La Grève, rechargée


1540-1Comme vous le savez probablement, en 2011 est sortie, pour la première fois en français, la traduction par Sophie Bastide-Foltz du célébrissime roman Atlas Shrugged, de la non moins célèbre Ayn Rand.

Intitulé La Grève, ce roman défend une liberté individuelle sans concession. Il sort désormais en édition de poche. C’est un événement de grande importance.

Pendant les années 1950 dans les Etats-Unis en passe de devenir insidieusement une « démocratie populaire », deux industriels tentent héroïquement de défendre leur liberté d’entreprendre contre le processus de collectivisation : Dagny Taggart et Hank Rearden. Mais cette lutte s’inscrit peu à peu dans un mouvement clandestin de résistance à l’étatisme, ponctué par les mystérieuses disparitions des entrepreneurs et créateurs les plus en vue, qui se mettent en grève contre la collectivisation à l’instigation du véritable héros du roman, John Galt, un génial ingénieur et inventeur.

Pourquoi, sans raison apparente, un sentiment de désespoir et de frustration se répand-il partout ? Pourquoi, dans les pires moments, entend-on ce nom, sans visage et sans origine ?

QUI EST JOHN GALT ?

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Nous, les vivants !


27000100428960LÀ Pétrograd, dans les années 20, Kira, une jeune femme russe, intègre et passionnée, décide de se donner à Andréi, un communiste dont elle déteste les idées, pour sauver d’une mort certaine l’homme qu’elle aime, Léo.

Sur un fond romanesque, Ayn Rand traite de sujets philosophiques, et notamment de la liberté de pensée et d’action, de l’individu contre la dictature et le collectivisme.

Ayn Rand est née à Saint-Pétersbourg en 1905. Elle a émigré aux U.S.A. en 1926. Elle a écrit quatre romans et neuf livres philosophiques.

Nous les vivants a été vendu à plus de deux millions d’exemplaires en anglais.

La famille Argounova arrive à Petrograd, en 1922, par un convoi ferroviaire dans lequel s’amoncellent hommes et paquets. Les paquets étaient enveloppés dans des draps, des journaux, des sacs à farine. Les êtres humains étaient empaquetés dans des manteaux râpés et des châles.

Kira, 18 ans, est une jeune fille profonde, intelligente jusqu’à la provocation, imperméable aux questions politiques mais très consciente des bienfaits de l’accomplissement d’une vie par soi-même et pour soi-même. Alexandre Dimitrievitch, son père, à la tête de toute sa famille, est de retour à Petrograd après cinq années d’exil volontaire. Cet ancien bourgeois déchu par la Révolution espère commencer une vie nouvelle. Mais il n’a pas le sou.

Galina Petrovna, son épouse, a hate de retrouver sa soeur. Elle s’inquiète pour Kira, sa fille, qui, par sa froideur obséquieuse et son caractère entier, fait fuir tous les prétendants. Elle ne parvenait pas souvent à bien comprendre ce qu’elle nommait les « lubies » de Kira. Elle comprenait mieux Lydia, sa fille aînée, au comportement plus prévisible et plus pieux.

Les Argounova, au moment de la Révolution, quittèrent Petrograd pour la Crimée, afin d’attendre que la capitale soit libérée du joug rouge. Ils abandonnèrent leurs biens, leur demeure s’ouvrant sur Kamenostrovski, l’avenue élégante de Petrograd. Ils connurent cinq années de cabanons surpeuplés, avec les vents pénétrant de Crimée qui sifflaient à travers les poreux murs de pierre ; cinq années de thé à la saccharine, d’oignons frits dans l’huile de lin, de bombardements nocturnes et de matins de terreur quand seuls les drapeaux rouges ou tricolores annonçaient dans les rues aux mains de qui la ville était passée. Argounova pensait rentrer bien vite ; cinq ans plus tard, c’est dans une résignation morne et silencieuse que la famille prit le train pour rentrer à Petrograd.

La ville avait vécu cinq années de révolution. Quatre d’entre elles avaient vu se fermer une à une les artères et boutiques, et la nationalisation avait déposé poussière et toile d’araignée sur les vitrines en verre laminé. La dernière année avait porté savons et lavette, de la peinture neuve pour les nouveaux propriétaires, car la N. E. P. (nouvelle politique économique) de l’état avait annoncé un « compromis temporaire » et autorisé les petits magasins privés à rouvrir timidement.

La famille Argounova rend visite aux Dunaev, liés qu’ils sont à eux par Maria Petrovna, la soeur de Galina. Leur somptueux appartement n’est plus qu’un fourbis sans non, les vitres de leur porte d’entrée étaient remplacées par des planches clouées à la hâte, le tapis moelleux du rôle d’entrée avait disparu, et la cheminée sculptée à la main était couverte de graffitis. Galina retrouva sa soeur devant une porte capitonnée dont la toile huilée était en lambeaux, tandis que de gros morceau de coton souillé frangeaient le pourtour.

Maria, femme si belle jadis, semblait usée et flétrie à présent. Celle qui était la chérie délicate et gâtée, que son mari portait dans ses bras jusqu’à sa voiture en hiver, dans la neige, paraissait à présent plus âgée que Galina Petrovna. Sa peau avait la couleur du linge souillé, ses lèvres n’étaient pas assez rouges, contrairement à ses paupières, qui l’étaient trop.

Vassili Ivanovitch, son mari, possédait avant la Révolution une entreprise de fourrure très prospère. Homme à la taille et à la puissance inouïes, il avait commencé comme trappeur dans les plaines de Sibérie, armé d’un fusil, d’une paire de bottes et de ses deux bras assez puissants pour soulever un boeuf. Il ne donna aucune nouvelle à sa famille pendant dix ans. De retour à Saint-Pétersbourg, il ouvrit un bureau dont sa famille n’aurait même pas pu se payer une poignée de porte. Il était aujourd’hui voûté, affaissé, changé. Irina, la fille de Vassili et Maria, était une femme de dix-huit ans destinée à des études artistiques. Elle avait une petite soeur, Acia. Victor, son frère, était étudiant communiste à l’institut de technologie, ayant pour ambition de devenir « ingénieur prolétarien », même s’il embrassait pas personnellement l’idéologie communiste. Les Dunaev survivaient d’ailleurs grâce à leurs deux enfants, puisque, comme le dit Maria :

« les cartes de rationnement, c’est que pour les employés du régime soviétique. Et pour les étudiants. Nous ne recevons que deux cartes de rationnement. Seulement deux cartes pour toute la famille… Et ce n’est pas facile. »

Les Argounova apprennent que leur maison de Kamenostrovski est à présent occupée par un peintre en lettres. Un vrai prolétaire. Ils apprennent que, même si la N. E. P. existe, et que les boutiques privées sont autorisées, ils n’auront pas d’argent pour acheter : « ils vous font payer dix fois plus cher qu’à la coopérative. Je (Maria) ne suis encore jamais allée dans une boutique privée. Nous n’avons pas les moyens. Personne n’en a les moyens. Nous ne pouvons même pas nous payer le théâtre. »

Vassili refusant absolument de prendre un emploi soviétique, les Dunaev survivaient en vendant petit à petit tous leurs biens. Il ne restait plus que des clous plantés dans des murs vides. Vassili était persuadé que le vent allait très bientôt tourner, que l’Europe, qui n’était pas aveugle, n’avait pas dit son dernier mot, que le jour viendrait bientôt de la libération de la Russie.

Dans le fil de la conversation de retrouvailles, on évoque l’installation à Petrograd de la famille Argounova, la nécessité pour Alexandre d’occuper un emploi soviétique, la nécessité pour les deux filles d’avoir le statut d’étudiants et ses privilèges. Ou bien d’employés, pour avoir droit à du lard et du sucre, voire même à des chaussures et des billets de tramway gratuits.

Mais Kira ne s’intéresse pas à la conversation. Peu lui importe qu’on débatte de son futur statut, car elle a choisi : elle sera ingénieur.

« Kira, fit son père, tu n’as jamais aimé les communistes et voilà que tu choisis l’un de ces métiers modernes qu’ils apprécient tant — femme ingénieur !

– tu vas construire des bâtiments pour l’état rouge ? Demanda Victor

– je construirai des bâtiments parce que j’en ai envie […]

— Franchement, dit Victor, ton attitude est quelque peu antisociale, Kira. Tu choisis un métier simplement parce que c’est ta volonté, sans penser un instant au fait que, en tant que femme, tu serais bien plus utile à la société dans une activité plus féminine. Nous devons tous penser à notre devoir envers la société.

– envers qui as-tu un devoir, au juste, Victor ? Demanda Kira

– envers la société

– c’est quoi, la société ?

– si je puis me permettre, Kira, ta question est puérile.

– mais je comprends pas, dit Kira en ouvrant des yeux dangereusement candides. Envers qui ai-je un devoir ? Envers ton voisin de pallier ? Où les miliciens du coin ? Ou l’employé de la coopérative ? Où le vieillard que j’ai vu faire la queue, à la troisième place, avec un vieux panier est un chapeau de femme ?

– la société, Kira, est une entité extraordinaire.

– on peut tracer toute une ligne de zéro,le résultat sera toujours nul, dit Kira […]

– j’ai peur pour ton avenir, Kira, dit Victor. Il est temps que tu te résigne à accepter la vie. Tu n’iras pas loin avec de telles idées.

