Le Pouvoir corrompt, de Lord Acton


43513Lord Acton, Le Pouvoir corrompt

Traduction par Michel Lemosse

Préface de Jean-Philippe Vincent

 

 

Historien anglais d’importance majeure et auteur de plusieurs recueils de conférences parus après son décès et devenus d’incontournables classiques, Lord Acton (1834-1902) n’avait jamais été traduit en français. C’est enfin chose faite avec trois de ses plus notoires conférences regroupées sous un titre emprunté à la sentence qui l’a rendu mondialement célèbre, « le pouvoir tend à corrompre, et le pouvoir absolu corrompt asbolument » (extraite d’une correspondance avec l’évêque Creighton), qu’elles illustrent à merveille.

Tandis que la première, Sur l’Etude de l’histoire (1895, republiée en 1906 dans Lectures on Modern History), expose la conception d’Acton sur la tâche et l’éthique de l’historien, les deux suivantes, plus anciennes, L’Histoire de la liberté dans l’antiquité et L’Histoire de la liberté dans le christianisme (1877, republiées en 1907 dans The History of Freedom and Other Essays) montrent comment elle s’est forgée lors de ses recherches sur l’émergence précoce de la liberté en Occident. Outre leur érudition sans précédent, ces textes ont pour intérêt d’être imprégnés d’une originale philosophie de l’humanité, orientée vers un développement continu de la liberté et de la responsabilité : des fins en soi de nature spirituelle.

Biographie

John Emerich Edward Dalberg, baron Acton of Aldenham, (Naples, 10 janvier 1834 – Tegernsee, Bavière, Empire allemand 19 juin 1902) est un historien et homme politique libéral britannique connu généralement sous le nom de lord Acton.

Issu d’une famille aristocratique de confession catholique, qui avait émigré en France puis en Italie, il est le petit-fils d’un amiral napolitain, Sir John Acton. Son grand-père maternel était le duc de Dalberg, d’une vieille famille allemande mais naturalisé français et représentant de Louis XVIII au Congrès de Vienne en 1814. Après des études au séminaire catholique St Mary d’Oscott (West Midlands) et à Edimbourg,il part étudier à l’université de Munich où il suit en particulier les cours de l’historien et théologien Ignaz von Döllinger, ardent libéral. Dès lors, Acton en retirera une passion pour la recherche historique qui ne se démentira jamais, comme en témoigneront ses travaux sur l’histoire du christianisme en relation avec l’émergence de la liberté individuelle. Il est refusé à l’université de Cambridge en raison de sa religion.

Il noue des amitiés avec de nombreux intellectuels et historiens de son temps : MontalembertTocqueville, Fustel de Coulanges, le suisse Bluntschli, Leopold von Ranke.

Il accompagne lord Granville à Moscou pour la couronnement du tsar Alexandre II.

D’abord proche des parti whig, il s’oriente vers les libéraux et admirateur de William Gladstone : élu à la Chambre des Communes en 1859 comme représentant du bourg irlandais de Carlow. Mais il ne montre guère un parlementaire actif et sa carrière prend fin avec les élections de 1865 où il perd son siège.

Pour lui, le système américain avec sa structure fédérale est la meilleure garantie des libertés individuelles. Durant la Guerre de Sécession, ses sympathies vont à la confédération au nom de la défense des droits des États contre un gouvernement centralisé qui ne peut que tourner à la tyrannie. A ses yeux Lee se battait « pour notre liberté, pour notre progrès, pour notre civilisation. »

Il est fait baron Acton par la reine Victoria en 1869 accédant à la Pairie grâce à l’intercession de William Gladstone. Les deux hommes étaient des amis très proches et Acton avait une très forte influence sur le premier ministre.

Parallèlement à ses activités politiques, il continue ses travaux d’érudition et rédige de nombreux articles pour divers périodiques, parmi lesquels The Rambleret The Chronicle. Convaincu que l’Eglise catholique doit jouer un rôle dans la promotion des idées libérales et individualistes, il est profondément déçu par l’instauration du dogme de l’infaillibilité pontificale par Pie IX en 1871 mais à la différence de son ancien maître Döllinger, il va rester fidèle à la « communion avec Rome ». Le Saint-Siège de son côté ne condamne pas les écrits assez critiques qu’il peut publier.

Il est fait docteur honoris causa par l’Université de Munich en 1872, l’université de Cambridge en 1888 puis d’Oxford en 1889.

Il poursuit sa carrière d’historien, il fonde l’ English Historical Review en 1886, avant d’être accueilli en qualité de professeur d’Histoire moderne à Cambridge en 1895 à l’initiative de lord Rosebery.

Il meurt en 1902, laissant inachevée son History of Liberty.

Ses idées

Pour Lord Acton, l’histoire est un processus orienté par la liberté humaine. La défense de celle-ci est d’ordre moral: si le pouvoir politique s’arroge le droit de commander aux hommes leurs actes, il les prive de leur responsabilité.

Par ailleurs, Acton estime que la notion de liberté est davantage un apport chrétien que gréco-romain. Car le christianisme a révélé dans sa plénitude ce concept en montrant son indissociabilité de l’idée de responsabilité. La liberté politique ne constitue pas la fin de toute action humaine, mais garantit que les individus puissent atteindre des buts spirituellement élevés (améliorer leur vie et celle de leurs proches en travaillant, aider son prochain, mener une vie honnête, etc.).

Concernant la théorie politique pure, Acton a aussi conçu une distinction cruciale entre deux questions essentielles: « Qui détient le pouvoir politique ? » et « Quels sont les limites aux pouvoirs de l’État ? » La première rejoint l’opposition entre démocratie et régime autoritaire, tandis que la seconde revient à distinguer le libéralisme et ce que l’on appellera plus tard le totalitarisme.

Citations

  • Le pouvoir tend à corrompre, le pouvoir absolu corrompt absolument. Les grands hommes sont presque toujours des hommes mauvais.
  • Le libéralisme tend vers ce qui doit être sans égard pour ce qui est.
  • La volonté du peuple ne peut rendre juste ce qui est injuste.
  • Les Whigs gouvernaient par le compromis. Les libéraux inaugurent le règne des idées. Comment distinguer la doctrine des Whigs et celle des libéraux ? La première est pragmatique, gradualiste, prête au compromis. La seconde travaille à partir d’un principe philosophique. La première est une politique qui vise la philosophie. La seconde est une philosophie à la recherche d’une politique.
  • La liberté n’est pas un moyen pour une fin politique plus haute. Elle est la fin politique la plus haute. Ce n’est pas en vue de réaliser une bonne administration publique que la liberté est nécessaire, mais pour assurer la poursuite des buts les plus élevés de la société civile et de la vie privée.
  • La coexistence de plusieurs nations dans le même État est une école de la liberté aussi bien que sa garantie.
  • Une société qui ne connaîtrait pas les institutions de la propriété privée se condamnerait à ne jamais savoir ce qu’être libre veut dire.
  • (La liberté) n’est pas le pouvoir de faire ce que l’on veut, mais le droit de se montrer capable de faire ce que l’on doit.
  • L’homme qui préfère son pays avant toute autre chose présente le même état d’esprit que celui qui délègue tous ses droits à l’État. Tous deux nient que le droit soit supérieur à l’autorité.

Liens utiles

La Grève, rechargée


1540-1Comme vous le savez probablement, en 2011 est sortie, pour la première fois en français, la traduction par Sophie Bastide-Foltz du célébrissime roman Atlas Shrugged, de la non moins célèbre Ayn Rand.

Intitulé La Grève, ce roman défend une liberté individuelle sans concession. Il sort désormais en édition de poche. C’est un événement de grande importance.

