Anselme Bellegarrigue (part 3, The End)


Un précurseur de Molinari et d’Ayn Rand ?
 
ABSi les liens de parenté entre la pensée d’Anselme Bellegarrigue et les deux autres pères de l’anarchisme français sont évidents (Han Ryner(2)  et plus encore Georges Palante, en particulier dans La Sensibilité individualiste), il est souvent mentionné que Bellegarrigue serait aussi et plus encore, en quelque sorte, un précurseur de l’anarcho-capitalisme par le truchement de Gustave de Molinari, et de la pensée objectiviste d’Ayn Rand. Ce point mérite discussion et ne paraît pas si évident que cela.
Anselme Bellegarrigue est un quasi contemporain de l’économiste belge Gustave de Molinari. En premier lieu, il apparait assez clairement que les sujets d’analyse de Molinari et ceux de Bellegarrigue se recoupent assez peu. Molinari a essentiellement écrit sur les règles naturelles d’organisation du marché, sur les moyens pour les ouvriers d’agir sur la marché du travail (bourses), sur les sphères « non marchandes » comme la religion, l’éducation, et enfin sur la place et le rôle de l’État. Ces sujets sont plutôt éloignés des préoccupations portées par l’anarchiste français.
Bien évidemment il y a des points de convergence, en particulier les thèses liées à la sensibilisation et à l’éducation des masses et des ouvriers, thème extrêmement cher à Molinari et que l’on retrouve, par l’action des journaux qu’il a animés, chez Bellegarrigue. Tous deux défendent avec ardeur des points qu’ils jugent essentiels au développement harmonieux des relations entre les individus. En premier lieu, la liberté d’expression. Ils estiment tous deux que toutes les opinions doivent pouvoir s’exprimer, et que le progrès des sciences en tous domaines est à ce prix. Ensuite, le droit d’association des travailleurs : la possibilité d’association des individus est une des clefs fondamentales de l’équilibre des sociétés mais, dans ce cadre, celle des travailleurs, confrontés au pouvoir du capital, revêt une importance toute particulière. Si Bellegarrigue n’est pas très prolixe sur ce point, Molinari aura de longs développements sur les bourses du travail, qui selon lui reflèteraient mieux l’offre et la demande d’emplois que ne le fera jamais une administration autoritaire. Enfin, la nécessité de former les individus. Pour que la liberté puisse s’exprimer pleinement, il ne suffit pas de la décréter, encore faut-il que les individus soient capables d’assumer seuls et librement leurs propres affaires. Il est donc tout à fait essentiel de former progressivement les gens.
On fait aussi par ailleurs de Bellegarrigue le précurseur d’Ayn Rand et de son objectivisme. Il est bien clair que la pensée de Rand comprend une dimension individualiste extrême qui n’est pas sans rappeler notre penseur. Nombre de citations de Rand pourraient illustrer ce propos, en voici deux, qui s’inscrivent tout à fait dans la lignée directe des écrits de Bellegarrigue :
« La plupart des systèmes politiques ont été des variantes de la même tyrannie étatiste, ne différant que par le degré et non par le principe fondateur, limités seulement par les accidents de la tradition, les désordres, les conflits sanglants et l’effondrement périodique. (…) Tous ces systèmes politiques étaient des expressions de l’éthique altruiste-collectiviste, et leur caractéristique commune est le fait que la société s’y trouvait placée au-dessus de la loi morale, dans une position d’omnipotence souveraine et d’acceptation aveugle de l’arbitraire. Ainsi, politiquement, tous ces systèmes étaient des variantes d’une société amorale. »
« Si certains ont le « droit » de vivre aux dépens du travail des autres, cela veut dire que ces autres sont privés de leurs droits et condamnés à travailler comme des esclaves. Tout prétendu « droit » d’un homme, qui nécessite de violer les droits d’un autre homme, n’est pas, et ne peut pas être un droit. Personne ne peut avoir le droit d’imposer une obligation que l’on n’a pas choisie, un devoir sans récompense ou une servitude involontaire. II ne peut pas y avoir de « droit de réduire des hommes à l’esclavage ». »
Sans toutefois détailler ce point outre mesure, car cela sortirait du format de cet article, il apparaît tout de même assez artificiel de souligner une quelconque filiation entre Bellegarrigue et Rand. La pensée objectiviste, magistralement développée dans l’ouvrage qu’Alain Laurent a récemment consacré à Ayn Rand(3), ne se résume en effet pas aux développements plus rudimentaires de Bellegarrigue. Il comprend de nombreuses autres dimensions, résumées de manière éclairante par Ayn Rand elle-même dans une chronique de 1962 au Los Angeles Times : une métaphysique (la réalité existe en tant qu’absolu objectif) ; un épistémologie (la raison est le seul moyen qu’àa l’homme pour percevoir la réalité ; une éthique (l’homme est une fin pour lui-même, et non un moyen pour les autres) et enfin une politique (le capitalisme de laissez-faire). Si pour Bellegarrigue la nature de l’homme lui impose de faire société, phénomène éminemment artificiel, et que faire société ne signifie en rien faire allégeance à un pouvoir tutélaire et accapareur des libertés individuelles, pour Rand, en revanche, tout provient de la réalité qui s’impose à l’individu, qui existe indépendamment de la conscience de l’individu, et à laquelle il n’accède que par l’effort de la conscience. La conscience, pour s’exercer, a besoin d’un code, d’une valeur cardinale vers laquelle elle tend : c’est la vie, le fait de se maintenir en vie, qui constitue cette valeur suprême. Et c’est à ce prix que l’homme pourra toucher au bonheur. Comme on le voit dans ces quelques lignes, les thèses de Rand n’ont qu’un lien assez éloigné avec la pensée de Bellegarrigue. Je renvoie pour de plus amples précisions aux chapitres de l’ouvrage d’Alain Laurent visés en note ci-dessous.
S’il fallait trouver un voisinage plus immédiat à la pensée de Bellegarrigue, et outre ses frère siamois Ryner et Palante, il faudrait plutôt se tourner à mon sens d’une part vers Max Stirner, et d’autre part vers Benjamin Tucker. Chez Stirner tout d’abord, il y a d’innombrables accents et formules que Bellegarrigue aurait pu faire siennes : « L’Etat est le maître de mon esprit, il veut que je croie en lui et il m’impose un credo, le credo de la légalité » ; « L’Etat est l’ennemi, le meurtrier de l’individu, l’association en est la fille et l’auxiliaire ; le premier est un esprit, qui veut être adoré en esprit et en vérité, la seconde est mon œuvre, elle est née de moi. L’État est le maître de mon esprit, il veut que je croie en lui et m’impose un credo, le credo de la légalité. Il exerce sur moi une influence morale, il règne sur mon esprit, il proscrit mon moi pour se substituer à lui comme mon vrai moi. ». Il proclame que les religions et les idéologies se fondent avant tout sur des superstitions. Il rejette aussi bien le libéralisme politique qui implique, selon lui, une soumission à l’Etat, que le socialisme qui subordonne l’individu à la société.
Stirner comme Bellegarrigue sont des partisan chevronnés de l’individualisme et de l’égoïsme. Mais si Stirner oppose l’association libre à la société par essence coercitive(5), Bellegarrigue, on l’a vu, oppose pour l’essentiel la société, libre dans l’état de nature, à l’Etat, Léviathan qui place les individus sous son joug.
Mais pour l’essentiel les points de comparaison s’arrêtent là. Posant le Moi en absolu, Stirner refuse la notion de droit naturel, qu’il juge chimérique. Il fait dériver la propriété non pas d’un droit, mais de la force(6). Rien n’est plus étranger à la pensée de Bellegarrigue. C’est qu’à bien des égards Stirner fait partie des « Hégeliens de gauche », qui est une des branches fondatrices du socialisme contemporain, concurrente d’une part du socialisme utopique d’Owen, Fourier ou Cabet, et d’autre part du socialisme scientifique marxiste(4). S’il place la liberté et l’individu comme des absolus, ce n’est pas au profit d’une réhabilitation de la société civile et des rapports humains naturels, fondés sur la liberté, la propriété et la responsabilité, mais au profit d’une anomie égotiste assumée. Quitte à trouver à Stirner une filiation, il faudrait plutôt à mon sens partir d’Etienne de la Boétie et prolonger, de façon magistrale, avec Nietzsche, que la chercher chez Bellegarrigue.
Reste enfin Benjamin Tucker. C’est dans son périodique anarchiste La liberté que celui-ci a formalisé ses principales thèses. On peut déjà observer ainsi, avec Bellegarrigue, une parenté de supports de publication. Tucker et ses amis rejettent l’autorité coercitive, la législation subie, la notion de contrat social. Pour Tucker, les anarchistes doivent être considérés comme des « démocrates jeffersoniens impavides ». En cette phase combinant Jefferson et Thoreau, il veut dire ainsi que « le meilleur gouvernement est celui qui gouverne le moins, et que celui qui gouverne le moins n’existe pas ». On croirait lire du Bellegarrigue dans le texte.
Tucker critique vertement le capitalisme d’Etat et la bourgeoisie d’Etat, comme Bellegarrigue le fera dans L’Anarchie, journal de l’ordre. Tucker comme Bellegarrigue insistent sur le fait que tous les monopoles, fussent-ils privés, ne peuvent perdurer qu’avec le soutien de l’Etat. Les deux en concluent que, plutôt que de renforcer l’autorité comme le préconisent les marxistes, il faut à l’inverse l’évacuer du jeu économique et laisser se déployer le principe qui lui est le plus hostile, celui de la liberté. Tucker résume cela de manière éclairante : « les seuls qui croient vraiment au laissez-faire sont les anarchistes », dit-il.
C’est en ce sens selon nous que Bellegarrigue peut être vu comme un précurseur, moins de l’objectivisme ou de l’anarcho-capitalisme, que de l’anarchisme individualiste américain contemporain.
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Anselme Bellegarrigue (part 2)