– tout dépend de la direction que je souhaite prendre, répondit Kira. »

Henry Hazlitt, la Leçon magistrale


« L’art de l’économie consiste à comprendre non seulement l’immédiat mais aussi les effets à long terme de tout acte ou de toute politique ; il consiste à tracer les conséquences de cette politique non seulement pour un groupe, mais pour tous les groupes »

Henry Hazlitt, L’Economie en une leçon, 1946

Henry Hazlitt est né le 28 Novembre 1894, à Philadelphie. Dans sa biographie, Jeff Riggenbach indique que son père est mort alors qu’il était encore bébé. Sa mère et lui vivent dans la précarité pendant neuf ans, jusqu’à ce qu’elle se remarie et déménage avec sa famille recomposée à Brooklyn. Ce sont dans les écoles publiques de ce quartier qu’il acquière son goût pour l’éducation. Mais sa malchance ne s’arrête pas là. Alors qu’il est en deuxième année au City College de Manhattan, la mort de son beau-père replonge la famille dans la pauvreté. Hazlitt doit quitter ce prestigieux établissement, et trouver un emploi pour aider sa mère. Après quelques mois à occuper un emploi subalterne, il décide de s’essayer au journalisme. Il écrit déjà beaucoup, à ses heures. Il adore l’écriture. Il a presque terminé le manuscrit de son premier livre. « Je décidai que je voulais être un journaliste », dira-t-il bien des années après, « car c’était la seule façon que je voyais d’accéder à l’écriture ».

Il a à peine 20 ans, en 1915, lorsqu’il se met ainsi au service du Wall Street Journal. Au début, son travail consiste à prendre en dictée les informations des journalistes et à les dactylographier. Les reporters téléphonent leurs histoires, soit les dictant à partir de leurs notes, soit lisant à haute voix une version déjà écrite – fréquemment manuscrite ; Hazlitt les dactylographie pour que la rédaction puisse les examiner. Il y a plus enrichissant, mais c’est un début.

Mais Hazlitt écrit déjà bien mieux que les journalistes qui l’utilisent. Il vient tout juste de publier son premier ouvrage, à 21 ans à peine. Intitulé Thinking as a Science, il rédige un ensemble d’observations sur la méthodologie de l’assimilation mentale de ce qu’on lit ou de ce que l’on apprend sur le monde. La qualité de l’écriture, la finesse et la profondeur de sa pensée sont pour le moins étonnantes de la part d’un très jeune adulte.

Hazlitt se construit progressivement une carrière de journaliste, passant d’un quotidien à l’autre. Il quitte le Wall Street Journal pour travailler successivement au New York Evening Post, puis au New York Evening Mail et enfin au New York Sun. Il expérimente à peu près tous les métiers qu’offre la profession de journaliste : éditorialiste, critique de livres, essayiste et chroniqueur, rédacteur financier, bretteur au cœur des grandes controverses du moment, le cas échéant. Puis il dirige le « dos du livre » – les pages de critique littéraire – de The Nation. Il devient même, peu après et pendant un temps assez court, le rédacteur en chef de la revue littéraire The American Mercury, où il est le successeur désigné du créateur Henry Louis Mencken. Ce dernier était une figure de la Old Right américaine. Journaliste, satiriste et critique littéraire, cynique et libre penseur, H.L. Mencken était connu comme le « Sage de Baltimore » et le Nietzsche américain. Il a été l’un des maîtres à penser du courant libertarien américain contemporain. Dans sa revue, Mencken qualifie Hazlitt de « seul critique d’art compétent que je connaisse qui soit aussi un économiste compétent », ainsi que « un des rares économistes de toute l’histoire qui sache vraiment écrire. »

Au New York Times, qui l’accueille dans les années trente et quarante, Henry Hazlitt écrit des éditoriaux portant sur la guerre et l’économie. Puis, en 1946, il publie son ouvrage le plus célèbre, L’Economie en une leçon et quitte le NY Times pour Newsweek. Il cherche à définir quelle doit être la relation juste de l’individu à la société. C’est pourquoi il se met à la recherche d’une théorie complète qui pourrait lui donner un sens à tout cela. C’est l’Ecole autrichienne qui la lui apportera.

Il est vrai que dès les années 1910 et 1920, Henry Hazlitt s’était familiarisé avec les idées de l’école autrichienne, en particulier celles de Ludwig von Mises. Comme le rappelle justement Jeff Riggenbach, Hazlitt a joué un rôle important dans la diffusion des idées de cette école aux Etats-Unis. En particulier, lorsque Mises trouve refuge à New York, échappé qu’il est d’une Europe largement dominée par les nazis, il a besoin de travailler pour vivre. Hazlitt fait ce qu’il peut, ce qui s’avère être plutôt beaucoup. Il s’arrange pour que Mises écrive plusieurs articles courts pour le New York Times, pour porter son nom à l’attention du monde intellectuel américain. Il aide Mises à obtenir une bourse de la Fondation Rockefeller qui lui permet d’écrire deux courts ouvrages, Le Gouvernement omnipotent et La Bureaucratie. Il persuade Yale University Press de publier ces deux petits livres en 1944, ainsi qu’un bien plus long : L’Action Humaine, quelques années plus tard, en 1949.

Hazlitt appuie Mises pour qu’il obtienne un poste de professeur « invité » à l’Université de New York. Il organise le comité des riches donateurs qui offrent l’argent représentatif du salaire de Mises. L’Université, elle, est extrêmement réticente face à cet anti-Keynes en une époque de renouveau du New Deal et de plan Marshall, et ne souhaite pas dépenser sur ses fonds propres pour payer ses heures. Enfin, Hazlitt présente Mises à Leonard Read de la Foundation for Economic Education (FEE), qui lui apporte un poste complémentaire comme conférencier et conseiller sur les questions économiques.

De surcroît, alors qu’il organise des entrevues, Hazlitt présente Mises à une immigrante russe débarquée de Petrograd, âgée d’une trentaine d’années, passionaria et romancière, qui se fait appeler Ayn Rand. Elle n’est pas spécialement célèbre. Son premier roman, qui décrit l’enfer soviétique et est largement autobiographique, Nous les vivants, n’a pas rencontré le moindre succès. Sa pièce de théâtre, La Nuit du 16 janvier, n’est guère plus prisée à Broadway. Elle n’a pas encore écrit La Source vive, roman individualiste qui raconte l’histoire d’un architecte qui ne suit que le chemin qu’il s’est tracé, et qui rencontrera un certain succès. King Vidor en tirera le film Le Rebelle en 1949. Elle n’a pas écrit non plus son roman mondialement connu, fleuve et échevelé, La Grève. Elle n’a encore ni nom, ni réputation, ni fortune. Elle est en pleine ascension. Un peu d’aide d’un écrivain reconnu et établi – par exemple, une recommandation, auprès d’un intellectuel plus âgé, important et promoteur d’idées très proches des siennes – lui serait précieuse. Comme il l’a été pour Ludwig von Mises, Henry Hazlitt a alors été un soutien capital pour Ayn Rand.

L’économie en une leçon

Auteur prolixe (plus de vingt-cinq ouvrages dans sa vie), Hazlitt s’est fait connaître grâce à son livre à succès L’Économie en une leçon (1946) : ce livre est un ouvrage de vulgarisation sur les principes de l’économie de marché, fondé et ouvertement inspiré par Ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas de Frédéric Bastiat. Comme le dit lui-même Hazlitt dans son introduction : « On peut dire que mon livre en est la présentation moderne et qu’il est le développement et la généralisation d’une vérité déjà en puissance dans l’ouvrage de Bastiat. »

Hazlitt est également un des meilleurs pourfendeurs de son temps des idées keynésiennes. Ainsi, dans son ouvrage de 1959, The Failure of the New Economics: An Analysis of the Keynesian Fallacies, il établit une critique méthodique et systématique de la Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie de Keynes. Il en dira même qu’il n’a « pas pu y trouver une seule doctrine qui soit vraie et originale. Ce qui est original dans son livre est faux et ce qui est juste n’est pas nouveau. »

Le premier austro-américain

A l’époque où il quitte le City College, Henry Hazlitt est un disciple d’Herbert Spencer. Puis, en 1938, Hazlitt lit un livre intitulé Le Socialisme : une analyse économique et sociologique. Ce sera pour lui un choc. Cet ouvrage, de traduction anglaise récente, a été publié quelques années plus tôt à Londres. Il est issu d’un premier livre publié en Allemagne en 1922, rédigé par quelqu’un dont Hazlitt a entendu parler, mais n’a jamais lu auparavant, un économiste autrichien du nom de Ludwig von Mises. Mises y explique que la valeur économique des biens provient de la préférence subjective des individus. Que la valeur marginale, dans l’esprit de l’acheteur, de tout bien ou service détermine son prix. Que les prix véhiculent des informations aux entrepreneurs indiquant où les acheteurs aimeraient le plus voir les investissements productifs mis dans l’économie. Mises époustoufle Hazlitt. Il n’avait jamais eu l’occasion, jusque-là, de creuser les thèses de l’Ecole autrichienne. La découverte le bouleverse et lui donne le vertige.