Pendant les années 1950 dans les Etats-Unis en passe de devenir insidieusement une « démocratie populaire », deux industriels tentent héroïquement de défendre leur liberté d’entreprendre contre le processus de collectivisation : Dagny Taggart et Hank Rearden. Mais cette lutte s’inscrit peu à peu dans un mouvement clandestin de résistance à l’étatisme, ponctué par les mystérieuses disparitions des entrepreneurs et créateurs les plus en vue, qui se mettent en grève contre la collectivisation à l’instigation du véritable héros du roman, John Galt, un génial ingénieur et inventeur.

Pourquoi, sans raison apparente, un sentiment de désespoir et de frustration se répand-il partout ? Pourquoi, dans les pires moments, entend-on ce nom, sans visage et sans origine ?

QUI EST JOHN GALT ?

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Comment augmenter le chômage ?


Auteur : Bruno Jarrosson
Editeur : Dunod
Date de parution : 2017-01-11
EAN papier : 9782100760329

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Bruno Jarrosson est un consultant en stratégie, auteur de nombreux ouvrages sur ce sujet et plus généralement sur la gestion stratégique des organisations. Par ailleurs, il est l’auteur de deux pièces de théâtre. Ou peut-être de trois, tant cet opuscule ironique semble relever autant du grand-guignol que de la réalité, malheureusement. En quelques pages, Jarrosson nous lire avec un humour décapant une analyse infaillible sur ce qu’il faut appeler avec lui l’organisation scientifique du chômage, politique menée depuis quarante ans par tous les gouvernements successifs, et qui a donné des résultats si bons qu’ils sont quasi inespérés : la hausse bienheureuse et continue du chômage.

Les chiffres sont parlants. 1974 : 200 000 demandeurs d’emploi. 2016 : 3 550 000 chômeurs. Comment expliquer une telle réussite, si ce n’est en posant l’hypothèse que la France a tout fait pour augmenter le chômage et que ça a marché. Cela tombe bien car, comme ce livre le démontre, la France est en excellente voie pour faire encore beaucoup mieux !

Et pour une fois qu’une politique menée avec résolution atteint les buts qu’elle se donne, il convient de l’encourager, de l’étendre, voire même de donner des leçons aux autres pays. Notez que sur ce dernier aspect, les Français ne sont jamais en reste et excellent, depuis la nuit des temps, dans le fait de donner des leçons à la terre entière.

Les propos suivants s’appuient bien entendu sur l’ouvrage qui vient de paraitre, mais aussi sur cet excellent article de 2013.

L’Organisation scientifique du chômage

La politique de promotion du chômage est, en France, basée sur l’OSC. L’organisation scientifique du chômage. De quoi s’agit-il ? L’OSC consiste à décourager par tous les moyens légaux le contrat de travail. Si le marché du travail fait de la résistance, une armée de fonctionnaires déterminés va le mettre au pas. Les techniques utilisées depuis quarante ans se sont révélées si efficaces qu’on n’en a pas varié. En voici quelques-unes.

  1. Le coup de pouce. Il s’agit d’augmenter le salaire minimum plus vite que l’inflation. Ce qui a été fait puisque le pouvoir d’achat du SMIC a bien plus que doublé en trente ans. À chaque coup de pouce, des dizaines de milliers de personnes se trouvent exclues du marché du travail. La méthode est d’autant plus imparable qu’elle consiste à abaisser le niveau de vie au nom de l’augmentation du niveau de vie. On est pile-poil dans la novlangue façon Huxley. On comprend que les gouvernement aient usé et abusé d’une si merveilleuse méthode pour augmenter le chômage. Mais naturellement, celle-ci, qui ne touche que les plus bas salaires, se révèle vite insuffisante.
  2. Le lestage des charges sociales. L’idée est simple, il suffisait d’y penser : faire financer la protection sociale par le travail plutôt que par la consommation (la TVA) ou le capital productif (la TVA sociale). Les biens sont produits par la combinaison du travail et du capital puis ils sont consommés. On peut donc prélever le financement de la protection sociale sur le travail, sur le capital ou sur la consommation. Fort heureusement, c’est le premier choix qui a été fait. Il s’agit de punir le travail pour l’exclure de l’économie. Dans ce domaine-là, la France a été plus loin que la plupart des autres pays européens et en a recueilli les magnifiques résultats. Par exemple, en cas de forte croissance, le chômage baisse toujours moins en France qu’ailleurs. Bien entendu, ceci ne tient que si on a une administration qui sait effectivement et efficacement lutter contre le travail au noir. Les Italiens, par exemple, n’ont jamais pu résoudre ce problème. L’administration italienne devrait venir prendre des leçons de l’administration française sur l’organisation scientifique du chômage.
  3. Le financement des retraites. Même principe que pour les charges sociales : depuis trente ans on n’a cessé d’augmenter les cotisations employeurs et salariés.
  4. L’encouragement de l’oisiveté. Décourager le travail ne suffit pas. Encore faut-il encourager l’oisiveté. Il est donc fondamental de redistribuer à ceux qui ne travaillent pas l’argent que l’on a prélevé sur ceux qui s’obstinent à travailler. C’est ce qui a été fait.
  5. Faire peur aux employeurs. Il suffisait en effet d’y penser, s’il n’y a plus d’employeur, il n’y aura plus de salarié. Il suffit de judiciariser le contrat, et cela exclusivement contre l’employeur. Dans ce domaine, la créativité a été sans borne : indemnités de licenciement, requalification de l’intérim en CDI, réduction de la durée légale du travail (c’est en France qu’elle est la plus faible au monde, youhou), contrôles URSAFF fréquents et incompréhensibles, sans parler de l’Inspection du travail et de son sacro-saint Code. Il s’agit de bien faire comprendre à celui qui embauche qu’il devient automatiquement la cible privilégiée – et solvable – de l’administration, voire de la justice. Si dans le même temps on peut mettre en examen un patron connu et faire mousser l’affaire dans les médias, c’est encore mieux. Après tout, les patrons qui se retrouvent en délicatesse avec la justice n’ont que ce qu’ils méritent. Quelle idée aberrante, voire choquante, de vouloir créer de la richesse et de l’emploi ?

Au fil des ans, cette politique en faveur du chômage a été affinée et a rencontré un succès croissant. Ce qui nous laisse en toute franchise béats d’admiration en faveur de nos hommes et femmes politiques qui, en dépit des obstacles constants, des critiques ignorantes, des alternances fréquentes, de la croissance mondiale agaçante, ont su maintenir le cap d’une augmentation constante du chômage.

Hélas, une certaine modestie les empêche souvent de se prévaloir de leurs succès.

Un triomphe, dont seule notre modestie légendaire nous empêche de nous prévaloir

Nos hommes politiques sont trop modestes, c’est là leur moindre défaut. Ils n’osent pas assez souligner leurs succès dans la lutte pour le chômage et lorsqu’ils dressent un bilan, c’est en général pour créditer ces succès à d’autres qu’eux-mêmes. On doit saluer ici le fair play, pour ne pas dire la grandeur d’âme, caractéristique de l’esprit français. Chapeau bas, les artistes.

Cette modestie, plus déraisonnable encore qu’admirable, se manifeste de trois façons : la minimisation des chiffres d’une part ; le blues des ministres du Chômage d’autre part ; et enfin par le classique et néanmoins efficace « c’est pas moi c’est l’autre.

La minimisation des chiffres. Pourquoi faire sortir des statistiques des chômeurs ? Pourquoi, à chaque annonce d’une augmentation du chômage, cet un air modeste de gamin pris en faute, indiquant que ça ne va pas durer, que la courbe va bientôt se retourner ? Pourquoi afficher une telle prudence, un tel manque de confiance dans des politiques qui ont fait leur preuve ? Au fil des ans « l’inversion de la courbe du chômage » – toujours évoquée, jamais observée – est devenue la grande menace avec laquelle on éradique la confiance en l’avenir. Heureusement, elle ne vient jamais, ou alors ce n’est qu’un écran de fumée, et la politique pour le chômage reprend ses droits. Ouf.

