Les Rentiers de la gloire, une interview de Copeau


Copeau, pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?

Je voudrais avant toute chose apporter une précision de taille. Ce serait commettre une erreur que de croire que Copeau est le simple pseudonyme d’un individu qui se terre derrière l’identité empruntée à un héros d’Ira Levin, qui, dans Un Bonheur insoutenable, a brossé le portrait d’un être singulier qui s’est révolté contre la société martiale et liberticide de la dystopie qu’il imaginait. Copeau est plus la réincarnation dudit personnage qu’un simple pseudonyme. Il a, par conséquent, une vie propre, et celui ou parfois ceux qui l’animent, ne constituent qu’une fraction de cette identité. Et Copeau, donc, a, au sortir de sa scolarité, eu l’occasion de croiser, de travailler en grande proximité, avec divers élus nationaux comme locaux. Je devrais même ajouter avec des élus de tous bords ou presque.

Le titre du livre, Les Rentiers de la gloire, n’est pas un simple jeu de mots. C’est bien plus. Dans le splendide et magistral film de Stanley Kubrick décrit un monde militaire ultra hiérarchisé, inhumain, cauchemardesque, dans lequel le haut commandement de l’armée française est totalement aveugle et insensible aux conséquences humaines désastreuses de ses choix. Kirk Douglas, magnifique dans ce film sous les traits du colonel Dax, est un superbe héros de la liberté, lui aussi. Les rentiers de la gloire, ce sont ces élus, ceux que l’on appelle les « hommes politiques », et ils sont, eux aussi, assoiffés par leur propre ambition, aveuglés par leurs querelles de pouvoir, prêts à tous pour accéder au prestige et pour le conserver. Les élus d’aujourd’hui, ce sont les généraux Broulard et Mireau d’hier. Même apparat, même gloriole, même condescendance, même avidité, même inhumanité.

Et puis les élus sont les rentiers, au sens premier du terme, de leur élection. Un peu comme les Gremlins, ils passent volontiers du doux chaton qui amadoue les électeurs en campagne électorale à coup de promesses démagogiques, au monstre caractériel dopé à l’orgueil, aux prébendes, au clientélisme, et pour qui la réélection est non seulement une fin en soi, mais la seule et unique fin qui vaille.

Votre livre fustige les élus, qui sont selon vous des individus non seulement manipulateurs, mais aussi néfastes pour la société. Ne forcez-vous pas le trait pour convaincre vos lecteurs ? Ne sombrez-vous pas dans une sorte de caricature ?

Les Rentiers de la gloire est un opuscule qui s’adresse au grand public désireux de comprendre comment les élus fonctionnent. C’est un œuvre de vulgarisation, pas de recherche universitaire. Cet ouvrage ne vise pas à apporter de l’eau au moulin de ceux dont les convictions sont déjà bien établies, ce que j’appelle la « fraction poujadiste » de nos concitoyens.  Il y a de nombreux libéraux parmi les membres de cette fraction, et ils sont, en effet, bien convaincus du caractère néfaste des élus.

Les autres, l’écrasante majorité des individus, ceux qui votent, ceux qui s’abstiennent aussi, ont une image plutôt voire très positive des élus. Bien évidemment, cette image fluctue, elle est parfois ternie, par tel ou tel scandale. Mais, globalement, les élus restent des gens que l’on respecte, parfois que l’on admire. Ils sont un peu les délégués de classe ou les boy-scouts de l’âge mûr. La philosophie politique, depuis le Contrat social au moins, fait de l’élu l’artisan de l’intérêt général, le représentant désintéressé du peuple, le mandataire altruiste.

Mon propos consiste à retourner, comme une crêpe, ces certitudes infondées. A soulever le couvercle pour montrer ce que sont vraiment les élus. Comme le disait déjà l’immense Jean-Louis Guez de Balzac, dans son éloge satirique et désopilant de Louis XIII, intitulé Le Prince, « il y a toujours eu, dans les cours, des idoles et des idolâtres ». On pourrait désormais rajouter : et aussi pas mal d’idiots. Voyez plutôt : l’intérêt général est un artifice, une faribole destinée à endormir les enfants pendant les longues soirées d’hiver. D’une part, l’homme ne s’aliène nullement au corps social lorsqu’il rentre en société ; il est un tout incontestable, qui ne peut être envisagé comme une partie d’une communauté non homogène. L’homme devient un être social non pas en sacrifiant ses propres intérêts à un Moloch mythique appelé Société, mais en cherchant à améliorer son propre bien-être. D’autre part, l’état de nature fantasmé par Rousseau est insensé ; l’homme n’a jamais été un être solitaire ; son essence est, au contraire, toujours sociale. Il naît en société et n’a donc pas à s’y aliéner par rapport à un état de nature imaginaire – il n’y a aucune souveraineté d’un ensemble d’individus sur un individu unique. Le bien public n’existe pas, le « tout » est un mythe – peu importe qu’il s’agisse d’une race, d’une classe ou d’un État.

Les politiciens, par essence interventionnistes car il faut bien qu’ils justifient leur existence, prennent prétexte de l’intérêt général pour justifier leur action, ce qui leur permet d’attenter impunément à la liberté et à la propriété d’autrui.

Comment qualifieriez-vous les élus et leurs modes de fonctionnement ?

Ce qui fonde l’action des élus, ce n’est en rien l’intérêt soi-disant général, mais la nécessité pour eux de plaire aux électeurs et d’assurer leur réélection. La politique est un marché comme un autre, dans lequel les producteurs s’appellent les hommes politiques, et les acheteurs les électeurs. Contre les votes des seconds, les premiers échangent des promesses d’interventions publiques en leur faveur (subventions, niches fiscales, mesures lobbyistes diverses…). Les politiciens ne peuvent pas faire autrement que de s’inscrire dans cette compétition pour le pouvoir, sinon ils ne seraient pas politiciens longtemps.

Démagogue et élu sont deux synonymes. « L’élu prêche des doctrines qu’il sait être fausses à des gens qu’il sait être des idiots », selon le mot mordant de Mencken.

Au service des élus, il y a le pouvoir d’Etat (à entendre au sens large, gouvernement, collectivités, organismes collectivistes divers). Cet Etat, c’est l’« organisation de la voie politique », admirablement théorisé par l’immense Oppenheimer ; c’est la systématisation du processus prédateur sur un territoire donné. L’État fournit un canal légal, ordonné et systématique, pour la prédation de la propriété privée ; il rend certaine, sécurisée et relativement « paisible » la vie de la caste parasitaire de la société.