Si bien qu’en 1945, lorsqu’il écrit L’Economie en une leçon, Hazlitt est complètement sous l’emprise des idées de Mises. Ce livre est la meilleure introduction rapide à l’économie autrichienne. Cela étant, ce livre n’est pas un ouvrage qui brille par une quelconque originalité. Il s’agit plutôt d’un exercice de vulgarisation – de grande qualité – des principaux préceptes de l’école autrichienne. Hazlitt rappelle également les principales critiques formulées par les tenants de l’école autrichienne aux thèses keynésiennes, d’autant plus fermement qu’elles ont le vent en poupe en cette période de New Deal.

A la manière de Frédéric Bastiat, Hazlitt insiste sur le fait que, pour analyser une politique ou un programme économique, il faut regarder plus loin que ce qui immédiatement apparent. S’il est vrai, dit Hazlitt, et comme le prétendent certains keynésiens, que les désastres et la destruction sont bons pour l’économie et créent de la richesse, alors les peuples victimes de tsunamis ou de tremblements de terre sont bénis des dieux. Or ce n’est visiblement pas le cas. Que ce soit pour justifier une guerre, ou pour convaincre les consommateurs d’acheter une voiture neuve pour « sauver la planète » et relancer l’industrie automobile, il suffit simplement de gratter le vernis du sophisme pour s’apercevoir que ces prémisses sont sans fondement. L’histoire de la vitre cassée de Bastiat en est une bonne illustration : le travail donné au vitrier, c’est ce qu’on voit, mais qu’en est-il de ce qu’on ne voit pas ? Si on suppose que remplacer la vitrine coûte 500€, le remplacement de cette vitrine va générer pour 500€ d’activité économique. Mais que ce serait-il produit si la vitrine n’avait pas été cassée ? M. Dupont ayant économisé ses 500€, n’aurait-il pas pu lui aussi les dépenser et générer également pour 500€ d’activité économique cette fois-ci utile – au moins utile pour lui, tout en jouissant encore de sa vitrine ?

Et ce n’est pas tout. Que ce serait-il passé si cette vitrine n’avait pas été cassée ? Si le vitrier n’avait pas eu à réparer la vitrine, qu’aurait-il fait ? Se serait-il tourné les pouces ? Sans doute pas. Il aurait peut-être installé des fenêtres dans une maison nouvellement construite, par exemple. Ou, s’il n’avait pas assez de travail, peut-être aurait-il mis ses autres talents au service d’une industrie qui en a plus besoin. Par conséquent, le fait d’avoir cassé cette vitre a détourné le vitrier de notre exemple d’un travail immensément plus productif. C’est véritablement ce qu’on ne voit pas. Non seulement la destruction ne paie pas, mais nous voyons rarement tout ce qui aurait pu être produit si elle n’avait jamais eu lieu.

La défense du capitalisme

Dans un autre de ses ouvrages, un petit livre d’anticipation intitulé Time will run back, Hazlitt met en scène deux protagonistes qui échangent sur l’histoire de la révolution soviétique, et plus encore de son succès planétaire. « Il y quelques différences suivant les historiens quant à l’exacte année où l’Âge Sombre a commencé. Certains la situent à 95 Av.M. (avant Marx), ce qui était l’année durant laquelle un bourgeois du nom d’Adam Smith est né ; d’autres la placent à 42 Av.M., qui est l’année d’apparition d’un livre de cet Adam Smith. Ce livre donna naissance à, et fournit un système élaboré d’excuses pour, l’idéologie capitaliste. » (…) « L’Âge Sombre représente toute la période de la naissance du capitalisme jusqu’à son éradication finale à la suite d’une série de guerres froides ou ouvertes entre environ 150 Ap.M., et le triomphe final du communisme en 184 Ap.M. »

Hazlitt explique le succès du communisme, et par conséquent la défaite du capitalisme, par la foi que les soviétiques ont placé en elle : « Et pourtant nous l’avons battu (le capitalisme) à la fin parce que nous avions l’arme formidable qui leur manquait. Nous avions la Foi ! Foi en notre Cause ! Une Foi qui n’a à aucun moment faibli ou hésité ! Nous savions que nous avions raison ! Raison sur tout ! Nous savions qu’ils avaient tort ! Tort sur tout ! »

En filigrane, Hazlitt reproche ainsi aux défenseurs du capitalisme leur mollesse et leur pusillanimité : « L’ennemi n’a jamais eu vraiment de foi dans le capitalisme (…) Chaque « réforme » qu’ils mirent en place comme « réponse » au communisme était un pas de plus dans la direction du communisme. À chaque réforme qu’ils adoptaient l’individu avait moins de pouvoir et l’Etat toujours plus. Petit à petit le contrôle des individus sur les ressources et les biens leur a été retiré ; petit à petit cela fut envahi par l’Etat. Au début ce n’était pas la « propriété » mais simplement le droit de décision qui fut accaparé par l’Etat. Mais ces idiots qui essayaient de « réformer » le capitalisme n’ont pas vu que le pouvoir de décision, le pouvoir de disposer, était l’essence de la « propriété. » (…) Graduellement leurs gouvernements ont décidé de toutes ces choses, mais morceau par morceau, au lieu de le faire en un seul grand saut logique. »

« Ils n’avaient pas le courage de voir que l’individu, parce qu’il n’est responsable devant personne, doit être privé de tout pouvoir, et que l’Etat, l’Etat qui représente tout le monde, doit être le seul dépositaire de tout le pouvoir, le seul décisionnaire, le seul juge de sa propre (volonté). »

En contrepoint du positionnement auquel il aspire, Hazlitt fait dire à l’un des protagonistes de cette histoire, que les pays bourgeois « se sont battus contre le communisme parce qu’ils étaient contre le communisme. C’était la seule chose sur laquelle ils parvenaient à s’entendre. Mais ils ne savaient pas ce qu’ils défendaient. Tout le monde était pour quelque chose de différent. Personne n’avait le courage de défendre un capitalisme qui répondait vraiment aux principes de base du capitalisme. Chacun avait son propre plan pour un capitalisme « réformé ». » Il est bien clair qu’Hazlitt, lui, en défenseur de la liberté et de l’Ecole autrichienne qu’il est, a sa vie durant entendu défendre le capitalisme et la liberté, avec certes des arguments pratiques, mais surtout des arguments éthiques. Ceux-là mêmes que des libertariens plus contemporains, Murray Rothbard en particulier, développeront ultérieurement.

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Economics in One Lesson: The Shortest and Surest Way to Understand Basic Economics

Henry Hazlitt

Thinking as a Science

The Failure of the New Economics: An Analysis of the Keynesian Fallacies (1959)

What You Should Know about Inflation (1960)

The Critics of Keynesian Economics (1960)

The Free Man’s Library: A Descriptive and Critical Bibliography (1956)

The Inflation Crisis, and How to Resolve It

George Reisman


« Le vrai système d’exploitation du travail, c’est le socialisme. En régime socialiste, le citoyen n’est pas une fin en lui-même ; mais un moyen entrant dans les objectifs imposés par la société. Et qui détermine ces objectifs, sinon les dirigeants de l’Etat ?»


George Reisman a été professeur émérite d’économie à la Pepperdine University à Los Angeles. Avec Israel Kirzner, Hans Sennholz et Louis Spadaro, il est l’un des quatre économistes qui ont passé leur doctorat d’économie à l’Université de New York sous la direction de Ludwig von Mises, dont il a traduit les Grundprobleme des Nationalökonomie sous le titre Epistemological problems of Economics (en français, Problèmes fondamentaux de l’économie).


Reisman a écrit The Government against the Economy (1979), repris sous une forme modifiée dans Capitalism: A Treatise on Economics en 1996. Dans cet ouvrage, il cherche à opérer une synthèse entre l’économie classique et l’économie autrichienne, en unifiant les doctrines d’Adam Smith, David Ricardo, John Stuart Mill et Jean-Baptiste Say, avec celles de Carl Menger, Ludwig von Mises et Friedrich Hayek.


Il a travaillé étroitement avec Ayn Rand, dont l’influence sur son œuvre est au moins aussi grande que celle de son mentor Mises. Il se considère comme un objectiviste, bien qu’il ne soit plus affilié à l’Ayn Rand Institute. Divers Objectivistes ont du reste pris leurs distances avec lui, pour des raisons que Leonard Peikoff refuse d’expliquer.


George Reisman a publié des articles dans des revues savantes telles que The Quarterly Journal of Austrian Economics, The Journal of Libertarian Studies, et The American Journal of Economics and Sociology, et dans divers journaux.


Il est Président de la Jefferson School of Philosophy, Economics and Psychology. Il est marié à la psychothérapeute Edith Packer.


Une autre théorie de l’exploitation


Dans un essai intitulé The Political Economy of Freedom Essays in Honor of F.A. Hayek (1985), il s’interroge sur les fondements et sur le devenir de la théorie, fort populaire durant tout le XXe siècle, de l’exploitation du prolétariat. Selon celle-ci, le capitalisme disposerait d’une logique intrinsèquement pernicieuse, fondée sur le quasi esclavage de la classe laborieuse, au profit des intérêts conjoints des bourgeois et des capitalistes, lesquels, mus par l’avarice sinon la convoitise, ne constitueraient qu’une classe de parasites dévorant le travail des masses. Nonobstant la hausse continue du niveau de vie moyen dans les pays développés, depuis la Révolution industrielle, les laudateurs de la théorie de l’exploitation l’attribuent, non au capitalisme, mais aux limites qui lui ont été imposées. Ce faisant, les collectivistes attribuent la croissance économique et le progrès technique aux syndicats et au droit du travail, ainsi qu’au paternalisme de certains employeurs, essentiellement des capitaines d’industrie.


