisme libéral », dans le vocabulaire d’Oppenheimer.

Après avoir étudié la médecine puis la physique à Berlin, Franz Oppenheimer (1864-1943) se tourne vers les questions sociologiques, sociopolitiques et économiques. Il inaugure la première chaire de sociologie en Allemagne (1919). Avant d’émigrer définitivement aux Etats-Unis en 1938 pour fuir le nazisme et y finir sa vie, cet influent sociologue allemand a été professeur aux universités de Berlin et de Francfort, où il eut notamment parmi ses étudiants l’économiste ordo-libéral Wilhelm Röpke et le futur chancelier Ludwig Erhard. Ayant déclaré « toutes mes idées ont leur racine dans Adam Smith », il est paradoxalement mais significativement aussi apprécié par les libertariens américains pour son antiétatisme que par certains solidaristes français pour avoir le premier prôné un « socialisme libéral ».

Je vous joins ci-dessous ma préface à l’édition électronique de L’Etat, ses origines, son évolution et son avenir, qui contient mes annotations et traductions de l’ouvrage majeur de ce merveilleux sociologue.

Franz Oppenheimer, né le 30 mars 1864 à Berlin et mort le 30 septembre 1943 à Los Angeles, était un sociologue et économiste politique allemand. Il est pour l’essentiel connu pour le présent ouvrage Der Staat, paru en 1908, dans lequel il développe des théories majeures sur l’origine de l’État, et qui bénéficieront d’une longue postérité.

Oppenheimer étudie la médecine à Fribourg-en-Brisgau et à Berlin. Il pratique ensuite à Berlin entre 1886 et 1895. Il s’intéresse progressivement à l’économie politique et à la sociologie. Il devient à partir de 1895 rédacteur en chef de Die Welt am Morgen.

En 1909, il obtient un doctorat en économie à l’université de Kiel, avec une thèse sur David Ricardo, dont les idées exercèrent une grande influence sur lui. Entre 1909 et 1917, il est Privatdozent (professeur non rémunéré) à l’université de Berlin, puis occupe une chaire entre 1917 et 1919. Cette année, il part à l’université Goethe de Francfort sur le Main, occuper la première chaire de sociologie ouverte dans le pays. Il y dirigera en particulier la thèse de Ludwig Erhard, soutenue en 1925. Il eut aussi le célèbre ordo-libéral Wilhelm Röpke comme élève.

Juif, il part en 1934-1935 enseigner en Palestine. L’année suivante, il est fait membre honoraire de la société américaine de sociologie. En 1938, il émigre définitivement, au Japon puis aux Etats-Unis, s’y installant sur la côte Ouest. Il participe entre autres au lancement de l’American Journal of Economics and Sociology. Il enseigna également à l’université de Kobe.

« Moyen économique » et « moyen politique »

Pour Oppenheimer, il y a deux manières, exclusives l’une de l’autre, d’acquérir de la richesse ; la première est la production et l’échange volontaire avec les autres – la méthode du marché libre« la voie économique »èé èéthode de confiscation unilatérale, du vol de la propriétéé« la voie politique » écrit Murray Rothbard dans , il devrait êénergie dans la production est la voie « naturelle » : ce sont les conditions de sa survie et de sa prospérité sur cette terre. Il devrait être également clair que le moyen coercitif et exploiteur est le contraire de la loi naturelle à la production, il en soustrait. « La voie politique » ; et ceci réduit non seulement le nombre des producteurs, mais abaisse éà produire au-delà de sa propre subsistance. En fin de compte, le voleur détruit même sa propre subsistance en réduisant ou en éliminant la source de son propre approvisionnement.

Etat-ours et Etat-apiculteur

Oppenheimer retrace l’histoire universelle de la constitution de l’Etat, indépendamment des races, des époques, des ethnies, des religions, des croyances, des latitudes. Il observe un cheminement qui, plus ou moins lent, plus ou moins systématique, est le lot de toutes les civilisations et de toutes les époques. La première étape de l’Etat, c’est le vol, le rapt, le meurtre lors de combats frontaliers, échauffourées sans fin, que ni paix ni armistice ne peuvent faire cesser.

