La Grève, œuvre matricielle d’une génération d’adeptes


Le grand économiste et philosophe Murray Rothbard a fréquenté Ayn Rand et ses disciples. L’ancien patron de la Réserve Fédérale américaine (Fed), Alan Greenspan, ou encore celui de Wikipédia, Jimmy Wales, ou encore Anton Szandor LaVey, le fondateur de l’Église de Satan, ont été de ses adeptes. Le jeu vidéo Bioshock met en scène une cité sous-marine qui s’inspire du ravin de Galt. Le dessin animé libertarien South Park la met en scène. Angelina Jolie est l’une de ses admiratrices. Les plus grandes célébrités se reconnaissent ou s’identifient à Ayn Rand, petite immigrée russe devenue une icône, de New York à Hollywood.

Comme le souligne Alain Laurent, dans sa belle biographie intellectuelle à paraître demain, la popularité d’Ayn Rand a été telle qu’aux États-Unis, presque tout le monde l’a lue et a eu son « moment Ayn Rand » comme l’a confié Hillary Clinton elle-même. Elle est classée parmi les romanciers du siècle par l’ American Writers. Décryptage d’un phénomène.

Comme l’écrit le magazine Courrier international,

On a qualifié les romans d’Ayn Rand de “drogue d’initiation au libertarianisme, mais beaucoup d’adeptes de ce courant continuent visiblement à consommer cette drogue longtemps après être entrés dans l’âge adulte. Les livres d’Ayn Rand, dont La Source vive (1943) et La Grève (1957), se vendent chaque année à des centaines de milliers d’exemplaires.

Ayn Rand, un culte transgénérationnel

Alissa Zinovievna Rosenbaum, dite Ayn Rand, est née le 2 février 1905 à Saint-Pétersbourg. Elle est tout juste adolescente au moment de la Révolution d’Octobre. Alors qu’elle soutient, au départ, la révolution de Kerensky, elle fuit avec sa famille l’arrivée au pouvoir des bolcheviques. Elle étudie la philosophie à Petrograd. A partir de 1924, elle s’initie aux arts cinématographiques. C’est ainsi qu’elle devient une admiratrice de la société américaine et de ses valeurs d’individualisme et d’optimisme, qu’elle découvre à travers les films d’Hollywood.

En 1926, on lui accorde un visa vers les États-Unis. Elle choisit alors de ne pas retourner en URSS, de fuir le régime collectiviste, et part pour Hollywood. Elle devient scénariste sous la direction du réalisateur et producteur Cecil B. DeMille, qui s’intéresse à elle par hasard, alors qu’elle fait le pied de grue devant son studio. Tout juste naturalisée, Rand travaille très dur comme lectrice de Scénario, pour DeMille, ayant à cœur de se faire une place dans le monde d’Hollywood. Elle écrit des pièces de théâtre, puis son premier roman, en partie autobiographique, Nous les vivants (We The Living).

Elle écrit peu après La Source Vive (The Fountainehead), puis Hymne(Anthem), dystopie proche des romans d’Huxley ou d’Orwell, qui décrit un monde dans lequel le collectivisme a triomphé. En 1949, La Source vive est adaptée à l’écran, dans un film signé King Vidor, avec Gary Cooper dans le rôle principal, intitulé Le Rebelle.

C’est à cette époque-là qu’elle commence à travailler activement à ce qui sera son roman fleuve, publié en 1957, Atlas Shrugged (La Grève). En 1950, Ayn Rand et quelques proches créent un groupe qui prend par provocation le nom de « Le Collectif », formé par Alan Greenspan, futur président de la Fed et le psychologue Nathanael Blumenthal (qui deviendra Nathaniel Branden, l’auteur de The Psychology of Self-Esteem), futur amant de Rand, sa femme, Barbara Branden, et Leonard Peikoff, profondément influencé par The Fountainhead. Avec ce groupe, qui multiplie les conférences publiques, Rand compte diffuser sa philosophie et ses écrits. Le cercle d’amis prend ainsi un rôle de plus en plus important, aidant Ayn Rand à diffuser son système philosophique, auquel elle donne le nom d’«objectivisme». Sous l’impulsion de Branden, le groupe fonde le Nathaniel Branden Institute (« N.B.I »), qui édite un périodique, The Objectivist, actif de 1962 à 1965. Le périodique devient ensuite The Objectivist Newsletter, de 1966 à 1971. Puis le groupe édite, de 1971 à 1976, une lettre d’information, The Ayn Rand Letter. Ayn Rand y publie des articles, qui forment la base pour ces essais philosophiques, et en premier lieu l’ouvrage The Virtue of Selfishness (La Vertu d’égoïsme) qui développe sa théorie du point de vue éthique. La compilation Capitalism: The Unknown Ideal (1966) regroupe ses études économiques et politiques alors que Introduction to Objectivist Epistemology (1971) présente sa théorie des concepts, sa contribution la plus importante à la philosophie. Rand écrit également une étude esthétique, The Romantic Manifesto (1969).

Elle procède, à partir des années soixante, à des « lecture publiques » dans les plus grandes universités américaines. En 1961, elle publie For the New Intellectualle le 24 mars et fait une conférence au Ford Hall Forum, « The Intellectual Bankruptcy of Our Age » le 26 mars. Le Ford Hall Forum devient le lieu privilégié de ses conférences qui ont lieu de 1962 à 1976. Elle réalise également des allocutions et des ateliers (workshops) au Nathaniel Branden Institute qui ouvre en janvier 1962. Le même mois le premier numéro de The Objectivist Newsletter est publié.

La popularité de Rand s’accroît également. De plus en plus sollicitée par les journaux, elle signe, le 17 juin 1961, sa première intervention dans la « Weekly column » du Los Angeles Times qu’elle animera quelques années durant. Ses conférences sont toutes enregistrées et diffusées aux États-Unis et dans d’autres pays. Ayn Rand enseigne par ailleurs dans de nombreuses universités à partir de 1960, à Yale, à Princeton et à Columbia. Elle enseigne également à Harvard, à l’université du Wisconsin, à l’université Johns Hopkins et au MIT. Elle s’exprime sur tous les thèmes de société où sa morale objectiviste peut trancher : l’égalité des sexes et l’homosexualité, le racisme et le travail.