Les collectivistes n’imaginent même pas un monde dans lequel les syndicats n’existeraient pas, sans salaire minimum ni législation sur la durée maximale de travail, sans loi sur le travail des enfants. En l’absence de telles règles, ils pensent que les taux de salaires retomberaient au niveau de subsistance ; que les femmes et les enfants retravailleraient dans les mines ; et que la durée quotidienne du travail serait aussi longue que le patronat pourrait l’imposer.


Smith et Ricardo ont été vus à juste titre comme les précurseurs de cette théorie de l’exploitation, en créant un système impliquant nécessairement la victoire de ce concept. Avec la théorie de la valeur-travail, et la loi d’airain des salaires, la théorie de l’exploitation a jeté un profond discrédit sur les concepts fondamentaux du taux de salaire et de l’épargne comme source de profit. Deux générations plus tard, l’abandon des doctrines classiques sur l’épargne a rendu possible le keynésianisme et l’inflation, les déficits, ainsi que l’accroissement de la dépense publique et des pouvoirs de l’Etat. Simultanément, l’abandon de la théorie selon laquelle les coûts de production sont les déterminants directs des prix (plutôt que l’équilibre de l’offre et de la demande), a conduit aux théories de la concurrence « pure et parfaite », aux oligopoles, à la concurrence monopolistique, aux prix administrés ou encore à la politique antitrust. De la sorte, et par deux chemins distincts, la théorie de l’exploitation a permis selon Reisman l’avancée du socialisme.


Ce cadre implique la croyance selon laquelle les salaires sont la forme originelle et première de revenu, desquels les profits et les revenus non-salariaux proviennent et sont déduits, lorsque le capitalisme et les capitalistes sont apparus, en gros au moment de la Révolution industrielle. Smith a été l’un des fondateurs de cette théorie. Pour lui, dans les économies pré-capitalistes, tous les revenus proviendraient des salaires reçus par les travailleurs. Les salaires sont le revenu originel. Les profits, selon Smith, ne sont apparus qu’avec le capitalisme. Et ne sont que la déduction du salaire naturel et du salaire d’équilibre.


On trouve la même logique chez Marx : l’économie pré-capitaliste est marquée, selon lui, par le schéma B-M-B (un travailleur produit un bien B, le vend pour de l’argent M, et achète d’autres biens B). Il n’y a pas d’exploitation, pas de profit, pas de surplus. Tous les revenus sont, donc, des salaires. Au moment où le capitalisme naît, Marx pense que nous passons à un schéma M-B-M’ (le capitaliste dépense une somme de monnaie M en achat de matériel et de machines, et en payant des salaires. Un bien B est produit, qui est vendu pour une plus grande somme d’argent, M’). La différence entre l’argent dépensé par le capitaliste et l’argent reçu de la vente du bien constitue son surplus, son profit.


Marx explique ainsi comment les profits sont déduits des salaires. Selon lui, les capitalistes versent en effet arbitrairement un salaire égal à la simple reproduction de la force de travail. Or, les capitalistes vendent la production du salarié à un prix correspondant à un plus grand nombre d’heures. Entre les deux, l’exploitation.


C’est bien cette théorie des salaires originels que Reisman critique en priorité. Pour lui, cette doctrine est fausse à un triple titre : tout d’abord, elle oublie que le profit, c’est le fait que les recettes des ventes sont supérieures aux coûts monétaires de production ; ensuite, que le capitaliste, c’est quelqu’un qui achète pour vendre à profit ; enfin, que le salaire, c’est l’argent payé en échange de la réalisation du travail par le salarié (et non en échange des produits créés par le travail).


La demande de biens et de services est différente de la demande de travail. En achetant des produits, on ne paye pas des salaires, pas plus qu’on ne touche un salaire en vendant des produits. Dans une économie pré-capitaliste, si bien sûr une telle économie a jamais existé, tous les revenus vont aux travailleurs. Mais non pas, comme Marx le croyait, en salaires ; ils sont, en réalité, des profits.


Par définition, l’apparition des salaires n’a été possible qu’avec l’apparition des capitalistes.


Le capitalisme a créé les salaires. La conséquence immédiate en a donc été une baisse des profits réalisés sur les ventes. Autrement dit, plus l’économie est capitalistique, plus bas sont les profits réalisés. Sans capitalistes, la seule manière de survivre est d’utiliser ses moyens de production et de vendre ses propres produits (pour pouvoir donc empocher des profits). Il faut pour cela avoir sa terre, avoir produit ou hérité des outils nécessaires à sa production. Peu de gens peuvent survivre de cette manière. Le génie du capitalisme a rendu possible pour le plus grand nombre de vivre en vendant son travail plutôt qu’en tentant de vendre le produit de son travail.


Aujourd’hui comme hier, le profit est toujours un revenu du travail, même s’il est largement un retour sur le capital investi et s’il est variable selon le volume dudit capital investi. Les salaires, eux, dépendent du prix du travail.


Dans ce cadre, la nature du travail du capitaliste consiste à augmenter la productivité (et donc les salaires réels) du travailleur manuel. La seule manière d’avoir un taux de profit élevé, c’est en effet d’être un innovateur, en offrant de meilleurs produits, ou bien des produits identiques à la concurrence, mais moins chers. Il faut donc des innovations permanentes, car le rattrapage par la concurrence est rapide.


Il n’y a aucune exploitation du travail des salariés. Ces salaires sont payés par les capitalistes actifs ; ils ne viennent donc pas en déduction des salaires, mais des profits. Si on devait vraiment parler d’« exploitation », ajoute Reisman, ce serait celle non des salariés, mais des capitalistes !


Bien sûr, le paiement de ces salaires ne constitue pas une exploitation, car ces salaires constituent aussi une source de gain pour les capitalistes.


A tout prendre, dit Reisman, le vrai système d’exploitation du travail, c’est le socialisme. En régime socialiste, le citoyen n’est pas une fin en lui-même ; mais un moyen entrant dans les objectifs imposés par la société. Mais qui détermine ces objectifs, sinon les dirigeants de l’Etat ? L’individu devient le moyen de la fin de la société, telle qu’elle est interprétée et déterminée par les leaders de l’Etat socialiste. Et la finalité de la société, ce sont les buts des dirigeants de cette société. L’individu, en régime socialiste, peut passer sa vie à travailler dur pour ses dirigeants, qui n’ont aucune raison de lui offrir plus que le minimum nécessaire à sa subsistance. Ceux-ci ne lui donneront plus que s’il est nécessaire d’anticiper et de se prémunir contre des révoltes ou rébellions. Ou encore pour donner du corps au prestige du régime. Dans un tel cas, les dirigeants fourniront un niveau de vie relativement élevé aux scientifiques militaires, aux agents de police, aux agents secrets, aux intellectuels et aux athlètes qui travaillent à la gloire du régime. Le pékin moyen, lui, devra se sentir heureux si on lui donne de quoi survivre. Heureux, car, comme Mises et Hayek l’ont montré, l’absence de coordination et même le chaos du socialisme est si grand, qu’en l’absence d’un monde capitaliste à proximité, le socialisme aurait conduit à la destruction de la division du travail et par conséquent, à un retour à une économie primitive, de type féodale.


Le socialisme n’est même pas capable de maintenir ses esclaves en esclavage ; livré à lui-même, il conduit le travailleur moyen à sombrer toujours plus bas dans la pauvreté – tandis qu’apparaît une dépopulation de masse.


Les bulles économiques, du bon temps à la crise


Pour Reisman, qui fait oeuvre didactique, les caractéristiques essentielles du cycle économique d’expansion-récession peuvent être comprises par analogie avec la situation financière d’un seul individu.


Ainsi, dit-il, imaginons qu’une personne ordinaire mène sa vie ni au-dessus ni en-dessous de ses moyens. Un jour, elle reçoit un courrier recommandé d’une grande banque, l’informant qu’elle est l’unique héritière d’une grande fortune, et qu’elle est invitée à se rendre aux bureaux de la banque pour signer les autorisations nécessaires pour disposer de cet héritage. Naturellement, cette personne se rend auprès de sa banque pour s’approprier cette fortune.


Qu’il s’agisse d’une fortune de 10 ou 100 millions d’euros, elle aura certainement un impact non négligeable sur la vie de cette personne. Elle ouvre en effet la possibilité à cet individu d’obtenir des biens dont il n’aurait pu que rêver auparavant. Il peut maintenant s’offrir une maison, même une villa. Il peut refaire sa garde-robe, faire le tour du monde, démissionner de son travail qui ne l’intéresse plus vraiment. S’il est entrepreneur, il peut agrandir ses investissements. S’il ne l’est pas, il peut envisager de créer une entreprise. Il peut aussi investir et spéculer sur les marchés financiers, dans la mesure où cette nouvelle fortune lui permet de ne pas trop se soucier des éventuelles pertes de quelques milliers d’euros ; en effet, il pourrait perdre un million et être encore riche.


C’est la période du « boom ». La vie semble facile. Ses perspectives d’avenir sont sans limite. Tout le reste de sa vie, il se souviendra avec nostalgie de cet « âge d’or ». C’est le « bon temps ».