Le blues des ministres. On comprend bien que nos gouvernants regrettent de n’avoir pas pu augmenter le chômage plus vite, qu’ils se laissent aller parfois sur ce sujet à une certaine tristesse. On voudrait toujours faire mieux à court terme. Mais dans la perspective du long terme, le succès est massif et incontestable. Certes il s’agit d’un travail d’équipe dont nul ne peut s’attribuer pour lui seul les lauriers. Il n’y a pas de champion de France de la création du chômage, mais un magnifique succès collectif et bi partisan.

Le « c’est pas moi c’est l’autre ». La loi sur les trente-cinq heures fut une des plus magnifiques étapes dans l’accélération tant attendue du chômage. On ne soulignera jamais assez la fascinante contribution des trente-cinq heures, à laquelle nous devons la suppression de centaines de milliers d’emplois. Chapeau bas. Augmenter le chômage en diminuant le temps de travail est une idée géniale de créativité, une innovation si étonnante qu’elle a mis du temps à émerger et que seule la France a eu le courage de mettre en œuvre avec résolution et constance. Comme quoi pour l’innovation et les macarons, il faut la durée. L’idée est géniale et innovante parce qu’elle est contre-intuitive et qu’elle fonctionne. Le ministre du Chômage de l’époque, Martine Aubry, tutoie désormais les plus grands noms de la pensée contemporaine, dans une sorte de Hollywood Walk of Fame du génie français.

Un raisonnement intuitif pourrait nous faire penser qu’en diminuant le temps de travail de chaque emploi, on augmente le nombre d’emplois. Gros risque. Mais nos gouvernants se méfient à juste titre des raisonnements directs et ont fait justement confiance à un raisonnement plus subtil. On ne la leur fait pas, ils ne sont pas des politiciens pour rien. En réduisant légalement le temps de travail, on augmente mécaniquement et massivement le coût du travail. Ce qui supprime de facto des centaines de milliers d’emplois. Et ouais. On ne peut qu’admirer nos gouvernants d’avoir pris un tel risque car si ça marche en théorie, il restait à démontrer que ça marche en pratique. C’est chose faite depuis. Et cerise sur le gâteau, on envoie aux investisseurs étrangers un message dissuasif sur la France. On peut regretter d’ailleurs que de ce point de vue-là, l’occasion ait été mal exploitée. Mais bon, on ne peut pas toujours tout réussir.

Alors pourquoi cette loi sur les trente-cinq heures, si bénéfique, n’a-t-elle pas de paternité claire ? À l’époque, en 1998, on l’attribuait à Martine Aubry, ministre du Travail très mobilisée par l’augmentation du chômage mais handicapée par la croissance. Et voilà que maintenant, dans un exercice de modestie certes admirable mais qui jette la confusion, madame Aubry ou son entourage laissent entendre que ce n’était peut-être pas son idée – mais celle de Dominique Strauss-Kahn, le fantôme du Sofitel déclassé dans un Novotel – que la loi n’a pu passer qu’avec l’appui ferme du Premier ministre Lionel Jospin – le spécialiste des premiers tours qui se prend le penne dans l’œil – que les effets sur le chômage ne seraient pas si clairs et devraient aussi à la politique de Jacques Chirac – le Corrézien presque SDF, si démuni qu’il doit être logé par un richissime levantin.

Voilà pour une fois le succès presque orphelin. Quel dommage, car cette posture morale qui force le respect brouille aussi le débat !

Comment aller plus loin, en finir avec l’emploi

Ce qui précède montre que la lutte contre l’emploi a atteint un certain degré de sophistication. Toutefois, même quand on atteint l’excellence, il ne faut pas renoncer à progresser. 3 280 000 chômeurs c’est bien, c’est même exceptionnel, mais cela laisse environ vingt-six millions de personnes au travail.

On peut aller plus loin, même au risque de l’impopularité. C’est après tout l’honneur du politique de savoir braver l’opinion publique pour promouvoir l’intérêt général. Nous en avons assez de preuves quotidiennes pour faire fonds sans réserve sur le courage et le refus de la démagogie qui anime nos gouvernants successifs.

Quelques idées donc pour aller plus loin, catalogue non exhaustif qui pourrait être enrichi par un exercice de créativité.

Passer aux trente-deux heures. Puisque les trente-cinq heures, ça a plutôt bien réussi pour augmenter le chômage, on pourrait amplifier ce succès en allant plus loin. Pourquoi ne pas aller aux trente-deux heures comme le propose depuis vingt ans Pierre Larrouturou ? Pourquoi ne pas reprendre et amplifier ce qui marche ?

Insulter les investisseurs étrangers. On doit à notre ministre dit du Redressement productif d’avoir lancé cette nouvelle méthode. Le ministre va chercher l’investisseur avec un fusil, l’invective fleurie à la bouche. Succès garanti. Bravo monsieur le productif ministre du Redressement productif, bel exemple de créativité au service d’une noble cause.

Supprimer la TVA. Pour augmenter le chômage, il est essentiel d’augmenter le coût du travail. On a certes jusqu’à maintenant fait brillamment financer la protection sociale par le contrat de travail. Mais pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? On pourrait aussi faire financer l’État en transférant les recettes de l’État de l’impôt au contrat de travail. Ainsi la France pourrait effacer les désavantages comparatifs qui lui restent et que nous avons soulignés plus haut. Encore une fois, augmenter le chômage en France n’est pas facile, il y faut de l’énergie, de la constance mais aussi de grands moyens et des stratégies audacieuses.

Interdire les licenciements. Si on parvient à rendre le contrat de travail indissoluble comme le mariage catholique et romain, on condamne de fait l’employeur à entretenir des rentiers. Effet dissuasif garanti. Ce système qui a fait ses preuves dans le secteur public pourrait être étendu au secteur privé.

Verser des prestations chômage illimitées. Il convient enfin de décourager les chômeurs de reprendre un travail. Il se peut certes que certains préfèrent travailler que rester chômeur, mais au moins il serait sain de gérer le revenu et que ceux qui sont au chômage ne gagnent pas moins que ceux qui travaillent.

La recette pour baisser le chômage est aussi connue – par les multiples exemples internationaux et les préconisations des économistes compétents – que celle des éclairs au chocolat. Si aucun gouvernement ne l’a fait, c’est donc qu’aucun gouvernement n’a voulu le faire.

Puisque ce succès de la hausse continue du chômage a permis d’identifier les moyens d’augmenter le chômage, puisque la recette est désormais bien connue, pourquoi se contenter des demi-mesures ? demande Bruno Jarrosson. Le moment n’est-il pas venu de tirer avantage du lucide courage de ces gouvernements qui n’ont jamais voulu baisser le chômage ?

Riveté au constat réaliste des faits économiques, ce livre explore les voies et délices d’un chômage généralisé fondé sur la résolution sans faille de ceux qui nous gouvernent.

Bruno Jarrosson est un philosophe et écrivain français né en 1955. Ingénieur Supélec, conseiller en stratégie, il enseigne la philosophie des sciences à Supélec et la théorie des organisations à l’Université Paris-Sorbonne. Co-fondateur et président de l’association « Humanités et entreprise », il est l’auteur de nombreux ouvrages, notamment Invitation à une philosophie du management (1991) ; Décider ou ne pas décider ? (1994) ; De la défaite du travail à la conquête du choix (1997) ; Pourquoi c’est si dur de changer (2007), Le temps des magiciens (2010) et dernièrement Les secrets du temps (2012). 

Suivre sur Twitter : @BrunoJarrosson

L’Autre individualisme, par Alain Laurent


Alain Laurent, L’Autre individualisme, une anthologie, Les Belles Lettres, en librairie le 21 octobre 2016

Contre un anti-individualisme idéologiquement hégémonique, vieux de deux siècles et plus que jamais virulent, qui ne voit intentionnellement dans l’individualisme qu’égoïsme, narcissisme et repli sur soi, cet ouvrage redonne droit intellectuel et moral à l’autre individualisme : celui dont presque plus personne ne parle et que nul ne défend. Cet individualisme bien compris se caractérise par son refus du conformisme, du paternalisme et de tous les collectivismes, ceci au nom de la primauté de l’autonomie, de l’indépendance et de la responsabilité individuelle, de la souveraineté morale sur soi pour tous les individus.