Ayn Rand a eu également une profonde influence sur des penseurs et des personnalités contemporains tels John Hospers (le premier candidat du parti libertarien aux élections présidentielles américaines de 1972), George Hamilton Smith (pédagogue et auteur libertarien), le philosophe et épistémologue Allan Gotthelf, les philosophes et universitaires Robert Mayhew (auteur de Essays on Ayn Rand’s Atlas Shrugged) et Tara Smith, l’économiste George Reisman, le psychologue Edwin A. Locke, créateur de la goal-setting theory, l’historien Robert Hessen, et les politologues Charles Murray (créateur de l’American Enterprise Institute) et Peter Schwartz. Selon Pierre Lemieux, Rand, en dépit de son aversion pour l’anarchie, est également un modèle des mouvements anarcho-capitalistes. Les théoriciens anarchistes et minarchistes Murray Rothbard et Robert Nozick reconnaissent l’apport de Rand, dans le champ éthique surtout. L’écrivain, prix Nobel de littérature, Mario Vargas Llosa est un de ses admirateurs. Même le président russe Vladimir Poutine connaît et admire ses écrits.

L’ancien président de la « Fed » en particulier, Alan Greenspan, a beaucoup été influencé par Rand et déclara à son propos : « Elle m’a montré que le capitalisme n’est pas seulement efficace, mais aussi moral ». Ayn Rand a aussi eu une influence sur James Clavell, George Reisman, Alan Greenspan, Terry Goodkind et le professeur de marketing Jerry Kirkpatrick. L’ancien président des États-Unis, Ronald Reagan se dit lui-même un admirateur de Rand, dans sa correspondance privée. Le dessinateur de comics Steve Ditko est un lecteur de Rand. Parmi d’autres personnalités publiques, l’actrice Angelina Jolie et son mari et acteur Brad Pitt, Frank Miller, Vince Vaughn ou Ron Paul, candidat à la Présidence américaine, se disent influencés par l’objectivisme d’Ayn Rand.

Jimmy Wales, fondateur de Wikipédia et admirateur d’Ayn Rand

Ayn Rand est admirée par Jimmy Wales, le fondateur de l’encyclopédie libre Wikipédia. Ayant lu La Source Vive, il se qualifie lui-même de libertarien : « La catégorie de personnes dans laquelle je peux le mieux me considérer serait celle des libertariens » dit-il. La pensée de Rand « colore tout ce que je fais et tout ce que je pense ». Wales a ainsi animé, de 1992 à 1996 une mailing list électronique nommée Moderated Discussion of Objectivist Philosophy. Il donna une interview qui fit la première page du numéro de juin 2007 du magazine libertarienReason.

Un groupe d’entrepreneurs décidés à fonder une cryptarchie en 1998, baptisée « Laissez Faire City » d’abord en Indonésie, sur l’île de Bintan, puis au Costa Rica voulaient mettre en application les directives objectivistes. Le projet échoua faute de trouver un territoire libre et en dehors de tout contrôle étatique.

En 1985, Leonard Peikoff, en qui Rand avait totale confiance pour représenter sa philosophie, fonde le Ayn Rand Institute (ARI), qui a pour but de « faire connaître la pensée de Rand aux jeunes générations, de soutenir et développer ses idées, et de promouvoir les principes de la raison, de l’intérêt privé rationnel, des droits individuels et du capitalisme du laissez-faire le plus largement possible ». En 1989, David Kelley crée quant à lui l’Institute for Objectivist Studies, devenu The Atlas Society, et qui s’intéresse davantage à la dimension philosophique et universitaire des travaux d’Ayn Rand. En 2000, l’historien John McCaskey organise l’Anthem Foundation for Objectivist Scholarship, qui offre des bourses et des récompenses pour des écrits universitaires liés à l’objectivisme, pour les universités de Pittsburgh et du Texas à Austin. L’association américaine Rebirth of Reason fondée en 2005 par Joseph Rowlands et qui siège à Santa Clara, en Californie regroupe la plupart des continuateurs de l’objectivisme.

En France, Alain Laurent, philosophe et essayiste, fonda la Ayn Rand French Society, avec José Luis Goyena. Laurent a écrit La Philosophe Libérale et Le Libéralisme américain : Histoire d’un détournement et est directeur de la collection « Bibliothèque des Classiques de la Liberté » aux éditions Belles Lettres ; il est considéré comme le spécialiste français des écrits de Rand. La Ayn Rand French Society organise des conférences pour présenter la pensée libérale et réalise des articles, tous publiés dans le périodique numérique Le Nouvel 1dividualiste.

Jim Powell, du Cato Institute, considère Ayn Rand comme l’une des trois plus importantes femmes du mouvement libertarien moderne américain, aux côtés de Rose Wilder Lane et d’Isabel Paterson. Alain Laurent parle lui des Founding Mothers (« les mères fondatrices ») du néo-libéralisme. Pourtant, Rand a toujours refusé d’être considérée comme une théoricienne du mouvement libertarien.

Le mouvement philosophique pro-technologique dit de l’« extropianisme », ainsi que celui du transhumanisme, reconnaît dans les concepts d’égoïsme et de productivité de Rand des valeurs ontologiques fondatrices. Dans sesPrinciples of Extropy, le fondateur de ce courant de pensée, Max More définit l’« optimisme pratique » (« practical optimism »), l’« auto-transformation » («self-transformation »), ainsi que l’« auto-direction » (« self-direction ») en référence aux considérations de l’Objectivisme ; les parallèles étant en effet nombreux. L’Objectivisme étant une philosophie qui vante le progrès scientifique et technique, à la manière du scientisme, des courants technophiles comme celui dit du Neo-Tech et qui a pour but l’élimination du mysticisme de la pensée humaine, se revendiquent « néo-Objectiviste »

La doctrine de l’égoïsme radical et de l’individualisme d’Ayn Rand a été récupérée par nombres de personnalités sectaires ; Rand est ainsi l’un des principaux auteurs cités dans la Bible de Satan d’Anton LaVey, qui explique que sa religion est « uniquement la philosophie d’Ayn Rand à laquelle a été ajoutée des cérémonials et des rituels »

De nombreux dessins animés américains font référence à Rand. Un épisode deFuturama imagine Rand dans le futur alors qu’elle vit dans les égouts. Un épisode de South Park parle d’Atlas Shrugged comme d’un « morceau de déchet » alors que de multiples références sont faites dans Les Simpsons, particulièrement dans l’épisode « Four Great Women and a Manicure » où une allusion critique est faite au livre La Source vive.