Soudain une seconde lettre vient mettre un terme à cette vie idyllique. Il s’avère que la fortune dont il a hérité avait été obtenue de façon illégale par son aïeul. De ce fait, la fortune ne pouvait lui appartenir en droit et ne pouvait donc être transmise à aucune personne.


Notre individu doit rendre la fortune qui lui avait été remise. Tous ses comptes sont gelés et il ne lui est plus autorisé de dépenser un sou de plus de la fortune qu’il pensait sienne. Il doit même reverser ce qui en reste.


Il se retrouve écrasé par une montagne de dettes qu’il ne peut rembourser. Il doit vendre sa villa, sans doute pour un prix inférieur à celui auquel il l’avait obtenu. (Cela peut s’expliquer par les frais de courtage et l’urgence de la situation qui l’empêchent de négocier un meilleur prix.) La vente de ses nouveaux vêtements et de ses autres biens ne lui rapportent qu’une petite misère. Rien de ce qu’il a dépensé lors de ses voyages ne peut être récupéré, et il en est de même pour tous les biens de consommations de luxe dont il avait profité. Quant à ses investissements, ils pourront être rentables ou non. Cela dit, s’il n’avait pas su faire fortune avant, ses investissements ont sans doute été faits sans trop de discernement et il est probable qu’ils ne soient pas profitables.


En tout et pour tout, recevoir cet « héritage » a été une catastrophe pour les finances personnelles de notre individu. En l’incitant à investir beaucoup sur le fondement de l’idée fausse qu’il était en possession d’une grande fortune, notre individu a vécu largement au dessus de ses moyens et il a dilapidé la plupart des économies qu’il avait accumulées avant de recevoir son « héritage ».


Le modèle d’un cycle de crise économique est selon Reisman similaire à celui qu’illustre le cas de notre individu. Dans les deux cas, le « boom » se caractérise par l’apparition d’une nouvelle somme importante de richesses qui n’existe pas en réalité. La crise est seulement la suite du comportement économique encouragé par cette fortune illusoire.


La richesse illusoire prend la forme de l’argent nouvellement créé par les banques qui vient se confondre avec le capital épargné, qui représente une véritable richesse matérielle. A l’instigation de la Fed durant la dernière crise économique, les banques ont créé par voie de prêt plusieurs milliards de dollars de monnaie. A la base de ce capital fictif, le système économique a été poussé à agir comme si une somme correspondante de richesses nouvelles et bien réelles s’était ajoutée aux richesses déjà existantes. Le résultat aux États-Unis fut la construction de ce qui pourrait se chiffrer à 3 million de nouvelles maisons que les consommateurs n’étaient pas en mesure d’acheter.


En fait, le capital réellement disponible lors du « boom » ne suffit pas à supporter les projets entrepris à l’instigation de l’expansion du crédit. Au lieu de créer des nouveaux capitaux qui viendraient s’ajouter au capital existant, l’expansion du crédit alimente l’augmentation des salaires et la flambée des prix. Cela réduit le pouvoir d’achat des fonds d’épargne. A terme, cela crée une situation où ceux qui auraient normalement été prêteur se trouvent dans l’impossibilité de prêter, ou de prêter autant qu’ils l’auraient souhaité. Ils ont en effet eux-mêmes besoin de capitaux supplémentaires pour financer leurs opérations internes, qui doivent à présent être réalisées à des salaires et des prix plus élevés. Dans le même temps, et pour les mêmes raisons, les emprunteurs s’aperçoivent que les sommes qu’ils ont empruntées sont insuffisantes. Alors que les emprunteurs ont besoin de plus d’argent, les prêteurs peuvent seulement en offrir moins. Le résultat est un resserrement du crédit (« credit crunch ») qui aboutit à la faillite des entreprises par manque de fonds.


Pendant la période de « boom », des dettes énormes ont été accumulées. Alors que ces dettes deviennent insolvables, le capital des entreprises qui ont prêté ces fonds sont réduits d’autant. Au cours de ce processus, le capital des banques qui ont créé les nouveaux crédits additionnels peut être effacé, créant ainsi un risque réel de faillite et une baisse de la masse monétaire dans le système économique. Le simple soupçon d’un tel scénario crée une augmentation considérable de la demande d’argent papier à épargner, avec pour résultat une réduction générale des dépenses dans le système économique avant même une réduction de la masse monétaire.


La conclusion à tirer de ceci est que pour éviter les krachs, il faut éviter les booms donc les politiques inflationnistes de crédit qui en sont responsables. Les « booms » ne sont pas des périodes de prospérité mais plutôt de dilapidation des richesses. Plus ils durent, plus le désastre qui s’en suit est terrible.


Le pourfendeur du keynésianisme


Reisman se veut l’un des meilleurs pourfendeurs du keynésianisme. Dans son maître-ouvrage, Capitalism, les illustrations de cette thèse abondent. Voici par exemple le cas des ressources naturelles et des emplois “verts”.


Sous le capitalisme et sa liberté économique, la disponibilité des ressources économiquement utilisables issues de la nature peut parfaitement s’accroître dans l’avenir à mesure que l’homme développe sa connaissance et sa maîtrise physique de la nature. Ce développement du savoir et du pouvoir de l’homme lui sert en même temps à améliorer progressivement son environnement,  entendu au sens de son milieu matériel extérieur, qui tient sa valeur de sa contribution à la vie et au bien-être de l’homme.


Reisman s’interroge donc sur les soi-disant centaines de milliers, voire millions, de nouveaux emplois « verts » qui devraient naître d’une substitution des éoliennes et des panneaux solaires  aux combustibles fossiles pour produire de l’énergie. Ces emplois « verts » seraient créés à construire des éoliennes, à produire et installer des panneaux solaires, et aussi à construire un nouveau réseau électrique pour transporter toute cette électricité qui est censée en résulter.


Pour Reisman on envisage ce problème comme une bonne occasion de créer toujours plus d’emplois liés à l’énergie éolienne et solaire. On pourrait en effet créer ceux-ci si, chaque fois que le vent cesse de souffler ou le soleil de briller, on employait des êtres humains pour faire tourner des arbres de générateur entourés de cuivre, à la manière d’une meule dans un moulin.


En effet,  promouvoir les objectifs de l’écologisme peut parfaitement créer un nombre d’emplois virtuellement illimité. Et Reisman démontre, par l’absurde et avec malice, les errements de ce raisonnement.


On pourrait éliminer les gros camions et leurs émissions « polluantes »,  pour les remplacer  par des portefaix,  qui trimballeraient les marchandises sur leur dos. Les navires et leurs émissions,  on pourrait les supprimer en remplaçant leurs moteurs « sales » par la main d’œuvre impeccable des bancs de rameurs (des voiles seraient un autre substitut, mais elles n’arrivent pas à la cheville des rames pour ce qui est du nombre d’emplois nécessaires). Quant aux automobiles avec leurs émissions, on pourrait les remplacer par des chaises à porteurs et leurs équipes de valets.


Etant donné qu’on ne saurait jamais prendre trop de précautions,  il s’ensuit que, si l’objectif est de créer des emplois, on peut présenter un argumentaire écologiste pour extraire tous les gisements de charbon connus puis, au lieu d’employer ce charbon à des usages anti-écologiques  comme la production d’électricité ou le chauffage des maisons, se borner à l’enterrer de nouveau. Mais cette fois-là, dans des dépôts arrangés de telle sorte qu’aucune fuite éventuelle de métaux lourds dans l’environnement ne soit possible.


En fait, rien n’est plus facile que d’imaginer des choses qui exigent de mettre en œuvre une quantité quasi-illimité de travail pour accomplir un résultat pratiquement nul. Car telle est, selon Reisman, la nature de tous les programmes visant à « créer des emplois ». Et telle est la nature de l’écologisme.


Un livre de synthèse : George Reisman, Capitalism : A Treatise on Economics, 1996, 1096 p. Ce monumental ouvrage est un brûlot qui rejette en bloc la doctrine keynésienne selon laquelle l’Etat doit adopter une politique de déficit budgétaire pour juguler le chômage. Reisman soutient au contraire que l’intervention publique dans le système économique est une des causes du chômage, de l’inflation, de l’expansion du crédit et de la récession. Reisman défend avec acharnement les capitalitalistes, des preneurs de risques, qui élèvent le salaire réel du travailleur lambda et son niveau de vie, en augmentant la productivité, la quantité et la qualité des produits. Le socialisme, a contrario, c’est le système qui exploite le travail et provoque d’étouffants contrôles monopolistiques. Il s’oppose au recyclage obligatoire des déchets, défend le délit d’initiés et s’oppose à l’interdiction du travail des enfants, dans cette somme revigorante.