Illustré par un « grand récit » en forme d’anthologie, L’Autre individualisme se compose de textes signés des plus grands noms de la littérature, de la philosophie, parfois de la politique – de Montaigne à Mario Vargas Llosa, en passant par Constant, Tocqueville, Bastiat, Kierkegaard, Emerson, John Stuart Mill, Nietzsche, Ibsen, Oscar Wilde, Jaurès, Durkheim, Alain, Ortega y Gasset, Ayn Rand, Karl Popper, Hayek, Zinoviev et J-F Revel… Il révèle aussi l’importance des contributions d’auteurs moins connus du XIXe et des débuts du XXe siècle, en particulier des anarchistes américains et français ou de certains libéraux français et anglais.

Par l’ampleur de son corpus et son souci d’ouverture à la diversité des interprétations (démocratiques, aristocratiques, libertaires, socialistes, libérales – et non alignées) de l' »individualisme savant », cette anthologie est sans aucun précédent. Elle est précédée d’une présentation générale qui fait le point sur la prégnance des anti-individualismes historiques et contemporains et pose des jalons pour la reconstruction lexicale de la notion d’individualisme. Et ne néglige pas de s’interroger sur l’avenir incertain de cet individualisme mieux compris.

Philosophe, essayiste, Alain Laurent est l’auteur de La Philosophie libérale (Les Belles Lettres, 2002 ; prix de philosophie politique de l’Académie française), Le Libéralisme américain (Les Belles Lettres, 2006), et, plus récemment, d’Ayn Rand ou la passion de l’égoïsme rationnel (Les Belles Lettres, 2011), Les Penseurs libéraux (en collaboration avec Vincent Valentin, Les Belles Lettres, 2012), et En Finir avec l’angélisme pénal (2013). Il dirige les collections « Bibliothèque classique de la liberté » et « Penseurs de la liberté » aux Belles Lettres.

Collection Bibliothèque classique de la liberté, 35€, 522 pages. ISBN 978-2-251-39908-9

Stefan Zweig, libéral et tragique face au nazisme


Par Francis Richard.

 

Le monde d’hier, qui va de 1881 à 1941, n’est pas meilleur que le monde d’aujourd’hui : ce n’était pas mieux avant. Même si par certains aspects, et à certains moments, ce monde était meilleur, il ne l’était pas par d’autres et, quand il était meilleur, il ne l’était pas longtemps. Les deux mondes sont tout simplement différents. Tous deux imparfaits et éphémères.

Dans ce livre-testament, qui recouvre les soixante ans de sa vie, Stefan Zweig, à l’aide de sa seule mémoire (il a tout perdu ou presque), en 1941, avant de se donner la mort en 1942, écrit sesSouvenirs d’un Européen, dont toute l’œuvre est tendue vers un but, celui de l’union spirituelle de l’Europe, qui n’a, bien évidemment, rien à voir avec sa construction technocratique actuelle.

Idéalisme libéral et liberté individuelle

Stefan Zweig naît à une époque où règnent l’idéalisme libéral et la liberté individuelle. On se dit que le meilleur des mondes est possible. La sécurité et le progrès technique favorisent une prospérité croissante, qui profite à tous. Un heureux temps : « L’État […] ne songeait pas à soutirer en impôts plus de quelques pour cent, même sur les revenus les plus considérables… »

Comme ce monde n’est pas parfait, à l’école qu’il qualifie de stérile (il parle même d’ « atmosphère de geôle d’un lycée autrichien »), Stefan Zweig souffre de l’ « absence totale de relations intellectuelles et spirituelles ». Avec d’autres jeunes, cependant, il se désintéresse des vieux maîtres et s’intéresse aux tenants de l’art nouveau, sous toutes ses formes, considéré par leurs aînés comme décadent et anarchiste.

Comme ce monde n’est pas parfait, la sexualité ne peut certes pas être bannie, mais elle ne doit pas être visible et les sexes sont différenciés autant qu’il est possible. Or il est bien connu que « seul ce qui est refusé occupe le désir, seul ce qui est interdit irrite la convoitise : et moins les yeux avaient à voir, les oreilles à entendre, plus la pensée se repaissait de rêves… »

Mais, ajoute Stefan Zweig, « nous avons joui de plus de libertés publiques que la génération d’aujourd’hui » (celle de l’après Première Guerre mondiale) « soumise au service militaire, au service du travail, dans beaucoup de pays à une idéologie de masse, et dans tous, en réalité, livrée sans défense à l’arbitraire d’une politique mondiale stupide » :

« Nous pouvions nous consacrer à notre art, à nos inclinations spirituelles, perfectionner notre vie intérieure, d’une manière plus personnelle et plus individuelle, en étant moins dérangés. Une existence cosmopolite nous était possible, le monde entier nous était ouvert. Nous pouvions voyager sans passeport ni visa partout où il nous plaisait, personne n’examinait nos opinions, notre origine, notre race ou notre religion. »

Stefan Zweig conclut, avec Friedrich Hebbel qui disait : « Tantôt nous manque le vin, tantôt la coupe. Rarement l’un et l’autre sont accordés à la même génération. Si les mœurs laissent à l’homme quelque liberté, c’est l’État qui le contraint. Si l’État ne l’opprime pas, ce sont les mœurs qui tentent de le modeler. »

Le-monde-d'hierMême si « la couche sociale du libéralisme était mince »et que la lutte du même nom commençait, Stefan Zweig peut écrire : « Jamais je n’ai aimé davantage notre vieille terre que dans ces dernières années d’avant la Première Guerre mondiale, jamais je n’ai espéré davantage l’unification de l’Europe, jamais je n’ai cru davantage en l’avenir que dans ce temps où nous pensions apercevoir une nouvelle aurore. »

Il insiste : « Le monde n’était pas seulement plus beau, il était aussi devenu plus libre. » C’était sans compter avec la puissance qui conduit d’aucuns, les prédateurs, à en vouloir toujours plus : « L’essor avait peut-être été trop rapide. Les États, les villes avaient acquis trop vite leur puissance et le sentiment de leur force incite toujours les hommes, comme les États à en user et à en abuser… »

Après la Première Guerre mondiale et ses effets de ruine, Stefan Zweig décrit l’inflation qui va rendre mûr le peuple allemand pour le régime de Hitler :

  • Comme on manque de tout, des petits malins profitent de la pénurie pour s’enrichir en achetant à bas prix et en revendant au quadruple ou au quintuple.
  • L’État intervient pour faire cesser ces trafics et ne fait que développer le chaos.
  • La substance est considérée comme plus fiable que le « simple papier imprimé » : la monnaie métallique disparaît.
  • L’État fait « rendre au maximum la planche à billets, afin de fabriquer le plus possible de cet argent artificiel » : il s’agit de faire cesser le bon vieux troc remis à l’honneur.
  • Le chaos revêt des « formes de plus en plus fantastiques » : en Autriche (où l’inflation sera moindre qu’en Allemagne) un loyer annuel d’un appartement moyen (l’État a interdit toute augmentation) coûte bientôt moins qu’un déjeuner.

Résultat : les épargnants sont réduits à la mendicité ; les débiteurs sont déchargés de leurs dettes ; ceux qui s’en tiennent à une correcte répartition des vivres meurent de faim ; l’immoralité triomphe :

« Qui savait corrompre faisait de bonnes affaires ; qui spéculait profitait. Qui vendait en se réglant sur le prix d’achat était volé ; qui calculait soigneusement se faisait quand même rouler.