Des jeux télévisés font également référence à Rand, Jeopardy! mais aussi des séries dramatiques, Gilmore Girls (2000) et Mad Men (2007), ou des émissions comiques (The Colbert Report…).

Le groupe de rock canadien Rush, dans l’album 2112 fait référence au monde décrit dans Anthem. En littérature, l’écrivain objectiviste Kay Nolte Smith présente un roman à clef, Elegy for a Soprano inspiré par le groupe du Collectif avec Rand et Branden. Le roman de William F. Buckley, Getting it Right fait également allusion à Rand. Le jeu vidéo BioShock utilise des éléments de l’action du livre La Grève. Sublime et monumentale cité sous-marine à l’architecture Art déco cachée au fond de l’Atlantique, Rapture, la cité de BioShock, est édifiée en 1946 par Andrew Ryan, un mégalomane déçu par le communisme et le capitalisme. Conçue pour abriter des génies, Rapture est une sorte d’utopie anarchiste imprégnée de la philosophie individualiste d’Ayn Rand. Une ville où « les grands ne seraient pas humiliés par les petits ». Une cité peuplée d’ »hommes » (qui « construisent à la sueur de leur front »), et non de « parasites » (qui « profitent de richesses créées par d’autres »).

Le visage de Rand apparaît sur un timbre crée le 22 avril 1999 à New York par le United States Postal Service.

« Whoisjohngalt » est un code dans l’extension Frozen throne de Warcraft 3pour obtenir de façon rapide l’ensemble des améliorations disponibles.

L’objectivisme, un OPNI (objet philosophique non identifié)

L’objectivisme a pour vocation de refonder la philosophie moderne et la pensée capitaliste, en l’affranchissant de tout sentimentalisme stérile et de tout mysticisme. Dans cet article, Ayn Rand elle-même résume sa pensée, quelle veut révolutionnaire, l’objectivisme, ainsi :

Lors d’une conférence de presse chez Random House, précédant la publication d’Atlas Shrugged, un lecteur m’a demandé si je pouvais présenter l’essence de ma philosophie en quelques mots. Je l’ai fait comme suit :

1. Métaphysique : la réalité objective

2. Épistémologie : la raison

3. Éthique : l’accomplissement de soi

4. Politique : le capitalisme

Si vous déteniez ces concepts dans une totale cohérence, comme la base de vos convictions, vous disposeriez d’un système philosophique complet pour orienter le cours de votre vie. Mais les maintenir avec une cohérence totale, les comprendre, les définir, les prouver et les appliquer, exige des heures de réflexion.

Ma philosophie, l’objectivisme, soutient que :

1. La réalité existe comme un absolu. Les faits sont les faits, indépendamment des sentiments humains, des souhaits, des espoirs ou des craintes.

2. La raison (la faculté qui identifie et intègre les éléments fournis par les sens de l’homme) est le seul moyen de percevoir la réalité, sa seule source de connaissance, son seul guide d’action et son seul moyen de survie.

3. Tout homme est une fin en lui-même, et non un moyen pour les autres. Il doit exister pour lui-même, et non se sacrifier pour autrui, ni sacrifier autrui à lui-même. La poursuite de son intérêt rationnel ou de son propre bonheur est le plus haut but moral de sa vie.

4. Le système politico-économique idéal est le capitalisme de laissez-faire. C’est un système dans lequel les hommes se considèrent entre eux, non comme des victimes et des bourreaux, ni comme des maîtres et des esclaves, mais comme des commerçants, par des échanges libres et volontaires, dans leur intérêt mutuel. C’est un système dans lequel aucun homme ne peut obtenir quelque chose des autres par le recours à la force physique, et dans lequel aucun homme ne peut user de la force physique contre les autres. Le gouvernement agit seulement comme une agence de protection des droits, il n’utilise la force physique que pour des représailles et seulement contre ceux qui prennent l’initiative de son usage, tels que des criminels ou des envahisseurs étrangers. Dans un système de capitalisme intégral, il devrait y avoir (mais, historiquement, cela n’a jamais existé) une séparation complète de l’État et de l’économie, de la même manière et pour les mêmes raisons que la séparation de l’État et l’Église.

Pour plus de précisions sur la pensée objectiviste, vous pourrez examiner cediaporama fort didactique de Damien Theillier.

L’objectivisme est-il une philosophie entièrement nouvelle, qui marque le point de jonction entre Aristote et les Modernes, comme le prétendent les zélateurs de Rand ? Est-ce, au contraire, un embrouillamini de thèses absconses et confuses ? S’il est indéniable que la pensée de Rand a marqué les esprits, le moins que l’on puisse dire est qu’elle n’a pas fait l’unanimité autour d’elle.

Sociologie des randroïdes

Chronicart, dans son dernier numéro, parle de Rand comme d’une « personnalité hors du commun, sorte deMadame Figaro avec des couilles ». Et c’est peu dire que Rand et ses successeurs ne se sont pas fait que des amis.

En premier lieu, il convient de noter que Rand détestait le libertarianisme, elle écrit dans Philosophy: Who Needs It, « What can one do? » :

Par-dessus tout, ne joignez pas les mauvais groupes ou mouvements idéologiques, dans l’intention de « faire quelque chose ». Par « idéologique » (dans ce contexte), je veux dire les groupes ou mouvements se proclamant de vagues objectifs politiques généralisés, mal définis (et, habituellement, contradictoires). Par exemple le parti conservateur, qui soumet la raison à la foi, et remplace le capitalisme par la théocratie ; ou les hippies « libertariens », qui soumettent la raison aux frivolités, et remplacent le capitalisme par l’anarchie. Joindre de tels groupes signifie renverser la hiérarchie politique et prostituer des principes fondamentaux au nom d’une action politique superficielle qui est condamnée à échouer. Cela veut dire aider à défaire vos idées, et la victoire de vos ennemis.

