Les ordolibéraux, une histoire du libéralisme à l’allemande


22510100886770LPatricia Commun, Les ordolibéraux, histoire d’un libéralisme à l’allemande.

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Dans les années 1930-40, des économistes, juristes et sociologues allemands d’obédience libérale constatent l’échec d’un libéralisme économique inapte à régler le problème des crises économiques graves qui ont bouleversé l’Allemagne depuis la fin de la Première Guerre mondiale. Ils ont alors reconstruit les fondements économiques, juridiques, sociaux et culturels d’une économie de marché dont les bénéfices puissent être rendus accessibles et diffusés à l’ensemble de la société. Cette « économie de marché » prend, après la Seconde Guerre mondiale, l’appellation d' »économie sociale de marché ». Ses concepteurs, réunis à partir de 1948 autour de la revue Ordo, deviennent les « ordolibéraux« . Pour reconstruire une économie de marché efficiente, les ordolibéraux sont passés par la refondation d’une économie politique aux ambitions à la fois scientifiques, normatives et pratiques.

Cette nouvelle économie politique souhaitait rompre à la fois avec la tradition de l’Ecole classique, avec le déterminisme historique marxiste et le réformisme social de l’Ecole historique allemande, auxquels il était reproché des insuffisances théoriques ainsi qu’une incapacité à fournir des solutions efficaces aux graves crises économiques. L’objectif fut alors de poser les fondements scientifiques et pratiques d’un modèle alternatif au « laissez-faire » et au dirigisme économique national-socialiste et soviétique.

Les ordolibéraux dessinèrent alors l’esquisse théorique d’un ordre économique et social fondé sur une économie de marché dont le bon fonctionnement était garanti par un ensemble de règles juridiques claires, idéalement scellées durablement dans le cadre d’une constitution économique. Dans ce modèle, c’est une liberté concurrentielle non faussée, associée à une liberté des échanges et à une stabilité monétaire et budgétaire qui permet de diffuser de manière durable dans l’ensemble de la société une prospérité portée par les succès en matière de commerce international. Cette prospérité générale rend ainsi marginal, voire caduc, un système de redistribution sociale porté par l’Etat. Le succès économique de l’Allemagne des années 1950 a été – en partie – porté par ce modèle.

Une pensée humaniste, un interventionnisme conjoncturel

« Ordo » exprime d’abord une prise de position philosophique fondée sur les valeurs fondamentales de l’homme, qui implique le rejet tout à la fois du matérialisme hédoniste et de l’utilitarisme attribués aux libéraux classiques, et du matérialisme évolutionniste des théoriciens marxistes. Adhérant à la tradition chrétienne ainsi qu’à la philosophie idéaliste allemande, l’ordo-libéralisme a foi dans l’homme comme moteur de l’histoire et estime possible et nécessaire d’organiser l’économie en fonction d’un modèle consciemment choisi et scientifiquement défini.

Dans cet esprit, ils considèrent qu’il ne s’agit pas seulement de libérer l’économie et d’accroître la richesse et le bien-être individuel et collectif, mais avant tout de créer un ordre économique et social valable. « L’économie de marché, écrivait Röpke, est une condition nécessaire mais non suffisante d’une société libre, juste et ordonnée », qui était à ses yeux le véritable objectif. Et Rüstow était encore plus explicite quant à la primauté des valeurs sur les intérêts :

« Il y a infiniment de choses qui sont plus importantes que l’économie : la famille, la commune, l’État, le spirituel, l’éthique, l’esthétique, le culturel, bref l’humain. L’économie n’en est que le fondement matériel. Son objectif est de servir ces valeurs supérieures. »

Le mot “ordo” exprime ensuite un projet de société. Si le système économique doit être digne de l’homme, c’est-à-dire conforme à ses exigences morales de liberté, d’égalité et de stabilité et être efficace dans la satisfaction de ses besoins matériels, seul le régime de concurrence répond à cette double exigence. Cependant, il ne se réalise pas de lui-même. Il ne se développe qu’à l’intérieur d’un cadre forgé et maintenu par l’État, au sein d’un ordre construit par la loi.

La pierre angulaire de cet ordre est la constitution économique (Wirtschaftsverfassung), incluse dans la constitution politique et affirmant que la réalisation de la concurrence est le critère essentiel de toute mesure de politique économique. Après son approbation par le peuple dans le cadre de l’adoption de la constitution politique, la constitution économique est complétée par les principes constituants (die konstituierenden Prinzipien) élaborés par les spécialistes de l’économie et non plus par le peuple. Ces principes sont les suivants :

  • l’existence d’une monnaie stable (premier des principes constituants) ;
  • le libre accès au marché ;
  • la propriété privée, conçue moins comme un droit que comme une exigence du système ;
  • la liberté des contrats et son corollaire, la pleine responsabilité civile et commerciale des entreprises ;
  • la stabilité de la politique économique, nécessaire au développement des investissements et à la prévision économique.

Il ne suffit pas d’intégrer la constitution économique à la constitution politique pour que le réel se confonde avec l’idéal. L’objet de la politique économique est de rapprocher le premier du second, par des interventions conformes à la logique de l’économie de marché (Marktkonform). Les ordo-libéraux définissent, avec précision, les conditions de l’action des pouvoirs publics en établissant une distinction entre le cadre et le processus. Le cadre est tout ce qui entoure la vie économique, comme la démographie, l’enseignement, le droit, l’environnement, etc. Dans ces domaines, l’État peut et doit intervenir très largement. Son action sera qualifiée d’ordonnatrice (Ordnungspolitik). Le processus est l’activité économique elle-même. Le marché y détermine la formation des prix. Faussant les conditions de la concurrence, les interventions de l’État dans le processus sont particulièrement dangereuses. Restant donc nécessairement limitées, elles se bornent à éliminer les obstacles qui s’opposent au fonctionnement normal du marché. À l’égard du processus, la politique économique ne sera que régulatrice (Prozesspolitik).