Peu à peu, le paysan, victime principale de ces hordes barbares, accepte son sort et cesse toute résistance. C’est alors que le berger sauvage, nomade et hostile, prend conscience qu’un paysan assassiné ne peut plus labourer, et qu’un arbre fruitier abattu ne peut plus rien porter. Dans son propre intérêt, donc, partout où c’est possible, il permet au paysan de vivre et épargne ses vergers. La tribu de nomades perd peu à peu toute intention de pratiquer le vol et l’appropriation violente.

Les pilleurs ne brûlent et ne tuent plus dans la stricte mesure du « nécessaire », pour faire valoir un respect qu’ils estiment salutaire, ou pour briser une résistance isolée. Mais en général, le berger ne s’approprie désormais que l’excédent du paysan. Il laisse au paysan sa maison, son équipement et ses provisions jusqu’à la prochaine récolte.

Dans une métaphore saisissante, Oppenheimer démontre que le berger nomade, qui était jadis comme l’ours, qui, pour voler la ruche, la détruit, devient progressivement, dans un second temps, comme l’apiculteur, qui laisse aux abeilles suffisamment de miel pour les mener jusqu’à l’hiver. Alors que le butin accaparé par la tribu de bergers nomades n’était qu’une pure et simple spoliation, où peu importait les conséquences, où les nomades détruisaient la source de la richesse future pour la jouissance de l’instant, désormais, a contrario, l’acquisition devient rentable, parce que toute l’économie est basée sur la retenue face à la jouissance de l’instant en raison des besoins de l’avenir. Le berger a appris à « capitaliser ». La société est passée de l’ « Etat-Ours » à l’ « Etat-apiculteur ».

La conception libérale de la lutte des classes

Par ailleurs, Oppenheimer montre que l’histoire de toutes les civilisations est celle du combat entre les classes spoliatrices et les classes productives. Il inscrit son analyse de la formation de l’Etat dans le cadre de cette théorie libérale de la lutte des classes.

Cette théorie fut d’abord l’œuvre de Charles Comte au XIXe siècle, l’auteur du journal Le Censeur Européen et l’un des maîtres de Bastiat. Selon Comte, l’homme a le choix entre deux alternatives fondamentales : il peut piller la richesse produite par d’autres ou il peut travailler pour produire lui-même des richesses. On retrouve cette idée chez Bastiat aussi : « Il y a donc dans le monde deux espèces d’hommes, savoir : les fonctionnaires de toute sorte qui forment l’État, et les travailleurs de tout genre qui composent la société. Cela posé, sont-ce les fonctionnaires qui font vivre les travailleurs, ou les travailleurs qui font vivre les fonctionnaires ? En d’autres termes, l’État fait-il vivre la société, ou la société fait-elle vivre l’État ? ». Comme l’a fait justement remarquer Ralph Raico, la similarité entre cette analyse et celle d’Oppenheimer dans L’Etat est frappante. Sa genèse de l’Etat s’oppose frontalement à celle du gentil-Etat-protecteur, dans la tradition du contractualisme des Lumières, et inspirera Max Weber (« L’Etat, c’est le monopole de la violence physique légitime »).

De plus, L’Etat d’Oppenheimer est un excellent complément au livre de Bertrand de Jouvenel, Du pouvoir, Histoire naturelle de sa croissance (1945). Là où écrit, en effet : « Qu’est-ce, alors, que l’Etat comme concept sociologique ? L’Etat, dans sa genèse (…) est une institution sociale, imposée par un groupe victorieux d’hommes sur un groupe défait, avec le but unique de régler la domination du groupe victorieux sur le groupe défait, et de se protéger contre la révolte intérieure et les attaques de l’étranger. Téléologiquement, cette domination n’a eu aucun autre but que l’exploitation économique du vaincu par les vainqueurs. », Bertrand de Jouvenel ajoute : « l’Etat est essentiellement le résultat des succès réalisés par une bande des brigands, qui se superpose à de petites et distinctes sociétés. ».