Le père fondateur de l’anarchisme individualiste
ABAvec Han Ryner et Georges Palante, Anselme Bellegarrigue peut être considéré comme l’un des pères fondateurs, sinon LE premier, le plus antécédent, des fondateurs de l’anarchisme. Qui, à l’époque, ne contenait pas la dimension gauchiste, syndicaliste, qu’on lui connaît depuis la fin du XIXe siècle. L’anarchie, c’est l’état d’un peuple qui, voulant se gouverner par lui-même, manque de gouvernement précisément parce qu’il n’en veut plus.
Comme il l’écrit :
Qui dit affirmation du peuple, dit liberté individuelle ;
Qui dit liberté individuelle, dit souveraineté de chacun ;
Qui dit souveraineté de chacun, dit égalité ;
Qui dit égalité, dit solidarité ou fraternité ;
Qui dit fraternité, dit ordre social ;
Donc qui dit anarchie, dit ordre social.
Un gouvernement est fondé. C’est une construction sociale, éminemment artificielle, et en rien le fruit d’une évolution naturelle des sociétés. Or, dit Bellegarrigue, à l’instant même où le gouvernement est fondé, il a ses créatures, et, par suite, ses partisans ; et au même moment où il a ses partisans, il a aussi ses adversaires. La guerre civile s’explique donc, selon lui, par un gouvernement qui veut venir qui se trouve face à un gouvernement qui ne veut pas s’en aller. Partisans et adversaires du gouvernement forment les germes d’une guerre civile qui, tôt ou tard, éclatera au sein de la société.
Vous ne pouvez pas éviter la faveur qui fonde le privilège, qui provoque la division, qui crée l’antagonisme, qui détermine la guerre civile.
Tout l’objet du combat de Bellegarrigue consistera donc à convaincre les citoyens de renoncer d’une part à être des partisans, et de l’autre des adversaires du gouvernement. Et par conséquent à les rendre indifférents au gouvernement. C’est ainsi que la paix pourra être établie.
Il ajoute que si l’Etat est une fiction, l’intérêt général, quant à lui, n’existe pas : cette affirmation classique est martelée avec force par Bellegarrigue. La seule vérité naturelle, démontrée à la fois matériellement par le fruit de l’histoire et moralement par l’usage de la raison, c’est le moi.
Mon intérêt est égal à celui de qui que ce soit ; je ne puis devoir que ce qui m’est dû ; on ne peut me rendre qu’en proportion de ce que je donne, mais je ne dois rien à qui ne me donne rien ; donc, je ne dois rien à la raison collective, soit le gouvernement, car le gouvernement ne me donne rien, et il peut d’autant moins me donner qu’il n’a que ce qu’il me prend.
La société est un phénomène naturel, qui est la conséquence inévitable et forcée de l’agrégation des individus. L’intérêt collectif en découle : il est est une déduction providentielle et fatale de l’agrégation des intérêts privés. L’intérêt collectif ne peut donc être complet qu’autant que l’intérêt privé reste entier.
C’est le droit individuel qui pèse sur le droit collectif ; j’ai le même intérêt que la communauté à avoir une route et à respirer l’air sain, toutefois j’abattrais ma forêt et je garderais mon champ si la communauté ne m’indemnisait pas, mais comme son intérêt est de m’indemniser, le mien est de céder, Tel est l’intérêt collectif qui ressort de la nature des choses.
L’intérêt général, au sens de Rousseau, est donc pour lui porteur d’une menace terrible pour toute liberté individuelle. C’est pour l’essentiel par sa capacité de nuisance qu’il le définit :
Lorsque enfin vous appelez intérêt collectif celui que vous invoquez pour m’empêcher de gagner ma vie au grand jour, de la manière qui me plaît le mieux et sous le contrôle de tout le monde, je déclare que je ne vous comprends pas, ou, mieux, que je vous comprends trop.
Tout homme est un égoïste; quiconque cesse de l’être est une chose. La création du monde est datée du jour de ma naissance.

Quand je souffre, quel bien me revient-il des jouissances d’autrui? Quand je jouis, que retirent de mes plaisirs ceux qui souffrent ? Que m’importe ce qui s’est fait avant moi? En quoi suis-je touché par ce qui se fera après moi? Je n’ai à servir ni d’holocauste au respect des générations éteintes, ni d’exemple à la postérité. Je me renferme dans le cercle de mon existence, et le seul problème que j’aie à résoudre, c’est celui de mon bien-être.

Que se passerait-il si, a contrario, je ne suivais pas mon propre intérêt ? Si je faisais preuve d’altruisme et d’abnégation (si je refuse mon moi) ? Du moment que l’abnégation de tous ne peut profiter à tous, elle doit nécessairement profiter à quelques-uns ; ces quelques-uns sont alors les possesseurs de tous, et ce sont probablement ceux-là qui se plaindront de mon égoïsme.

Vous avez cru jusqu’à ce jour qu’il y avait des tyrans ! Eh bien vous vous êtes trompés, il n’y a que des esclaves : là où nul n’obéit, personne ne commande.(…) L’abnégation, c’est l’esclavage, l’avilissement, l’abjection ; c’est le roi, c’est le gouvernement, c’est la tyrannie, c’est la lutte, c’est la guerre civile. L’individualisme, au contraire, c’est l’affranchissement, la grandeur, la noblesse; c’est l’homme, c’est le peuple, c’est la liberté, c’est la fraternité, c’est l’ordre.
Selon Bellegarrigue non seulement il n’y a pas, mais il ne peut pas y avoir de contrat social, d’abord parce que la société n’est pas un artifice, un fait scientifique, une combinaison de la mécanique ; la société est un phénomène providentiel et indestructible ; les hommes sont en société par nature. L’état de nature est déjà l’état de société ; il est donc absurde de vouloir constituer, par un contrat, ce qui est constitué de soi. Il ajoute également :
En second lieu, parce que mon mode d’être social, mon industrie, ma croyance, mes sentiments, mes affections, mes goûts, mes intérêts, mes habitudes échappent à l’appréhensibilité de toute stipulation ; par la raison simple, mais péremptoire, que tout ce que je viens d’énumérer est variable et indéterminé ; parce que mon industrie d’aujourd’hui peut n’être pas mon industrie de demain ; parce que mes croyances, mes sentiments, mes affections, mes goûts, mes intérêts, mes habitudes changent, ou chaque année, ou chaque mois, ou chaque jour, ou plusieurs fois par jour, et qu’il ne me plaît pas de m’engager vis-à- vis de qui que ce soit. (…) Quand bien même tout le peuple français consentirait à vouloir être gouverné dans son instruction, dans son culte, dans son crédit, dans son industrie, dans son art, dans son travail, dans ses affections, dans ses goûts, dans ses habitudes, dans ses mouvements, et jusque dans son alimentation, je déclare qu’en droit, son esclavage volontaire n’engage pas plus ma responsabilité que sa bêtise ne compromet mon intelligence.
Le premier, et de manière aussi claire et sans nuance, Bellegarrigue fait du pouvoir l’ennemi à abattre. Tant dans l’ordre social que dans l’ordre politique. Tous les partis aspirent, par construction, à atteindre le pouvoir, et par conséquent l’essence même du pouvoir est la source de la politique. Or tout pouvoir est l’ennemi du peuple car le pouvoir est toujours le pouvoir, c’est-à-dire le signe irréfragable de l’abdication de la souveraineté des individus. Quiconque a le pouvoir est donc immédiatement dangereux. Les partis, lorsqu’on les dépouille de ce prestige patriotiques dont ils s’environnent pour attraper les sots, n’est tout simplement qu’un assemblage d’ambitieux vulgaires, faisant la chasse aux emplois.