Le tout au service d’un ordre spontané dont Röpke avait reconstruit les fondements, avant Polanyi et Hayek :

L’existence de l’ordre au lieu de l’anarchie, l’ordre spontané, si on veut, n’est pas en lui-même un phénomène étonnant. Les processus particuliers à la vie économique dans une société libre rend évident la supériorité fondamentale de l’ordre spontané sur l’ordre commandé. L’ordre spontané n’est pas juste une autre variété d’ordre, bien qu’il soit d’une habileté surprenante à fonctionner, si cela est nécessaire, même sans le commandement provenant d’en haut. Car si on montrait qu’une organisation d’un système économique d’une société libre peut être fondamentalement différente de l’organisation d’une armée, il y a des raisons de croire que c’est la seule possible.

Wilhelm Röpke, Economics of the Free Society (1962), p.4

Une synthèse inédite

L’économie sociale de marché se propose de réaliser la synthèse entre la liberté économique et la justice sociale. Au nom de la liberté économique, l’État doit mettre en œuvre une politique de concurrence. Au nom de la justice sociale, il doit lutter contre les inégalités engendrées par le système économique et mener une politique sociale. L’économie sociale de marché veut permettre aux individus la poursuite de leurs intérêts respectifs dans le cadre de la coordination par le marché et dans les limites fixées par la loi. Elle comprend des éléments constituants (konstituierende Elemente), formés par l’État de droit avec l’organisation de la propriété et de la concurrence, et des éléments complémentaires (ergänzende Elemente), qui sont la politique sociale et la politique de stabilisation macroéconomique.

L’économie sociale de marché constitue le projet de société proposé au peuple ouest-allemand par le gouvernement de Konrad Adenauer après la fondation de la république fédérale d’Allemagne. Avec les succès économiques des années 1950, elle obtient l’adhésion des principales forces politiques et sociales, ainsi que celle des couches les plus larges de la population. En 1959, le parti social-démocrate (SPD) adopte le programme de Bad Godesberg (Grundsatzprogramm der Sozialdemokratischen Partei Deutschlands). Celui-ci affirme que la libre concurrence et la libre initiative de l’entrepreneur sont des éléments importants de la politique économique social-démocrate. Il insiste aussi sur le rôle des pouvoirs publics. Il consacre le ralliement de la social-démocratie allemande à l’économie sociale de marché.

Les difficultés économiques croissantes des années 1960 et 1970 provoquent une augmentation des critiques qui sont adressées à l’économie sociale de marché. Le succès des Verts correspond à l’institutionnalisation d’un discours fondamentalement contestataire. Il constitue l’un des éléments les plus importants du paysage politique allemand. Devenue largement l’affaire de tous, l’écologie a modifié la vision qu’ont les Allemands de la croissance économique. L’insistance sur la protection de l’environnement (Umweltschutz) n’a pas seulement permis aux Verts de s’intégrer à la politique allemande. Elle a aussi obligé les autres partis politiques à donner une place importante à ce thème dans leurs programmes respectifs et le gouvernement fédéral à renforcer les mesures de protection de l’environnement. La plus grande partie de la population ouest-allemande continue évidemment à se reconnaître dans le système d’économie sociale de marché, qui a fait la preuve de son efficacité. Comme l’ont montré les élections législatives du 18 mars 1990 en ex-R.D.A., la grande majorité des Allemands de l’Est souhaitent que ce système soit aussi le leur.

Parmi les tenants de l’ordolibéralisme, on trouve notamment Wilhelm RöpkeAlexander RüstowHans Großmann-DoerthWalter Eucken, ou même par extension le français Jacques Rueff

L’héritage théorique de l’ordolibéralisme est, à l’image de ses penseurs, vaste et divers : constitutionnalisme et institutionnalisme, mais aussi économie industrielle et théories du développement durable. Une relecture de ses grandes figures offre matière à repenser les fondements d’une science économique ouverte à une recherche interdisciplinaire.

Patricia Commun, ancienne élève de l’ENS-Ulm, est agrégée d’allemand, et professeur d’études germaniques à l’Université de Cergy-Pontoise.

Patricia Commun, Les ordolibéraux, histoire d’un libéralisme à l’allemande, Collection Penseurs de la liberté, Les Belles Lettres, 418 pages, 35€

ISBN 978-2-251-39906-5

En librairie le 13 mai 2016.

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Willkommen in Frankreich

Le temps était à l’orage. Quelques minutes après avoir dépassé la ville de Sarrebruck, la puissante Renault électrique franchit la frontière franco-allemande. Au solide béton germanique succéda alors un revêtement innovant à la texture organique. Dans l’habitacle sécurisé, trois hommes marquèrent par une minute de silence le début de leur voyage d’étude. On avait l’impression de flotter dans l’air. Le niveau sonore dans l’habitacle baissa, jusqu’à plus rien. Quelques éclairs zébrèrent le ciel. Une pluie brutale cribla soudain l’autoroute.
Conduite par Hans, jeune docteur en sociologie berlinois, la voiture accéléra comme une fusée. A ses côtés, Sigismund, la soixantaine repue, regardait avec effarement s’élever les chiffres du compteur jusqu’aux environs des 190 km/h. Son corps gras semblait s’écraser contre le fauteuil sous l’effet de l’accélération. Cette vitesse était légale en France, il le savait, pour les voitures équipées d’une aide électronique à la conduite. Les beaux paysages de France, alternant pâturages verts et semis ordonnés, défilaient désormais à toute allure le long des quatre voies désertes. La Diamanta sortit de la zone d’orage. Un bel arc en ciel se dessina sur la ligne d’horizon. On était fin juin.
Sigismund avait bien connu la France d’avant la Révolution de Tilleul, la France de la 5ème République. Leur mission consistait à disséquer les causes du miracle économique, social et culturel qui avait fait de ce pays la troisième puissance mondiale, derrière la Chine et les Etats-Unis. Sur le siège arrière, Ernst écarquillait les yeux de façon un peu niaise, déterminé à ne perdre aucune information. Sigismund l’observait dans le rétroviseur intérieur tout en avalant une lampée de snaps bavarois. De constitution frêle, atteint de calvitie précoce, Ernst était un être terne et soumis dont il n’aurait pas à se préoccuper. Sigismund songea avec
amertume aux voitures françaises qui ne lui inspiraient aucune confiance. Parmi les multiples débats qui avaient précédé le départ, le choix du véhicule avait été particulièrement houleux. Hans, le conducteur, un jeune libéral immature sentant la sueur et la testostérone, avait milité pour voyager en Renault. Sigismund, membre d’une commission du Bundestag, se serait contenté d’une simple Audi pour représenter l’Allemagne. Chez Hertz, cette marque se louait d’ailleurs 40 % moins cher. Ernst avait fini par trancher en déclarant que l’automobile était l’un des meilleurs exemples du renouveau français. Les marques hexagonales avaient vu en effet leur vente exploser en Asie où elles étaient devenues un symbole de différentiation sociale. Les belles de Shanghai aimaient se pavaner les coupés Venus. Voyager en Renault était donc une bonne idée pour faire le tour du pays, procéder à plus de 250 entretiens et établir un audit à caractère scientifique. « Votre budget est illimité » leur avait dit le ministre de l’économie. « Cette mission est historique, soyez à la hauteur ».