La postérité de L’Etat 

Parmi les auteurs grandement inspirés par Franz Oppenheimer, on trouve indubitablement Murray Rothbard. Dans L’Ethique de la liberté, il considère qu’Oppenheimer définit « brillamment l’Etat comme « l’organisation des moyens politiques ». C’est que l’Etat est d’une essence criminelle. »

Plus encore, sa définition de l’Etat n’est qu’un prolongement des écrits d’Oppenheimer. « L’État, selon les mots d’Oppenheimer, est l’ « organisation de la voie politique » ; c’est la systématisation du processus prédateur sur un territoire donné. Le crime, au mieux, est sporadique et incertain ; le parasitisme est éphémère, et la ligne de conduite coercitive et parasitaire peut être contestée à tout moment par la résistance des victimes. L’État fournit un canal légal, ordonné et systématique, pour la prédation de la propriété privée ; il rend certain, sécurisé et relativement « paisible » la vie de la caste parasitaire de la société ».

De plus, Oppenheimer pointe du doigt une idée reprise et confirmée par nombre d’auteurs : comme la production doit toujours précéder la prédation, le marché libre est antérieur à l’état. L’État n’a été jamais créé par un « contrat social » ; il est toujours né par la conquête et par l’exploitation. Une tribu de conquérants, qui pille et assassine les tribus conquises, et décide de faire une pause, car elle se rend compte que le temps de pillage sera plus long et plus sûr, et la situation plus plaisante, si les tribus conquises étaient autorisées à vivre et à produire, les conquérants se contentant d’exiger comme règle en retour un tribut régulier.

Carl Schmitt  ajoute : « Alors que la conception de l’Etat propre au XIXe siècle allemand, systématisé par Hegel, avait abouti à la construction intellectuelle d’un Etat situé loin au-dessus du règne animal de la société égoïste, et où régnaient la moralité et la raison objectives, [chez Oppenheimer] la hiérarchie des valeurs se trouvent à présent inversée, et la société, sphère de la justice pacifique, se place infiniment plus haut que l’Etat, dégradé en zone d’immoralité et de violence ».

D’autre part, la distinction sociologique entre ceux qui vivent du pillage (spoliation) et ceux qui vivent de la production marquera aussi profondément les premiers intellectuels américains de la Old Right au XXe siècle : Albert Jay Nock et Frank Chodorov.

Enfin, il est indéniable qu’Oppenheimer exerça une influence majeure sur nombre de libéraux allemands et américains, comme Ludwig Erhard, père du miracle économique allemand, Benjamin Tucker, Kevin Carson ou Albert Jay Nock. Si ces personnalités ont des idées si éloignées, c’est non seulement à cause des thèses éclairantes de l’auteur, mais aussi parce que l’on peut tirer deux conclusions de celles-ci : soit que l’Etat est une organisation aux fondements injustes et dont on doit se débarrasser ou limiter (perspective minarchiste ou libertarienne), soit que l’on doit lutter contre ces injustices, y compris par l’utilisation de l’État et la modification des attributs de ce dernier. C’est la voie choisie par Oppenheimer, pour qui les libéraux doivent accepter une phase de transition durant laquelle le pouvoir politique rétablirait une situation juste. En particulier, pour Oppenheimer, c’est la répartition de la propriété foncière qui est injuste, répartition dont est responsable le pouvoir politique. Il convient d’y remédier en luttant contre les excès du pouvoir politique, qui maintient une société de classes. Pour cela, l’Etat doit être transformé, de moyen de conservation des privilèges et des monopoles à l’adversaire de ces derniers. Ainsi serait possible la transition entre un régime capitaliste non libéral et une vraie économie de marché, dans laquelle l’intérêt général serait atteint par la liberté économique.