Dans cet écoulement et cette évaporation de l’argent, il n’y avait point d’étalon, point de valeur fixe, il n’y avait qu’une seule vertu : être adroit, souple, sans scrupule, et sauter sur le dos du cheval lancé au grand galop, au lieu de se faire piétiner par lui. »

Pacifiste avant et pendant la guerre

Sans même imaginer de telles conséquences, une fois que la paix serait revenue, Stefan Zweig avait été pacifiste avant et pendant la guerre. Pendant une décennie, qui commence après la fin de l’inflation en Allemagne, de 1924 à 1933, il se réjouira, mais ce sera finalement de courte durée : « La paix semblait assurée en Europe, et c’était déjà beaucoup. »

En dépit des tensions et des crises : « On pouvait se remettre au travail, se recueillir, penser aux choses de l’esprit. On pouvait même de nouveau rêver et espérer une Europe unie. Pendant ces dix années — un instant à l’échelle de l’histoire universelle — il sembla qu’une vie normale allait enfin être accordée à notre génération éprouvée. »

Ce qui frappe en lisant ce livre (qui témoigne de biens d’autres façons d’un monde révolu), trois quarts de siècles après qu’il a été écrit, c’est l’incrédulité et la naïveté de Stefan Zweig — il l’avoue humblement — et de ses contemporains : ils ne croient jamais, à la veille de catastrophes, telles que la Première et la Seconde Guerre mondiale ou l’avènement de Hitler et la persécution des Juifs qui précède la Shoah, qu’elles puissent se produire.

Humainement, ce livre montre que les hommes sont pétris de contradictions, les artistes comme les autres :

« Un artiste porte toujours en lui une mystérieuse contradiction. Si la vie le secoue brutalement, il soupire après le repos, mais si le repos lui est donné, il aspire à de nouvelles obligations ; ceux qui se veulent cosmopolites comme les autres : Quand on n’a pas sa propre terre sous ses pieds […] on perd quelque chose de sa verticalité :

Le jour où mon passeport m’a été retiré, j’ai découvert, à cinquante-huit ans, qu’en perdant sa patrie, on perd plus qu’un coin de terre délimité par des frontières. »

  • Stefan Zweig, Le monde d’hier, Le livre de Poche, 512 pages (traduit de l’allemand par Serge Niémetz).


Sur le web

Le régime de Vichy a 76 ans : Pétain, le père des anti-libéraux


Les ordolibéraux, une histoire du libéralisme à l’allemande


22510100886770LPatricia Commun, Les ordolibéraux, histoire d’un libéralisme à l’allemande.

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Dans les années 1930-40, des économistes, juristes et sociologues allemands d’obédience libérale constatent l’échec d’un libéralisme économique inapte à régler le problème des crises économiques graves qui ont bouleversé l’Allemagne depuis la fin de la Première Guerre mondiale. Ils ont alors reconstruit les fondements économiques, juridiques, sociaux et culturels d’une économie de marché dont les bénéfices puissent être rendus accessibles et diffusés à l’ensemble de la société. Cette « économie de marché » prend, après la Seconde Guerre mondiale, l’appellation d' »économie sociale de marché ». Ses concepteurs, réunis à partir de 1948 autour de la revue Ordo, deviennent les « ordolibéraux« . Pour reconstruire une économie de marché efficiente, les ordolibéraux sont passés par la refondation d’une économie politique aux ambitions à la fois scientifiques, normatives et pratiques.

Cette nouvelle économie politique souhaitait rompre à la fois avec la tradition de l’Ecole classique, avec le déterminisme historique marxiste et le réformisme social de l’Ecole historique allemande, auxquels il était reproché des insuffisances théoriques ainsi qu’une incapacité à fournir des solutions efficaces aux graves crises économiques. L’objectif fut alors de poser les fondements scientifiques et pratiques d’un modèle alternatif au « laissez-faire » et au dirigisme économique national-socialiste et soviétique.

Les ordolibéraux dessinèrent alors l’esquisse théorique d’un ordre économique et social fondé sur une économie de marché dont le bon fonctionnement était garanti par un ensemble de règles juridiques claires, idéalement scellées durablement dans le cadre d’une constitution économique. Dans ce modèle, c’est une liberté concurrentielle non faussée, associée à une liberté des échanges et à une stabilité monétaire et budgétaire qui permet de diffuser de manière durable dans l’ensemble de la société une prospérité portée par les succès en matière de commerce international. Cette prospérité générale rend ainsi marginal, voire caduc, un système de redistribution sociale porté par l’Etat. Le succès économique de l’Allemagne des années 1950 a été – en partie – porté par ce modèle.

Une pensée humaniste, un interventionnisme conjoncturel

« Ordo » exprime d’abord une prise de position philosophique fondée sur les valeurs fondamentales de l’homme, qui implique le rejet tout à la fois du matérialisme hédoniste et de l’utilitarisme attribués aux libéraux classiques, et du matérialisme évolutionniste des théoriciens marxistes. Adhérant à la tradition chrétienne ainsi qu’à la philosophie idéaliste allemande, l’ordo-libéralisme a foi dans l’homme comme moteur de l’histoire et estime possible et nécessaire d’organiser l’économie en fonction d’un modèle consciemment choisi et scientifiquement défini.

Dans cet esprit, ils considèrent qu’il ne s’agit pas seulement de libérer l’économie et d’accroître la richesse et le bien-être individuel et collectif, mais avant tout de créer un ordre économique et social valable. « L’économie de marché, écrivait Röpke, est une condition nécessaire mais non suffisante d’une société libre, juste et ordonnée », qui était à ses yeux le véritable objectif. Et Rüstow était encore plus explicite quant à la primauté des valeurs sur les intérêts :

« Il y a infiniment de choses qui sont plus importantes que l’économie : la famille, la commune, l’État, le spirituel, l’éthique, l’esthétique, le culturel, bref l’humain. L’économie n’en est que le fondement matériel. Son objectif est de servir ces valeurs supérieures. »

Le mot “ordo” exprime ensuite un projet de société. Si le système économique doit être digne de l’homme, c’est-à-dire conforme à ses exigences morales de liberté, d’égalité et de stabilité et être efficace dans la satisfaction de ses besoins matériels, seul le régime de concurrence répond à cette double exigence. Cependant, il ne se réalise pas de lui-même. Il ne se développe qu’à l’intérieur d’un cadre forgé et maintenu par l’État, au sein d’un ordre construit par la loi.

La pierre angulaire de cet ordre est la constitution économique (Wirtschaftsverfassung), incluse dans la constitution politique et affirmant que la réalisation de la concurrence est le critère essentiel de toute mesure de politique économique. Après son approbation par le peuple dans le cadre de l’adoption de la constitution politique, la constitution économique est complétée par les principes constituants (die konstituierenden Prinzipien) élaborés par les spécialistes de l’économie et non plus par le peuple. Ces principes sont les suivants :

  • l’existence d’une monnaie stable (premier des principes constituants) ;
  • le libre accès au marché ;
  • la propriété privée, conçue moins comme un droit que comme une exigence du système ;
  • la liberté des contrats et son corollaire, la pleine responsabilité civile et commerciale des entreprises ;
  • la stabilité de la politique économique, nécessaire au développement des investissements et à la prévision économique.

Il ne suffit pas d’intégrer la constitution économique à la constitution politique pour que le réel se confonde avec l’idéal. L’objet de la politique économique est de rapprocher le premier du second, par des interventions conformes à la logique de l’économie de marché (Marktkonform). Les ordo-libéraux définissent, avec précision, les conditions de l’action des pouvoirs publics en établissant une distinction entre le cadre et le processus. Le cadre est tout ce qui entoure la vie économique, comme la démographie, l’enseignement, le droit, l’environnement, etc. Dans ces domaines, l’État peut et doit intervenir très largement. Son action sera qualifiée d’ordonnatrice (Ordnungspolitik). Le processus est l’activité économique elle-même. Le marché y détermine la formation des prix. Faussant les conditions de la concurrence, les interventions de l’État dans le processus sont particulièrement dangereuses. Restant donc nécessairement limitées, elles se bornent à éliminer les obstacles qui s’opposent au fonctionnement normal du marché. À l’égard du processus, la politique économique ne sera que régulatrice (Prozesspolitik).