Mais le peuple est berné par le jeu du pouvoir et des élections. Tout change parce que rien ne change, les mêmes causes produisent toujours les mêmes effets.

Comme un gouvernement se trouve, à tort ou à raison, entouré d’un appareil de forces qui lui permet de traquer, de persécuter, d’opprimer ceux qui veulent le dépouiller, le peuple qui, par contrecoup, subit les mesures oppressives provoquées par l’agitation des ambitieux et dont, d’ailleurs, la grande âme s’ouvre aux tribulations des opprimés, suspend ses affaires, marque un point d’arrêt dans la voie progressive qu’il parcourt, s’informe de ce qui se dit, de ce qui se fait, s’échauffe, s’irrite et finalement prête main-forte pour aider au renversement de l’oppresseur. Mais le peuple ne s’étant pas battu pour lui, attendu que le droit n’a pas, pour triompher, besoin de combat, il a vaincu sans profit ; mis au service des ambitieux, son bras a poussé au pouvoir une nouvelle coterie à la place de l’ancienne et bientôt les oppresseurs de la veille, devenant les opprimés, le peuple qui, comme devant, reçoit encore le contrecoup des mesures oppressives provoquées par l’agitation du parti vaincu et dont, comme toujours, la grande âme s’ouvre aux tribulations des victimes, suspend de nouveau ses affaires, et finit par prêter une fois de plus main-forte aux ambitieux.
Mais si, a contrario, le peuple s’occupait exclusivement de ses intérêts matériels, de son commerce, de ses affaires, et s’il couvrait de son indifférence ou même de son mépris cette basse stratégie qu’on appelle la politique, les partis, tout à coup isolés, cesseraient de s’agiter ; le sentiment de leur impuissance glacerait leur audace.
Ils sécheraient sur pied, s’égraineraient peu à peu dans le sein du peuple, s’évanouiraient enfin et le gouvernement qui n’existe que par l’opposition, qui ne s’alimente que des querelles que les partis lui suscitent, qui n’a sa raison d’être que dans les partis, qui, en un mot, ne fait depuis cinquante ans que se défendre et qui, s’il ne se défendait plus, cesserait d’être, le gouvernement, dis- je, pourrirait comme un corps mort; il se dissoudrait de lui-même, et la liberté serait fondée.
Le vote, l’exercice du suffrage universel, n’est pas une garantie, mais est au contraire la cession pure et simple de la souveraineté. Là encore, le sens de la formule de Bellegarrigue fait mouche :
Le peuple a tous les droits imaginables ; je m’attribue, pour ma part, tous les droits, même celui de me brûler la cervelle ou de m’aller jeter dans la rivière ; mais, outre que le droit à ma propre destruction est placé en dehors du calme de la loi naturelle et cesse de s’appeler un droit en devenant une anomalie du droit, un désespoir, cette exaltation anormale que, pour aider le raisonnement, j’appellerai encore un droit, celui-ci ne saurait, dans aucun cas, me donner la faculté de faire partager à mes semblables le sort qu’il me convient personnellement de subir. En est-il ainsi à l’égard du droit de voter ? Non. Dans ce cas, le sort du votant entraîne le sort de celui qui s’abstient. (…) Je ne vois pas, par exemple, comment ni pourquoi les trois millions de Français qui ne votent jamais sont passibles de l’oppression légale ou arbitraire que fait peser sur le pays un gouvernement fabriqué par les sept millions d’électeurs votants. Je ne vois pas, en un mot, comment il arrive qu’un gouvernement que je n’ai pas fait, que je n’aie pas voulu faire, que je ne consentirai jamais à faire, vient me demander obéissance et argent, sous prétexte qu’il y est autorisé par ses auteurs.

L’homme qui se fait élire est mon maître, je suis sa chose ; tous les Français sont sa chose. En mettant son bulletin dans l’urne, l’électeur dit au candidat : «  je vous donne ma liberté sans restriction ni réserve ; je mets à votre disposition, je livre à votre discrétion mon intelligence, mes moyens d’action, mon capital, mes revenus, toute ma fortune ; je vous cède mes droits et ma souveraineté. »

L’électorat consacre et l’aliénation de ce qui est à soi, et l’aliénation de ce qui appartient aux autres. il est évident, dès lors, que le vote est, d’un côté, une duperie, et, de l’autre, une indélicatesse, tranchons le mot, une spoliation.

Bellegarrigue place l’avenir dans la réserve, dans l’abstention et l’inertie civique, et enfin dans l’activité économique, bref dans tout ce qui n’est pas politique. Dans tout ce qui est même la négation de la politique.
Pour être libre, voyez-vous, il n’y a qu’à vouloir. La liberté, que l’on nous a sottement appris à attendre comme un présent des hommes, la liberté est en nous, la liberté c’est nous. Ce n’est ni par fusils, ni par barricades, ni par agitations, ni par fatigues, ni par clubs, ni par scrutins qu’il faut procéder pour l’atteindre, car tout cela n’est que du dévergondage. Or, la liberté est honnête et on ne l’obtient que par la réserve, la sérénité et la décence.

Anselme Bellegarrigue (part 1)


Un personnage de roman, entre Defoe et Hergé 
ABAnselme Bellegarrigue, né en 1813 dans le Gers, est sans conteste l’un des hérauts de l’anarchisme naissant du milieu du XIXe siècle, qui fleure bon les senteurs épicées et les mets succulents du Sud Ouest. Fils de négociant, Anselme fréquente dans son adolescence le lycée d’Auch, puis fonde à Toulouse La Mosaïque du Midi, une bucolique et champêtre revue d’histoire locale (plus locale que d’histoire, d’ailleurs). Loin de faire son affaire, La Mosaïque vivote, tant et si bien que Bellegarrigue décide de revendre cette publication à l’éditeur Paya. Mais « Paya ne paya pas » Bellegarrigue, ce qui donne à ce dernier l’objet d’un des premier pamphlets. Il en sera, par la suite, peu avare. Sa feuille satirique, intitulée L’Epingle, sera même interdite et Bellegarrigue poursuivi. Il part alors en voyage, et visite, durant les année 1846-48, les Antilles, La Nouvelle-Orléans, puis plus au nord New York et Boston. Ses voyages ont une incidence majeure sur sa conviction, désormais chevillée au corps, des bienfaits de la démocratie, du gouvernement limité et même de la souveraineté individuelle pure et simple sur toute forme de dirigisme.
Anselme Bellegarrigue revient en France le 21 février 1848, à l’aube de la chute de la monarchie de Juillet.
Le rôle qu’il exerça dans le cours de ces événements en peu connu avec précision. Ce qui, en revanche, est certain, c’est qu’il ne cessa pas de critiquer le cours que prend le mouvement révolutionnaire au lendemain du renversement de Louis-Philippe. On connait bien cet échange resté célèbre : un Gavroche en armes lui dit : « Cette fois, on ne nous la volera pas notre victoire ! » ; Bellegarrigue lui rétorque alors : « Ah, mon ami, la victoire, on vous l’a déjà volée ; n’avez-vous pas nommé un gouvernement provisoire ? »
Il fréquente alors la Société Républicaine Centrale, dite « Club Blanqui », du nom du socialiste « enfermé » Auguste Blanqui, frère de l’économiste Adolphe que nous apprécions beaucoup dans nos colonnes. Bellegarrigue exige une modification de la forme du gouvernement, l’introduction de la démocratie, l’avènement non seulement de la souveraineté du peuple, mais aussi de la souveraineté individuelle. Il accuse les partis politique fantoches de la Seconde République, d’avoir détourné la révolte populaire vers plus d’autorité et de centralisme, et les qualifie en conséquence du doux sobriquet de « vermine des nations ». Il dénie aux événements de 1848 le qualificatif de « Révolution », dans la mesure où, selon lui, « une Révolution doit être la ruine non pas d’un gouvernement, mais du gouvernement ».
Sa proximité avec les blanquistes et autres socialistes non marxistes ne doit pas conduire à méprendre le lecteur d’aujourd’hui sur le compte de Bellegarrigue. C’est exclusivement la contestation de l’autorité, que ces mouvements incarnent par excellence, qui l’attire. Mais Bellegarrigue ne se prive pas, et c’est le moins que l’on puisse dire, de critiquer copieusement les mesures sociales que tous ces socialistes, utopistes, républicains, solidaristes, marxistes ou proto-marxistes, aspirent de leurs vœux. Car pour lui, au final, toute mesure gouvernementale quelle qu’elle soit, revient à l’esclavage des uns par les autres, à la lutte violente entre les hommes.
C’est en 1849 qu’il fonde à Meulan l’Association des libres penseurs, avec notamment son grand ami toulousain Ulysse Pic et Joseph Noulens. Mais les innombrables arrestations dont sont victimes les membres de cette fraternité ont finalement raison de leurs publications, devenues entre-temps extrêmement contestataires.
Ceci n’arrête toutefois pas Bellegarrigue dans son élan ; plus que jamais, il enchaîne les publications anarchistes par le truchement de diverses publications qui s’interrompent parfois rapidement, parfois plus tardivement, au gré du jeu du chat et de la souris qu’il joue avec les autorités gouvernementales. En 1848, il publiait déjà Au fait ! Au fait ! Interprétation de l’idée démocratique, puis Le Dieu des riches et le Dieu des pauvres, puis Jean Mouton et le percepteur ; puis La Civilisation ; puis enfin, et surtout, en 1850, L’Anarchie, journal de l’ordre, journal qu’il édite, publie et distribue lui-même. Deux numéros seulement paraissent, par manque de lecteurs. Le troisième numéro, consacré à l’origine de la richesse, n’est pas publié. Pour Sharif Gemie(1), L’Anarchie constitue le tout premier manifeste anarchiste au monde. 
Au début des années 1850, Bellegarrigue diversifie son activité et modère un peu son activisme. Il se livre d’une part à l’écriture d’un roman (Le Baron de Camebrac, en tournée sur le Mississipi) et d’autre part à celle d’un essai (Les Femmes d’Amérique), qui évoquent chacun à leur manière les observations qu’il a pu faire de la société américaine de l’époque.
Mais c’est alors qu’il prépare un Almanach de l’Anarchisme, qu’intervient le coup d’Etat du 2 décembre 1851, ourdi par Louis-Napoléon, et qui met un coup d’arrêt aux activités subversives de Bellegarrigue en France.Afin de fuir la persécution, il préfère retourner une nouvelle fois en Amérique, au Honduras cette fois, où – d’après les minces informations dont on dispose, en particulier le témoignage de Max Nettlau – il aurait enseigné, puis au San Salvador où il aurait même occupé des fonctions de ministre ! On croirait presque lire la biographie d’un personnage de Tintin perdu chez les Picaros.
Mieux encore, cette fois-ci d’après le témoignage de son fils, il aurait ensuite choisi, un peu à la manière de Spencer, de « retourner à l’état de nature » et de s’installer sur les côtes du Pacifique tel un Robinson moderne.
(to be continued…)