Mais surtout, de cette lutte ancestrale entre le moyen politique et le moyen économique, le vainqueur apparaît clairement aux yeux d’Oppenheimer. Et c’est bien cela le plus important de sa pensée. En effet, si la tendance de l’évolution de l’Etat se révèle comme la lutte constante et victorieuse du moyen économique contre le moyen politique, le droit du moyen économique, le droit d’égalité et de paix, héritage des conditions sociales préhistoriques, était à l’origine borné au cercle étroit de la horde familiale. Autour de cet îlot de paix l’océan du moyen politique et de son droit faisait rage.

Or, peu à peu, ce cercle s’est de plus en plus étendu : le droit de paix a chassé l’adversaire, il a progressé partout à la mesure du progrès économique, de l’échange équivalent entre les groupes. D’abord peut-être par l’échange du feu, puis par l’échange de femmes et enfin par l’échange de marchandises, le territoire du droit de paix s’étend de plus en plus. C’est ce droit qui protège les marchés, puis les routes y conduisant, enfin les marchands qui circulent sur ces routes. L’Etat, ensuite, a absorbé ces organisations pacifiques qu’il développe. Elles refoulent de plus en plus dans son territoire même le droit de la violence. Le droit du marchand devient le droit urbain. La ville industrielle, le moyen économique organisé, sape par son économie industrielle et monétaire les forces de l’Etat Féodal, du moyen politique organisé : et la population urbaine anéantit finalement en guerre ouverte les débris politiques de l’Etat Féodal, reconquérant pour la population entière avec la liberté le droit d’égalité. Le droit urbain devient droit public et enfin droit international.

De là découle la conclusion optimiste du présent ouvrage : « Nous sommes enfin mûrs pour une culture aussi supérieure à celle de l’époque de Périclès que la population, la puissance et la richesse de nos empires sont supérieures à celles du minuscule Etat de l’Attique.

Athènes a péri, elle devait périr, entraînée à l’abîme par l’économie esclavagiste, par le moyen politique. Tout chemin partant de là ne peut aboutir qu’à la mort des peuples. Notre chemin conduit à la vie ! »

Et nous pouvons dès lors faire nôtres les dernières phrases de L’Etat :

« L’examen historico-philosophique étudiant la tendance de l’évolution politique et l’examen économique étudiant la tendance de l’évolution économique aboutissent au même résultat : le moyen économique triomphe sur toute la ligne, le moyen politique disparaît de la vie sociale en même temps que sa plus ancienne, sa plus tenace création. Avec la grande propriété foncière, avec la rente foncière, périt le capitalisme.

C’est là la voie douloureuse et la rédemption de l’humanité, sa Passion et sa Résurrection à la vie éternelle : de la guerre à la paix, de la dissémination hostile des hordes à l’unification pacifique du genre humain, de la bestialité à l’humanité, de l’Etat de brigands à la Fédération libre. »

Nous, les vivants !


27000100428960LÀ Pétrograd, dans les années 20, Kira, une jeune femme russe, intègre et passionnée, décide de se donner à Andréi, un communiste dont elle déteste les idées, pour sauver d’une mort certaine l’homme qu’elle aime, Léo.

Sur un fond romanesque, Ayn Rand traite de sujets philosophiques, et notamment de la liberté de pensée et d’action, de l’individu contre la dictature et le collectivisme.

Ayn Rand est née à Saint-Pétersbourg en 1905. Elle a émigré aux U.S.A. en 1926. Elle a écrit quatre romans et neuf livres philosophiques.

Nous les vivants a été vendu à plus de deux millions d’exemplaires en anglais.