Le tout au service d’un ordre spontané dont Röpke avait reconstruit les fondements, avant Polanyi et Hayek :

L’existence de l’ordre au lieu de l’anarchie, l’ordre spontané, si on veut, n’est pas en lui-même un phénomène étonnant. Les processus particuliers à la vie économique dans une société libre rend évident la supériorité fondamentale de l’ordre spontané sur l’ordre commandé. L’ordre spontané n’est pas juste une autre variété d’ordre, bien qu’il soit d’une habileté surprenante à fonctionner, si cela est nécessaire, même sans le commandement provenant d’en haut. Car si on montrait qu’une organisation d’un système économique d’une société libre peut être fondamentalement différente de l’organisation d’une armée, il y a des raisons de croire que c’est la seule possible.

Wilhelm Röpke, Economics of the Free Society (1962), p.4

Une synthèse inédite

L’économie sociale de marché se propose de réaliser la synthèse entre la liberté économique et la justice sociale. Au nom de la liberté économique, l’État doit mettre en œuvre une politique de concurrence. Au nom de la justice sociale, il doit lutter contre les inégalités engendrées par le système économique et mener une politique sociale. L’économie sociale de marché veut permettre aux individus la poursuite de leurs intérêts respectifs dans le cadre de la coordination par le marché et dans les limites fixées par la loi. Elle comprend des éléments constituants (konstituierende Elemente), formés par l’État de droit avec l’organisation de la propriété et de la concurrence, et des éléments complémentaires (ergänzende Elemente), qui sont la politique sociale et la politique de stabilisation macroéconomique.

L’économie sociale de marché constitue le projet de société proposé au peuple ouest-allemand par le gouvernement de Konrad Adenauer après la fondation de la république fédérale d’Allemagne. Avec les succès économiques des années 1950, elle obtient l’adhésion des principales forces politiques et sociales, ainsi que celle des couches les plus larges de la population. En 1959, le parti social-démocrate (SPD) adopte le programme de Bad Godesberg (Grundsatzprogramm der Sozialdemokratischen Partei Deutschlands). Celui-ci affirme que la libre concurrence et la libre initiative de l’entrepreneur sont des éléments importants de la politique économique social-démocrate. Il insiste aussi sur le rôle des pouvoirs publics. Il consacre le ralliement de la social-démocratie allemande à l’économie sociale de marché.

Les difficultés économiques croissantes des années 1960 et 1970 provoquent une augmentation des critiques qui sont adressées à l’économie sociale de marché. Le succès des Verts correspond à l’institutionnalisation d’un discours fondamentalement contestataire. Il constitue l’un des éléments les plus importants du paysage politique allemand. Devenue largement l’affaire de tous, l’écologie a modifié la vision qu’ont les Allemands de la croissance économique. L’insistance sur la protection de l’environnement (Umweltschutz) n’a pas seulement permis aux Verts de s’intégrer à la politique allemande. Elle a aussi obligé les autres partis politiques à donner une place importante à ce thème dans leurs programmes respectifs et le gouvernement fédéral à renforcer les mesures de protection de l’environnement. La plus grande partie de la population ouest-allemande continue évidemment à se reconnaître dans le système d’économie sociale de marché, qui a fait la preuve de son efficacité. Comme l’ont montré les élections législatives du 18 mars 1990 en ex-R.D.A., la grande majorité des Allemands de l’Est souhaitent que ce système soit aussi le leur.

Parmi les tenants de l’ordolibéralisme, on trouve notamment Wilhelm RöpkeAlexander RüstowHans Großmann-DoerthWalter Eucken, ou même par extension le français Jacques Rueff

L’héritage théorique de l’ordolibéralisme est, à l’image de ses penseurs, vaste et divers : constitutionnalisme et institutionnalisme, mais aussi économie industrielle et théories du développement durable. Une relecture de ses grandes figures offre matière à repenser les fondements d’une science économique ouverte à une recherche interdisciplinaire.

Patricia Commun, ancienne élève de l’ENS-Ulm, est agrégée d’allemand, et professeur d’études germaniques à l’Université de Cergy-Pontoise.

Patricia Commun, Les ordolibéraux, histoire d’un libéralisme à l’allemande, Collection Penseurs de la liberté, Les Belles Lettres, 418 pages, 35€

ISBN 978-2-251-39906-5

En librairie le 13 mai 2016.

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A lire également

Deux textes clefs pour comprendre la pensée de John Stuart Mill


003858799John Stuart Mill, Principes d’économie politique avec leurs applications en philosophie sociale. Extraits des Livres IV et V, Les Belles Lettres, collection Bibliothèque classique de la liberté, traduction par Jean-Gustave Courcelle-Séneuil et Hippolyte Dussard (1861) dans la version de la 2e édition, présentation par Alain Laurent. En librairie le 14 mars 2016.

 

John Stuart Mill, Sur le socialisme, Les Belles Lettres, collection (Petite) Bibiothèque classique de la liberté, traduction par Michel Lemosse. En librairie le 14 mars 2016.

Premier opus de maturité de l’immense penseur et économiste anglais que fut John Stuart Mill (1806-1873), les Principles of Political Economy with some of their Applications to Social Philosophy ont été maintes fois réédités après leur parution initiale en 1848: ils furent en effet « le traité le plus lu de la période » (Schumpeter). Le lecteur français n’y avait plus depuis longtemps accès, la seule traduction datant de 1864 n’ayant jamais été rééditée. Le présent volume comble cette lacune, en donnant à lire un choix raisonné des textes les plus importants du volume.
J.S. Mill s’y montre classiquement libéral en économie, partisan de la libre concurrence et d’un « laissez-faire » qui doit demeurer la « règle générale » tout en l’assortissant de notables restrictions qui seront sa marque propre et sanctionnent sa rupture avec l’économie politique orthodoxe. S’il y a chez Mill une adhésion claire aux principes classiquement libéraux de l’économie politique, celle-ci est néanmoins corrigée par l’introduction de notables « exceptions » au respect de la « règle générale du laissez-faire » (Livre V). Mill s’éloigne d’Adam Smith et de Ricardo, pour poser les bases d’un libéralisme modérément régulateur, ou « de gauche », comme on dit parfois.

Le lecteur y verra aussi poindre le libéral radicalement réformateur sur le plan social. Dans son chapitre sur l’« avenir des classes laborieuses », Mill prend fait et cause, exemples à l’appui, pour une distribution primaire bien plus équitable des richesses produites, par l’association du capital et du travail, par l’émancipation par l’éducation, ou la promotion des travailleurs en auto-entrepreneurs librement associés.

Idée qu’il poursuit dans son étonnant chapitre sur l’« état stationnaire », où affleurent déjà des préoccupations (malthusiennes) écologiques. Il anticipe les problématiques contemporaines d’une écologie raisonnée et critique d’une croissance démographique sans fin.

Enfin, Stuart Mill préfigure les thèmes émancipateurs, anticonformistes et antipaternalistes, du fameux On Liberty (1859), en faveur d’une pleine liberté individuelle contre l’étatisme, préfigurant en cela d’une dizaine année les thèses clefs de son maître-ouvrage.

Éditeur Les Belles Lettres
Support Livre broché
Nb de pages 222 p.
ISBN-10 2-251-39062-6
ISBN-13 978-2-251-39062-8
GTIN13 (EAN13) 9782251390628

22510100111030LLe second ouvrage constitue une traduction inédite en français des Chapters on Socialism (1879) par Michel Lemosse. Le tout agrémenté d’une présentation par Alain Laurent.

Paru en 1879 sous le titre On Socialism, ce bref texte de John Stuart Mill (1806-1873), inédit en français, est issu de notes rédigées à la fin de sa vie en vue d’un futur livre sur son rapport au socialisme naissant qui l’attire tout en suscitant ses réserves. Cet ouvrage sera finalement publié à titre posthume en 1879, six ans après sa mort. Sous la forme inachevée d’un texte en cinq chapitres, Stuart Mill répond à la question « Est-ce que les constructions théoriques socialistes sont réalisables et bénéfiques ? », et soumet ces « constructions » (où Louis Blanc a la part belle) à un « examen impartial ».