Les écrits et la philosophie d’Ayn Rand ont été la cible de diverses critiques, tenant soit à sa personnalité, à son système d’idées ou à son style littéraire.

La contestation de l’altruisme de la part d’Ayn Rand a d’abord attiré des critiques d’ordre éthique. Par exemple, l’écrivain Gore Vidal formule ainsi en 1961 : « Dès lors que nous devons vivre ensemble, dépendants les uns des autres, l’altruisme est nécessaire à la survie ». Il explique la popularité d’Ayn Rand en ces termes : « Elle a un grand attrait pour les gens simples, perdus dans une société organisée, réticents à payer des impôts, n’aimant pas l’État providence, qui se sentent coupables face à la souffrance des autres mais voudraient durcir leur cœur. Elle leur propose une prescription alléchante : l’altruisme est source de tous les maux, l’intérêt individuel est le seul bien, et si vous êtes stupide ou incompétent, c’est votre problème. »

La présentation de la vie d’Ayn Rand est elle-même sujet à controverse. DansThe Passion of Ayn Rand’s Critics, James Valliant axe son étude sur les manipulations biographiques possibles faites par Nathaniel Branden et sa femme de la vie de la philosophe après sa mort. Pour Valliant, les héritiers de Rand ont embelli son parcours et dissimulé certaines notes de son journal.

Surtout, l’anarcho-capitaliste Murray Rothbard, dans Sociologie du culte d’Ayn Rand (1972), a certainement tenu les propos les plus durs à l’endroit de Rand et de ses adeptes. Celui-ci, qui initialement n’appréciait guère Rand, avait changé d’avis suite à la lecture de son magnum opus, La Grève, et s’était rapproché de Rand et de son mouvement « objectiviste ». Grâce aux succès de ses œuvres de fiction, principalement La Source vive et La Grève, elle avait déjà attiré vers elle beaucoup de monde, dont un grand nombre de jeunes.

L’association de Rothbard et de Rand ne dura pas, notamment en raison de la lassitude qu’éprouvaient les Rothbard à devoir fréquenter assidûment un groupe de gens qui, tout en se piquant d’individualisme et de rationalité, faisaient en réalité partie d’une secte au sein de laquelle la parole du gourou était sacrée. La rupture vint lorsque Rothbard refusa de divorcer de sa femme, à laquelle la secte farouchement athée reprochait sa foi catholique « irrationnelle », pêché frappé d’excommunication. Les Rothbard furent donc dûment rejetés dans les ténèbres de « l’irrationalité » suite à un simili-procès auquel ils ne se présentèrent pas. L’incident aurait pu être comique si Rothbard, naïf pour une fois, n’avait accepté, à l’instar de bon nombre d’autres disciples, de commencer une thérapie auprès du second du gourou, Nathaniel Branden, dans l’espoir de se débarrasser d’une phobie du voyage qui lui empoisonnait la vie. Branden, mu sans doute par la volonté de punir l’impénitent de sa défection, divulguait les confidences de son patient à qui voulait les entendre. Ne craignant décidément pas le ridicule, les Objectivistes reprochèrent par ailleurs à Rothbard d’avoir « volé » à leur mentor l’idée que l’homme ne possède pas de connaissances innées et que la raison est le meilleur guide de son action, dont elle prétendait être le créateur. L’accusation amusa semble-t-il beaucoup Mises.

Rothbard a des mots très durs pour brocarder ceux que l’on commence à nommer les « randroïdes » et pour exposer le caractère sectaire des adeptes de Rand :

« non seulement la secte d’Ayn Rand était explicitement athée, anti-religieuse, non seulement elle glorifiait la Raison, mais elle professait une dépendance de type maître-esclave envers le gourou au nom de l’indépendance, une adoration et une obéissance au chef au nom de l’individualité de chacun et une croyance aveugle dans le gourou au nom de la Raison »

Presque tous ses membres firent leurs premiers pas dans le culte en lisant le long roman de Rand La Grève, qui paru fin 1957, quelques mois avant la naissance du culte. Entrer dans le mouvement au travers d’un roman signifiait que la force motrice de la conversion, malgré les hommages répétés à la Raison, était bien une émotion fébrile. Très rapidement, l’adepte se rendait compte que l’idéologie randienne résumée dans Atlas était complétée par quelques essais et, en particulier, par un magazine mensuel, The Objectivist Newsletter (qui devait plus tard devenir The Objectivist).

Comme tout culte se fonde sur la foi en l’infaillibilité du gourou, il devient nécessaire de tenir ses fidèles dans l’ignorance des écrits contradictoires des incroyants, susceptibles de détourner les membres du droit chemin. Comme le proclamaient les anciens musulmans : « Brûlez tous les livres, car toute vérité est dans le Coran ! » Les cultes doivent cependant aller plus loin, car ils essaient d’inculquer à chaque membre une vision rigide et intégrée du monde. Tout comme les communistes avaient pour consigne de ne pas lire de littérature anticommuniste, le culte randien est aller jusqu’à distribuer un Index des Livres Autorisés. Comme la plupart des néophytes randiens étaient à la fois jeunes et relativement incultes, une orientation soigneuse de leur lecture garantissait qu’ils resteraient constamment ignorant des idées ou arguments non ou anti-randiens (sauf quand ils étaient brièvement abordés dans les publications randiennes, de manière brutale, d’une façon extrêmement déformée et sur un ton autoritaire).

Toutes les nuits, les randiens du sommet donnaient un cours aux différents membres, sur divers aspects de la « ligne du parti » : sur les bases, la psychologie, les œuvres de fiction, le sexe, la pensée, l’art, l’économie ou la philosophie. (Cette structure reflète la vision utopique exprimée dans Atlas Shrugged, où héroïnes et héros passent leurs soirées à apprendre les uns des autres.)

Rater ces cours vous causait de grands soucis dans le mouvement.