Avec cette vitesse démente, pensa Sigismund, ils arriveraient bien avant la nuit à Reims, lieu de leur première étape. Il décida de se détendre malgré tout. Les affrontements entre lui et le jeune Hans lui donneraient du fil à retordre dans les semaines à venir. Ce jeune puceau n’imaginait pas ce qu’il lui réservait. D’une légère pression sur l’écran tactile de contrôle, le vieux politicien affaissa son fauteuil. Le cuir artificiel, produit par génie génétique dans la région de Limoges, était étonnamment doux au toucher, ce qui lui rappelait la finesse des oreilles de son chat. Sur cette pensée étrange, il fut irrésistiblement emporté par un sommeil profond.

La fabrique de voitures

Implantée au sud de Reims, l’usine Renault s’étendait comme une ville sur plus de 4500 hectares. Guidée par le GPS, la Diamanta arriva à destination à 7h54. Un vent léger et tiède faisait tourner les éoliennes multicolores destinées à alimenter les chaines de production. Le bleu lumineux du ciel était à peine signé d’un croissant de lune discret. Cette première journée de mission aurait été parfaite, se disait Hans, sans la présence désagréable de Sigismund. Le vieux sybarite avait bu la veille des pintes de champagnes millésimés. Usant de son autorité sur la mission, il avait même forcé ses collègues à assister à ses libations. « Les réunions de team building seront obligatoires » avait-il décrété. L’estomac au bord des lèvres, il affichait ce matin une mine plâtreuse qui faisait craindre le pire.
Un colosse trentenaire souriant, vêtu d’une chemise Lacoste bleue, vint les chercher. Ancien Centrale Paris, responsable adjoint du site, Stan Krosky retraça en deux minutes l’histoire de la société. A la suite de la Révolution de Tilleul, 7 ans auparavant, l’entreprise avait été privatisée, avec une cession massive d’actions aux salariés. Le virage bien négocié vers la voiture électrique connectée et la découverte d’une dizaine de brevets clé, tels que la célèbre batterie luminescente, avaient permis d’asseoir la suprématie du constructeur. La refonte complète du design sous la touche magique de François Montano avait ensuite placé la marque sur un piédestal pour les amateurs de luxe et de technologies branchées. Le succès avait été fulgurant en Asie. Lors du lancement de la Renault Venus, treize fans de la marque avaient malheureusement perdus la vie à Shanghai, sauvagement piétinés par une foule hystérique. L’entreprise devait prendre désormais des mesures exceptionnelles pour la sortie de ses nouveaux modèles afin d’éviter les bains de sang.
La mission d’étude se tassa dans une voiturette électrique et partit à la découverte des sites de productions. Hans regarda sans pitié Sigismund qui soufrait des accélérations du véhicule. Il semblait au bord du désastre. On atteignit bientôt le premier site. Des machines entièrement robotisées fonctionnaient à une vitesse folle. Ce ballet frénétique, indiscernable tant il était rapide, restait totalement silencieux.

Le jeune sociologue fasciné par le spectacle s’enquit de la présence de personnes très jeunes ou au contraire assez âgées dans les effectifs. Stan eut un large sourire.

– L’entreprise est conçue comme un lieu de vie et de socialisation. La politique d’apprentissage a permis à notre pays de développer des compétences d’excellence, expliqua Stan avec une arrogance typiquement française (les allemands avaient mis en place un tel système depuis plus d’un siècle eut envie de faire remarquer Hans). Nous avons également résolu le problème des retraites. La carrière d’un salarié est composée de plusieurs paliers dégressifs en fin de carrière. A 68 ans, à l’âge du départ à la retraite, on ne travaille que 13 heures par semaine. Notre système de pension est ainsi autofinancé depuis des années et nous bénéficions en plus de salariés très expérimentés.

La voiturette électrique reprit nerveusement sa course, ce qui retourna encore une fois l’estomac de Sigismund. La chaine suivante produisait la fameuse 2R, un biplace qui faisait fureur à New York et à Sau Paulo. Pendant qu’Ernst et Hans redoublaient de questions, Sigismund sentait l’écoeurement monter par vague. La voiturette fit une pause providentielle, Stan étant appelé au téléphone. Le vieux politicien disparut avec une agilité surprenante pour sa corpulence derrière un grand massif de plantes vertes détoxifiantes. Ses collègues l’entendirent vomir avec de longs soupirs. Il revint quelques secondes plus tard avec un air pénétré, comme si rien ne s’était passé. Hans était révolté que l’on se comportât ainsi dans l’enceinte même d’une entreprise
mythique comme Renault.

La visite se termina en apogée avec l’exposition de modèles Saphir en attente de livraison. Chaque véhicule était personnalisé avec des peintures parfois extravagantes ou des accessoires luxueux. Stan montra aux allemands un exemplaire destiné à une personnalité russe très connue. Entièrement blindée, son intérieur était tapissé de laine pashmina fuchsia.