La famille Argounova arrive à Petrograd, en 1922, par un convoi ferroviaire dans lequel s’amoncellent hommes et paquets. Les paquets étaient enveloppés dans des draps, des journaux, des sacs à farine. Les êtres humains étaient empaquetés dans des manteaux râpés et des châles.

Kira, 18 ans, est une jeune fille profonde, intelligente jusqu’à la provocation, imperméable aux questions politiques mais très consciente des bienfaits de l’accomplissement d’une vie par soi-même et pour soi-même. Alexandre Dimitrievitch, son père, à la tête de toute sa famille, est de retour à Petrograd après cinq années d’exil volontaire. Cet ancien bourgeois déchu par la Révolution espère commencer une vie nouvelle. Mais il n’a pas le sou.

Galina Petrovna, son épouse, a hate de retrouver sa soeur. Elle s’inquiète pour Kira, sa fille, qui, par sa froideur obséquieuse et son caractère entier, fait fuir tous les prétendants. Elle ne parvenait pas souvent à bien comprendre ce qu’elle nommait les « lubies » de Kira. Elle comprenait mieux Lydia, sa fille aînée, au comportement plus prévisible et plus pieux.

Les Argounova, au moment de la Révolution, quittèrent Petrograd pour la Crimée, afin d’attendre que la capitale soit libérée du joug rouge. Ils abandonnèrent leurs biens, leur demeure s’ouvrant sur Kamenostrovski, l’avenue élégante de Petrograd. Ils connurent cinq années de cabanons surpeuplés, avec les vents pénétrant de Crimée qui sifflaient à travers les poreux murs de pierre ; cinq années de thé à la saccharine, d’oignons frits dans l’huile de lin, de bombardements nocturnes et de matins de terreur quand seuls les drapeaux rouges ou tricolores annonçaient dans les rues aux mains de qui la ville était passée. Argounova pensait rentrer bien vite ; cinq ans plus tard, c’est dans une résignation morne et silencieuse que la famille prit le train pour rentrer à Petrograd.

La ville avait vécu cinq années de révolution. Quatre d’entre elles avaient vu se fermer une à une les artères et boutiques, et la nationalisation avait déposé poussière et toile d’araignée sur les vitrines en verre laminé. La dernière année avait porté savons et lavette, de la peinture neuve pour les nouveaux propriétaires, car la N. E. P. (nouvelle politique économique) de l’état avait annoncé un « compromis temporaire » et autorisé les petits magasins privés à rouvrir timidement.

La famille Argounova rend visite aux Dunaev, liés qu’ils sont à eux par Maria Petrovna, la soeur de Galina. Leur somptueux appartement n’est plus qu’un fourbis sans non, les vitres de leur porte d’entrée étaient remplacées par des planches clouées à la hâte, le tapis moelleux du rôle d’entrée avait disparu, et la cheminée sculptée à la main était couverte de graffitis. Galina retrouva sa soeur devant une porte capitonnée dont la toile huilée était en lambeaux, tandis que de gros morceau de coton souillé frangeaient le pourtour.

Maria, femme si belle jadis, semblait usée et flétrie à présent. Celle qui était la chérie délicate et gâtée, que son mari portait dans ses bras jusqu’à sa voiture en hiver, dans la neige, paraissait à présent plus âgée que Galina Petrovna. Sa peau avait la couleur du linge souillé, ses lèvres n’étaient pas assez rouges, contrairement à ses paupières, qui l’étaient trop.