Walter Block


« L’économie dirigée ou planifiée est la facilité même dans sa conception. Les chefs de l’économie décident simplement ce qui doit être produit, qui doit le produire et comment, et qui doit recevoir les bénéfices de cette production.

Par contraste, l’économie volontaire ou l’économie de marché libre est très complexe. Le particulier peut décider de ce qu’il veut produire et comment le produire. Le stimulant est sa jouissance personnelle du produit et de ce qu’il peut en obtenir quand il le vend à d’autres gens. Au lieu d’être coordonnée par des directives économiques, l’économie du marché libre est, comme nous l’avons constaté, coordonnée par le mécanisme des profits et pertes. »

Économiste, longtemps professeur à l’Université de Vancouver, Walter Block enseigne aujourd’hui sur la côte est des États-Unis à l’université Loyola de la Nouvelle-Orléans. Il a été le premier trésorier du Center for Libertarian Studies dont le président était John Hagel III et le directeur, Walter E. Grinder.

Dans son ouvrage Défendre les indéfendables (1975), il prend une position pour le moins étonnante. Une fois bien distinguée, en guise d’avant-propos, la différence fondamentale entre une activité moralement condamnable et le droit inaliénable juridiquement reconnu à tel ou telle de l’exercer, Walter Block entend démontrer, en bon économiste utilitariste, que ces activités que notre société redécouvre, sont non seulement acceptables mais bénéfiques pour l’ensemble de la communauté (elles répondent toutes, en effet, à une demande des citoyens).

Tel est l’objet de ce livre sulfureux, véritable OVNI dans dans le ciel de l’idéologie consensuelle dominante, à droite comme à gauche.

Walter Block n’entend pas ici faire œuvre de théoricien : Défendre les indéfendables est un brûlot de vie pratique. On n’y trouvera que des cas concrets et quotidiens (une cinquantaine) regroupés en grandes parties thématiques (l’argent, le sexe, les médias, etc.).

Des prostituées aux proxénètes, des dealers aux drogués, des pollueurs aux maîtres chanteurs, tous les parias de la bonne morale sociale trouvent chez Walter Block un défenseur paradoxal, à la pensée infaillible fondée sur les démonstrations les plus rationnelles, faisant de lui un cas unique, sans aucun préalable ni équivalent contemporain. Block est le premier qui a le courage de proposer une défense libertarienne de certaines activités paisibles et pourtant considérées inconvenantes par les bien-pensants.

Walter Block, en tant qu’économiste, a réalisé des analyses sérieuses sur le droit de propriété et sur l’organisation industrielle avec la concurrence, le monopole et les lois antitrusts en point de mire. Libéral et scientifique, il fait partie du bureau éditorial du Journal of Libertarian Studies.

Défendre les boucs émissaires de la société

L’essai Défendre les indéfendables est le seul ouvrage de Block qui ait été traduit en français. Sous un titre, et surtout un sous-titre assez provocateurs (proxénètes, vendeurs d’héroïne, prostituées, maîtres chanteurs, faux-monnayeurs et autres boucs émissaires de notre société), ce dernier expose les idées libertariennes sur des sujets sensibles qui sont prétextes à de grandes dépenses d’argent et d’énergie dans les sociétés occidentales.

La thèse de Walter Block est que beaucoup d’activités prohibées aujourd’hui ne violent pas le droit naturel et ne devraient donc pas tomber sous le coup des lois. Au contraire, il démontre que ceux et celles qui pratiquent ces activités sans agresser quiconque sont injustement persécutés et méritent le nom de héros. Que ces activités soient jugées morales ou immorales est un autre problème. Pour les libertariens, la morale est affaire personnelle tant qu’on n’agresse personne.

Ces personnes et les activités qu’elles pratiquent peuvent être grosso modo classées en deux groupes : d’une part, des personnes qui proposent un service condamné par d’autres personnes pour des raisons « morales » ; d’autres part des personnes exerçants certaines activités économiques souvent mal vues mais pourtant très utiles.

Dans le premier groupe, on trouvera les prostituées qui rendent un service visiblement apprécié puisqu’elles continuent à exercer leurs activités malgré la répression policière et la condamnation des bien-pensants. On trouvera aussi le toxicomane qui dans une société libre ne passerait pas son temps à agresser les autres pour avoir de quoi se procurer sa dose, ce qui serait un immense progrès par rapport à la situation actuelle.

Du côté des activités économiques mal vues mais utiles, on peut citer l’importateur qui fournit à la population des produits moins chers, le faux-monnayeur qui ne fait que contrefaire une fausse monnaie fabriquée par l’Etat et le publicitaire dont l’activité relève en dernière analyse de la liberté d’expression. De son côté, le « vieil intraitable », celui qui refuse de vendre sa maison alors qu’à la place on pourrait construire un magnifique immeuble moderne ou un superbe aéroport nous rappelle le caractère sacré et intouchable de la propriété privée. Le « vieil intraitable » pousse la perversité jusqu’à refuser des offres de rachat dont le montant est bien supérieur à la valeur vénale de son bien et ainsi, il défend la liberté de tous.

D’autres chapitres sont consacrés notamment à l’employeur capitaliste, au « jaune » et au spéculateur. Walter Block ne craint pas d’examiner aussi le problème du travail des enfants et celui du policier corrompu par le « Milieu ».

Condamnés à la fois pour des raisons morales et économiques, l’auteur examine également le cas des intermédiaires qui sont régulièrement rendus responsables de tous les maux économiques alors que si on fait appel à eux, c’est bien que leur fonction est jugée utile. Il coûte souvent moins cher de trouver des clients ou des fournisseurs en s’adressant à des intermédiaires qui sauront mettre en relation des gens ou des entreprises ayant besoin les uns des autres que de chercher par soi-même de tels partenaires. Les proxénètes entrent dans cette catégorie et la violence qu’on les accuse de faire subir souvent aux femmes est due à la prohibition et à la clandestinité qui entourent leurs activités plutôt qu’à ces activités mêmes. De la même façon les fournisseurs de drogues pourraient exercer paisiblement leur activité dans une société libre.

Pour l’auteur, l’avortement interdit à l’époque où il écrit, doit être légalisé.