C’était l’heure du déjeuner. Des ouvriers profitaient de la pause pour jouer au beach volley ou pour profiter des piscines naturelles. Les allemands furent invités à la cafétéria de l’entreprise pour débriefer. La nourriture et les boissons, entièrement biologiques, étaient mises à disposition gratuitement et Sigismund ne se gêna pas pour en profiter. Le groupe s’installa à une table en bois aux côtés de quelques ouvriers actionnaires. L’un d’entre eux, âgé de 43 ans, nommé Paul, revenait d’un congé sabbatique de 6 mois en Inde où il avait suivi des cours intensif de Hatta Yoga.

– Enseigner cette discipline sera ma troisième carrière, annonça l’homme qui avoua avec un peu de honte avoir commencé sa vie professionnelle dans la tristement célèbre administration territoriale. En France, avec un taux de chômage de 3,5 %, on peut tout se permettre. On est assuré d’un revenu en permanence.

Les ouvriers rirent de bon coeur quand Sigismund leur demanda s’ils étaient syndiqués. En tant qu’actionnaires, ils avaient suffisamment de pouvoir, dirent-ils. Le système était ainsi autorégulé sans que l’on ne créa des organisations intermédiaires
dont la raison d’être était surtout politique.

– Avec la suppression de l’Etat et la réduction de 55 % des charges sur les salaires, des millions d’emplois ont été créées, en quelques années seulement, précisa Stan d’un ton docte en réajustant ses lunettes Gucci. Les entreprises sont devenues compétitives. Les salaires, sous le double effet de la restauration des marges bénéficiaires et de la forte tension sur le marché du travail, ont progressé beaucoup plus vite que l’inflation. Vous avez là l’une des recettes principales du miracle français

Au moment du départ, Sigismund fut porté disparu. On le chercha partout, à l’accueil, dans les différents restaurants, dans les jardins odorifères qui jouxtaient les usines. Hans le retrouva finalement dans les toilettes pour handicapés en train de téléphoner à voix basse. Sigismund pourtant assez arrogant à son habitude rougit jusqu’au deux oreilles. Hans le dévisagea avec cruauté. Ce vieux roublard préparait un mauvais coup et il faudrait l’avoir à l’oeil. Constatant environ 25 minutes de retard, Ernst prit le volant de la voiture. Avec une excitation chargée d’appréhension, Hans paramétra dans le GPS une destination située dans le sud de Paris. Le nom qu’il saisit évoquait partout sur la planète la folie magique et sulfureuse de la ville lumière. Les 450 chevaux électriques de la Diamanta s’actionnèrent en silence.

Moyens économiques contre moyens politiques


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En librairie le 21 novembre 2013 (35,50€, 558 pages). Edités par les Belles Lettres, ces textes, choisis et présentés par Vincent Valentin, constituent une des très rares publications du sociologue allemand Franz Oppenheimer en français. Ceci fait suite à l’édition ebook commise par votre serviteur l’an dernier, et disponible ici en version epub et là en version mobipocket (Kindle).

Vincent Valentin est maître de conférences en droit à l’université de Paris 1 et enseignant à Sciences Po Paris. C’est un spécialiste du néo-libéralisme (le courant qui voulut rénover le libéralisme dans les années 1930), du libéralisme et du libertarianisme contemporain. Il collabore régulièrement à Philosophie Magazine. Il est docteur en droit, avec une thèse consacrée au libéralisme contemporain sous l’angle de la philosophie du droit et de l’histoire des idées. Il a écrit avec Alain Laurent une anthologie des textes libéraux, parue en 2012 aux Belles Lettres (Les Penseurs libéraux)

Sous un titre fédérateur unique, cet ouvrage associe et réédite pour la première fois depuis un siècle les traductions françaises de larges extraits des deux principaux opus d’Oppenheimer qui primitivement étaient prévus comme les deux parties d’un seul livre titré « Le Socialisme libéral comme système de sociologie » : en premier lieu L’Etat (édition originale 1908, traduit en 1913 en français), et en second lieu L’Economie pure et l’économie politique (édition originale 1910 ; traduit en 1914 en français). Le dénominateur commun de ces deux textes est une critique de l’Etat, aussi bien dans sa version capitaliste conservatrice que socialiste : l’Etat est considéré comme héritier des guerres de conquêtes et recourant à la violence des « moyens politiques » génératrices de luttes de classes destructrices. Cette critique est accompagnée par la proposition positive d’une société sans rapports de forces ni classes, sans exploitation et presque sans Etat, fondée, et c’est là sa forte originalité, sur la coopération volontaire d’individus égaux pratiquant le libre échange des « moyens économiques » : c’est le « socialisme libéral », dans le vocabulaire d’Oppenheimer.

Après avoir étudié la médecine puis la physique à Berlin, Franz Oppenheimer (1864-1943) se tourne vers les questions sociologiques, sociopolitiques et économiques. Il inaugure la première chaire de sociologie en Allemagne (1919). Avant d’émigrer définitivement aux Etats-Unis en 1938 pour fuir le nazisme et y finir sa vie, cet influent sociologue allemand a été professeur aux universités de Berlin et de Francfort, où il eut notamment parmi ses étudiants l’économiste ordo-libéral Wilhelm Röpke et le futur chancelier Ludwig Erhard. Ayant déclaré « toutes mes idées ont leur racine dans Adam Smith », il est paradoxalement mais significativement aussi apprécié par les libertariens américains pour son antiétatisme que par certains solidaristes français pour avoir le premier prôné un « socialisme libéral ».

Je vous joins ci-dessous ma préface à l’édition électronique de L’Etat, ses origines, son évolution et son avenir, qui contient mes annotations et traductions de l’ouvrage majeur de ce merveilleux sociologue.

Franz Oppenheimer, né le 30 mars 1864 à Berlin et mort le 30 septembre 1943 à Los Angeles, était un sociologue et économiste politique allemand. Il est pour l’essentiel connu pour le présent ouvrage Der Staat, paru en 1908, dans lequel il développe des théories majeures sur l’origine de l’État, et qui bénéficieront d’une longue postérité.

Oppenheimer étudie la médecine à Fribourg-en-Brisgau et à Berlin. Il pratique ensuite à Berlin entre 1886 et 1895. Il s’intéresse progressivement à l’économie politique et à la sociologie. Il devient à partir de 1895 rédacteur en chef de Die Welt am Morgen.