Ajoutons un autre aspect : il n’est pas rare de présenter les élus comme des parangons de vertu. Toute la littérature politique ou presque porte les élus aux nues. Diverses icônes incarnent dans l’imaginaire collectif la vertu en politique : Gambetta, Clemenceau, Mendès France, peut-être même Badinter de nos jours. Ces figures ont la particularité d’être à la fois bobo-compatibles et aussi, en quelque sorte, des rock stars du prêt-à-penser consensualiste. Mais la « vertu », au sens des auteurs classiques (qu’il s’agisse d’Aristote ou qu’il s’agisse de Machiavel), n’a pas du tout le sens que l’on donne à ce mot aujourd’hui. Elle en est même l’exacte opposée. La vertu politique au sens classique est une habileté, un écran de fumée, une ruse, une roublardise. Elle relève plus du bagout de la vendeuse de fanfreluches que de la droiture ascète du hussard noir de la République.

Tout homme politique promet à ses électeurs le bonheur, comme la prostituée promet à ses clients l’amour. Les scrupules et la grandeur, voilà bien deux notions incompatibles. Les élus ont fait leur choix. De surcroît, les élus sont de parfaites girouettes. Non contents de promettre aux électeurs ce qu’ils veulent entendre, ils baignent aussi dans un océan permanent de contradictions. Comme le disait le cardinal de Retz dans ses Mémoires, « il faut souvent changer d’opinion pour être toujours de son parti ». Enfin, les élus n’hésitent pas un instant à mentir de manière éhontée. Le cas de Jérôme Cahuzac en fournit un exemple récent, mais il est très loin d’être exceptionnel.

George Bernard Shaw disait avec raison que « les hommes politiques et les couches des bébés doivent être changés souvent… et pour les mêmes raisons ». Un bon politicien est aussi impensable qu’un cambrioleur honnête.

Vous faites également appel, pour appuyer votre propos, à une discipline méconnue, la psychologie politique. De quoi s’agit-il et en quoi celle-ci peut être mise au service de votre démonstration ?

Cette discipline méconnue est née aux États-Unis en 1942, lorsque des psychologues ont tenté de dessiner le profil d’Adolf Hitler. Au XIXe siècle, cette discipline fait encore les beaux jours des consultants des services secrets. Elle conjugue une analyse du discours spontané (en particulier les interviews) à une analyse des expressions faciales et des gestes, et enfin exploite les questionnaires et entretiens des proches et des adversaires de chaque cible « profilée ».

Je passe donc en revue plusieurs qualités psychologiques dont les élus sont affublés dans l’esprit du grand public : l’infaillibilité, la volonté de changer le monde, une responsabilité morale et une intelligence qu’ils mettraient au service du plus grand nombre. Chacun de ces mythes est déconstruit méthodiquement.

Il est pour le moins paradoxal que des individus qui ne brillent ni par leur infaillibilité, ni par leur droiture morale, ni même par leur intellect et leur capacité d’analyse, aient néanmoins la prétention, comme Sauron, de nous gouverner tous. Il est vrai que la politique est le seul métier qui se passe d’apprentissage, puisque les fautes en sont supportées par d’autres que par ceux qui les ont commises.

La dernière partie de l’ouvrage s’intitule « Un voyage inattendu », et met en scène des portraits d’élus dans leur biotope. Quelle a été votre ambition en brossant ces différents tableaux ?

Pour bien saisir le mécanisme mental d’un élu, rien de mieux que de se placer dans la peau de celui-ci durant quelques instants. D’endosser le costume sombre du prédicateur de supermarché. À l’instar des Caractères, ou les Mœurs de ce siècle, l’immense ouvrage de La Bruyère, j’ai tenté de dessiner un portrait des élus d’après nature, comme on dit. Et tout comme pour son inspirateur, les élus décrits ici sont des idéaux-types au sens de Max Weber, autrement des personnages certes fictifs mais qui sont représentatifs de ce que les politiciens sont « en vrai ». Ce bestiaire cherche à faire réfléchir, plutôt qu’à pointer du doigt tel ou tel.

Nous vivons dans des régimes démocratiques. Ne peut-on pas considérer que ces défauts que vous mettez en exergue sont en quelque sorte les dommages collatéraux de la démocratie, qu’il faut en « passer par là » pour préserver nos libertés ?

Je crois au contraire qu’il est nécessaire de se protéger de l’influence néfaste des élus. Le problème central que pose la politique est que des gens décident à notre place, avec notre argent, de sujets qui ne les concernent pas (ou qui, prétendent-ils, concernent « tout le monde »). Les politiciens et leurs agents (les fonctionnaires, hommes de cette machine qui s’appelle l’État) se substituent à la société civile dans toutes les tâches qu’ils prennent en charge – sauf dans certaines tâches prédatrices, nuisibles ou inutiles (taxation, douanes…).

La politique est le principe selon lequel les hommes de l’État ont le « droit » d’imposer à tous leur volonté. La politique, c’est l’art de créer des problèmes qui donneront aux hommes de l’État l’occasion de se faire passer pour des gens utiles, en prétendant résoudre ou pallier les inconvénients qu’ils ont eux-mêmes créés.

Or, par définition, quand l’un en impose à l’autre, le premier exerce son joug sur le second ; la politique est donc par définition la loi du plus fort, et l’antithèse de la liberté. Les politiciens cherchent à changer l’identité du plus fort, pas le fait que le plus fort fasse sa loi.

Il faut, au contraire, reconnaître à chacun une sphère qui lui est propre, où nul autre n’a le droit de lui imposer sa volonté, et qui s’étendra ou se rétrécira selon l’exercice responsable de sa liberté. « Aussi longtemps que les arguments en faveur de la liberté individuelle n’auront pas conquis les esprits, la démocratie restera un moyen très efficace d’étendre indéfiniment les activités de l’État », dit le lumineux Pascal Salin. Nous ne cherchons pas de bons maîtres, ni à être nous-mêmes de bons maîtres.

Nous ne voulons simplement pas d’esclaves.
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Les Rentiers en approche


61ulaOyBeBLLes Rentiers de la gloire – sortie le 21 septembre 2015

Mon opuscule est en approche !

Après 15 ans passés dans la fonction publique, l’auteur nous livre une anthropologie des élus dans leur milieu naturel.
Réfutant le mythe de l’intérêt général, il met à nu la réalité du pouvoir politique: un marché du privilège au service de mégalomanes capricieux. Son pamphlet, mené sur le ton de l’invective, de l’ironie et de l’humour, s’appuie sur les acquis de la théorie du choix public, sur la psychologie politique et sur la lecture des auteurs classiques.
Il conclut par une galerie de portraits, loin de l’habituel culte des « grands hommes »: de l’héritier, pantouflard de l’Assemblée nationale, au parvenu exalté, convaincu de changer le monde.

Diplômé de l’ENA et haut fonctionnaire, Copeau dénonce de l’intérieur un système qu’il ne connaît que trop bien. Depuis plus de 15 ans, il fréquente au quotidien les élus, locaux comme nationaux, et observe leurs stratégies, leurs caprices et leurs manies. Son pseudonyme est un clin d’oeil au héros libre et intransigeant du Bonheur insoutenable d’Ira Levin.