Phénomène plus inquiétant, certains interdictions qui n’étaient pas concevables à l’époque se sont bel et bien matérialisées. Walter Block explique que l’argument selon lequel il faut interdire l’héroïne sous prétexte que son usage peut rendre les héroïnomanes incapables de travailler et « d’assumer leurs obligations financières envers leur famille » est inacceptable car nombreuses sont les activités qui peuvent rendre leurs usagers incapables d’accomplir leur tâche dans certains domaines. Il faudrait donc interdire aussi « le jeu, l’alcoolisme, l’usage du tabac, la conduite d’automobiles, les voyages aériens (…). Ceci serait manifestement absurde. » Toutefois, de nos jours, on observe que l’usage du tabac est de plus en plus considéré comme un délit, en attendant de devenir un crime. L’alcoolisme par ailleurs est régulièrement, et depuis toujours l’objet de dénonciations via des campagnes de presse.

Walter Block affirme que l’on peut parfaitement être pour la liberté dans tous les domaines sans se satisfaire des excès possibles : il convient de combattre, mais sur le plan moral, par la conviction ou d’autres méthodes de persuasion, pas en « obligeant » les individus à être « vertueux sans leur consentement ». Il est l’exemple de ce qu’on appelle un paléo-libertarien (libertarien mais avec une morale conservatrice). Le point de vue libertarien ne prend absolument aucune position morale ou de valeur sur les actions perverses. La seule question est de savoir si ces actions constituent une agression initiée et non voulue. Si tel est le cas, la position libertarienne réclame l’utilisation de la force pour les arrêter, non à cause de leur dépravation mais parce qu’elles violent le seul et unique axiome libertarien : le principe de non agression contre des non agresseurs. Si ces actions n’impliquent pas de force de coercition, la philosophie libertarienne nie qu’on puisse leur opposer la violence, aussi bizarres, exotiques ou méprisables qu’elles puissent être.

Block ajoute que sa morale personnelle ne l’amène pas à approuver ce qu’il défend d’un point de vue libertarien : « Ce n’est pas parce qu’un libertarien refuse d’incarcérer les pervers qu’il doit rester moralement neutre vis-à-vis d’un tel comportement. Donc, y sommes nous favorables ou opposés ? Les soutenons-nous ou y résistons nous ? Les applaudissons-nous ou les dénonçons-nous ? De ce point de vue, je suis un conservateur culturel. Ce qui veut dire que je déteste l’homosexualité, la zoophilie et le sado-masochisme, tout comme la prostitution, le proxénétisme, la prise de drogue et tout autre comportement dégénéré du même type. » Et, plus loin : « Ce n’est pas parce que nous ne voulons pas envoyer en prison le pornographe que nous aimons ce qu’il fait. Au contraire, il est parfaitement cohérent de défendre ses droits d’exercer cette profession tout en le détestant, lui et ses actions. »

L’exemple de la prostitution

La prostituée peut se définir comme quelqu’un qui a choisi de pratiquer de plein gré la transaction de services sexuels contre rétribution. Deux personnes se sont réunies volontairement, avec l’intention d’obtenir l’une et l’autre satisfaction. Il y a ceux, et parmi eux les partisans de la libération de la femme, qui déplorent le triste sort des pauvres prostituées opprimées, et qui estiment leur vie dégradante et exploitée. Mais la prostituée, elle, ne considère pas la vente de relations sexuelles comme dégradante. Une fois pris en compte les avantages (heures de travail réduites, haute rémunération) et les inconvénients (harcèlement par la police, versement de commission obligatoire à son souteneur, conditions de travail médiocres), la prostituée préfère manifestement son métier, sinon elle ne continuerait pas à l’exercer.

Pourquoi alors le harcèlement et les interdictions contre la prostitution ? L’impulsion ne provient pas du client ; c’est un participant bien disposé. Si le client décide que fréquenter une prostituée n’est pas avantageux pour lui, il a la possibilité de cesser. La tendance à l’interdiction de la prostitution ne provient pas non plus des prostituées. Elles ont choisi d’elles-mêmes leur tâche et peuvent presque toujours y renoncer si elles changent d’avis sur les bénéfices relatifs. L’initiative d’interdire la prostitution a été lancée par des « tierces personnes » qui ne sont pas directement concernées par ces commerces.

En fait, toutes les relations humaines volontaires, des relations amoureuses aux relations intellectuelles, sont des marchés. Dans le cas de l’amour romantique et du mariage, la transaction se traite en termes d’affection, de considération, de gentillesse, etc. Le marché peut être heureux, et les partenaires peuvent trouver de la joie à donner. N’empêche que c’est quand même un marché. S’il y a transaction, il y a aussi paiement. Là où il y a paiement pour des relations qui impliquent des rapports sexuels comme le mariage et certains modèles de rencontre, il y a prostitution, selon la définition de ce terme. Toutes les relations où interviennent des transactions, celles qui comportent des rapports sexuels aussi bien que celles qui n’en comportent pas, sont une forme de prostitution.

La fonction du proxénète, de l’autre côté, est en soi identique à celle d’un courtier. De même que le font les courtiers — en ce qui concerne les biens immobiliers, l’assurance, le marché financier, les investissements, les opérations à terme sur marchandises, etc., le souteneur a pour fonction de mettre en relation deux parties intéressées par une transaction et ceci à moindre frais qu’il ne leur en aurait coûté sans ses bons offices. Chaque partie d’une transaction opérée par un courtier gagne au courtage, sans quoi ni l’une ni l’autre ne passeraient par lui. Et il en est de même dans le cas du proxénète. Le client ne perd pas de temps en attente et en quêtes vaines ou sans intérêt. Téléphoner à un proxénète pour un rendez-vous avec une prostituée est plus commode que d’user son temps et sa peine à en rechercher une soi-même. Le client a aussi la sécurité de savoir que la prostituée lui vient avec une recommandation.

La prostituée y gagne également. Elle gagne le temps qui autrement aurait été perdu à la chasse au client. Elle est aussi protégée par le proxénète — contre des clients indésirables et des policiers dont une partie de l’activité consiste à empêcher les prostituées d’engager des relations commerciales volontaires avec des adultes consentants. Les rendez-vous organisés par le proxénète apportent à la prostituée une sécurité physique supplémentaire qu’elle n’a pas quand elle arpente le trottoir ou va d’un bar à l’autre.

La prostituée n’est pas plus exploitée par le proxénète que le fabricant ne l’est par le vendeur qui racole des acheteurs pour lui, ou l’actrice qui verse à un agent un pourcentage de ses gains afin qu’il lui trouve de nouveaux rôles. Dans ces exemples, l’employeur, grâce aux services de l’employé, gagne plus que ne lui coûte son salaire. Si tel n’avait pas été le cas, la relation employeur-employé ne se serait pas établie. La relation de la prostituée avec le proxénète (d’employeur à employée) apporte les mêmes avantages.

Bien sûr, cela ne signifie pas pour Block que la prostitution soit un acte désirable. Le péché de cet acte – pour l’acheteur comme pour le vendeur – réside dans son attaque contre l’âme. Ce n’est pas parce que Block récuse la prohibition qu’il donne une valeur à la prostitution en elle-même. Le monde serait bien, bien meilleur, si personne ne se prostituait, non parce que des sanctions légales seraient prises mais parce que les gens ne voudraient pas se dévaluer eux-mêmes.

L’exemple de la vente et de la consommation de drogue

Les drogues ne sont pas une abomination moindre que la prostitution. Elles détruisent l’âme. Elles sont une forme lente, parfois pas si lente, de suicide. Même vivant, le drogué ne vit pas véritablement : il a échangé un moment d’extase contre la conscience et la compétence. Ces drogues sont une attaque contre le corps et l’esprit. Le consommateur devient esclave de la drogue et n’est plus maître de sa propre vie. D’un certain point de vue, c’est encore pire que l’esclavage complet. Au moins, durant l’âge d’or de cette « curieuse institution », au cours du dix-neuvième siècle et avant, les victimes de l’esclavage pouvaient concevoir de s’échapper. Ils pouvaient certainement s’imaginer libres. Alors que pour les esclaves de la drogue, au contraire, le but même de la liberté devient bien trop souvent atrophié.

La situation du drogué sous la prohibition actuelle est pitoyable, mais c’est en grande partie à cause de la criminalisation de la drogue. L’usager ne peut pas profiter d’un conseil médical, la drogue est elle-même souvent impure et très chère, ce qui encourage le crime et boucle le cercle vicieux, etc. Au lieu de tout cela, Block envisage le drogué dans des conditions idéales (légalisées), où la substance est bon marché, pure et immédiatement disponible, où il n’y a pas besoin de partager les seringues, où les conseils médicaux sur le « bon » usage et les dosages « sûrs » sont directement à disposition.