En 1909, il obtient un doctorat en économie à l’université de Kiel, avec une thèse sur David Ricardo, dont les idées exercèrent une grande influence sur lui. Entre 1909 et 1917, il est Privatdozent (professeur non rémunéré) à l’université de Berlin, puis occupe une chaire entre 1917 et 1919. Cette année, il part à l’université Goethe de Francfort sur le Main, occuper la première chaire de sociologie ouverte dans le pays. Il y dirigera en particulier la thèse de Ludwig Erhard, soutenue en 1925. Il eut aussi le célèbre ordo-libéral Wilhelm Röpke comme élève.

Juif, il part en 1934-1935 enseigner en Palestine. L’année suivante, il est fait membre honoraire de la société américaine de sociologie. En 1938, il émigre définitivement, au Japon puis aux Etats-Unis, s’y installant sur la côte Ouest. Il participe entre autres au lancement de l’American Journal of Economics and Sociology. Il enseigna également à l’université de Kobe.

« Moyen économique » et « moyen politique »

Pour Oppenheimer, il y a deux manières, exclusives l’une de l’autre, d’acquérir de la richesse ; la première est la production et l’échange volontaire avec les autres – la méthode du marché libre« la voie économique »èé èéthode de confiscation unilatérale, du vol de la propriétéé« la voie politique » écrit Murray Rothbard dans , il devrait êénergie dans la production est la voie « naturelle » : ce sont les conditions de sa survie et de sa prospérité sur cette terre. Il devrait être également clair que le moyen coercitif et exploiteur est le contraire de la loi naturelle à la production, il en soustrait. « La voie politique » ; et ceci réduit non seulement le nombre des producteurs, mais abaisse éà produire au-delà de sa propre subsistance. En fin de compte, le voleur détruit même sa propre subsistance en réduisant ou en éliminant la source de son propre approvisionnement.

Etat-ours et Etat-apiculteur

Oppenheimer retrace l’histoire universelle de la constitution de l’Etat, indépendamment des races, des époques, des ethnies, des religions, des croyances, des latitudes. Il observe un cheminement qui, plus ou moins lent, plus ou moins systématique, est le lot de toutes les civilisations et de toutes les époques. La première étape de l’Etat, c’est le vol, le rapt, le meurtre lors de combats frontaliers, échauffourées sans fin, que ni paix ni armistice ne peuvent faire cesser.

Peu à peu, le paysan, victime principale de ces hordes barbares, accepte son sort et cesse toute résistance. C’est alors que le berger sauvage, nomade et hostile, prend conscience qu’un paysan assassiné ne peut plus labourer, et qu’un arbre fruitier abattu ne peut plus rien porter. Dans son propre intérêt, donc, partout où c’est possible, il permet au paysan de vivre et épargne ses vergers. La tribu de nomades perd peu à peu toute intention de pratiquer le vol et l’appropriation violente.

Les pilleurs ne brûlent et ne tuent plus dans la stricte mesure du « nécessaire », pour faire valoir un respect qu’ils estiment salutaire, ou pour briser une résistance isolée. Mais en général, le berger ne s’approprie désormais que l’excédent du paysan. Il laisse au paysan sa maison, son équipement et ses provisions jusqu’à la prochaine récolte.

Dans une métaphore saisissante, Oppenheimer démontre que le berger nomade, qui était jadis comme l’ours, qui, pour voler la ruche, la détruit, devient progressivement, dans un second temps, comme l’apiculteur, qui laisse aux abeilles suffisamment de miel pour les mener jusqu’à l’hiver. Alors que le butin accaparé par la tribu de bergers nomades n’était qu’une pure et simple spoliation, où peu importait les conséquences, où les nomades détruisaient la source de la richesse future pour la jouissance de l’instant, désormais, a contrario, l’acquisition devient rentable, parce que toute l’économie est basée sur la retenue face à la jouissance de l’instant en raison des besoins de l’avenir. Le berger a appris à « capitaliser ». La société est passée de l’ « Etat-Ours » à l’ « Etat-apiculteur ».

La conception libérale de la lutte des classes

Par ailleurs, Oppenheimer montre que l’histoire de toutes les civilisations est celle du combat entre les classes spoliatrices et les classes productives. Il inscrit son analyse de la formation de l’Etat dans le cadre de cette théorie libérale de la lutte des classes.

Cette théorie fut d’abord l’œuvre de Charles Comte au XIXe siècle, l’auteur du journal Le Censeur Européen et l’un des maîtres de Bastiat. Selon Comte, l’homme a le choix entre deux alternatives fondamentales : il peut piller la richesse produite par d’autres ou il peut travailler pour produire lui-même des richesses. On retrouve cette idée chez Bastiat aussi : « Il y a donc dans le monde deux espèces d’hommes, savoir : les fonctionnaires de toute sorte qui forment l’État, et les travailleurs de tout genre qui composent la société. Cela posé, sont-ce les fonctionnaires qui font vivre les travailleurs, ou les travailleurs qui font vivre les fonctionnaires ? En d’autres termes, l’État fait-il vivre la société, ou la société fait-elle vivre l’État ? ». Comme l’a fait justement remarquer Ralph Raico, la similarité entre cette analyse et celle d’Oppenheimer dans L’Etat est frappante. Sa genèse de l’Etat s’oppose frontalement à celle du gentil-Etat-protecteur, dans la tradition du contractualisme des Lumières, et inspirera Max Weber (« L’Etat, c’est le monopole de la violence physique légitime »).

De plus, L’Etat d’Oppenheimer est un excellent complément au livre de Bertrand de Jouvenel, Du pouvoir, Histoire naturelle de sa croissance (1945). Là où écrit, en effet : « Qu’est-ce, alors, que l’Etat comme concept sociologique ? L’Etat, dans sa genèse (…) est une institution sociale, imposée par un groupe victorieux d’hommes sur un groupe défait, avec le but unique de régler la domination du groupe victorieux sur le groupe défait, et de se protéger contre la révolte intérieure et les attaques de l’étranger. Téléologiquement, cette domination n’a eu aucun autre but que l’exploitation économique du vaincu par les vainqueurs. », Bertrand de Jouvenel ajoute : « l’Etat est essentiellement le résultat des succès réalisés par une bande des brigands, qui se superpose à de petites et distinctes sociétés. ».