La pensée de Rand continue à gagner des défenseurs, en dépit de la critique continuelle la qualifiant de « mal construite et peu méthodique ». Son style est ainsi décrit, même au sein de ses partisans, comme étant « littéraire, hyperbolique et émotionnel ». Le philosophe Jack Wheeler note « la grandiloquence incessante et la décharge continue de haine des écrits de Rand », en dépit de cela, il voit son système éthique comme « le plus achevé et le plus fécond des études contemporaines ». Enfin, le populaire et satirique The Philosophical Lexicon réalisé par les philosophes Daniel Dennett et Asbjørn Steglich-Petersen, définit le « rand » comme « une tirade énervée due à une erreur philosophique occasionnelle et/ou une preuve d’une corruption morale ineffable. Quand je questionne cette seconde prémisse, je tombe dans un rand »

Que reste-t-il aujourd’hui de Rand ?

La Grève, version féminine

L’héritage de Rand, à l’image de sa pensée et de ses adeptes, est controversé. Beaucoup considèrent que les concepts clefs de la philosophie randienne, à savoir, l’égoïsme érigée comme valeur suprême positive, n’a vraiment rien d’original. En effet, lorsqu’on lit ou (re)lit un grand nombre d’auteurs du XIXe siècle, en particulier Allemands notamment, on ne peut que rester dubitatif devant les apports réels que Rand a pu apporter à l’histoire de la philosophie. On pense bien évidemment à Max Stirner, tant l’auteur de L’Unique et sa propriété a, lui aussi, reversé les perspectives. Mais il faudrait tout autant citer la philosophie de Kant, celle de Hegel, les auteurs anarcho-individualistes de la fin de XIXe et du début du XXe (Han RynerGeorges Palante, mais aussi Emile Armand,Anselme Bellegarrigue, ou encore Lysander Spooner et Benjamin Tucker), qui ont apporté une pierre à l’édifice de la pensée contemporaine au moins aussi importante, sinon plus, que celle de l’objectivisme. Rand, qui refusait d’accorder le moindre crédit à des penseurs plus anciens, et refusait même de les lire, a fait montre, ici, d’une incroyable fermeture d’esprit. Un prophète a du mal à lire d’autres prophètes.

La démonstration sociale et économique réalisée par Rand ne fait pas non plus l’unanimité. L’argumentaire qu’elle développe dans ses écrits a déjà été écrit des milliers de fois et depuis plusieurs siècles déjà, par beaucoup d’économistes et de philosophes qu’on qualifie maintenant de libéraux classiques (ou de classiques libéraux).

C’est probablement la dimension romanesque de ses écrits qui reste la plus originale et la plus vivante de nos jours. Par ses romans, La Grève en particulier, elle a su décrire une vague d’indignation face à un monde qui s’écroule, un sentiment de révolte et de lutte, qui, pour le peuple américain, a fait et continue de faire vibrer de nombreuses cordes sensibles. Un peu comme l’Indignez-vous ! de Stéphane Hessel, toutes proportions gardées et sur un registre pour le moins différent, fait vibrer les cordes européennes.

À lire :

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Quel avenir à la lecture numérique ?


Ce diaporama, à défaut d’apporter des réponses définitives, pose toutefois les bonnes questions en matière de lecture numérique – de lecture, et non pas nécessairement de livre, tant les usages de la lecture numérique s’affranchissent déjà de tout support normé.

Seulement pour les vrais gothiques


Voici le site Jesuisgothique.com, sous-titré « Seulement pour les vrais gothiques », qui est hilarant et que je vous recommande chaudement froidement (comme il se doit chez les goths).

En voici un extrait :

Il est déconseillé d’élever des Gothiques en plein air, because de l’air, de l’eau, la vie. Préférez une bonne vieille cave bien humide, pour que l’individu puisse sagement y croupir, en attendant d’être moins malheureux (des fois que çà tomberait du ciel, zut, y a pas de ciel dans une cave, oubliez cette parenthèse). Il se peut que l’on surprenne le Gothique a entretenir sa tristesse (ou mélancolie, désespoir, dégoût etc) avec soit de la musique, soit des livres, soit en se maquillant. Surtout n’intervenez pas. Tous les Gothiques font ça.

Au premier jour (ou nuit, de toute façon la cave n’a pas de fenêtre ni soupirail) on constate que tous les Gothiques commencent à s’imprégner de l’ambiance en se posant passivement dans un coin comme un seau à charbon quelconque. La cave, pourtant propre, ne contenait aucun ustensile susceptible de donner des idées aux individus. Le Gothique réussit donc parfaitement à s’adapter à l’environnement. Oui, bon, une cave, c’est facile, je sais. Tous les individus sans exception aménagent les lieux en mettant au mur divers posters, pendentifs ou pochettes de disques. Ils gardent quand même la lumière allumée, à l’exception d’un seul d’entres eux qui, s’étant trop bien adapté aux lieux, a décidé de briser la seule ampoule qui l’éclairait afin d’être éclairé par la lumière de l’ordinateur. C’est ce que nous appellerons le Gothique  » extrémiste « .

Au deuxième jour, les Gothiques ont le choix entre deux objets de la vie de tous les jours. Il s’agit d’un réveil et d’un lot de bougies noires. Un seul Gothique choisit les bougies. Il les allume, et éteint la lumière, afin de mieux profiter de l’ambiance que dégagent les dits ustensiles de cire. Malheureusement, dans une cave, l’oxygène, c’est important, et au bout de 3 jours, notre Gothique commence à suffoquer, et a en plus perdu la notion du temps. C’est ce que nous appellerons le Gothique « décoratif ».

Les 4 autres Gothiques restent lucides et utilisent le réveil afin de conserver un minimum d’horloge interne quant à leur sortie de la Cave, ce qui nous prouve que même au fond d’une cave, ils gardent espoir. Le deuxième jour est réussi, nous voyons que sur 5 individus glauques, un seul pense plus à son décorum qu’à sa santé. Encore une minorité.