  • ISBN-13: 978-2251503066
  • Broché: 92 pages
  • Editeur : Les Belles Lettres; Édition : 1 (21 septembre 2015)
  • Collection : Les Insoumis

A acheter à partir du 21 septembre sur Amazon

Charlie Hebdo, liberté d’expression et islamisme radical


100309122_oEvidemment, tout a déjà été dit ou presque au sujet de la tragédie de Charlie Hebdo. Il est difficile de sortir de cette gueule de bois et de se poser devant son clavier pour écrire quoi que ce soit de pertinent. Je n’aurai donc pas cette prétention. Je souhaite simplement faire part de quelques réflexions, et vous renvoie par ailleurs et surtout vers le site Contrepoints qui contient de nombreuses références indispensables. Je ne peux bien évidemment que m’associer à la douleur des proches des victimes, et plus généralement de tous ceux pour qui la liberté de la presse est une valeur cardinale, et de tous ceux qui, comme moi, aimaient beaucoup le génie hilarant et provocateur de Charlie.

Ma première remarque, emboîtant le pas à l’ami Patrick Smets, c’est que la liberté d’expression est la mère de toutes les libertés. La liberté de la presse n’en est que sa déclinaison contemporaine. John Milton, Pierre Bayle et d’autres ont montré avec brio qu’aucune liberté ne saurait exister dès lors que la liberté d’expression n’est pas assurée. Seules les dictatures, islamistes ou autres, ne respectent pas la liberté d’expression. Comme l’écrivait Spinoza :

« Il est évident que les lois concernant les opinions menacent non les criminels, mais les hommes de caractère indépendant, qu’elles sont faites moins pour contenir les méchants que pour irriter les plus honnêtes, et qu’elles ne peuvent être maintenues en conséquence sans grand danger pour l’État»

La liberté d’expression est ce qui distingue un régime libéral d’un autre ; elle est la traduction concrète de la liberté d’opinion, que personne ne peut empêcher, pas même une tyrannie. Mais qui n’est qu’un ensemble vide si n’est pas assurée la liberté d’exprimer ses opinions.

Ma deuxième remarque est exprimée de manière magistrale par Patrick, je me permets donc de le citer longuement :

La liberté d’expression n’est pas seulement un droit individuel. Elle participe aussi à l’enrichissement du débat public et les atteintes à cette liberté réduisent la capacité des gens à réfléchir. Les idées n’apparaissent pas par hasard, mais parce qu’elles semblent porteuses d’une part de vérité pour ceux qui y adhèrent. C’est à travers le débat que cette part de vérité va être appréciée, soupesée, affinée, réinterprétée ou abandonnée. Dans un régime démocratique, les citoyens ont le droit et le devoir  d’effectuer individuellement ce travail de réflexion critique. Et si d’aventure émerge une théorie abjecte ou imbécile, il faut encore démonter le mécanisme par lequel elle se pare de l’apparence de la vérité. Il faut montrer en quoi cette théorie est erronée et aider les gens à comprendre ce qui fait la différence entre une idée vraie et une idée fausse.

L’intérêt de la liberté d’expression, c’est que tout idée nouvelle, déviante, originale, à contre-courant, puisse apparaître dans le champ du débat intellectuel. Et cette idée nouvelle peut être stupide comme brillante ; encore faut-il démontrer qu’elle est l’un ou l’autre. Le débat permis par la liberté d’expression permet d’infirmer ou de valider les idées qui apparaissent, et enrichissent ainsi collectivement la société.

Troisième remarque : Au-delà de la seule liberté d’expression, c’est aussi un esprit libertaire qui est mort le 7 janvier dernier. 2015 marque la fin de mai 68. Charlie Hebdo est l’illustration même de l’esprit de libération né des années de plomb du régime gaulliste. Et surtout, le rêve de toute une génération d’un monde plus libre, plus tolérant, quitte à se dresser contre toute coercition de manière « bête et méchante », comme Charlie savait si génialement le faire. En cela, Wolinski, Cabu, Charb et les autres étaient des maîtres et nous devons continuer à nous en inspirer. Personne, aucune dogme, aucune idéologie, aucune idée, ne relève du sacré. Il n’y a aucune exception à cette règle. C’est notre modèle de société qui en dépend.

Quatrième remarque : quelle est la véritable nature de cet attentat ? Est-ce un « simple » crime horrible, comme l’écrit Guy Sorman ? Un acte de fanatiques religieux, qui cherchent à venger le prophète ? Un acte politique, de la part de gens qui refusent la laïcité, la séparation du pouvoir religieux et de la société ? Evidemment, un peu tout cela à la fois. Vraisemblablement un acte religieux, de la part des frères Kouachi, qui cherchent à prolonger en France un djihad déjà éprouvé au Moyen-Orient. N’en déplaise à ceux qui prétendent qu’ils n’ont rien à voir avec les musulmans, c’est bien au nom d’Allah et de Mahomet qu’ils ont tué. Mais il est vrai aussi qu’en s’attaquant à un symbole de la liberté d’expression, et en attaquant la France en son cœur, leur acte est aussi (et surtout) un acte politique. Qui fait écho aussi bien aux appels au meurtre d’occidentaux lancés par Daesh, qu’à la volonté de créer un califat en Irak et en Syrie. Et ne traiter que le volet « terroriste » de cet événement tragique ne résout rien à ce dernier aspect, qui est bien plus complexe à traiter.

La question est d’éradiquer l’islamisme radical partout dans le monde, pas juste chez nous. De forcer l’islam a rentrer dans la seule sphère privée de laquelle il n’aurait jamais dû sortir. A l’heure où j’écris ces lignes, une prise d’otages à lieu dans une imprimerie. J’ai peur pour les otages. Mais encore plus peur pour les victimes de demain des fous d’Allah, si jamais nous ne faisons rien.

Il faudra enfin non pas restreindre nos libertés, mais au contraire les développer encore. C’est la meilleure réponse possible aux islamistes. Il ne faut jamais leur céder, car sinon c’est leur donner raison. Il est étonnant que certains partisans autoproclamés de la liberté d’expression aient une opinion quelque peu différente. Comment peut-on prétendre, comme certains sur Twitter, que Charlie Hebdo l’aurait bien cherché ? Comment des dessins peuvent-ils justifier de tels actes ? Qui peut sérieusement considérer que des dessins sont une provocation insupportable ?

A ces derniers, je dédie donc le dessin suivant.

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La révolution permanente, ou comment la statocratie a détruit les corps intermédiaires


du pouvoir«Une monarchie subit les services des puissants en tant qu’elle demeure sous la tutelle aristocratique; mais elle appelle les services des plébéiens en tant qu’elle veut se rendre absolue.»