Attentif au sort des « classes laborieuses » depuis la révolution de 1848 et s’aidant de sa méticuleuse lecture de Louis Blanc, Mill exprime sa sympathie pour un « socialisme tempéré », progressif, non autoritaire et décentralisé – et plaide pour le développement d’une économie coopérative, autogérée mais ouverte à la libre concurrence ou à l’association égalitaire entre entrepreneurs et salariés. Il répudie, sans appel, le « socialisme autoritaire » (le communisme).

Mais Mill n’hésite pas à critiquer les déficiences de ce socialisme « tempéré » : idéalisme parfois béat, catastrophisme, incompréhension des vertus de la libre concurrence et risques liberticides (« tyrannie de la majorité », étatisation de l’éducation, …)

Malgré une mise en cause du principe de la propriété privée des moyens de production, Mill reste à distance du socialisme tout en s’affirmant en pionnier d’un libéralisme hardiment réformiste et déterminé à résoudre la question sociale.

Devenu adepte d’un « libéralisme progressiste », le grand penseur libéral demeure très méfiant envers l’État et continue à placer au-dessus de tout la liberté des individus. Aussi apparaît-il dans ces pages comme le préfigurateur de ce qu’on nomme le « social-libéralisme ». D’où le double intérêt de Sur le socialisme : pour l’histoire des idées, et la compréhension des débats qui font notre actualité.

Édition Première édition
Éditeur Les Belles Lettres
Support Livre broché
Nb de pages 160 p.
ISBN-10 2-251-39061-8
ISBN-13 978-2-251-39061-1
GTIN13 (EAN13) 9782251390611

A lire également

Les Rentiers de la gloire, une interview de Copeau


Copeau, pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?

Je voudrais avant toute chose apporter une précision de taille. Ce serait commettre une erreur que de croire que Copeau est le simple pseudonyme d’un individu qui se terre derrière l’identité empruntée à un héros d’Ira Levin, qui, dans Un Bonheur insoutenable, a brossé le portrait d’un être singulier qui s’est révolté contre la société martiale et liberticide de la dystopie qu’il imaginait. Copeau est plus la réincarnation dudit personnage qu’un simple pseudonyme. Il a, par conséquent, une vie propre, et celui ou parfois ceux qui l’animent, ne constituent qu’une fraction de cette identité. Et Copeau, donc, a, au sortir de sa scolarité, eu l’occasion de croiser, de travailler en grande proximité, avec divers élus nationaux comme locaux. Je devrais même ajouter avec des élus de tous bords ou presque.

Le titre du livre, Les Rentiers de la gloire, n’est pas un simple jeu de mots. C’est bien plus. Dans le splendide et magistral film de Stanley Kubrick décrit un monde militaire ultra hiérarchisé, inhumain, cauchemardesque, dans lequel le haut commandement de l’armée française est totalement aveugle et insensible aux conséquences humaines désastreuses de ses choix. Kirk Douglas, magnifique dans ce film sous les traits du colonel Dax, est un superbe héros de la liberté, lui aussi. Les rentiers de la gloire, ce sont ces élus, ceux que l’on appelle les « hommes politiques », et ils sont, eux aussi, assoiffés par leur propre ambition, aveuglés par leurs querelles de pouvoir, prêts à tous pour accéder au prestige et pour le conserver. Les élus d’aujourd’hui, ce sont les généraux Broulard et Mireau d’hier. Même apparat, même gloriole, même condescendance, même avidité, même inhumanité.

Et puis les élus sont les rentiers, au sens premier du terme, de leur élection. Un peu comme les Gremlins, ils passent volontiers du doux chaton qui amadoue les électeurs en campagne électorale à coup de promesses démagogiques, au monstre caractériel dopé à l’orgueil, aux prébendes, au clientélisme, et pour qui la réélection est non seulement une fin en soi, mais la seule et unique fin qui vaille.

Votre livre fustige les élus, qui sont selon vous des individus non seulement manipulateurs, mais aussi néfastes pour la société. Ne forcez-vous pas le trait pour convaincre vos lecteurs ? Ne sombrez-vous pas dans une sorte de caricature ?

Les Rentiers de la gloire est un opuscule qui s’adresse au grand public désireux de comprendre comment les élus fonctionnent. C’est un œuvre de vulgarisation, pas de recherche universitaire. Cet ouvrage ne vise pas à apporter de l’eau au moulin de ceux dont les convictions sont déjà bien établies, ce que j’appelle la « fraction poujadiste » de nos concitoyens.  Il y a de nombreux libéraux parmi les membres de cette fraction, et ils sont, en effet, bien convaincus du caractère néfaste des élus.

Les autres, l’écrasante majorité des individus, ceux qui votent, ceux qui s’abstiennent aussi, ont une image plutôt voire très positive des élus. Bien évidemment, cette image fluctue, elle est parfois ternie, par tel ou tel scandale. Mais, globalement, les élus restent des gens que l’on respecte, parfois que l’on admire. Ils sont un peu les délégués de classe ou les boy-scouts de l’âge mûr. La philosophie politique, depuis le Contrat social au moins, fait de l’élu l’artisan de l’intérêt général, le représentant désintéressé du peuple, le mandataire altruiste.

Mon propos consiste à retourner, comme une crêpe, ces certitudes infondées. A soulever le couvercle pour montrer ce que sont vraiment les élus. Comme le disait déjà l’immense Jean-Louis Guez de Balzac, dans son éloge satirique et désopilant de Louis XIII, intitulé Le Prince, « il y a toujours eu, dans les cours, des idoles et des idolâtres ». On pourrait désormais rajouter : et aussi pas mal d’idiots. Voyez plutôt : l’intérêt général est un artifice, une faribole destinée à endormir les enfants pendant les longues soirées d’hiver. D’une part, l’homme ne s’aliène nullement au corps social lorsqu’il rentre en société ; il est un tout incontestable, qui ne peut être envisagé comme une partie d’une communauté non homogène. L’homme devient un être social non pas en sacrifiant ses propres intérêts à un Moloch mythique appelé Société, mais en cherchant à améliorer son propre bien-être. D’autre part, l’état de nature fantasmé par Rousseau est insensé ; l’homme n’a jamais été un être solitaire ; son essence est, au contraire, toujours sociale. Il naît en société et n’a donc pas à s’y aliéner par rapport à un état de nature imaginaire – il n’y a aucune souveraineté d’un ensemble d’individus sur un individu unique. Le bien public n’existe pas, le « tout » est un mythe – peu importe qu’il s’agisse d’une race, d’une classe ou d’un État.

Les politiciens, par essence interventionnistes car il faut bien qu’ils justifient leur existence, prennent prétexte de l’intérêt général pour justifier leur action, ce qui leur permet d’attenter impunément à la liberté et à la propriété d’autrui.

Comment qualifieriez-vous les élus et leurs modes de fonctionnement ?

Ce qui fonde l’action des élus, ce n’est en rien l’intérêt soi-disant général, mais la nécessité pour eux de plaire aux électeurs et d’assurer leur réélection. La politique est un marché comme un autre, dans lequel les producteurs s’appellent les hommes politiques, et les acheteurs les électeurs. Contre les votes des seconds, les premiers échangent des promesses d’interventions publiques en leur faveur (subventions, niches fiscales, mesures lobbyistes diverses…). Les politiciens ne peuvent pas faire autrement que de s’inscrire dans cette compétition pour le pouvoir, sinon ils ne seraient pas politiciens longtemps.

Démagogue et élu sont deux synonymes. « L’élu prêche des doctrines qu’il sait être fausses à des gens qu’il sait être des idiots », selon le mot mordant de Mencken.