Bibliographie sélective

George Reisman, 1979, The Government against the Economy, Ottawa, IL: Caroline House

George Reisman, 1982, “Capitalism: The Cure for Racism”, The Intellectual Activist, Vol. 2, n°20, September 8

George Reisman, 1985, “Classical Economics Versus the Exploitation Theory”, In: Kurt R. Leube et Albert Zlabinger, dir., The Political Economy of Freedom Essays in Honor of F. A. Hayek, Munich and Vienna: Philosophia Verlag

George Reisman, 1996, Capitalism: A Treatise on Economics. Ottawa, Illinois: Jameson Books

George Reisman, 2005, “Ayn Rand and Ludwig von Mises”, The Journal of Ayn Rand Studies, Vol 6, n°2, Spring, pp251–258

La Grève, œuvre matricielle d’une génération d’adeptes


Le grand économiste et philosophe Murray Rothbard a fréquenté Ayn Rand et ses disciples. L’ancien patron de la Réserve Fédérale américaine (Fed), Alan Greenspan, ou encore celui de Wikipédia, Jimmy Wales, ou encore Anton Szandor LaVey, le fondateur de l’Église de Satan, ont été de ses adeptes. Le jeu vidéo Bioshock met en scène une cité sous-marine qui s’inspire du ravin de Galt. Le dessin animé libertarien South Park la met en scène. Angelina Jolie est l’une de ses admiratrices. Les plus grandes célébrités se reconnaissent ou s’identifient à Ayn Rand, petite immigrée russe devenue une icône, de New York à Hollywood.

Comme le souligne Alain Laurent, dans sa belle biographie intellectuelle à paraître demain, la popularité d’Ayn Rand a été telle qu’aux États-Unis, presque tout le monde l’a lue et a eu son « moment Ayn Rand » comme l’a confié Hillary Clinton elle-même. Elle est classée parmi les romanciers du siècle par l’ American Writers. Décryptage d’un phénomène.

Comme l’écrit le magazine Courrier international,

On a qualifié les romans d’Ayn Rand de “drogue d’initiation au libertarianisme, mais beaucoup d’adeptes de ce courant continuent visiblement à consommer cette drogue longtemps après être entrés dans l’âge adulte. Les livres d’Ayn Rand, dont La Source vive (1943) et La Grève (1957), se vendent chaque année à des centaines de milliers d’exemplaires.

Ayn Rand, un culte transgénérationnel

Alissa Zinovievna Rosenbaum, dite Ayn Rand, est née le 2 février 1905 à Saint-Pétersbourg. Elle est tout juste adolescente au moment de la Révolution d’Octobre. Alors qu’elle soutient, au départ, la révolution de Kerensky, elle fuit avec sa famille l’arrivée au pouvoir des bolcheviques. Elle étudie la philosophie à Petrograd. A partir de 1924, elle s’initie aux arts cinématographiques. C’est ainsi qu’elle devient une admiratrice de la société américaine et de ses valeurs d’individualisme et d’optimisme, qu’elle découvre à travers les films d’Hollywood.

En 1926, on lui accorde un visa vers les États-Unis. Elle choisit alors de ne pas retourner en URSS, de fuir le régime collectiviste, et part pour Hollywood. Elle devient scénariste sous la direction du réalisateur et producteur Cecil B. DeMille, qui s’intéresse à elle par hasard, alors qu’elle fait le pied de grue devant son studio. Tout juste naturalisée, Rand travaille très dur comme lectrice de Scénario, pour DeMille, ayant à cœur de se faire une place dans le monde d’Hollywood. Elle écrit des pièces de théâtre, puis son premier roman, en partie autobiographique, Nous les vivants (We The Living).

Elle écrit peu après La Source Vive (The Fountainehead), puis Hymne(Anthem), dystopie proche des romans d’Huxley ou d’Orwell, qui décrit un monde dans lequel le collectivisme a triomphé. En 1949, La Source vive est adaptée à l’écran, dans un film signé King Vidor, avec Gary Cooper dans le rôle principal, intitulé Le Rebelle.

C’est à cette époque-là qu’elle commence à travailler activement à ce qui sera son roman fleuve, publié en 1957, Atlas Shrugged (La Grève). En 1950, Ayn Rand et quelques proches créent un groupe qui prend par provocation le nom de « Le Collectif », formé par Alan Greenspan, futur président de la Fed et le psychologue Nathanael Blumenthal (qui deviendra Nathaniel Branden, l’auteur de The Psychology of Self-Esteem), futur amant de Rand, sa femme, Barbara Branden, et Leonard Peikoff, profondément influencé par The Fountainhead. Avec ce groupe, qui multiplie les conférences publiques, Rand compte diffuser sa philosophie et ses écrits. Le cercle d’amis prend ainsi un rôle de plus en plus important, aidant Ayn Rand à diffuser son système philosophique, auquel elle donne le nom d’«objectivisme». Sous l’impulsion de Branden, le groupe fonde le Nathaniel Branden Institute (« N.B.I »), qui édite un périodique, The Objectivist, actif de 1962 à 1965. Le périodique devient ensuite The Objectivist Newsletter, de 1966 à 1971. Puis le groupe édite, de 1971 à 1976, une lettre d’information, The Ayn Rand Letter. Ayn Rand y publie des articles, qui forment la base pour ces essais philosophiques, et en premier lieu l’ouvrage The Virtue of Selfishness (La Vertu d’égoïsme) qui développe sa théorie du point de vue éthique. La compilation Capitalism: The Unknown Ideal (1966) regroupe ses études économiques et politiques alors que Introduction to Objectivist Epistemology (1971) présente sa théorie des concepts, sa contribution la plus importante à la philosophie. Rand écrit également une étude esthétique, The Romantic Manifesto (1969).

Elle procède, à partir des années soixante, à des « lecture publiques » dans les plus grandes universités américaines. En 1961, elle publie For the New Intellectualle le 24 mars et fait une conférence au Ford Hall Forum, « The Intellectual Bankruptcy of Our Age » le 26 mars. Le Ford Hall Forum devient le lieu privilégié de ses conférences qui ont lieu de 1962 à 1976. Elle réalise également des allocutions et des ateliers (workshops) au Nathaniel Branden Institute qui ouvre en janvier 1962. Le même mois le premier numéro de The Objectivist Newsletter est publié.

La popularité de Rand s’accroît également. De plus en plus sollicitée par les journaux, elle signe, le 17 juin 1961, sa première intervention dans la « Weekly column » du Los Angeles Times qu’elle animera quelques années durant. Ses conférences sont toutes enregistrées et diffusées aux États-Unis et dans d’autres pays. Ayn Rand enseigne par ailleurs dans de nombreuses universités à partir de 1960, à Yale, à Princeton et à Columbia. Elle enseigne également à Harvard, à l’université du Wisconsin, à l’université Johns Hopkins et au MIT. Elle s’exprime sur tous les thèmes de société où sa morale objectiviste peut trancher : l’égalité des sexes et l’homosexualité, le racisme et le travail.

Ayn Rand a eu également une profonde influence sur des penseurs et des personnalités contemporains tels John Hospers (le premier candidat du parti libertarien aux élections présidentielles américaines de 1972), George Hamilton Smith (pédagogue et auteur libertarien), le philosophe et épistémologue Allan Gotthelf, les philosophes et universitaires Robert Mayhew (auteur de Essays on Ayn Rand’s Atlas Shrugged) et Tara Smith, l’économiste George Reisman, le psychologue Edwin A. Locke, créateur de la goal-setting theory, l’historien Robert Hessen, et les politologues Charles Murray (créateur de l’American Enterprise Institute) et Peter Schwartz. Selon Pierre Lemieux, Rand, en dépit de son aversion pour l’anarchie, est également un modèle des mouvements anarcho-capitalistes. Les théoriciens anarchistes et minarchistes Murray Rothbard et Robert Nozick reconnaissent l’apport de Rand, dans le champ éthique surtout. L’écrivain, prix Nobel de littérature, Mario Vargas Llosa est un de ses admirateurs. Même le président russe Vladimir Poutine connaît et admire ses écrits.

L’ancien président de la « Fed » en particulier, Alan Greenspan, a beaucoup été influencé par Rand et déclara à son propos : « Elle m’a montré que le capitalisme n’est pas seulement efficace, mais aussi moral ». Ayn Rand a aussi eu une influence sur James Clavell, George Reisman, Alan Greenspan, Terry Goodkind et le professeur de marketing Jerry Kirkpatrick. L’ancien président des États-Unis, Ronald Reagan se dit lui-même un admirateur de Rand, dans sa correspondance privée. Le dessinateur de comics Steve Ditko est un lecteur de Rand. Parmi d’autres personnalités publiques, l’actrice Angelina Jolie et son mari et acteur Brad Pitt, Frank Miller, Vince Vaughn ou Ron Paul, candidat à la Présidence américaine, se disent influencés par l’objectivisme d’Ayn Rand.

Jimmy Wales, fondateur de Wikipédia et admirateur d’Ayn Rand

Ayn Rand est admirée par Jimmy Wales, le fondateur de l’encyclopédie libre Wikipédia. Ayant lu La Source Vive, il se qualifie lui-même de libertarien : « La catégorie de personnes dans laquelle je peux le mieux me considérer serait celle des libertariens » dit-il. La pensée de Rand « colore tout ce que je fais et tout ce que je pense ». Wales a ainsi animé, de 1992 à 1996 une mailing list électronique nommée Moderated Discussion of Objectivist Philosophy. Il donna une interview qui fit la première page du numéro de juin 2007 du magazine libertarienReason.

Un groupe d’entrepreneurs décidés à fonder une cryptarchie en 1998, baptisée « Laissez Faire City » d’abord en Indonésie, sur l’île de Bintan, puis au Costa Rica voulaient mettre en application les directives objectivistes. Le projet échoua faute de trouver un territoire libre et en dehors de tout contrôle étatique.