 

La nécessité du nivellement

D’où vient que l’Etat ne rencontre aucune limite, aucune résistance syndicale du peuple ? C’est que les représentants des différents éléments de la Nation sont devenus le Pouvoir, et le peuple reste alors sans défenseur. Ceux qui sont l’Etat n’admettent pas d’intérêt de la Nation distinct de l’intérêt de l’Etat. Ils écraseraient comme sédition ce que la monarchie accueillait comme remontrance.

Le pouvoir dans sa puissance a pour victimes prédestinées et pour opposants naturels les puissants, les chefs de file, ceux qui exercent une autorité et possèdent une puissance dans la société. Être niveleur n’est donc nullement un caractère qu’il assume quand il devient démocratique. Le nivellement est dans sa destinée.

Ce qui aide au pouvoir de l’État c’est qu’il lutte contre d’autres maîtres ; et l’on regarde leur abaissement plutôt que son élévation. Ce qui lui est obstacle c’est tout commandement autre que le sien. Ce qui lui est aliment c’est toute force où qu’elle se trouve. Il est niveleur en tant qu’il est État, parce qu’il est État. Magistrature, police et armée font respecter les droits acquis : si on l’examine dans son Être, il est défenseur des privilégiés, mais si on l’examine dans son Devenir, on le trouve agresseur de toutes les formes d’autorité sociale. Il détruit naturellement l’ordre social dont il émane. Les grands sont abaissés tandis que s’élève une statocratie. Les privilégiés ne sont plus en face de l’État, ils sont dans l’État et constitués par lui et l’État est menacé de démembrement : cette construction et destruction de l’État rythme la vie sociale.

Ce sont les possédants qui bénéficient des lois, des décisions de la magistrature, des interventions de la police. Mais l’Etat n’est pas dans sa nature conservateur des droits acquis. Il joue les deux rôles à la fois, garantissant par ses organes les situations établies, et les minant par sa législation. Le processus destructeur des aristocraties s’accompagne d’un processus inverse. Car parallèlement s’élève une statocratie, qui non seulement s’approprie collectivement les forces sociales, mais qui tend aussi à se les approprier individuellement, donc à les distraire du pouvoir.

Dans les temps anciens, le système qui prévalait était celui de la société gentilice : le pouvoir n’était qu’un pacificateur entre groupes disposant d’une totale liberté interne. Le pouvoir ne connaît que les chefs de groupes, entre lesquels il arbitre, auxquels il commande. Son autorité ne pénètre pas dans le groupe même. Le roi est par conséquent contraint à une consultation permanente avec les pairs qui peuvent seuls lui prêter les forces dont il a besoin. Par conséquent, briser le cadre gentilice est la grande affaire des rois. La lutte contre la cellule familiale, depuis le classement des citoyens de Solon et Servius Tullius, s’est poursuivi tout au long de l’histoire. L’Etat a revendiqué comme ses propres ressortissants ceux qui n’étaient auparavant que les sujets du père. L’apparition de la structure féodale, système d’ « hommes de confiance », fait de chaque dominateur local un législateur, un juge, un administrateur d’une sorte de principauté. Mais le pouvoir anéanti se réveille, aiguillonné par ses besoins : il n’est pour ce dernier d’autres ressources que de dérober à la cellule seigneuriale les ressources qu’elle recèle. Les légistes placés entre le seigneur et ses sujets sont donc là pour que le seigneur s’abstienne de « tailler » arbitrairement ses hommes. Par ailleurs le monarque demande de plus en plus fréquemment des « aides », à l’occasion des guerres bien sûr, mais également par le biais de la dépréciation monétaire : le métal précieux, acheté de plus en plus cher par les ateliers monétaires, circule de plus en plus vite. Son rythme suit celui des besoins de l’Etat. L’Etat voit avec faveur la montée des riches qui ne lui paraissent point soustraire quelque chose à son autorité. Mais enfin la démolition de toutes autres dominations sociales a laissé les dominations financières maîtresses du terrain. Alors on les a reconnues formatrices de cellules nouvelles. Le patronat industriel pénètre dans l’atelier, a introduit sa loi, sa police, son règlement d’atelier. Ainsi les anticapitalistes, à rebours, viennent remplir les cadres de l’Etat bourgeois. Socialiste ou non, le pouvoir devient nécessairement l’allié de ceux qui subissent la domination capitaliste.

 

La statocratie, mariage du Pouvoir et de la plèbe

 

Si le Pouvoir grandit aux dépens des puissants, la plèbe doit être son éternelle alliée. La passion de l’absolutisme doit nécessairement conspirer avec la passion de l’égalité. Ce qu’a fait César en quelques années, la monarchie capétienne a mis 400 ans à l’accomplir mais c’est la même tâche et la même tactique. Des conseillers plébéiens, des soldats plébéiens, des fonctionnaires plébéiens sont les instruments du pouvoir qui se veut absolu. Quel spectacle cette montée des hommes noirs qui dévorent peu à peu la grandeur féodale. Le Pouvoir monarchique n’a pourtant point atteint sa fin logique, répugnant à détruire la noblesse toujours résistante. Lorsque se lèvera la vague démocratique, elle trouvera en Angleterre un Pouvoir tout investi de tranchées aristocratiques, au lieu qu’en France, elle s’emparera tout d’un coup d’un Pouvoir monarchique sans frein : ce qui explique assez la différence des deux démocraties.

Le terme d’une telle évolution, c’est la destruction de tout commandement au profit du seul commandement étatique. C’est l’atomisation sociale, la rupture de tous liens particuliers entre les hommes, qui ne sont plus tenus ensemble que par leur commun servage envers l’Etat. C’est, à la fois, et par une convergence fatale, l’extrémité de l’individualisme et l’extrémité du socialisme. Est-ce à dire pourtant qu’il n’y ait plus de privilégiés ? Si : mais ils sont dans l’Etat et constitués par lui. Ceux qui occupent les positions clefs de cette grande machine, les potentes, les optimates, s’approprieront alors de nouveaux avantages, et voudront en assurer la transmission à leurs descendants. Ce sera la féodalité. L’Etat sera démembré par la statocratie conçue dans son propre sein. Il s’agit pour lui dès lors de détruire ces molécules sociales ; et le processus de gonflement de l’Etat recommence.

Toujours, l’aristocratie s’oppose à l’élection d’un pouvoir disposant par lui-même de moyens d’action qui le rendent autonome à l’égard de la Société. A l’armée, assemblée de contingents féodaux, le roi leur préfère bientôt une cavalerie mercenaire développée à mesure de ses ressources. Et ce malgré des résultats mitigés.

 

L’Etat c’est nous ? Non, l’Etat, c’est eux !