Au troisième jour, nous proposons aux 5 Individus de communiquer entre eux selon 2 possibilités : un trou dans le mur, ou internet. Un seul Gothique choisit Internet, et en profite pour demander si il y a  » des filles  » parmi ses camarades de test. Au vu du peu de réponse de l’autre coté, il choisit de chatter avec d’autres filles (Gothiques sûrement) dans tout le pays. Au passage, il vante son immense  » Culture Gothique « , envoie des photos de lui maquillé et déguisé, et réussi à nouer un contact virtuel. Les 4 autres individus optent pour le trou dans le mur, et s’amusent à disserter de la connerie des Lofteurs, de la crédibilité de Jacques Chirac, de la banalisation de la violence, et du prix des vêtements Gothiques. Pendant ce temps, le Gothique demande à son amour virtuel si elle préfère être en haut ou en bas. C’est ce que nous appellerons le Gothique  » virtuel « .

Les 4 autres Gothiques, ont l’aura compris, choisissent le vrai contact plutôt que d’épiloguer sur un éventuel « plan cul ». Ils discutent, rient, s’échangent des livres et des disques par le biais des trous dans les murs, et se demandent bien pourquoi le Gothique isolé s’agite sur son siège. Le troisième jour est réussi, nous voyons que sur 5 individus glauques, un seul pense plus à se rapprocher des gens éloignés que de serrer la pince à ceux qui sont juste à coté de lui. Encore une minorité.

Au quatrième jour, les 5 individus sortent enfin de leur cave, et constatent qu’ils sont enfin devenus des Gothiques pour de vrai. Ils sont prêts à affronter la vie, et à épancher jusqu’à plus soif leur envie d’être encore plus heureux dans leur monde. On ne peut pas leur reprocher.

Il s’agit maintenant pour vous de deviner si parmi les 5 individus, la minorité observée au cours des 3 Jours était une seule et même personne, ou à chaque fois une personne différente, ou carrément aléatoire. Plutôt dur hein ? Cela nous apprends une bonne chose : parmi une communauté, il y a toujours une crétine minorité qui fait passer tout le reste pour des blaireaux pour peu que l’on soit réducteur, extrémiste, et que l’on prenne pour argent comptant les absurdités incombant à quelques individus. Et vous, pensez-vous qu’il faille rattacher les conneries de quelques Djeunz abrutis de Culture Mansonienne à tout une communauté plutôt calme, bien qu’isolée dans son Communautarisme Réducteur ?

L’Homme du lac


L’Homme du lac est un roman de l’Islandais Arnaldur Indridason. Le commissaire Erlendur, spécialiste des enquêtes liées aux disparitions, va devoir découvrir pourquoi, un beau jour de printemps, un squelette datant d’il y a trente ans a été retrouvé au fond du lac de Kleifarvatn.  Squelette qui plus est non « ordinaire », si tant est que ce mot ait un sens pour un squelette. Son crâne est fendu d’une importante entaille verticale, témoignage d’une mort violente. Un marteau ? Un autre objet contondant ? Nul ne le sait. Enfin, le squelette était lesté à un appareil de transmission dont les lettres étaient effacées. Mais quelques lettres restent plus ou moins lisibles. C’est de l’alphabet cyrillique. Un appareil de transmission soviétique en Islande ? Pour quoi faire ? Il n’y a jamais eu d’espionnage, quel qu’il soit, en Islande, d’après le gouvernement du pays comme d’après les sources policières.

Erlendur va devoir enquêter sur les disparitions des années soixante. De Ford Falcon en ambassades, cette quête le mènera jusqu’à se pencher sur le passé d’étudiants communistes islandais des années cinquante, partis, sous les bons auspices du Parti, étudier à l’université de Leipzig, en RDA. Et qui en sont revenus, comment dire, changés. Les meilleures recrues du Parti socialiste islandais, les dirigeants de demain, une fois revenus de RDA ont abandonné tout engagement politique.

Arnaldur Indridason a deux particularités. Tout d’abord il est Islandais, et nous fait découvrir le pays des fjords et des geysers par essence fort méconnu sous nos latitudes. Le polar suédois (Henning Mankell, Stieg Larsson) est devenu un mainstream incontournable, qui nous permet de mieux connaître la social-démocratie suédoise de Stockholm (où se déroule l’intrigue principale de Millenium) comme celle de Scanie (Sud du pays, qui abrite les enquêtes de Kurt Wallander).  Nous connaissons en revanche bien plus mal la petite île nordique, ni scandinave ni européenne, qu’est l’Islande. Ce petit coin de terre peu habité, rural et pauvre jadis, urbain et relativement opulent de nos jours. L’autre particularité d’Indridason, c’est le sens qu’il donne à ses romans. L’enquête policière n’est chez lui qu’une sorte de prétexte à une réflexion souvent féroce sur la société islandaise, ses dérives et ses travers. Plus qu’à un travail de romancier, Indridason fait référence à un travail de sociologue, d’historien et de journaliste. Qu’est-ce que l’engagement ? Quels étaient les idéaux des jeunes communistes des années cinquante ? Que faisait la Stasi en RDA à cette époque (et plus tard, voir par exemple La Vie des autres) ? Quelle attitude a eu la police politique face aux étudiants qui sympathisaient avec ce qui deviendra l’invasion de Budapest par les chars soviétiques en 1956 ? Face aux sympathisants de ce qui sera le Printemps de Prague ? Y a-t-il eu ou non un espionnage croisé (pour le compte de l’URSS / pour celui des Etats-Unis) en Islande, comme un peu partout ailleurs dans le monde ? Quels en étaient les enjeux ?

Au final, L’Homme du lac parle d’une histoire d’amour. Avorté.  Entre un jeune idéaliste islandais, Tomas, espoir du Parti socialiste, et une militante hongroise, Ilona, qui tient un discours nettement plus en faveur du respect des libertés individuelles, et en particulier de la liberté d’expression. Tout était fait pour les unir, excepté la Stasi, et son bras séculier au sein de l’université, Lothar. Excepté aussi la géniale invention dictatoriale de la surveillance réciproque, qui faisait que chaque citoyen de RDA se devait de dénoncer n’importe laquelle de ses connaissances suspecte de non-alignement avec la doctrine officielle du Parti. Un enfant devait dénoncer ses parents, une femme son mari, un étudiant son prof.

Une époque étrange, injustement peu décriée en France, qui ne vaut pas mieux que les pires moments du nazisme. C’est de cela dont parle le roman d’Indridason.