Vassili Ivanovitch, son mari, possédait avant la Révolution une entreprise de fourrure très prospère. Homme à la taille et à la puissance inouïes, il avait commencé comme trappeur dans les plaines de Sibérie, armé d’un fusil, d’une paire de bottes et de ses deux bras assez puissants pour soulever un boeuf. Il ne donna aucune nouvelle à sa famille pendant dix ans. De retour à Saint-Pétersbourg, il ouvrit un bureau dont sa famille n’aurait même pas pu se payer une poignée de porte. Il était aujourd’hui voûté, affaissé, changé. Irina, la fille de Vassili et Maria, était une femme de dix-huit ans destinée à des études artistiques. Elle avait une petite soeur, Acia. Victor, son frère, était étudiant communiste à l’institut de technologie, ayant pour ambition de devenir « ingénieur prolétarien », même s’il embrassait pas personnellement l’idéologie communiste. Les Dunaev survivaient d’ailleurs grâce à leurs deux enfants, puisque, comme le dit Maria :

« les cartes de rationnement, c’est que pour les employés du régime soviétique. Et pour les étudiants. Nous ne recevons que deux cartes de rationnement. Seulement deux cartes pour toute la famille… Et ce n’est pas facile. »

Les Argounova apprennent que leur maison de Kamenostrovski est à présent occupée par un peintre en lettres. Un vrai prolétaire. Ils apprennent que, même si la N. E. P. existe, et que les boutiques privées sont autorisées, ils n’auront pas d’argent pour acheter : « ils vous font payer dix fois plus cher qu’à la coopérative. Je (Maria) ne suis encore jamais allée dans une boutique privée. Nous n’avons pas les moyens. Personne n’en a les moyens. Nous ne pouvons même pas nous payer le théâtre. »

Vassili refusant absolument de prendre un emploi soviétique, les Dunaev survivaient en vendant petit à petit tous leurs biens. Il ne restait plus que des clous plantés dans des murs vides. Vassili était persuadé que le vent allait très bientôt tourner, que l’Europe, qui n’était pas aveugle, n’avait pas dit son dernier mot, que le jour viendrait bientôt de la libération de la Russie.

Dans le fil de la conversation de retrouvailles, on évoque l’installation à Petrograd de la famille Argounova, la nécessité pour Alexandre d’occuper un emploi soviétique, la nécessité pour les deux filles d’avoir le statut d’étudiants et ses privilèges. Ou bien d’employés, pour avoir droit à du lard et du sucre, voire même à des chaussures et des billets de tramway gratuits.

Mais Kira ne s’intéresse pas à la conversation. Peu lui importe qu’on débatte de son futur statut, car elle a choisi : elle sera ingénieur.

« Kira, fit son père, tu n’as jamais aimé les communistes et voilà que tu choisis l’un de ces métiers modernes qu’ils apprécient tant — femme ingénieur !

– tu vas construire des bâtiments pour l’état rouge ? Demanda Victor

– je construirai des bâtiments parce que j’en ai envie […]

— Franchement, dit Victor, ton attitude est quelque peu antisociale, Kira. Tu choisis un métier simplement parce que c’est ta volonté, sans penser un instant au fait que, en tant que femme, tu serais bien plus utile à la société dans une activité plus féminine. Nous devons tous penser à notre devoir envers la société.

– envers qui as-tu un devoir, au juste, Victor ? Demanda Kira

– envers la société

– c’est quoi, la société ?

– si je puis me permettre, Kira, ta question est puérile.

– mais je comprends pas, dit Kira en ouvrant des yeux dangereusement candides. Envers qui ai-je un devoir ? Envers ton voisin de pallier ? Où les miliciens du coin ? Ou l’employé de la coopérative ? Où le vieillard que j’ai vu faire la queue, à la troisième place, avec un vieux panier est un chapeau de femme ?

– la société, Kira, est une entité extraordinaire.

– on peut tracer toute une ligne de zéro,le résultat sera toujours nul, dit Kira […]

– j’ai peur pour ton avenir, Kira, dit Victor. Il est temps que tu te résigne à accepter la vie. Tu n’iras pas loin avec de telles idées.