« Le terme d’État – et c’est pourquoi nous l’évitons – comporte deux sens fort différents. Il désigne d’abord une société organisée ayant un gouvernement autonome, et, en ce sens, nous sommes tous membres de l’État, l’État c’est nous. Mais il dénote d’autre part l’appareil qui gouverne cette société. En ce sens les membres de l’État, ce sont ceux qui participent au Pouvoir, l’État c’est eux. Si maintenant l’on pose que l’État, entendant l’appareil de commandement, commande à la Société, on ne fait qu’émettre un axiome ; mais si aussitôt l’on glisse subrepticement sous le mot État son autre sens, on trouve que c’est la société qui commande à elle-même, ce qu’il fallait démontrer. Ce n’est là évidemment qu’une fraude intellectuelle inconsciente. Elle n’apparaît pas flagrante parce que précisément dans notre société l’appareil gouvernemental est ou doit être en principe l’expression de la société, un simple système de transmission au moyen de quoi elle se régit elle-même. À supposer qu’il en soit vraiment ainsi – ce qui reste à voir – il est patent qu’il n’en a pas été ainsi toujours et partout, que l’autorité a été exercée par des Pouvoirs nettement distincts de la Société, et que l’obéissance a été obtenue par eux. »

Bertrand de Jouvenel — Du pouvoir (1945)

 

Il faut écouter les cris de dépit de Saint-Simon contre Mazarin. Il a bien compris qu’au temps de la Fronde une révolution s’était accomplie, non pas celle, tumultueuse, que tentaient les émeutiers, mais celle au contraire invisible, qu’accomplissait le ministre éducateur de Louis XIV : « Il en méprise les lois, le génie, les avantages, il en ignore les règles et les formes, il ne pense qu’à tout subjuguer, à tout confondre, à faire que tout soit peuple ». Une partie de la noblesse alors, durant tout le XVIIIe siècle, plus ou moins déplumée par le pouvoir monarchique, se remplume en s’installant dans le riche appareil d’Etat construit par les commis plébéiens. Et occupant toutes les places, obstruant toutes les avenues du Pouvoir, l’ancienne noblesse l’anémie en empêchant qu’il attire à lui, comme autrefois, les ambitions plébéiennes. Ainsi tout ce qui devait servir l’Etat, s’en trouvant écarté, se « jacobinise ». Sous une opposition parlementaire qui, acceptée, aurait transformé la monarchie absolue en monarchie limitée, s’impatiente une élite plébéienne qui, admise dans l’Etat, aurait poussé toujours plus loin la centralisation monarchique. Elle était si naturellement servante du pouvoir royal qu’elle ne fera que le continuer, sans roi.

 

Le levier des croyances

 

Plus les routines et les croyances d’une société sont stables et enracinées, plus les comportements sont prédéterminés, moins le Pouvoir est libre dans son action. Plus nous cherchons à connaître les hommes primitifs, plus nous sommes frappés, non pas de l’extrême liberté de leur conduite, mais au contraire de son caractère étonnamment strict. Cette régularité on l’observe dans les communautés les plus dénuées de gouvernement. Le problème se complique quand la conquête, phénomène assez tardif dans l’histoire humaine, rassemble plusieurs communautés à mœurs distinctes sous un même gouvernement. Le peuple novateur se porte de tous côtés à des actes originaux. Alors intervient une Loi qui lui ouvre les avenues de développement fécondes, tandis que lui sont fermées de toute l’autorité d’un vouloir divin celles qui le mèneraient à sa propre destruction. Ce n’est pas le pouvoir qui légifère mais Dieu par la bouche d’hommes inspirés ou profondément convaincus. Puis les hommes se sont risqués à porter le jugement. Ce qui nous apparaît comme la plus haute expression de l’autorité, dire ce qui doit être fait et ce qui ne doit pas être fait, distinguer le licite et l’illicite, cela n’a point appartenu au Pouvoir politique avant un stade extrêmement tardif de son développement.

Sans doute les règles du droit romain apparaissent très tôt divorcées de toute connotation religieuse. Mais ces commandements civils, ces institutions civiles sont le décalque exact d’anciens commandements et d’anciennes institutions de caractère sacré.

Il y a deux sortes de lois : la Loi-commandement, reçue d’en haut. Dieu en est l’auteur. Enfreindre cette loi, c’est l’offenser. On en sera puni, que le pouvoir temporel y prête la main ou non. Et les Lois-règlements, faites par les hommes pour discipliner des conduites que les progrès de la complication sociale diversifient sans cesse. Les Romains sont le peuple le moins mystique peut-être que la terre ait porté. Et c’est pourquoi ils ont si tôt séparé du fas, ce qu’exigent les Dieux, le jus, ce qu’aménagent les hommes. Entraînés par la passion ou flattés par la puissance, les hommes commettent de fréquentes et graves violations, nul plus que les princes.

On doit se garder de confondre la Loi divine avec la Coutume. La coutume est une cristallisation de tous les usages. La Loi au contraire, laisse passer les variations favorables : elle agit, si l’on veut, comme un filtre sélectif. Par ailleurs, on ne peut pas dire que le Peuple ou l’assemblée enlève au Pouvoir la capacité de faire seul les lois, car, cette capacité, il ne la possédait point. Le concours du peuple ou d’une assemblée, loin d’entraver une liberté qu’ils n’avaient point, permet au contraire à l’activité gouvernementale de s’étendre. C’est le Pouvoir qui, au Moyen Age, convoque les Parlements d’Angleterre et les Etats généraux de France. On ne fait d’abord que constater la coutume. Puis, très progressivement, on introduit des lois innovatrices mais volontiers présentées comme des retours aux bons usages anciens. C’est la pratique législative qui a peu à peu accrédité la notion qu’on pouvait, par proclamation, non pas constater des droits, un Droit, mais les créer. Les plus grands esprits du XVIIIe l’ont tellement compris qu’ils ont voulu donner au législateur une digue et un incontestable guide : c’est la « religion naturelle » de Rousseau, c’est la « morale naturelle » de Voltaire. Mais ces digues ne pouvaient tenir une fois l’homme déclaré « mesure de toutes choses ». Une fois l’homme déclaré mesure de toutes choses, il n’y a plus ni Vrai, ni Bien, ni Juste, mais seulement des opinions dont le conflit ne peut être tranché que par la force politique. Le siècle du rationalisme est celui des despotes éclairés.

Le « Pouvoir pur », né sur les cendres de la féodalité


du pouvoirLe Pouvoir, nous dit Jouvenel, a des origines à la fois magiques et guerrières.