Block ne réclame nullement l’interdiction légale de la drogue. La prohibition n’est pas uniquement un cauchemar dans la pratique (elle augmente le crime, elle répand le manque de respect pour la loi légitime, etc.) mais elle est également éthiquement inacceptable. Les adultes doivent avoir un droit légal (mais pas moral) de polluer leur corps s’ils le veulent. A ceux qui objectent qu’il s’agit d’une forme lente de suicide, Block répond que le suicide lui-même doit être légal.

Par conséquent, conclut-il, même si les drogues sont moralement problématiques, elles ne doivent pas être interdites. Il en est de même des pratiques sexuelles immorales. Après tout, il y a de nombreux comportements qui sont légaux et pourtant immoraux ou déplacés. Nous pourrions inclure le commérage, se moquer des handicapés mentaux, ne pas se lever pour laisser sa place à une femme enceinte, la triche lors de simples jeux « pour le plaisir », le manque de manières, la méchanceté gratuite. Ces actes sont plus ou moins graves pour ceux qu’ils offensent, mais ils sont tous assez méprisables, chacun à sa façon. Et il est pourtant erroné de les interdire par la loi. Pourquoi ? parce qu’aucune d’elle ne comprend de violence.

Un livre de synthèse : Walter Block, Défendre les indéfendables, 1975 : Walter Block expose les idées libertariennes sur des sujets sensibles qui sont prétextes à de grandes dépenses d’argent et d’énergie dans les sociétés occidentales.

La thèse de Walter Block est que beaucoup d’activités prohibées aujourd’hui ne violent pas le droit naturel et ne devraient donc pas tomber sous le coup des lois. Au contraire, il démontre que ceux et celles qui pratiquent ces activités sans agresser quiconque sont injustement persécutés et méritent le nom de héros. Que ces activités soient jugées morales ou immorales est un autre problème. Pour les libertariens, la morale est affaire personnelle tant qu’on n’agresse personne.

« Si on les laissait faire, et si les profits étaient sévèrement limités ou entièrement proscrits, le collectivisme coercitif en serait renforcé à ce degré extrême. Les libertés personnelles seraient noyées dans un déluge d’ordres venus du sommet. L’individu ne peut pas être libre si son existence économique est fondée sur le caprice d’un dictateur économique dont les ordres sont sans appel. Dans un marché libre, si vous quittez votre emploi, si un employé quitte votre service, si un client refuse de vous acheter ou un fournisseur de vous vendre, il y a d’autres patrons, employés, clients ou fournisseurs existants ou potentiels. Mais dans une économie surveillée il n’y a pas d’autres choix. Les déviations, les excentricités ou les inclinations non orthodoxes ne sont pas tolérées. »

Bibliographie sélective

Walter Block, 1975, Defending the Undefendable (Défendre les indéfendables (proxénètes, vendeurs d’héroïne, prostituées, maîtres chanteurs, faux-monnayeurs et autres boucs émissaires de notre société), trad. Les Belles Lettres, 1993).

Walter Block, 1985, Morality of the Market: Religious & Economic Perspectives

Walter Block, 1985, Theology, Third World Development and Economic Justice (avec Donald Shaw)

Walter Block, 1986, The U.S. Bishops & their Critics: an Economic and Ethical Perspective

Walter Block, 1990, Economics & the Environment: A Reconciliation

David Friedman, l’anarcho-capitalisme par la démonstration rationnelle


« Dans l’état socialiste idéal, le pouvoir n’attirera pas les fanatiques du pouvoir. Les gens qui prennent les décisions n’auront pas la moindre tendance à favoriser leurs intérêts personnels. Il n’y aura pas moyen, pour un homme habile, de détourner les institutions pour les mettre au service de ses propres fins. Et on verra les crocodiles voler. »

ImageDavid D. Friedman, né en 1945, est un écrivain libertarien, professeur d’université et promoteur de l’anarcho-capitalisme.

Docteur en physique diplômé de l’université de Chicago, il est davantage connu pour ses travaux d’économie politique. Il a exposé en particulier la théorie anarcho-capitaliste dans son œuvre majeure Vers une société sans État (The Machinery of Freedom).

Il a commencé par enseigner l’économie puis le droit à l’université de Santa Clara, reprenant l’idée d’Hayek selon laquelle il est impossible d’être économiste en se cantonnant à l’économie. Il est issu d’une famille d’intellectuels : son père, Milton Friedman, a reçu le Prix Nobel d’économie, et sa mère est l’économiste Rose Friedman. Son oncle Aaron Director est professeur de droit, tandis que son fils Patri Friedman est également un libertarien connu.

Grand amateur d’histoire, David Friedman fait partie de la Société d’Anachronisme créatif (Society for Creative Anachronism), association qui organise la reproduction de scènes historiques avec plusieurs milliers d’acteurs bénévoles. Il a organisé le plus grand tableau, the Pennsic War. Adepte de la science fiction, il a écrit une nouvelle de fantasy, Harald , publiée en 2006. Friedman est également chroniqueur pour Liberty magazine.

Une approche utilitariste du libéralisme

Alors que la plupart des libertariens adoptent un point de vue déontologique en termes de droit naturel, voire une approche aprioriste comme Rothbard, Friedman est quant à lui utilitariste, et s’attache à montrer que les conséquences de l’anarcho-capitalisme sont bénéfiques pour tout le monde, y compris les pauvres. Sa vision du passage à une société anarcho-capitaliste n’est pas ontologique mais au contraire pragmatique et graduelle : par exemple, il préconise, prolongeant ainsi les travaux de son père, les bons scolaires (education vouchers) comme un prélude à la privatisation du système éducatif, et la décentralisation de la police comme une étape vers une défense totalement privée.

Le droit de propriété est indépassable

Friedman fonde l’essentiel de son argumentation sur le caractère crucial du droit de propriété et de ses implications économiques. Il montre en particulier comment celui-ci est bafoué par les nombreuses politiques menées par la gauche comme par la droite. Il s’attaque notamment aux législations anti-trust, dont il démontre magistralement l’inanité, aux politiques d’aide sociale – qui favorisent surtout les classes moyennes – et, plus généralement, démontre qu’à travers l’appareil d’Etat, tout le monde en vient à voler tout le monde et donc que chacun y perd.

La propriété privée, pour David Friedman, ce n’est pas n’importe quoi. C’est d’abord le droit sur sa propre personne, puis le droit sur sa propre production et, enfin, le droit sur ce qu’on  échange  volontairement  avec les autres.

Sujet très important, et corollaire au droit de propriété, la « question sociale » n’est pas esquivée. Friedman montre de façon très convaincante que tout le monde serait gagnant dans une société libre. Il souligne le fait qu’un des problèmes que nous rencontrons quand nous jugeons les sociétés d’antan est la difficulté de faire la séparation entre les conséquences de la pauvreté et celles des institutions politiques. Ainsi les sociétés américaines et britanniques du XIXe siècle sont souvent décrites comme repoussantes par ceux qui les comparent aux sociétés du XXe siècle. Ce faisant, la plupart des historiens ignorent que nos sociétés contemporaines sont la résultante des progrès des sociétés du siècle précédent.

Un problème similaire existe dans l’analyse du féodalisme. Le féodalisme semble repoussant pour une large partie car les hommes étaient alors beaucoup plus pauvres qu’aujourd’hui. D’un autre côté, le féodalisme fut un système politique décentralisé dans lequel les armées combinées des barons surpassaient l’armée du roi. En plus, ce fut un système dans lequel les frontières – non entre les royaumes mais entre les baronnies – étaient très proches, ainsi les seigneurs locaux devaient tenir compte du fait que s’ils maltraitaient leurs sujets, ces derniers pouvaient s’installer chez le seigneur voisin.

Le passage du féodalisme à la monarchie absolue marqua donc, pour Friedman, une régression – les monarques du XVIe et du XVIIe siècles purent donc davantage opprimer leurs sujets que ne le purent les seigneurs féodaux du XIIIe siècle.

Enfin, il expose des arguments très forts pour prouver que les crises économiques, notamment la grande crise de 1929, sont dues aux interventions intempestives et surtout incompétentes des hommes de l’Etat. Il poursuit et confirme en cela les travaux de Murray Rothbard.

L’anarchie n’est pas le chaos

Friedman entreprend donc de détricoter l’Etat, cette construction monstrueuse qui nous opprime, menace nos libertés, nous rançonne, qui prétend monopoliser l’usage de la violence pour notre propre bien et qui finira par diriger chacun des actes de notre vie si nous le laissons faire. L’Etat qui fait tout pour penser à notre place, ce mythe, cette fiction qui est la principale cause des guerres du XXe siècle.