En 1985, Leonard Peikoff, en qui Rand avait totale confiance pour représenter sa philosophie, fonde le Ayn Rand Institute (ARI), qui a pour but de « faire connaître la pensée de Rand aux jeunes générations, de soutenir et développer ses idées, et de promouvoir les principes de la raison, de l’intérêt privé rationnel, des droits individuels et du capitalisme du laissez-faire le plus largement possible ». En 1989, David Kelley crée quant à lui l’Institute for Objectivist Studies, devenu The Atlas Society, et qui s’intéresse davantage à la dimension philosophique et universitaire des travaux d’Ayn Rand. En 2000, l’historien John McCaskey organise l’Anthem Foundation for Objectivist Scholarship, qui offre des bourses et des récompenses pour des écrits universitaires liés à l’objectivisme, pour les universités de Pittsburgh et du Texas à Austin. L’association américaine Rebirth of Reason fondée en 2005 par Joseph Rowlands et qui siège à Santa Clara, en Californie regroupe la plupart des continuateurs de l’objectivisme.

En France, Alain Laurent, philosophe et essayiste, fonda la Ayn Rand French Society, avec José Luis Goyena. Laurent a écrit La Philosophe Libérale et Le Libéralisme américain : Histoire d’un détournement et est directeur de la collection « Bibliothèque des Classiques de la Liberté » aux éditions Belles Lettres ; il est considéré comme le spécialiste français des écrits de Rand. La Ayn Rand French Society organise des conférences pour présenter la pensée libérale et réalise des articles, tous publiés dans le périodique numérique Le Nouvel 1dividualiste.

Jim Powell, du Cato Institute, considère Ayn Rand comme l’une des trois plus importantes femmes du mouvement libertarien moderne américain, aux côtés de Rose Wilder Lane et d’Isabel Paterson. Alain Laurent parle lui des Founding Mothers (« les mères fondatrices ») du néo-libéralisme. Pourtant, Rand a toujours refusé d’être considérée comme une théoricienne du mouvement libertarien.

Le mouvement philosophique pro-technologique dit de l’« extropianisme », ainsi que celui du transhumanisme, reconnaît dans les concepts d’égoïsme et de productivité de Rand des valeurs ontologiques fondatrices. Dans sesPrinciples of Extropy, le fondateur de ce courant de pensée, Max More définit l’« optimisme pratique » (« practical optimism »), l’« auto-transformation » («self-transformation »), ainsi que l’« auto-direction » (« self-direction ») en référence aux considérations de l’Objectivisme ; les parallèles étant en effet nombreux. L’Objectivisme étant une philosophie qui vante le progrès scientifique et technique, à la manière du scientisme, des courants technophiles comme celui dit du Neo-Tech et qui a pour but l’élimination du mysticisme de la pensée humaine, se revendiquent « néo-Objectiviste »

La doctrine de l’égoïsme radical et de l’individualisme d’Ayn Rand a été récupérée par nombres de personnalités sectaires ; Rand est ainsi l’un des principaux auteurs cités dans la Bible de Satan d’Anton LaVey, qui explique que sa religion est « uniquement la philosophie d’Ayn Rand à laquelle a été ajoutée des cérémonials et des rituels »

De nombreux dessins animés américains font référence à Rand. Un épisode deFuturama imagine Rand dans le futur alors qu’elle vit dans les égouts. Un épisode de South Park parle d’Atlas Shrugged comme d’un « morceau de déchet » alors que de multiples références sont faites dans Les Simpsons, particulièrement dans l’épisode « Four Great Women and a Manicure » où une allusion critique est faite au livre La Source vive.

Des jeux télévisés font également référence à Rand, Jeopardy! mais aussi des séries dramatiques, Gilmore Girls (2000) et Mad Men (2007), ou des émissions comiques (The Colbert Report…).

Le groupe de rock canadien Rush, dans l’album 2112 fait référence au monde décrit dans Anthem. En littérature, l’écrivain objectiviste Kay Nolte Smith présente un roman à clef, Elegy for a Soprano inspiré par le groupe du Collectif avec Rand et Branden. Le roman de William F. Buckley, Getting it Right fait également allusion à Rand. Le jeu vidéo BioShock utilise des éléments de l’action du livre La Grève. Sublime et monumentale cité sous-marine à l’architecture Art déco cachée au fond de l’Atlantique, Rapture, la cité de BioShock, est édifiée en 1946 par Andrew Ryan, un mégalomane déçu par le communisme et le capitalisme. Conçue pour abriter des génies, Rapture est une sorte d’utopie anarchiste imprégnée de la philosophie individualiste d’Ayn Rand. Une ville où « les grands ne seraient pas humiliés par les petits ». Une cité peuplée d’ »hommes » (qui « construisent à la sueur de leur front »), et non de « parasites » (qui « profitent de richesses créées par d’autres »).

Le visage de Rand apparaît sur un timbre crée le 22 avril 1999 à New York par le United States Postal Service.

« Whoisjohngalt » est un code dans l’extension Frozen throne de Warcraft 3pour obtenir de façon rapide l’ensemble des améliorations disponibles.

L’objectivisme, un OPNI (objet philosophique non identifié)

L’objectivisme a pour vocation de refonder la philosophie moderne et la pensée capitaliste, en l’affranchissant de tout sentimentalisme stérile et de tout mysticisme. Dans cet article, Ayn Rand elle-même résume sa pensée, quelle veut révolutionnaire, l’objectivisme, ainsi :

Lors d’une conférence de presse chez Random House, précédant la publication d’Atlas Shrugged, un lecteur m’a demandé si je pouvais présenter l’essence de ma philosophie en quelques mots. Je l’ai fait comme suit :

1. Métaphysique : la réalité objective

2. Épistémologie : la raison

3. Éthique : l’accomplissement de soi

4. Politique : le capitalisme

Si vous déteniez ces concepts dans une totale cohérence, comme la base de vos convictions, vous disposeriez d’un système philosophique complet pour orienter le cours de votre vie. Mais les maintenir avec une cohérence totale, les comprendre, les définir, les prouver et les appliquer, exige des heures de réflexion.

Ma philosophie, l’objectivisme, soutient que :

1. La réalité existe comme un absolu. Les faits sont les faits, indépendamment des sentiments humains, des souhaits, des espoirs ou des craintes.

2. La raison (la faculté qui identifie et intègre les éléments fournis par les sens de l’homme) est le seul moyen de percevoir la réalité, sa seule source de connaissance, son seul guide d’action et son seul moyen de survie.

3. Tout homme est une fin en lui-même, et non un moyen pour les autres. Il doit exister pour lui-même, et non se sacrifier pour autrui, ni sacrifier autrui à lui-même. La poursuite de son intérêt rationnel ou de son propre bonheur est le plus haut but moral de sa vie.

4. Le système politico-économique idéal est le capitalisme de laissez-faire. C’est un système dans lequel les hommes se considèrent entre eux, non comme des victimes et des bourreaux, ni comme des maîtres et des esclaves, mais comme des commerçants, par des échanges libres et volontaires, dans leur intérêt mutuel. C’est un système dans lequel aucun homme ne peut obtenir quelque chose des autres par le recours à la force physique, et dans lequel aucun homme ne peut user de la force physique contre les autres. Le gouvernement agit seulement comme une agence de protection des droits, il n’utilise la force physique que pour des représailles et seulement contre ceux qui prennent l’initiative de son usage, tels que des criminels ou des envahisseurs étrangers. Dans un système de capitalisme intégral, il devrait y avoir (mais, historiquement, cela n’a jamais existé) une séparation complète de l’État et de l’économie, de la même manière et pour les mêmes raisons que la séparation de l’État et l’Église.

Pour plus de précisions sur la pensée objectiviste, vous pourrez examiner cediaporama fort didactique de Damien Theillier.

L’objectivisme est-il une philosophie entièrement nouvelle, qui marque le point de jonction entre Aristote et les Modernes, comme le prétendent les zélateurs de Rand ? Est-ce, au contraire, un embrouillamini de thèses absconses et confuses ? S’il est indéniable que la pensée de Rand a marqué les esprits, le moins que l’on puisse dire est qu’elle n’a pas fait l’unanimité autour d’elle.

Sociologie des randroïdes

Chronicart, dans son dernier numéro, parle de Rand comme d’une « personnalité hors du commun, sorte deMadame Figaro avec des couilles ». Et c’est peu dire que Rand et ses successeurs ne se sont pas fait que des amis.

En premier lieu, il convient de noter que Rand détestait le libertarianisme, elle écrit dans Philosophy: Who Needs It, « What can one do? » :

Par-dessus tout, ne joignez pas les mauvais groupes ou mouvements idéologiques, dans l’intention de « faire quelque chose ». Par « idéologique » (dans ce contexte), je veux dire les groupes ou mouvements se proclamant de vagues objectifs politiques généralisés, mal définis (et, habituellement, contradictoires). Par exemple le parti conservateur, qui soumet la raison à la foi, et remplace le capitalisme par la théocratie ; ou les hippies « libertariens », qui soumettent la raison aux frivolités, et remplacent le capitalisme par l’anarchie. Joindre de tels groupes signifie renverser la hiérarchie politique et prostituer des principes fondamentaux au nom d’une action politique superficielle qui est condamnée à échouer. Cela veut dire aider à défaire vos idées, et la victoire de vos ennemis.