Depuis l’Antiquité, les penseurs ont vu dans la famille la société initiale, dans l’autorité paternelle la première forme du commandement. L’agrégation des familles forme la société présidée par le père des pères ou bien les chefs des familles patriarcales s’associent volontairement : on arrive à considérer soit le gouvernement monarchique, soit le gouvernement sénatorial comme naturel. Cette conception classique est jetée à bas dans les années 1860. Les sociétés sauvages n’entrent pas dans la classification tripartite, monarchie, aristocratie, démocratie. Ce ne sont pas les labours et façons culturales qui assurent une bonne récolte mais les rites. Il semble que le pouvoir gérontocratique et ritualiste soit valable pour toutes les sociétés primitives. Le Pouvoir magique exerce un commandement politique, le seul que connaissent les peuples primitifs. Son principe est la crainte, son rôle social la fixation des coutumes. Aujourd’hui, comme il y a dix mille ans, un Pouvoir ne se maintient plus quand il a perdu sa vertu magique.

La guerre cependant produit un profond ébranlement social en bouleversant la hiérarchie établie : l’emporte non le plus chargé de gris-gris mais le plus vaillant et le plus robuste. La gérontocratie était riche par accaparement de la richesse tribale, l’aristocratie l’est aussi, mais par le pillage. L’autorité paternelle est née de la conquête des femmes. La guerre enrichit inégalement. Les gentes s’enrichissent par la polygamie, l’esclavage et le clientélisme.

Il faut un chef pour la guerre qui jouisse d’une autorité absolue et qui a besoin de s’accorder avec les autres chefs de gentes sans lesquels il ne peut rien, le Sénat. La royauté présente un dualisme fondamental : le prêtre (rex) et le chef d’aventure (dux), le noyau mystique et la volonté de puissance. Le roi veut nécessairement enlever aux puissants leur pouvoir, il cherche et obtient l’appui de la poussière plébéienne. Le Pouvoir tend par une logique nécessaire à diminuer l’inégalité sociale et à augmenter et centraliser la puissance publique. Les rassemblements de sociétés diverses par une petite nation conquérante ont chaque fois offert au chef de celle-ci une chance prodigieuse d’absolutisme. Pour qu’une volonté se transmette et s’exécute dans un vaste royaume, il faut tout un système : l’appareil d’État est l’instrument naturel et nécessaire de la monarchie.

Les révolutions liquidatrices de la royauté en Grèce et à Rome tendent à empêcher l’élévation politique du roi et l’élévation sociale de la plèbe. Où les chefs de groupe ont triomphé, la res publica est la société maintenue entre eux pour l’avancement de leurs intérêts communs et qui se manifeste dans leur assemblée qui s’élargit avec le temps. Si le roi l’emporte, il décide et agit pour le peuple. Ainsi se forme la notion complexe d’État. La République c’est nous, l’État c’est ce qui commande souverainement à nous. Le moderne est citoyen uniquement à l’occasion des élections où il agit en souverain et le reste du temps, il est sujet de l’appareil.

Mort à la féodalité !

Il ne faut pas confondre les qualités acquises du Pouvoir avec son essence. Il n’est pas vrai que le pouvoir s’évanouisse lorsqu’il agit à l’encontre de la fonction qui lui est assignée. Il continue de commander et d’être obéi. C’est donc qu’il n’est pas confondu avec la Nation. C’est le Pouvoir pur. L’idée que le commandement ait été voulu par ceux qui obéissent est absurde : elle impliquerait que la collectivité où s’érige un commandement avait des besoins, des sentiments communs; qu’elle était une communauté. Or les communautés étendues n’ont précisément été créées que par l’imposition d’une même force à des groupes disparates. Le pouvoir a l’aînesse sur la Nation.

Ce pouvoir, la « bande de brigands » de Saint Augustin, ne peut se réclamer d’aucune légitimité. Il ne poursuit aucune juste fin; son seul souci est d’exploiter à son profit les vaincus.

Seulement, plus la société maîtresse étend l’aire de sa domination, plus son joug est difficile à maintenir : si bien qu’à l’intérieur de la société maîtresse, un commandement par rapport à elle-même tend à s’affirmer. C’est le pouvoir personnel, royal.

Le Pouvoir pur est un commandement qui existe par soi-même. Il n’est pas l’émanation de la Nation d’une création plus récente. Le principe de formation des vastes agrégats n’est autre que la conquête. L’État résulte essentiellement des succès d’une bande de brigands. Le seul souci de ce Pouvoir est d’exploiter à son profit les vaincus. Le chef de la bande victorieuse peut organiser à son profit une partie des forces latentes dans l’ensemble conquis : la force passe des mains collectives des conquérants aux mains individuelles du roi. Le commandement qui se prend pour fin est amené à veiller sur le bien commun. Le monarque est un élément dominateur parasitaire mais où le plus grand nombre possible des sujets trouvent leur avantage. Les conditions matérielles d’existence d’une Nation sont créés par la conquête mais ce n’est pas encore un Tout : le monarque va constituer le centre de cristallisation du sentiment national.

Le monarque a désormais à son profit une partie des forces latentes, dont il peut user contre ses propres associés. C’est la lutte contre la féodalité. C’est une singulière illusion que la loi de la majorité ne fonctionne qu’en démocratie. Le roi, un homme tout seul, a plus qu’aucun gouvernement besoin que la majeure partie des forces sociales penche en sa faveur.

Ce qui commande, c’est maintenant le roi avec ses serviteurs permanents, ministeriales. Le monarque et son administration dominent, et d’autant mieux qu’ils rendent d’indispensables services.

Le roi commande avec ses serviteurs permanents et dispense les bienfaits de l’ordre, de la justice, de la sécurité, de la prospérité comme si à la nature basique égoïste s’était substitué une nature acquise sociale. En durant, le Pouvoir se socialise, il doit se socialiser pour durer. Ensuite, on chasse l’occupant du palais et on met à sa place des représentants de la Nation.

Dès que le but social n’est pas poursuivi en commun mais qu’un groupe particulier se différencie pour y vaquer de façon permanente, ce groupe responsable forme corps, acquiert une vie et des intérêts propres. Le commandement est une altitude, on y respire un autre air. Le meneur se persuade aisément qu’il ne veut que servir l’ensemble.

La divine surprise de l’intérêt général

Mais en instituant un appareil destiné à la servir, la Société a donné naissance à une petite société se distinguant d’elle. C’est qu’en effet il y a un climat de pouvoir qui altère les hommes. Non que ces derniers soient d’obscurs arrivistes, mais la logique égoïste du Pouvoir pur ne saurait être négligée.