L’Etat ? Ou plutôt les hommes de l’Etat, car l’Etat comme entité abstraite n’existe pas, alors que les présidents de la république, les gouvernements, les fonctionnaires, les ministres et autres parasites de toutes sortes, eux, existent bien. L’Etat n’existe pas réellement, c’est une fiction légale qui prend sa substance du fait que des hommes collectent des impôts, paient des impôts, font respecter les lois édictées par les gouvernements, obéissent à ces lois.

La société anarcho-capitaliste est possible

Dans son classique Vers une Société sans Etat, David Friedman expose avec clarté et humour sa conception du libertarianisme.

Il démontre non seulement la désirabilité, mais aussi la faisabilité pratique d’une société fonctionnant sans le moindre État, lequel est défini comme une agence de type gouvernementale bénéficiant d’un monopole de la violence légale et parfois de divers autres droits exclusifs.

Dans la deuxième partie de son ouvrage, « La Hotte du père Noël libertarien ou Comment vendre l’Etat par petits morceaux », il donne des exemples pratiques de la théorie libertarienne (enseignement, éducation, routes, immigration, santé, etc.) Il se situe clairement du côté des partisans de l’immigration libre.

Il fournit donc une illustration concrète de ce que serait le démantèlement progressif de l’Etat. Contrairement à ce que l’on croit souvent, il a existé et il existe encore de nombreux « services publics » aux Etats-Unis. David Friedman passe en revue certains d’entre eux et propose de les privatiser. Il commence par les écoles et les universités et poursuit avec les rues, la Poste et le programme spatial.

Il fournit aussi quelques réflexions sur la véritable fonction des réglementations étatiques, la démocratie, etc. « Imaginez cent personnes assises en cercle, écrit-il, chacune ayant sa poche pleine de pièces de un cent. Un politicien marche à l’extérieur du cercle, prenant un cent à chacun. Personne n’y prête attention : qui se soucie d’un cent ? Lorsqu’il a fini le tour du cercle, le politicien jette 50 cents devant une personne, qui est ravie de cette aubaine inattendue. On recommence le processus, en terminant avec une personne différente. Au bout de cent tours, chacun se retrouve plus pauvre de 100 cents ; plus riche de 50 cents, et heureux. »

Friedman présente, enfin, une courte étude sur la société islandaise médiévale qui, telle l’Irlande décrite par Rothbard – connut une période libertarienne.

La police et la juste privées

Friedman décrit les institutions qui seraient viables dans un cadre libertarien. Il détaille longuement le cas de la sécurité et de la justice, pour illustrer le changement de perspective auquel il faut parvenir pour constituer une société anarcho-capitaliste. Comment assurer sa sécurité, faire appel à la justice et définir le droit dans une société libre ? Par le marché et la concurrence, répond-il, toujours dans le respect de la propriété privée légitime bien sûr.

Si des boulangeries privées et concurrentes produisent un pain en général d’excellente qualité, pourquoi des entreprises privées et concurrentes de protection individuelle ne produiraient-elles pas une sécurité d’excellente qualité et pourquoi des tribunaux privés et concurrents ne produiraient-ils pas un droit d’excellente qualité ? Comment, sans gouvernement, pourrions-nous régler les conflits qui sont actuellement réglés dans les tribunaux ? Comment pourrions-nous alors nous protéger contre les criminels ?

Considérons d’abord, dit Friedman, le cas le plus facile, la résolution des conflits impliquant des contrats entre des sociétés bien établies. Une grande partie de tels litiges sont maintenant réglés non pas par des tribunaux d’Etat mais par l’arbitrage privé. Les sociétés, quand elles élaborent un contrat, indiquent la procédure d’arbitrage pour n’importe quel conflit qui peut surgir. Ainsi elles évitent les dépenses et les délais de la justice.

 

L’arbitre n’a aucune force de police. Sa fonction est de rendre des décisions, pas de les faire respecter. Les décisions arbitrées sont habituellement exécutoires, mais c’est un développement récent ; historiquement, l’exécution venait du désir d’une entreprise de maintenir sa réputation. Si on refuse le jugement d’un arbitre, il est difficile de persuader quelqu’un de signer un contrat qui indique un arbitrage ; personne ne veut jouer au jeu de « pile tu gagnes, face je perds ».

L’arbitrage, par lui-même, ne fournit aucune solution pour la personne dont la voiture est abîmée par un conducteur négligent, encore moins pour la victime d’un vol ; dans les deux cas, le plaignant et le défendeur, ayant des intérêts différents et aucun accord préalable, sont peu susceptibles de trouver un arbitre qui leur convienne mutuellement. Le défendeur n’a aucune raison d’accepter un arbitrage quel qu’il soit ; il a tout à y perdre – ce qui nous amène au problème d’empêcher la coercition.

Or, la protection contre la coercition est un bien économique. Elle est actuellement vendue dans une variété de formes – gardiennage, serrures, alarmes. Pendant que l’efficacité de la police étatique diminue, le marché fournit des produits de remplacement pour la police, comme pour les tribunaux.

Supposons, poursuit David Friedman, qu’un jour il n’y ait plus aucune police étatique, mais des agences de protection privées à la place. Ces agences vendent un service qui consiste à protéger leurs clients contre le crime. Peut-être vont-elles jusqu’à offrir une garantie de résultats en assurant leurs clients contre des pertes résultant d’actes criminels.

Comment de telles agences de protection pourraient-elles nous protéger ? Ce serait sur la base d’une décision économique, selon les coûts et l’efficacité des différentes solutions possibles. A une extrémité, elles pourraient se limiter à la défense passive, installant des serrures et des alarmes sophistiquées. Ou bien elles ne prendraient aucune mesure préventive, mais feraient de grands efforts pour retrouver les criminels coupables de délits contre leurs clients. Elles pourraient maintenir des patrouilles ou les voitures en faction, comme la police étatique actuelle, ou elles pourraient se reposer sur des substituts électroniques. De toute façon, elles vendraient un service à leurs clients, et auraient une incitation véritable à fournir une qualité de service aussi élevée que possible, au coût le plus bas. Il est raisonnable de supposer, dit Friedman, que la qualité de service serait plus élevée et le coût plus bas qu’avec le système étatique actuel.

Qui ferait les lois ? Sur quelle base l’arbitre privé déciderait-il quels actes sont criminels et comment ils devraient être punis ? La réponse est que des systèmes juridiques seraient produits dans le commerce sur le marché libre, exactement comme des livres et des soutiens-gorge sont produits aujourd’hui. Il pourrait y avoir concurrence parmi différentes marques juridiques, juste comme il y a concurrence entre différentes marques de voitures.

Dans une telle société il pourrait y avoir beaucoup de tribunaux et même beaucoup de systèmes légaux. Chaque paire d’agences de protection convient à l’avance quel tribunal elles invoqueront en cas de conflit. Ainsi les lois en vertu desquelles sera traité un cas particulier seront déterminées implicitement par l’accord anticipé entre les agences de protection des clients concernés. En principe, il pourrait y avoir un tribunal différent et un système de lois différent pour chaque paire d’agences de protection. Dans la pratique, beaucoup d’agences trouveront probablement commode de traiter avec les mêmes tribunaux, et beaucoup de tribunaux pourraient trouver commode d’adopter des législations identiques ou presque identiques, afin de simplifier les affaires avec leurs clients.

Avant de qualifier d’injuste ou de chaotique une société dans laquelle différentes personnes sont régies par différentes lois, rappelez-vous, poursuit Friedman, que dans notre société la loi en vertu de laquelle vous êtes jugés dépend du pays et même de la ville dans laquelle vous vous trouvez. Dans le cadre des arrangements décrits ici, elle dépend de votre agence de protection et de l’agence de la personne que vous accusez ou qui vous accuse.

Dans une société anarcho-capitaliste, la loi est donc un produit du marché. Un tribunal vit de la facturation des services d’arbitrage qu’il rend. Son succès dépendra de la réputation qu’il obtiendra du point de vue de l’honnêteté, de la fiabilité, de la promptitude et de l’attrait auprès des clients potentiels de l’ensemble des lois qu’il applique. Les clients immédiats sont les agences de protection. Mais une agence de protection elle-même vend un produit à ses clients. Dans ce produit entrera le ou les systèmes juridiques des tribunaux dont elle est cliente, et sous lesquels ses clients seront par conséquent jugés. Chaque agence de protection essayera d’entrer en affaires avec les tribunaux dont le système juridique plaira le plus à ses clients.

S’il advient que les clients des deux agences soient aussi acharnés les uns que les autres, peut-être deux tribunaux seront choisis, un de chaque sorte, et les procès assignés aléatoirement entre eux. De toute façon, la préférence juridique du client, son avis quant au type de loi auquel il entend se soumettre, aura été un facteur important pour déterminer le type de loi qui le régit. Cela ne peut complètement contribuer à le déterminer, puisque accusé et accusateur doivent avoir la même loi.