La postérité de L’Etat 

Parmi les auteurs grandement inspirés par Franz Oppenheimer, on trouve indubitablement Murray Rothbard. Dans L’Ethique de la liberté, il considère qu’Oppenheimer définit « brillamment l’Etat comme « l’organisation des moyens politiques ». C’est que l’Etat est d’une essence criminelle. »

Plus encore, sa définition de l’Etat n’est qu’un prolongement des écrits d’Oppenheimer. « L’État, selon les mots d’Oppenheimer, est l’ « organisation de la voie politique » ; c’est la systématisation du processus prédateur sur un territoire donné. Le crime, au mieux, est sporadique et incertain ; le parasitisme est éphémère, et la ligne de conduite coercitive et parasitaire peut être contestée à tout moment par la résistance des victimes. L’État fournit un canal légal, ordonné et systématique, pour la prédation de la propriété privée ; il rend certain, sécurisé et relativement « paisible » la vie de la caste parasitaire de la société ».

De plus, Oppenheimer pointe du doigt une idée reprise et confirmée par nombre d’auteurs : comme la production doit toujours précéder la prédation, le marché libre est antérieur à l’état. L’État n’a été jamais créé par un « contrat social » ; il est toujours né par la conquête et par l’exploitation. Une tribu de conquérants, qui pille et assassine les tribus conquises, et décide de faire une pause, car elle se rend compte que le temps de pillage sera plus long et plus sûr, et la situation plus plaisante, si les tribus conquises étaient autorisées à vivre et à produire, les conquérants se contentant d’exiger comme règle en retour un tribut régulier.

Carl Schmitt  ajoute : « Alors que la conception de l’Etat propre au XIXe siècle allemand, systématisé par Hegel, avait abouti à la construction intellectuelle d’un Etat situé loin au-dessus du règne animal de la société égoïste, et où régnaient la moralité et la raison objectives, [chez Oppenheimer] la hiérarchie des valeurs se trouvent à présent inversée, et la société, sphère de la justice pacifique, se place infiniment plus haut que l’Etat, dégradé en zone d’immoralité et de violence ».

D’autre part, la distinction sociologique entre ceux qui vivent du pillage (spoliation) et ceux qui vivent de la production marquera aussi profondément les premiers intellectuels américains de la Old Right au XXe siècle : Albert Jay Nock et Frank Chodorov.

Enfin, il est indéniable qu’Oppenheimer exerça une influence majeure sur nombre de libéraux allemands et américains, comme Ludwig Erhard, père du miracle économique allemand, Benjamin Tucker, Kevin Carson ou Albert Jay Nock. Si ces personnalités ont des idées si éloignées, c’est non seulement à cause des thèses éclairantes de l’auteur, mais aussi parce que l’on peut tirer deux conclusions de celles-ci : soit que l’Etat est une organisation aux fondements injustes et dont on doit se débarrasser ou limiter (perspective minarchiste ou libertarienne), soit que l’on doit lutter contre ces injustices, y compris par l’utilisation de l’État et la modification des attributs de ce dernier. C’est la voie choisie par Oppenheimer, pour qui les libéraux doivent accepter une phase de transition durant laquelle le pouvoir politique rétablirait une situation juste. En particulier, pour Oppenheimer, c’est la répartition de la propriété foncière qui est injuste, répartition dont est responsable le pouvoir politique. Il convient d’y remédier en luttant contre les excès du pouvoir politique, qui maintient une société de classes. Pour cela, l’Etat doit être transformé, de moyen de conservation des privilèges et des monopoles à l’adversaire de ces derniers. Ainsi serait possible la transition entre un régime capitaliste non libéral et une vraie économie de marché, dans laquelle l’intérêt général serait atteint par la liberté économique.

Mais surtout, de cette lutte ancestrale entre le moyen politique et le moyen économique, le vainqueur apparaît clairement aux yeux d’Oppenheimer. Et c’est bien cela le plus important de sa pensée. En effet, si la tendance de l’évolution de l’Etat se révèle comme la lutte constante et victorieuse du moyen économique contre le moyen politique, le droit du moyen économique, le droit d’égalité et de paix, héritage des conditions sociales préhistoriques, était à l’origine borné au cercle étroit de la horde familiale. Autour de cet îlot de paix l’océan du moyen politique et de son droit faisait rage.

Or, peu à peu, ce cercle s’est de plus en plus étendu : le droit de paix a chassé l’adversaire, il a progressé partout à la mesure du progrès économique, de l’échange équivalent entre les groupes. D’abord peut-être par l’échange du feu, puis par l’échange de femmes et enfin par l’échange de marchandises, le territoire du droit de paix s’étend de plus en plus. C’est ce droit qui protège les marchés, puis les routes y conduisant, enfin les marchands qui circulent sur ces routes. L’Etat, ensuite, a absorbé ces organisations pacifiques qu’il développe. Elles refoulent de plus en plus dans son territoire même le droit de la violence. Le droit du marchand devient le droit urbain. La ville industrielle, le moyen économique organisé, sape par son économie industrielle et monétaire les forces de l’Etat Féodal, du moyen politique organisé : et la population urbaine anéantit finalement en guerre ouverte les débris politiques de l’Etat Féodal, reconquérant pour la population entière avec la liberté le droit d’égalité. Le droit urbain devient droit public et enfin droit international.

De là découle la conclusion optimiste du présent ouvrage : « Nous sommes enfin mûrs pour une culture aussi supérieure à celle de l’époque de Périclès que la population, la puissance et la richesse de nos empires sont supérieures à celles du minuscule Etat de l’Attique.

Athènes a péri, elle devait périr, entraînée à l’abîme par l’économie esclavagiste, par le moyen politique. Tout chemin partant de là ne peut aboutir qu’à la mort des peuples. Notre chemin conduit à la vie ! »

Et nous pouvons dès lors faire nôtres les dernières phrases de L’Etat :

« L’examen historico-philosophique étudiant la tendance de l’évolution politique et l’examen économique étudiant la tendance de l’évolution économique aboutissent au même résultat : le moyen économique triomphe sur toute la ligne, le moyen politique disparaît de la vie sociale en même temps que sa plus ancienne, sa plus tenace création. Avec la grande propriété foncière, avec la rente foncière, périt le capitalisme.