C’est le principe égoïste qui fournit au Pouvoir cette vigueur intime sans laquelle il ne saurait remplir cette fonction : rien dans le règne naturel ne continue de vivre qui ne soit soutenu par un intense et féroce amour de soi-même. Une certaine conviction de supériorité, un caractère impérieux sont convenables aux dirigeants. Il suffit que les dirigeants affectent une grande austérité pour que le vulgaire leur donne quitus de tout égoïsme, comme si les vraies voluptés de l’autoritaire n’étaient point ailleurs. Diriger un peuple, quelle dilatation du Moi ! Là où passent rapidement les occupants du Pouvoir, c’est dans les fonctionnaires que réside l’égoïsme sublimé conservateur du Pouvoir. La croissance extensive du Pouvoir a été davantage commentée que sa croissance intensive : dimensions de l’armée, charge des impôts, nombre des fonctionnaires. La puissance publique n’est qu’un des pouvoirs présents dans la Société avec d’autres, les pouvoirs sociaux, qui sont à la fois ses collaborateurs et ses rivaux. Chaque autorité particulière tend à se grandir, ce qui donne à l’État sa chance principale. La croissance de son autorité apparaît aux individus moins comme une entreprise contre leur liberté que comme un effort destructeur des dominations auxquels ils sont assujettis, cause capitale de la complicité perpétuelle des sujets avec le Pouvoir. S’il n’est pas capable d’une justice expéditive, d’une largesse soudaine, le Pouvoir perd son attrait féerique.

Lorsque le pouvoir demande des ressources pour lui-même, il épuise vite la complaisance des sujets. Pour obtenir des contributions, il faut que le Pouvoir puisse invoquer l’intérêt général. (C’est la Guerre de Cent ans qui a accoutumé le peuple à l’impôt permanent). Par ailleurs, la pensée philosophique utopiste, en imaginant l’ordre dans la simplicité, élargit la fonction du Pouvoir, même si elle en combat parfois les détenteurs. Nos grands bâtisseurs de Paradis (Platon, More, Campanella) ont en réalité construit des tyrannies. Ainsi le philosophe travaille pour le Pouvoir. Se proclamant altruiste et se donnant pour le réalisateur d’un rêve de la pensée, le Pouvoir peut briser tout obstacle à sa marche triomphale.

La course au totalitarisme

On peut observer le progrès du Pouvoir par l’exploitation des ressources que lui offre son domaine national : il change alors le rapport de ses moyens à ceux de ses voisins, s’égale avec un faible fonds à de grandes puissances, et, si ce fonds est ample, se rend capable d’hégémonie. Ainsi aucun Etat ne peut rester indifférent quand l’un d’eux acquiert plus de droits sur son peuple. Il lui faut sur le sien des droits analogues, ou payer bien cher sa négligence. C’est une réelle course au totalitarisme. Les armements ne sont qu’une expression du Pouvoir. Ils croissent parce que le Pouvoir croît. Et les partis les plus persistants à réclamer leur limitation étaient, par une inconséquence inaperçue, les plus ardents à soutenir l’expansion du Pouvoir !

Le développement de la monarchie absolue, tant en France qu’en Angleterre, est lié aux efforts des deux dynasties pour résister à la menace espagnole. Autre exemple, c’est l’envie que Louis XIV inspire à tous les princes qui est le véritable principe de leurs usurpations sur les peuples. Mais la menace de son hégémonie leur fournit le plus honorable des prétextes pour l’imiter.

La conscription est des plus étranger aux sociétés aristocratiques : ainsi apparut l’ère de la chair à canon. La Prusse, inspirée de l’expérience de la Révolution française, applique pour elle-même un système analogue, aggravé, qui prépare les victoires de 1870. Ces succès épouvantant l’Europe, tous les pays continentaux introduisent alors l’obligation militaire. Pendant la Grande Guerre, apparaît la notion de Guerre totale : à présent, dès le temps de paix, l’Etat préparera l’utilisation intégrale des ressources pour la guerre.

La guerre, une activité essentielle des États

Le Pouvoir administre pour conquérir et conquiert pour administrer. Plus les Pouvoirs sont intimement liés aux peuples qu’ils régissent plus ils obtiennent d’eux. Les grands pas dans la militarisation sont liés à de grandes avances du Pouvoir. Le régime social qui donne le moins à la guerre est le régime aristocratique car si la classe dominante est guerrière, elle est seule guerrière. Le développement de la monarchie absolue en Angleterre et en France est liée aux efforts des deux dynasties pour résister à la menace espagnole. Mais l’accroissement des prélèvements étatiques sur la nation ne donne qu’un avantage éphémère et incite les rivaux à des pratiques semblables. Toute la nation devient aux mains de l’État un outil de guerre. La seconde guerre mondiale a été l’occasion du triomphe de l’État. Tout est jeté dans la guerre parce que le Pouvoir dispose de tout. Ceux qui sont l’État n’admettent pas d’intérêt de la Nation distinct de l’intérêt de l’État.

La métaphysique du Pouvoir


La métaphysique du Pouvoir
du pouvoir« Dans un pays où l’Etat est le seul employeur, toute opposition signifie mort par inanition. L’ancien principe : qui ne travaille pas, ne mange pas, est remplacé par un nouveau : qui n’obéit pas, ne mange pas. »

Léon Trotski, 1937

Fasciné par la croissance ininterrompue du Pouvoir qui rendit possible la guerre totale déclenchée par Hitler, Bertrand de Jouvenel s’est donné pour tâche dans Du pouvoir (Genève, 1945) d’étudier cette croissance. Du pouvoir, Histoire naturelle de sa croissance est selon son auteur Bertrand de Jouvenel un livre de guerre à tous égards (…) une méditation sur la marche historique à la guerre totale.

Lorsque nous remontons à l’époque (XIe-XIIe siècles) où commencent de se former les premiers d’entre les États modernes, la guerre est toute petite car le pouvoir est petit : il ne dispose pas de ces deux leviers essentiels, l’obligation militaire et le droit d’imposer. Mais le pouvoir s’efforce de grandir et au terme de la Guerre de Cent Ans, par la taille et les compagnies d’ordonnance, il n’a plus besoin de mendier mais dispose d’une dotation permanente. Depuis la puissance publique a continué de grandir à un rythme accéléré. Autrefois visible (le Roi), le Pouvoir est à présent masqué par son anonymat : il se prétend instrument de la volonté générale. En ouvrant à toutes les ambitions la perspective du Pouvoir, ce régime facilite beaucoup son extension. La démocratie, telle que nous l’avons pratiquée, centralisatrice, règlementeuse et absolutiste apparaît comme la période d’incubation de la tyrannie. Voici quelle est, pour Jouvenel, la métaphysique du Pouvoir.

L’obéissance civile, un «  fait de nature »

L’ordre émané du pouvoir obtient l’obéissance des membres de la communauté. Connaître les causes de l’obéissance, c’est connaître la nature du Pouvoir. Quoi de plus surprenant que la miraculeuse obéissance de milliers ou millions d’hommes se pliant aux règles et aux ordres de quelques-uns ?