Les différences entre les tribunaux seraient probablement plus subtiles. Les gens constateraient que les décisions d’un tribunal sont plus promptes ou plus prévisibles que celles des autres, ou que les clients d’une agence de protection sont mieux protégés que ceux des autres. Les agences de protection, essayant d’établir leur propre réputation, rechercheraient les « meilleurs » tribunaux.

Plusieurs objections peuvent être formulées contre un tel marché libre de la justice. Le premier est que les tribunaux rendraient la justice en décidant en faveur de celui qui paie le plus. Ce serait suicidaire ; sans une réputation d’honnêteté, ils n’auraient aucun client – à la différence de nos tribunaux actuels.

Une autre objection est que c’est le travail des tribunaux et de la législation de découvrir les lois, et pas de les créer ; il ne peut pas y avoir en concurrence deux lois de la pesanteur, aussi pourquoi devrait-il y avoir en concurrence deux lois sur la propriété ? Mais il peut y avoir deux théories en concurrence au sujet de la loi de la pesanteur ou de la définition des droits de propriété. La découverte est une activité aussi productive que la création. S’il est évident de déterminer une législation correcte, ou quelles règles sociales découlent de la nature de l’homme, alors tous les tribunaux s’entendront, de même que tous les architectes s’accordent quant aux lois de la physique. Si ce n’est pas évident, le marché engendrera la recherche destinée à découvrir des législations correctes.

Une autre objection est que dans une société avec beaucoup de systèmes juridiques on ne s’y retrouverait plus. Si cela s’avère être un problème sérieux, les tribunaux auront une incitation économique à adopter une législation uniforme, exactement comme les papeteries ont une incitation à produire du papier avec des tailles normalisées. Une nouvelle législation sera présentée seulement quand l’innovateur croira que ses avantages sont supérieurs à ceux de l’uniformité.

L’objection la plus sérieuse à la législation de libre marché est que le plaignant et le défendeur peuvent ne pas se mettre d’accord sur un tribunal commun. Évidemment, un meurtrier préférerait un juge clément. Si le ttribunal était choisi réellement par les parties après que le crime s’est produit, cela pourrait constituer une difficulté insurmontable. Dans le cadre des arrangements que j’ai décrits, le tribunal est choisi à l’avance par les agences de protection. On aurait du mal à trouver à un instant donné un nombre de meurtriers suffisant pour faire vivre leur propre agence de protection, une qui serait affiliée à des tribunaux qui ne considèreraient pas le meurtre comme un crime. Et même si c’était le cas, aucune autre agence n’accepterait de tels tribunaux. L’agence des meurtriers accepterait un tribunal raisonnable ou bien serait engagée dans une guerre désespérée contre le reste de la société.

Jusqu’à ce qu’il soit réellement accusé d’un crime, chacun veut des lois qui le protègent contre le crime et le laissent interagir paisiblement et productivement avec autrui. Même les criminels sont ainsi. Peu de meurtriers souhaiteraient vivre sous une législation qui leur permettrait de tuer – et aussi d’être tué.

Un livre de synthèse : David Friedman, Vers une société sans Etat, 1971, 1973, 1989 : Ce livre appelle à une privatisation de toutes les fonctions gouvernementales, en fournissant de nombreux exemples, et explore ainsi les conséquences de la pensée libertarienne, telles que l’histoire de l’Islande, et explique les raisons personnelles de l’auteur visant à défendre la pensée libertarienne.

Des chapitres portent sur la privatisation de la loi et de la police, et sur la fourniture de biens publics (tels que la défense nationale ou les routes) en société libertarienne. L’approche de Friedman est typiquement anarcho-capitaliste. Il y énonce en particulier une « loi » selon laquelle tout ce que fait le gouvernement coûte au moins deux fois plus cher que ce que coûterait l’équivalent dans le privé. Il illustre cette loi par plusieurs exemples, tels que le service des Postes.

Ce qui est passionnant dans ce livre, c’est que l’auteur est toujours tourné vers le concret. Peu de grands principes ici mais une foule de réflexions sur ce que serait la vie réelle dans une société libertarienne. Aucune question difficile n’est esquivée, l’auteur n’hésite pas à faire part de ses interrogations et même parfois de ses doutes (sur la défense nationale par exemple), d’où un sentiment de grande honnêteté intellectuelle et une approche des problèmes des plus stimulante.

« Ne demandez pas ce que l’Etat peut faire pour vous. Demandez ce que les hommes de l’Etat sont en train de vous faire ».

Bibliographie sélective

David Friedman, 1971, Vers une société sans Etat (nouvelles éditions en 1973 et 1989)
David Friedman, 1977, « A Theory of the Size and Shape of Nations », Journal of Political Economy 85, dans lequel il expose les limites de l’accroissement de la taille d’une nation en raison du désir de l’État de maximiser ses recettes fiscales
David Friedman, 1980, « Many, Few, One – Social Harmony and the Shrunken Choice Set », American Economic Review, vol. 70, no. 1 (mars), pp 225-232
David Friedman, 1980, « In Defense of Thomas Aquinas and the Just Price », History of Political Economy, 12
David Friedman, 1994, « Law as a Private Good: A Response to Tyler Cowen on the Economics of Anarchy », Economics and Philosophy, vol 10, pp 319–27
David Friedman, 1996, Hidden Order: The Economics of Everyday Life
Fabio Massimo Nicosia, 1997, « David Friedman, realista giuridico libertario », In: Fabio Massimo Nicosia, dir., Il diritto di essere liberi. Per una teoria libertaria della secessione, della proprietà e dell’ordine giuridico, Treviglio, Leonardo Facco Editore, pp 88-97
David Friedman, 2000, Law’s Order – What Economics Has to Do with Law and Why It Matters, Princeton, Princeton University Press
David Friedman, 2006, « Private Creation and Enforcement of Law: A Historical Case », In: Edward P. Stringham, Dir., Anarchy and the Law. The Political Economy of Choice, Ch 36, Cheltenham UK: Edward Elgar
David Friedman, 2008, Future Imperfect: Technology and Freedom in an Uncertain World

Nestor Burma


Nestor Burma - Nestor Burma dans l'îleVoici, je le pense, un billet qui va vous surprendre. En effet, rien – me semble-t-il – ne pourrait vous laisser un seul instant supposer que je puisse être un fan du détective créé par Léo Malet. Et pourtant, c’est bien le cas. J’ai lu une grande partie des romans de l’auteur, et j’ai vu la quasi totalité des saisons de la série produite par Antenne 2 / France 2, depuis sa première apparition en 1991, dans laquelle Nestor est assez idéalement incarné par un Guy Marchand au flegme inaltérable.

Non, ce n’est pas le charme, parfois discret, parfois incontestable, des petites Hélène qui me font apprécier ces séries romanesques et télévisées. Ce n’est pas non plus le travestissement télévisuel, service public oblige, où l’alcoolo anar de Malet devient un dandy désabusé joueur de saxo. C’est plutôt l’état d’esprit qui s’en dégage, très parisien à l’ancienne, appuyé sur un vieux fond libertaire parfaitement mis en valeur par la bêtise du commissaire Faroux et de son adjoint, l’excellent inspecteur Fabre joué par le non moins excellent Patrick Guillemain.

Il est vrai que Malet a été, parmi les petits boulots  de son début de carrière, journaliste dans divers canards au nom évocateur (En dehorsL’insurgéJournal de l’Homme aux Sandalesla Revue Anarchiste, etc.). Un temps surréaliste, puis devenu trotskiste, Malet crée après-guerre le personnage de Burma. Chacun de ses romans se déroule dans l’un des arrondissements de la capitale, ou a du moins pour scène principale un seul et même arrondissement.

Je vous conseille tout particulièrement la lecture de Pas de bavard à la Muette,  qui se déroule à Passy,Brouillard au pont de Tolbiac (près de la place d’Italie), ou encore Nestor Burma court la poupée.

Je n’ai jamais eu la chance de lire les BD illustrées par Tardi, mais, pour en avoir vu quelques planches, il me semble que ce dessinateur si particulier parvient très bien à retranscrire l’atmosphère qu’on imagine à la lecture des romans de Malet, où même les beaux quartiers (je me souviens d’une description frissonnante des jardins du Luxembourg et de l’Observatoire) prennent un aspect inquiétant.

A lire, donc, d’autant que je trouve l’écrite de Malet bien supérieure à celle de Frédéric Dard, et que je trouve Burma plus attachant que San-Antonio. Beaucoup de bruit pour rien, je me contenterai de dire, pour ce dernier.