Au service des élus, il y a le pouvoir d’Etat (à entendre au sens large, gouvernement, collectivités, organismes collectivistes divers). Cet Etat, c’est l’« organisation de la voie politique », admirablement théorisé par l’immense Oppenheimer ; c’est la systématisation du processus prédateur sur un territoire donné. L’État fournit un canal légal, ordonné et systématique, pour la prédation de la propriété privée ; il rend certaine, sécurisée et relativement « paisible » la vie de la caste parasitaire de la société.

Ajoutons un autre aspect : il n’est pas rare de présenter les élus comme des parangons de vertu. Toute la littérature politique ou presque porte les élus aux nues. Diverses icônes incarnent dans l’imaginaire collectif la vertu en politique : Gambetta, Clemenceau, Mendès France, peut-être même Badinter de nos jours. Ces figures ont la particularité d’être à la fois bobo-compatibles et aussi, en quelque sorte, des rock stars du prêt-à-penser consensualiste. Mais la « vertu », au sens des auteurs classiques (qu’il s’agisse d’Aristote ou qu’il s’agisse de Machiavel), n’a pas du tout le sens que l’on donne à ce mot aujourd’hui. Elle en est même l’exacte opposée. La vertu politique au sens classique est une habileté, un écran de fumée, une ruse, une roublardise. Elle relève plus du bagout de la vendeuse de fanfreluches que de la droiture ascète du hussard noir de la République.

Tout homme politique promet à ses électeurs le bonheur, comme la prostituée promet à ses clients l’amour. Les scrupules et la grandeur, voilà bien deux notions incompatibles. Les élus ont fait leur choix. De surcroît, les élus sont de parfaites girouettes. Non contents de promettre aux électeurs ce qu’ils veulent entendre, ils baignent aussi dans un océan permanent de contradictions. Comme le disait le cardinal de Retz dans ses Mémoires, « il faut souvent changer d’opinion pour être toujours de son parti ». Enfin, les élus n’hésitent pas un instant à mentir de manière éhontée. Le cas de Jérôme Cahuzac en fournit un exemple récent, mais il est très loin d’être exceptionnel.

George Bernard Shaw disait avec raison que « les hommes politiques et les couches des bébés doivent être changés souvent… et pour les mêmes raisons ». Un bon politicien est aussi impensable qu’un cambrioleur honnête.

Vous faites également appel, pour appuyer votre propos, à une discipline méconnue, la psychologie politique. De quoi s’agit-il et en quoi celle-ci peut être mise au service de votre démonstration ?

Cette discipline méconnue est née aux États-Unis en 1942, lorsque des psychologues ont tenté de dessiner le profil d’Adolf Hitler. Au XIXe siècle, cette discipline fait encore les beaux jours des consultants des services secrets. Elle conjugue une analyse du discours spontané (en particulier les interviews) à une analyse des expressions faciales et des gestes, et enfin exploite les questionnaires et entretiens des proches et des adversaires de chaque cible « profilée ».

Je passe donc en revue plusieurs qualités psychologiques dont les élus sont affublés dans l’esprit du grand public : l’infaillibilité, la volonté de changer le monde, une responsabilité morale et une intelligence qu’ils mettraient au service du plus grand nombre. Chacun de ces mythes est déconstruit méthodiquement.

Il est pour le moins paradoxal que des individus qui ne brillent ni par leur infaillibilité, ni par leur droiture morale, ni même par leur intellect et leur capacité d’analyse, aient néanmoins la prétention, comme Sauron, de nous gouverner tous. Il est vrai que la politique est le seul métier qui se passe d’apprentissage, puisque les fautes en sont supportées par d’autres que par ceux qui les ont commises.

La dernière partie de l’ouvrage s’intitule « Un voyage inattendu », et met en scène des portraits d’élus dans leur biotope. Quelle a été votre ambition en brossant ces différents tableaux ?

Pour bien saisir le mécanisme mental d’un élu, rien de mieux que de se placer dans la peau de celui-ci durant quelques instants. D’endosser le costume sombre du prédicateur de supermarché. À l’instar des Caractères, ou les Mœurs de ce siècle, l’immense ouvrage de La Bruyère, j’ai tenté de dessiner un portrait des élus d’après nature, comme on dit. Et tout comme pour son inspirateur, les élus décrits ici sont des idéaux-types au sens de Max Weber, autrement des personnages certes fictifs mais qui sont représentatifs de ce que les politiciens sont « en vrai ». Ce bestiaire cherche à faire réfléchir, plutôt qu’à pointer du doigt tel ou tel.

Nous vivons dans des régimes démocratiques. Ne peut-on pas considérer que ces défauts que vous mettez en exergue sont en quelque sorte les dommages collatéraux de la démocratie, qu’il faut en « passer par là » pour préserver nos libertés ?

Je crois au contraire qu’il est nécessaire de se protéger de l’influence néfaste des élus. Le problème central que pose la politique est que des gens décident à notre place, avec notre argent, de sujets qui ne les concernent pas (ou qui, prétendent-ils, concernent « tout le monde »). Les politiciens et leurs agents (les fonctionnaires, hommes de cette machine qui s’appelle l’État) se substituent à la société civile dans toutes les tâches qu’ils prennent en charge – sauf dans certaines tâches prédatrices, nuisibles ou inutiles (taxation, douanes…).

La politique est le principe selon lequel les hommes de l’État ont le « droit » d’imposer à tous leur volonté. La politique, c’est l’art de créer des problèmes qui donneront aux hommes de l’État l’occasion de se faire passer pour des gens utiles, en prétendant résoudre ou pallier les inconvénients qu’ils ont eux-mêmes créés.

Or, par définition, quand l’un en impose à l’autre, le premier exerce son joug sur le second ; la politique est donc par définition la loi du plus fort, et l’antithèse de la liberté. Les politiciens cherchent à changer l’identité du plus fort, pas le fait que le plus fort fasse sa loi.

Il faut, au contraire, reconnaître à chacun une sphère qui lui est propre, où nul autre n’a le droit de lui imposer sa volonté, et qui s’étendra ou se rétrécira selon l’exercice responsable de sa liberté. « Aussi longtemps que les arguments en faveur de la liberté individuelle n’auront pas conquis les esprits, la démocratie restera un moyen très efficace d’étendre indéfiniment les activités de l’État », dit le lumineux Pascal Salin. Nous ne cherchons pas de bons maîtres, ni à être nous-mêmes de bons maîtres.

Nous ne voulons simplement pas d’esclaves.
Les Rentiers de la gloire, à acheter sur Amazon

Les Rentiers en approche


61ulaOyBeBLLes Rentiers de la gloire – sortie le 21 septembre 2015

Mon opuscule est en approche !

Après 15 ans passés dans la fonction publique, l’auteur nous livre une anthropologie des élus dans leur milieu naturel.
Réfutant le mythe de l’intérêt général, il met à nu la réalité du pouvoir politique: un marché du privilège au service de mégalomanes capricieux. Son pamphlet, mené sur le ton de l’invective, de l’ironie et de l’humour, s’appuie sur les acquis de la théorie du choix public, sur la psychologie politique et sur la lecture des auteurs classiques.
Il conclut par une galerie de portraits, loin de l’habituel culte des « grands hommes »: de l’héritier, pantouflard de l’Assemblée nationale, au parvenu exalté, convaincu de changer le monde.

Diplômé de l’ENA et haut fonctionnaire, Copeau dénonce de l’intérieur un système qu’il ne connaît que trop bien. Depuis plus de 15 ans, il fréquente au quotidien les élus, locaux comme nationaux, et observe leurs stratégies, leurs caprices et leurs manies. Son pseudonyme est un clin d’oeil au héros libre et intransigeant du Bonheur insoutenable d’Ira Levin.

  • ISBN-13: 978-2251503066
  • Broché: 92 pages
  • Editeur : Les Belles Lettres; Édition : 1 (21 septembre 2015)
  • Collection : Les Insoumis

A acheter à partir du 21 septembre sur Amazon