S’il n’est pas l’œuvre de la seule force, l’empire du Pouvoir n’est pas non plus l’œuvre de la seule participation, puisqu’on le trouve où la Société ne participe nullement au Pouvoir. Le Pouvoir est pour nous un fait de nature : la suite des gouvernements d’une même société peut être regardé comme un seul gouvernement qui subsiste toujours et s’enrichit continuellement. La pensée humaine a cherché la justification théorique de l’obéissance : soit parce que (un droit exercé par le Pouvoir à la condition d’être légitime) soit en vue de (le but que poursuit le Pouvoir, le Bien Commun). Dans l’obéissance, il entre une part énorme de croyance, de créance, de crédit.

Les théories classiques qui justifient le commandement politique sont les théories de la souveraineté. Une volonté suprême ordonne et régit la communauté humaine : le droit divin d’une part, la souveraineté populaire d’autre part.

Le crépuscule de la souveraineté divine

On prétend que le droit divin, incarné par la « souveraineté divine », a soutenu, pendant les « temps obscurs du Moyen Age », une monarchie arbitraire et illimitée. Tout ceci est faux : le pouvoir médiéval était partagé (Curia Regis), limité (par les seigneurs), et surtout il n’était pas souverain (il n’avait pas la puissance législative, domaine de la lex terrae). On a répété la formule de Saint Paul, que tout pouvoir vient de Dieu, beaucoup moins pour inviter les sujets à l’obéissance envers leur souverain que pour inviter le pouvoir… à l’obéissance envers Dieu. Si le souverain remplissait mal sa mission, l’Eglise disposait à son égard de sanctions (l’Empereur Henri IV vint s’agenouiller devant Grégoire VII dans la neige de Canossa).

Cette souveraineté divine pris fin sous une double attaque : d’une part, le roi, pour briser l’Eglise, eut recours à la tradition juridique romaine (qui attribue la souveraineté… au peuple !, notamment chez Marsile de Padoue) ; d’autre part, la révolution religieuse de Luther permit d’opposer Dieu au peuple cette fois. Pour arguer du Peuple contre Dieu puis arguer de Dieu contre le Peuple, double manœuvre nécessaire à la construction de l’absolutisme, il aura donc fallu une révolution religieuse. Ainsi les princes, rompant avec l’Eglise de Rome, en profitèrent pour s’attribuer comme propriété le droit souverain qui jusqu’alors ne leur avait été reconnu que comme mandat sous contrôle.

L’avènement de la souveraineté populaire

Les jésuites, pourchassés par les princes, affirment que Dieu a voulu l’existence du pouvoir parce qu’il a donné à l’homme une nature sociale. Mais il n’a pas lui-même organisé ce gouvernement. Cela appartient au peuple de cette communauté. (Bellarmin disait : « s’il advient une cause légitime, la multitude peut changer la royauté en aristocratie ou démocratie et à rebours; comme nous lisons qu’il s’est fait à Rome »). C’est l’avènement du concept de souveraineté populaire.

Mais, nous dira-t-on, la souveraineté populaire n’est-elle pas la théorie qui fait le plus obstacle à l’absolutisme ? Là est l’erreur. Hobbes, notamment, déduira de la souveraineté du peuple le droit illimité du pouvoir. L’homme ou l’assemblée à qui ont été remis sans restriction des droits individuels illimités, possède alors un droit collectif illimité. Si l’on suppose l’existence d’un souverain, il faut qu’il ait reçu tous les droits des individus, et l’individu par suite n’en réserve aucun qui ne soit opposable au Souverain.

Comme le dit Rousseau : « s’il restait quelques droits aux particuliers, comme il n’y aurait aucun supérieur commun qui put prononcer entre eux et le public, chacun, étant en quelque point son propre juge, prétendrait bientôt l’être en tous ».

Ce n’est pas de la souveraineté de Dieu que Hobbes déduira le droit illimité du Pouvoir : c’est de la souveraineté du Peuple. Dès lors qu’on postule un droit de commander qui n’a point de bornes, il est moins choquant de supposer ce droit appartenant à tous. Le peuple crée la Souveraineté sans la donner, il en reste perpétuellement investi. Tous les pouvoirs tyranniques qui se sont depuis élevés, ont justifié leurs injures aux droits individuels par la prétention qu’ils s’arrogeaient de représenter le Peuple. Toutes ces théories tendent à faire obéir les sujets en montrant derrière le Pouvoir un principe transcendant et à subordonner le Pouvoir audit principe. Il peut sortir de la souveraineté populaire un despotisme plus poussé que de la souveraineté divine : la volonté générale n’est pas fixe mais mobile et la liberté du Pouvoir s’appelle l’Arbitraire.

Ce prince, il est vrai, commande non en vertu d’un droit souverain, mais il ne fait qu’exercer des pouvoirs qui lui sont conférés. Or ces pouvoirs sont absolus, illimités. Les forces qui, dans la société, peuvent les modérer ou les arrêter, sont inconnues.

La théorie organique du pouvoir, ou la souveraineté nationale

Tant que subsiste dans les esprits l’idée que les hommes sont la réalité et la Société une convention, la notion de Souveraineté n’a donc pu faire les ravages qu’elle cause sitôt que cette philosophie s’affaiblit.

Puis a été développée une théorie organique du pouvoir : la société prit la figure de la Nation. Le roi était un autre que le sujet ; pas la nation, qui est le moi hypostasié, le « nous ». Les droits subjectifs des individus perdent leur valeur, au profit d’une Moralité qui doit se réaliser dans la société.

Hegel décerne à la Nation un brevet d’existence philosophique. Au nom du Bien commun, le Pouvoir pourra justifier n’importe quel accroissement de son étendue. La souveraineté nationale est un Être collectif plus important que les individus. Pour Hegel, la Volonté générale accomplit ce qui doit être accompli, avec ou sans l’assentiment des individus qui n’ont pas conscience du but. Il appartient donc à la partie consciente de vouloir pour le Tout (le prolétariat chez Marx). Spencer au sens biologique, Comte au sens figuré, sont d’accord pour reconnaître dans le Pouvoir un produit de l’évolution, un organe dont le but est la coordination de la diversité sociale et la cohérence des parties. Il est vrai que Spencer, l’un des fondateurs de la théorie organiciste, voulait tout au contraire un amoindrissement du Pouvoir. Certes, disait-il, pour son activité extérieure, qui est la lutte contre les autres sociétés, l’organisme social se mobilise toujours plus complètement. Mais au contraire son activité intérieure (qui se développe au moyen de la diversification des fonctions), ne réclame pas d’unique régulateur central, et élabore au contraire des organes régulateurs distincts et nombreux. Mais sa vision de la société comme organisme va se retourner contre lui, grâce notamment à Durkheim.

Les théories s’étagent donc historiquement de telle sorte qu’elles sont de plus en plus favorables au Pouvoir. Elles peuvent être engendrées dans l’intention de poser des obstacles au Pouvoir ; elles finissent néanmoins par le servir.