– tout dépend de la direction que je souhaite prendre, répondit Kira. »

Nous Autres


ImageEn 1920, Zamiatine (1884-1937) débute la rédaction de Nous autres, une anti-utopie qui tire son sens des débats qui entourent la naissance d’une conception technocratique de l’organisation socialiste de la production et d’une théorie mécaniste des transformations idéologiques et culturelles. Bouclé à la fin de l’année 1921, le manuscrit est aussitôt mis à l’index. Si bien que la première édition, en 1924, sera une traduction en langue anglaise. Une édition tchèque paraît à Prague en 1927 à l’initiative du linguiste Roman Jakobson. Une édition française sort à Paris en 1929. La publication intégrale de l’ouvrage dans sa langue d’origine ne paraîtra qu’en 1952 et à New York, et il faut attendre 1988 pour qu’elle soit éditée en territoire russe. Quant à l’auteur, il mourra en exil à Paris.

Dans L’Etoile rouge, Bogdanov, en plus d’imaginer l’automatisation du travail, inventait des ordinateurs et des fusées propulsées grâce à la fusion atomique. Zamiatine, lui, fait débuter son roman de la sorte : « La construction de l’Intégral sera achevée dans 120 jours. Une grande date historique est proche : celle où le premier Intégral prendra son vol dans les espaces infinis. Il y a mille ans que nos héroïques ancêtres ont réduit toute la sphère terrestre au pouvoir de l’Etat unique, un exploit plus glorieux encore nous attend : l’intégration des immensités de l’univers par l’Intégral, formidable appareil électrique en verre et crachant le feu. Il nous appartient de soumettre au joug bienfaisant de la raison tous les êtres inconnus, habitants d’autres planètes, qui se trouvent peut-être encore à l’état sauvage de la liberté. S’ils ne comprennent pas que nous leur apportons le bonheur mathématique exact, notre devoir est de les forcer à être heureux. Mais avant toute arme, nous emploierons celle du Verbe… Vive l’Etat unique ! Vive les numéros ! Vive le Bienfaiteur ! ». Ainsi parle D-503, le constructeur de l’Intégral. Cet homme du quatrième millénaire est l’habitant type d’une société planétaire urbaine, vidée des campagnes et des paysans, qui impose le devoir d’Harmonie entre tous les individus-numéros sous la direction du Bienfaiteur, numéro entre les numéros, après avoir décrété que le seul moyen de délivrer l’homme du crime, c’est de le « délivrer de la liberté ». Le « Mien » est impossible. Seul le « Nous » a droit de cité. Fondus en un seul corps aux millions de mains, tous s’orientent selon les « Tables des Heures ». Tous se lèvent et s’abandonnent au sommeil comme un seul numéro, tous portent la cuiller à la bouche et mastiquent la « nourriture naphtée » en même temps, tous se rendent au même instant à la « salle d’exercice de Taylor », et ainsi de suite. Le plus grand des « monuments littéraires » parvenus jusqu’à cette société qui vénère la ligne droite et la « beauté du mécanisme » est l' »Indicateur des Chemins de fer ». L’autre étant la Bible de Frederick Winslow Taylor, l’inventeur du management scientifique, le « prophète qui a su regarder dix siècles en avant » mais que l’on se targue d’avoir dépassé en étendant son système à tout le fuseau horaire. Ou du moins presque, car de 16 heures à 17 heures et de 20 heures à 21 heures, l’organisme unique se divise encore en cellules uniques. Mais l’on ne désespère pas de faire entrer les 86 400 secondes dans les « Tables des Heures ». En chacun de « Nous autres », il y a un métronome invisible. Chacun porte en soi un automate et un phonographe. Les haut-parleurs de l’Usine musicale tournent toujours le même Hymne quotidien à l’Etat, comme les anciennes Walkyries. La ville a vaincu et l’on pousse les habitants des villages vers elle pour les « sauver de force » et leur « apprendre le bonheur ».