C’est là la voie douloureuse et la rédemption de l’humanité, sa Passion et sa Résurrection à la vie éternelle : de la guerre à la paix, de la dissémination hostile des hordes à l’unification pacifique du genre humain, de la bestialité à l’humanité, de l’Etat de brigands à la Fédération libre. »

German Pussy


Le buzz de la semaine, c’est le clip de Rammstein immédiatement censuré, German Pussy, sorte d’hommage aux pornos allemands des années 80. Le hic, c’est que musicalement c’est tout juste moyen, Rammstein a fait beaucoup mieux dans le passé, du temps bien évidemment de Sehnsucht, mais aussi et plus récemment du temps de Mutter ou Reise Reise. Il reste que ce morceau, légèrement provocant, sur fond de drapeau teuton, a tout pour plaire au buzz médiatique, qui n’en demandait pas tant. A voir, jusqu’au bout, et à la condition d’avoir 18 ans.

Le clip est visible à cette adresse.

Sehnsucht


Sehnsucht est l’album qui a fait connaître Rammstein au plan international. On y re trouve un style semblable à celui d’Herzeleid mais avec un son de meilleure qualité, un clavier électro nettement plus travaillé et une atmosphère plus aérienne.

Si ce style néo-métal indus ne vous sied pas a priori, je vous invite à écouter quatre chansons de cet album, dans l’ordre suivant : Engel / Tier / Klavier / Du Hast, et après on en reparlera. Le groupe arrive aussi bien à jouer dans un registre ravageur qu’atmosphérique, ce qui est une qualité tout à fait exceptionnelle. Mais tout cela ne serait pas grand-chose sans les envolées (j’ose à peine le dire…) lyriques de Till Lindeman. Le chant en allemand est toujours aussi guttural et quasi primitif.

Il y a enfin toujours un très grand jeu sur l’ambigüité. Ambigüité sexuelle, morale, éthique, politique évidemment. Qu’on aime ou pas Rammstein et leur musique, Sehnsucht aura au moins permis de démocratiser un peu le style industriel et de franchement renouveler le monde du métal, engourdi jusqu’alors. Un très grand album, peut-être le seul à posséder indispensablement dans ce style musical.

L’Homme du lac


L’Homme du lac est un roman de l’Islandais Arnaldur Indridason. Le commissaire Erlendur, spécialiste des enquêtes liées aux disparitions, va devoir découvrir pourquoi, un beau jour de printemps, un squelette datant d’il y a trente ans a été retrouvé au fond du lac de Kleifarvatn.  Squelette qui plus est non « ordinaire », si tant est que ce mot ait un sens pour un squelette. Son crâne est fendu d’une importante entaille verticale, témoignage d’une mort violente. Un marteau ? Un autre objet contondant ? Nul ne le sait. Enfin, le squelette était lesté à un appareil de transmission dont les lettres étaient effacées. Mais quelques lettres restent plus ou moins lisibles. C’est de l’alphabet cyrillique. Un appareil de transmission soviétique en Islande ? Pour quoi faire ? Il n’y a jamais eu d’espionnage, quel qu’il soit, en Islande, d’après le gouvernement du pays comme d’après les sources policières.

Erlendur va devoir enquêter sur les disparitions des années soixante. De Ford Falcon en ambassades, cette quête le mènera jusqu’à se pencher sur le passé d’étudiants communistes islandais des années cinquante, partis, sous les bons auspices du Parti, étudier à l’université de Leipzig, en RDA. Et qui en sont revenus, comment dire, changés. Les meilleures recrues du Parti socialiste islandais, les dirigeants de demain, une fois revenus de RDA ont abandonné tout engagement politique.

Arnaldur Indridason a deux particularités. Tout d’abord il est Islandais, et nous fait découvrir le pays des fjords et des geysers par essence fort méconnu sous nos latitudes. Le polar suédois (Henning Mankell, Stieg Larsson) est devenu un mainstream incontournable, qui nous permet de mieux connaître la social-démocratie suédoise de Stockholm (où se déroule l’intrigue principale de Millenium) comme celle de Scanie (Sud du pays, qui abrite les enquêtes de Kurt Wallander).  Nous connaissons en revanche bien plus mal la petite île nordique, ni scandinave ni européenne, qu’est l’Islande. Ce petit coin de terre peu habité, rural et pauvre jadis, urbain et relativement opulent de nos jours. L’autre particularité d’Indridason, c’est le sens qu’il donne à ses romans. L’enquête policière n’est chez lui qu’une sorte de prétexte à une réflexion souvent féroce sur la société islandaise, ses dérives et ses travers. Plus qu’à un travail de romancier, Indridason fait référence à un travail de sociologue, d’historien et de journaliste. Qu’est-ce que l’engagement ? Quels étaient les idéaux des jeunes communistes des années cinquante ? Que faisait la Stasi en RDA à cette époque (et plus tard, voir par exemple La Vie des autres) ? Quelle attitude a eu la police politique face aux étudiants qui sympathisaient avec ce qui deviendra l’invasion de Budapest par les chars soviétiques en 1956 ? Face aux sympathisants de ce qui sera le Printemps de Prague ? Y a-t-il eu ou non un espionnage croisé (pour le compte de l’URSS / pour celui des Etats-Unis) en Islande, comme un peu partout ailleurs dans le monde ? Quels en étaient les enjeux ?

Au final, L’Homme du lac parle d’une histoire d’amour. Avorté.  Entre un jeune idéaliste islandais, Tomas, espoir du Parti socialiste, et une militante hongroise, Ilona, qui tient un discours nettement plus en faveur du respect des libertés individuelles, et en particulier de la liberté d’expression. Tout était fait pour les unir, excepté la Stasi, et son bras séculier au sein de l’université, Lothar. Excepté aussi la géniale invention dictatoriale de la surveillance réciproque, qui faisait que chaque citoyen de RDA se devait de dénoncer n’importe laquelle de ses connaissances suspecte de non-alignement avec la doctrine officielle du Parti. Un enfant devait dénoncer ses parents, une femme son mari, un étudiant son prof.