Les écrits et la philosophie d’Ayn Rand ont été la cible de diverses critiques, tenant soit à sa personnalité, à son système d’idées ou à son style littéraire.

La contestation de l’altruisme de la part d’Ayn Rand a d’abord attiré des critiques d’ordre éthique. Par exemple, l’écrivain Gore Vidal formule ainsi en 1961 : « Dès lors que nous devons vivre ensemble, dépendants les uns des autres, l’altruisme est nécessaire à la survie ». Il explique la popularité d’Ayn Rand en ces termes : « Elle a un grand attrait pour les gens simples, perdus dans une société organisée, réticents à payer des impôts, n’aimant pas l’État providence, qui se sentent coupables face à la souffrance des autres mais voudraient durcir leur cœur. Elle leur propose une prescription alléchante : l’altruisme est source de tous les maux, l’intérêt individuel est le seul bien, et si vous êtes stupide ou incompétent, c’est votre problème. »

La présentation de la vie d’Ayn Rand est elle-même sujet à controverse. DansThe Passion of Ayn Rand’s Critics, James Valliant axe son étude sur les manipulations biographiques possibles faites par Nathaniel Branden et sa femme de la vie de la philosophe après sa mort. Pour Valliant, les héritiers de Rand ont embelli son parcours et dissimulé certaines notes de son journal.

Surtout, l’anarcho-capitaliste Murray Rothbard, dans Sociologie du culte d’Ayn Rand (1972), a certainement tenu les propos les plus durs à l’endroit de Rand et de ses adeptes. Celui-ci, qui initialement n’appréciait guère Rand, avait changé d’avis suite à la lecture de son magnum opus, La Grève, et s’était rapproché de Rand et de son mouvement « objectiviste ». Grâce aux succès de ses œuvres de fiction, principalement La Source vive et La Grève, elle avait déjà attiré vers elle beaucoup de monde, dont un grand nombre de jeunes.

L’association de Rothbard et de Rand ne dura pas, notamment en raison de la lassitude qu’éprouvaient les Rothbard à devoir fréquenter assidûment un groupe de gens qui, tout en se piquant d’individualisme et de rationalité, faisaient en réalité partie d’une secte au sein de laquelle la parole du gourou était sacrée. La rupture vint lorsque Rothbard refusa de divorcer de sa femme, à laquelle la secte farouchement athée reprochait sa foi catholique « irrationnelle », pêché frappé d’excommunication. Les Rothbard furent donc dûment rejetés dans les ténèbres de « l’irrationalité » suite à un simili-procès auquel ils ne se présentèrent pas. L’incident aurait pu être comique si Rothbard, naïf pour une fois, n’avait accepté, à l’instar de bon nombre d’autres disciples, de commencer une thérapie auprès du second du gourou, Nathaniel Branden, dans l’espoir de se débarrasser d’une phobie du voyage qui lui empoisonnait la vie. Branden, mu sans doute par la volonté de punir l’impénitent de sa défection, divulguait les confidences de son patient à qui voulait les entendre. Ne craignant décidément pas le ridicule, les Objectivistes reprochèrent par ailleurs à Rothbard d’avoir « volé » à leur mentor l’idée que l’homme ne possède pas de connaissances innées et que la raison est le meilleur guide de son action, dont elle prétendait être le créateur. L’accusation amusa semble-t-il beaucoup Mises.

Rothbard a des mots très durs pour brocarder ceux que l’on commence à nommer les « randroïdes » et pour exposer le caractère sectaire des adeptes de Rand :

« non seulement la secte d’Ayn Rand était explicitement athée, anti-religieuse, non seulement elle glorifiait la Raison, mais elle professait une dépendance de type maître-esclave envers le gourou au nom de l’indépendance, une adoration et une obéissance au chef au nom de l’individualité de chacun et une croyance aveugle dans le gourou au nom de la Raison »

Presque tous ses membres firent leurs premiers pas dans le culte en lisant le long roman de Rand La Grève, qui paru fin 1957, quelques mois avant la naissance du culte. Entrer dans le mouvement au travers d’un roman signifiait que la force motrice de la conversion, malgré les hommages répétés à la Raison, était bien une émotion fébrile. Très rapidement, l’adepte se rendait compte que l’idéologie randienne résumée dans Atlas était complétée par quelques essais et, en particulier, par un magazine mensuel, The Objectivist Newsletter (qui devait plus tard devenir The Objectivist).

Comme tout culte se fonde sur la foi en l’infaillibilité du gourou, il devient nécessaire de tenir ses fidèles dans l’ignorance des écrits contradictoires des incroyants, susceptibles de détourner les membres du droit chemin. Comme le proclamaient les anciens musulmans : « Brûlez tous les livres, car toute vérité est dans le Coran ! » Les cultes doivent cependant aller plus loin, car ils essaient d’inculquer à chaque membre une vision rigide et intégrée du monde. Tout comme les communistes avaient pour consigne de ne pas lire de littérature anticommuniste, le culte randien est aller jusqu’à distribuer un Index des Livres Autorisés. Comme la plupart des néophytes randiens étaient à la fois jeunes et relativement incultes, une orientation soigneuse de leur lecture garantissait qu’ils resteraient constamment ignorant des idées ou arguments non ou anti-randiens (sauf quand ils étaient brièvement abordés dans les publications randiennes, de manière brutale, d’une façon extrêmement déformée et sur un ton autoritaire).

Toutes les nuits, les randiens du sommet donnaient un cours aux différents membres, sur divers aspects de la « ligne du parti » : sur les bases, la psychologie, les œuvres de fiction, le sexe, la pensée, l’art, l’économie ou la philosophie. (Cette structure reflète la vision utopique exprimée dans Atlas Shrugged, où héroïnes et héros passent leurs soirées à apprendre les uns des autres.)

Rater ces cours vous causait de grands soucis dans le mouvement.

La pensée de Rand continue à gagner des défenseurs, en dépit de la critique continuelle la qualifiant de « mal construite et peu méthodique ». Son style est ainsi décrit, même au sein de ses partisans, comme étant « littéraire, hyperbolique et émotionnel ». Le philosophe Jack Wheeler note « la grandiloquence incessante et la décharge continue de haine des écrits de Rand », en dépit de cela, il voit son système éthique comme « le plus achevé et le plus fécond des études contemporaines ». Enfin, le populaire et satirique The Philosophical Lexicon réalisé par les philosophes Daniel Dennett et Asbjørn Steglich-Petersen, définit le « rand » comme « une tirade énervée due à une erreur philosophique occasionnelle et/ou une preuve d’une corruption morale ineffable. Quand je questionne cette seconde prémisse, je tombe dans un rand »

Que reste-t-il aujourd’hui de Rand ?

La Grève, version féminine

L’héritage de Rand, à l’image de sa pensée et de ses adeptes, est controversé. Beaucoup considèrent que les concepts clefs de la philosophie randienne, à savoir, l’égoïsme érigée comme valeur suprême positive, n’a vraiment rien d’original. En effet, lorsqu’on lit ou (re)lit un grand nombre d’auteurs du XIXe siècle, en particulier Allemands notamment, on ne peut que rester dubitatif devant les apports réels que Rand a pu apporter à l’histoire de la philosophie. On pense bien évidemment à Max Stirner, tant l’auteur de L’Unique et sa propriété a, lui aussi, reversé les perspectives. Mais il faudrait tout autant citer la philosophie de Kant, celle de Hegel, les auteurs anarcho-individualistes de la fin de XIXe et du début du XXe (Han RynerGeorges Palante, mais aussi Emile Armand,Anselme Bellegarrigue, ou encore Lysander Spooner et Benjamin Tucker), qui ont apporté une pierre à l’édifice de la pensée contemporaine au moins aussi importante, sinon plus, que celle de l’objectivisme. Rand, qui refusait d’accorder le moindre crédit à des penseurs plus anciens, et refusait même de les lire, a fait montre, ici, d’une incroyable fermeture d’esprit. Un prophète a du mal à lire d’autres prophètes.

La démonstration sociale et économique réalisée par Rand ne fait pas non plus l’unanimité. L’argumentaire qu’elle développe dans ses écrits a déjà été écrit des milliers de fois et depuis plusieurs siècles déjà, par beaucoup d’économistes et de philosophes qu’on qualifie maintenant de libéraux classiques (ou de classiques libéraux).

C’est probablement la dimension romanesque de ses écrits qui reste la plus originale et la plus vivante de nos jours. Par ses romans, La Grève en particulier, elle a su décrire une vague d’indignation face à un monde qui s’écroule, un sentiment de révolte et de lutte, qui, pour le peuple américain, a fait et continue de faire vibrer de nombreuses cordes sensibles. Un peu comme l’Indignez-vous ! de Stéphane Hessel, toutes proportions gardées et sur un registre pour le moins différent, fait vibrer les cordes européennes.

À lire :

Le Must Read de la Rentrée (via Purenrgy’s Blog)


A lire le 22 septembre !

Le Must Read de la Rentrée La lecture étant mon outil d’épanouissement de prédilection (cf article Comment Vous Autoprogrammer Positivement), voici un véritable must read à mettre au top de votre liste : La Grève, version francophone tant attendue du roman « Atlas Shrugged » de Ayn Rand. Le livre connait une popularité grandissante dans le sillage de la récession de la fin des années 2000 et grâce à sa sortie au cinéma il y a quelques mois; Atlas Shrugged se positionnait a … Read More

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