Dans les bois éternels


Dans les bois éternels, un roman noir de Fred Vargas

Il y a les positivistes, et les pelleteurs de nuages. Il y a ceux qui croient dur comme fer à la logique infaillible de la science, et il y a ceux qui se fient à leur intuition. Il y a ceux qui fondent les enquêtes policières sur des faits avérés, des déductions logiques, et il y a ceux qui font vagabonder leur esprit et leur imagination afin de comprendre ce qui s’est passé. Le commandant Danglard de la Criminelle est un excellent exemple de ces positivistes. Il y en a d’autres dans la brigade. Le commissaire Adamsberg, dont le nom n’a rien de suédois, il vient des montagnes Béarnaises et de la vallée de Pau, le village de Caldhez, est un pelleteur hors pair.

La brigade, composée de vingt-sept policiers, a pour mission d’enquêter à Paris sur les crimes commis par des individus.  Elle vient de recevoir le renfort du lieutenant Veyrenc, ou plutôt Veyrenc de Bilhc,  qui est lui aussi Béarnais, originaire de Laubazac, village très proche de Caldhez. Adamsberg ne saurait dire s’il est ravi ou inquiet de la présence d’un tel collègue, qui a deux particularités, et l’une provient de l’autre : il a été passé à tabac et laissé pour mort trente ans plus tôt, attaqué par des jeunes de Caldhez sans raison apparente ; il a une chevelure tigrée, mi-brune mi-rousse, qui lui donne un charme indéniable, qui ne laisse pas indifférent Camille, l’ex de Adamsberg.  Enfin, ce Veyrenc débite à longueur de journée des vers en douze pieds, de Racine ou de sa propre inspiration, comme d’autres descendent des canettes de bière. Rien de très rassurant.

La brigade a pour charge d’enquêter sur un double meurtre étrange commis porte de la Chapelle, deux truands dealers qui se sont fait trancher la gorge. La nature des entailles permet d’affirmer, selon la légiste, que le criminel est certainement une femme. D’environ 1,62 mètre. Qui cire ses chaussures en cuir bleu jusqu’aux semelles. Détail étrange et rare, qui s’explique par la volonté de ne pas être en contact avec le sol de ses crimes. Or il se trouve qu’une femme de soixante-quinze ans, condamnée à perpétuité il y a quelques années suite à une enquête menée par Adamsberg, s’est échappée d’une prison allemande en massacrant son gardien. Elle avait pour habitude de tuer les petits vieux, elle en avait trente-trois à son actif. Serait-ce elle qui commettrait ces nouveaux crimes ? Qui, par ailleurs, commandite des hommes de main pour déterrer des cadavres, à Montrouge comme en Haute-Normandie ? Qui laisse quelques infimes traces de cirage bleu près de ses crimes ?

Et quel rapport avec des massacres atroces de cerfs dans les forêts de cette même Normandie ?

Comme son voisin Lucio le disait un jour à Adamsberg, « Des fois, ça me gratte. Ça me gratte sur mon bras manquant, soixante-neuf ans plus tard. A un endroit bien précis, toujours le même, dit le vieux […]. Ma mère savait pourquoi : c’est la piqûre de l’araignée. Quand mon bras est parti, je n’avais pas fini de la gratter. Alors elle me démange toujours. […] C’est tout simple, c’est que le sentiment n’a pas fini sa vie. Et si on meurt avant d’avoir finir de vivre, c’est pareil. Les assassinés continuent à traîner dans le vide, des engeances qui viennent nous démanger sans cesse ».

Se pourrait-il que le commissaire Adamsberg coure après une ombre ?

Un excellent polar que celui-ci. Je vous le conseille vivement. Il m’a donné envie de lire les autres « rompols » de Fred Vargas.

Je l’aimais


19070355_w434_h_q80Je l’aimais, film français (2009), avec Daniel Auteuil, Marie-Josée Croze, Florence Loiret-Caille.

Alors c’est une connerie l’amour ? C’est ça ? Ça ne marche jamais ? 
– Si ça marche. Mais il faut se battre… 
– Se battre comment ? 
– Se battre un petit peu. Un petit peu chaque jour, avoir le courage d’être soi-même, décider d’être heur… 
– Oh ! Comme c’est beau ce que vous dites là ! On dirait du Paulo Coelho… 
– Moque-toi, moque-toi… 
– Etre soi-même, ça veut dire planter sa femme et ses gosses ? 

Je voudrais évoquer l’adaptation réalisée par Zabou Breitman du roman d’Ana Gavalda. Adrien est parti. Chloé et leurs deux filles sont sous le choc. Le père d’Adrien apporte à la jeune femme son réconfort. À sa manière : plutôt que d’accabler son fils, il semble lui porter une certaine admiration. Son geste est égoïste, certes, mais courageux. Lui n’en a pas été capable. Tout au long d’une émouvante confidence, il raconte à sa belle-fille comment, jadis, en voulant lâchement préserver sa vie, il a tout gâché. Dans le rôle du père d’Adrien, Daniel Auteuil. Dans celui de la belle-fille éplorée, Florence Loiret-Caille, celle qui donne la réplique à Jamel Debbouze dans Parlez-moi de la pluie. Et dans celui de Mathilde, l’amour absolu du père d’Adrien, Marie-Josée Croze, actrice canadienne, épouse délaissée de Dupontel dans Deux jours à tuer

Chloé a été lâchée par son mari. Le père de celui-ci, ce qui est peu courant me semble-t-il, propose de lui venir en aide, en la mettant au vert quelques jours. Elle part donc avec le père d’Adrien, accompagnée de ses deux filles, vers une destination alpino-pastorale, un chalet parfaitement lugubre et sinistre, que je conseillerai à quelqu’un qui s’écroule aussi sûrement que Flight Simulator 6 aux talibans pakistanais. 

Laissons la parole au père d’Adrien un instant :

Car vois-tu Chloé, ma vie, toute ma vie est comme ce poing serré. Je suis là, devant toi, dans cette cuisine.J’ai soixante-cinq ans. Je ne ressemble à rien. Je suis ce vieux con que tu secouais tout à l’heure. Je n’ai rien compris, je ne suis jamais monté au sixième étage. J’ai eu peur de mon ombre et me voilà maintenant, me voilà devant l’idée de ma mort et… Non, je t’en prie, ne m’interromps pas… Pas maintenant. Laisse-moi ouvrir ce poing. Un tout petit peu. Je nous resservais. A boire. – Je vais commencer par le plus injuste, le plus cruel… C’est-à-dire, toi. 