Une époque étrange, injustement peu décriée en France, qui ne vaut pas mieux que les pires moments du nazisme. C’est de cela dont parle le roman d’Indridason.

Keeper of the Seven Keys


 

keeper-of-the-seven-keys-part-iiVoilà longtemps, je crois bien, que je n’ai abordé les questions musicales. C’est du reste un thème qui n’est pas très présent sur ce blog, bien qu’il constitue une part importante de ma vie (je parle vraiment à la première personne, mais c’est le principe du blog, non ?). Je voudrais donc évoquer brièvement un vieux souvenir des eighties, d’une époque où le commun des mortels, en France en tout cas, admirait Orchestral Manœuvres in the Dark (dont le maître-album vient d’ailleurs d’être réimprimé, avec une superbe plage DVD), adorait Depeche Mode, se pâmait devant U2, bavait en écoutant Indochine, dansait sur New Order. J’aime beaucoup, aujourd’hui, tous ces groupes, mais à l’époque, j’étais un rebelle, un vrai. Un dur, un tatoué. J’étais donc un hardos, ou, si vous préférez, un métalleux, pour prendre une formule plus contemporaine. Cheveux longs, cuir élimé aux manches, recouvert d’un blouson en jean aux manches déchirées, émaillé de divers badges (mon préféré : Dee Snyder, le chanteur glamisé au far trop prononcé de Twisted Sister), patches (dont le Ride the Lightning de Metallica) et autres dessins funesto-anarchistes, un pantalon beaucoup trop serré, voilà quel était ma soutane usuelle.
A cette époque, donc, mes références musicales s’appelaient incontestablement Iron Maiden, dans une moindre mesure Metallica, et loin derrière AC/DC, pour citer quelques noms parmi les plus connus. Le Heavy Metal était mon Walhalla, Saxon, Accept, Mötley Cruë, Skid Row, Manowar, Twisted Sister, W.A.S.P. ou Alice Cooper mes divinités, Kerrang!Metal HammerHard Force et Hard Rock Magazine mon pain quotidien.
Hormis tous ces groupes, il y en a au moins un autre que je me dois de citer, tant il m’a marqué. Si je devais faire le bilan des albums que j’ai le plus écouté, je crois que c’est l’un des albums de ce groupe qui remporterait la pole position. Il dépasse dans mon cœur et dans ma mémoire Somewhere in Time, de Maiden, Metal Heart, d’Accept, ou encore Operation Mindcrime, de Queensrÿche.
L’album auquel je fais allusion, c’est Keeper of the Seven Keys – part II. Le groupe, allemand, s’appelle Helloween.
Si vous ne connaissez pas ce groupe, il est temps d’aller faire un tour sur YouTube ou RadioBlog. Si vous ne connaissez pas cet album, courez vous le procurer.
Helloween, musicalement, c’est un peu du speed metal. Autrement dit, à l’instar de Somewhere in Time, du métal aussi rapide que du punk, et souvent structuré de la même manière, avec des refrains entêtants. Fast as A Shark d’Accept a sans doute été le premier avatar de ce nouveau style, sur l’album Restless and Wild, qui date de 1983 je crois. Helloween, c’était le groupe phare de Hambourg, comme les Scorpions étaient le groupe phare de Hanovre. Qui a au moins deux caractéristiques : l’excellence de la voix de son chanteur, Michael Weikath, qui monte très haut dans les aigus, un peu à la manière de Judas Priest, et la qualité des compositions du célèbre guitariste Kai Hansen.
Sur l’album Keeper of the Seven Keys – part II, Hansen et Weikath, aidés de Michael Kiske, réalisent un sans-faute. La qualité, mais aussi la variété des chansons, est au rendez-vous. Après une introduction intituléeInvitation, proche de la musique classique, et qui n’est pas sans rappeler l’introduction de Metal Heart, Weikath enchaîne sur l’un des meilleurs morceaux de l’album, Eagle Fly Free, qui porte bien son nom tant il est aérien. Un peu plus loin, on trouve Dr. Stein et We Got the Right. Je me souviens fort bien du premier de ces deux titres, j’avais même un T-shirt représentant une citrouille (évidemment, l’emblème incontournable de Helloween) à moustache, singeant Einstein. Je crois, au passage, que l’illustrateur de Helloween était un Français. Ceci montre aussi un trait particulier de ce groupe, qui n’a jamais hésité à faire preuve de beaucoup d’humour. Je me souviens du clip d’I Want Out (également présent sur cet album), où Michael avale un Kai courant dans un couloir d’hôpital et mort de rire. La pochette du single représentait d’ailleurs la citrouille pointant du doigt, à la manière de l’Oncle Sam, en s’écriant « I Want Out ! ». Il faut encore évoquer March of Time, morceau génial quoique assez proche je trouve de Eagle Fly Free, et bien sûr le titre éponyme, long de presque 14 minutes, au refrain inoubliable.
Je ne pourrai jamais compter le nombre de fois que j’ai pu écouter cet album. C’est un must absolu.
Du même groupe, je n’ai par ailleurs que le dispensable Pink Bubble Go Ape, et le best of intitulé joliment The Best, The Rest, The Rare. Et qui reprend bon nombre des titres que je viens de citer.
J’ignore ce que ce groupe est devenu aujourd’hui, même si je doute évidemment qu’il existe encore. Kai Hansen, en tout cas, est parti pour une carrière solo et un nouveau groupe, Gamma Ray. Je vous conseille de ce dernier l’album Powerplant, qui ressemble à s’y méprendre à du Helloween (un peu comme U.D.O. ressemble au vieil Accept), et qui comprend notamment une reprise décapante d’It’s a Sin des Pet Shop Boys. Je crois que c’est Derek Riggs, l’illustrateur attitré de Maiden dans les eighties, qui a réalisé l’excellente pochette de cet album.
J’adore parler de ce qui n’est pas, mais alors pas du tout à la mode ; je crois bien que là, en effet, j’ai réussi mon pari. La prochaine fois j’essaierai de vous parler de Queensrÿche, groupe lui aussi injustement méconnu en nos contrées.