Seuls les « Méphi » (abréviation de Méphisto) résistent. Hors les Murs d’onde à haute tension qui protègent le monde des artefacts, ils vivent nus, au contact des arbres, des animaux et du soleil. Entre les deux forces qui mènent le monde, l’entropie et l’énergie, ce mouvement révolutionnaire underground a parié sur la dernière parce qu’elle détruit l’heureuse tranquillité de l’équilibre et tend au « douloureux mouvement perpétuel ». Ce sont les « antichrétiens », ceux qui refusent de révérer l’entropie comme un dieu, comme le faisaient les ancêtre de « Nous », les chrétiens. A la tête de ces opposants : une femme libérée, I-330, qui boit, fume et réhausse sa beauté grâce à des parfums que l’on ne peut obtenir qu’à la sauvette, tous comportements inconnus des ressortissants en uniforme de l’Etat unique. Soumise aux pires tortures par le Bienfaiteur, elle ne parle pas. Au philosophe-mathématicien qui célèbre l’Etat unique comme la « dernière révolution », comme la fin de l’histoire, elle répond que, comme le nombre des chiffres est infini, il ne peut y en avoir un dernier, et donc il n’y a pas de dernière révolution. « La dernière, c’est pour les enfants : l’infini les effraie et il faut qu’il dorment tranquillement la nuit… » L’erreur des aïeux, artisans de la révolution après une « Guerre de deux cents ans », est de croire; parce qu’ils vivaient dans l’univers « également répandu partout », qu’ils étaient le « dernier » chiffre, qu’il n’y avait « plus d’après » ; « Ah, Ah ! « également répandu partout », la voilà bien, l’entropie, l’entropie psychologique. Tu ne sais pas; mathématicien, qu’il n’y a de vie que dans les différences : différence de température, différence de potentiel. Et si la même chaleur ou le même froid règne partout dans l’univers, il faut les secouer pour que naissent le feu, l’explosion, la géhenne. Nous les secouerons ».

Pour se défaire de la véritable maladie, celle de l' »imagination », les « ennemis du bonheur » doivent subir la « Grande opération » qui rend parfait comme des machines et ouvre le chemin du bonheur à cent pour cent. Ainsi lobotomisé, le cerveau est un mécanisme réglé comme un chronomètre, brillant, sans une poussière. La « noblesse de sentiments » n’est qu’un préjugé, une survivance des époques féodales. « L’Homo sapiens ne devient homme, au sens plein du mot, que lorsqu’il n’y a plus de points d’interrogation dans sa grammaire, mais uniquement des points d’exclamation, des virgules et des points. » Chaque étincelle d’une dynamo est une étincelle de la raison pure, chaque mouvement de piston un syllogisme irréprochable. Le mécanisme n’a pas d’imagination. Dans le paradis promis, les saints ne connaissent ni le désir, ni la pitié, ni l’amour. Car on leur a enlevé l’imagination. Les anges sont les esclaves de Dieu.

Le 17 août 1934, Jdanov lançait le mot d’ordre du « réalisme socialiste » en reprenant l’expression de Staline pour définir le rôle des écrivains : les « ingénieurs d’âmes ». « Etre ingénieur d’âmes, assenait-il aux participants du premier congrès des écrivains soviétiques, veut dire avoir les pieds fermement appuyés sur le sol de la vie réelle. Cela signifie à la fois rompre avec le romantisme à l’ancienne, avec ce romantisme qui présentait une vie inexistante et des personnages inexistants, qui portait le lecteur à se soustraire aux contradictions de l’existence, en le lançant dans un monde chimérique d’utopie… La littérature soviétique doit savoir représenter nos héros, doit savoir regarder vers nos lendemains. Ceci n’est pas se livrer à l’utopie, puisque nos lendemains se préparent dès aujourd’hui par un travail conscient et méthodique… La situation actuelle de la littérature bourgeoise est telle qu’elle ne peut désormais plus créer de grandes oeuvres… Les célébrités de cette littérature qui a vendu sa plume au capital sont aujourd’hui les voleurs, les mouchards, les prostitués, les brigands ». En 1933, l’Etat-parti avait interdit l’importation des films d’Hollywood.