Rien qui puisse a priori déranger, donc, dans ce mélo d’une nuit passée au coin du feu, où un homme va raconter à sa belle-fille l’histoire d’un vieil amour adultère qui le hante depuis vingt ans. Rien, sinon le curieux couple né de ce flash-back, Daniel Auteuil et Marie-Josée Croze, qui trouvent leur fausse note commune.Daniel Auteuil a du mal à émouvoir dans le rôle de cet homme trop lâche pour suivre les élans de son coeur, au contraire de Marie-Josée Croze, magnifique dans la peau de l’amante. Dans l’attraction rendue intense entre un corps neuf et un vieillissant, le tandem réussit toutefois à surprendre, même en étant le produit d’un casting formaté. Petit miracle.

La morale de cette histoire – mieux vaut quitter sa femme et refaire sa vie avec son grand amour, plutôt que de choisir de conserver sa petite vie pépère, son canapé, sa voiture et son chien, bref de faire le grand saut comme Adrien plutôt que de rater sa vie comme son père – préfère donc la franchise à l’hypocrisie, la passion à la raison, l’amour aux conventions. On ne saurait blâmer Ana ou Zabou de telles considérations. 

«“Le droit à l’erreur”, toute petite expression, tout petit bout de phrase, mais qui te le donnera ? Qui, à part toi ?»

La Fayette


saint_bris_lafayetteGonzague est un fin écrivain. Ses qualités littéraires sont absolument incontestables. Il a vécu dans la demeure de Léonard de Vinci, et, bien qu’autodidacte, il est l’auteur d’une quarantaine de romans et biographies. Du reste, on ne sait pas bien où se trouve, chez lui, la frontière entre le roman et la biographie, tant ces dernières ont soit trait à des écrivains célèbres (Balzac, Flaubert, Dumas, Vigny), soit à des personnages historiques traités sur le mode romanesque. C’est précisément le cas de sa biographie de La Fayette, vendue à 100 000 exemplaires, et qui a offert à Gonzague un prix de littérature (là encore, ce n’est pas un prix d’histoire) de la part de l’Université Kennedy de Californie. Etat que jamais La Fayette n’a connu, et pour cause, il n’existait pas encore à l’époque.

Gonzague signe un plaidoyer pro domo en faveur du grand major-général auvergnat. Il brosse de lui le portait d’un héros de la guerre d’indépendance américaine. Le 20 avril 1777, le marquis de Lafayette, âgé d’à peine 20 ans, embarque en semi-clandestinité, dans le port espagnol de Pasajes, sur La Victoria pour soutenir la Guerre d’Indépendance des Etats-Unis contre l’ennemi commun : l’Angleterre, et venir en aide aux insurgés. Gagné à la cause de la jeune nation américaine par son ami Benjamin Franklin, Lafayette s’était pris d’une affection quasi filiale pour le général Washington et il devient membre de son état-major. Il est en effet peu contestable que La Fayette, alors âgé de 24 ans, a été l’un des vainqueurs de Yorktown, et à ce titre l’un des héros de l’indépendance américaine. Du reste, outre Franklin et Washington, La Fayette entretiendra toute sa vie durant des liens étroits avec d’autres Pères fondateurs, JeffersonAdams, et plus tard Madison.

De retour en France, La Fayette vit la période vaste de la vie versaillaise, poudrée, libertine, échangiste, Sofiacoppolesque. Malgré ses idées relativement avancées, il ne verra pas venir la Révolution,  ce qui n’empêchera pas cet esprit tempêtueux de jouer un rôle de grande importance, en prenant la tête de la Garde nationale. Militant pour un régime modéré, une monarchie constitutionnelle sinon la République, La Fayette aurait connu le sort des Feuillants, des Girondins, des Jacobins, s’il n’avait été fait prisonnier par les Autrichiens. La Fayette restera sept ans à l’écart. Tant mieux pour lui.

Opposant mou sous Napoléon, mou mais constant, il sera de même aux premières loges de la contestation sous la Restauration, et même sous la monarchie de Juillet, que pourtant, à l’instar de Benjamin Constant, il contribua fortement à mettre en place.  Louis-Philippe fut en effet, en quelque sorte, adoubé par La Fayette lors du fameux baiser républicain donné par le vieux marquis sur le balcon de l’Hôtel de ville, qui enveloppa le nouveau monarque dans le drapeau tricolore.

Bref, outre cette vie mouvementée, on peut tout de même s’étonner du plaidoyer monochrome de Gonzague. On aurait aimé un peu plus de nuance, un peu moins de parti pris, le tout au service d’une plume flamboyante, mais dont on ne sent pas très bien la robustesse historique. Ce n’est sans doute pas un hasard si, à plusieurs reprises, Gonzague fait référence à Stephan Sweig, auteur d’une biographie de Marie-Antoinette, car l’un comme l’autre enveloppent le récit historique dans les draps de satin de l’épopée romanesque. C’est très agréable à lire, mais à trop se croire dans un roman d’Alexandre Dumas, on en vient à oublier l’essentiel.

L’essentiel, c’est que les détracteurs du marquis ont sans doute raison de penser qu’il fut un grand bêta. Animé d’un indiscutable idéalisme en faveur de la liberté, il fut doté d’un sens politique, et même d’une intelligence de la situation, proche de zéro. Il a, à un moment ou à un autre, effectivement trahi tous les gouvernements et les chefs d’Etat, cela étant je partage l’avis de Gonzague, quant au fait qu’il n’a jamais varié sur son idéal. Plus qu’un personnage historique, La Fayette est une icône, ou devrait l’être chez nous, à tout le moins. Son engagement maçonnique, son combat pour la liberté, son idéalisme sont à saluer. De là à passer sous silence le fait qu’il n’a jamais vraiment su s’il était partisan d’une monarchie constitutionnelle ou d’une république, c’est aller un peu vite en besogne.

Gonzague Saint Bris, La Fayette, 528 pages, Folio, 2007.