Ludwig von Mises, la Mentalité anticapitaliste (1956)


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Ludwig von Mises, dans ce bref essai, rédigé en pleine Guerre Froide et alors que les partis communistes et travaillistes étaient au plus haut partout, constate un paradoxe évident : alors que les pays occidentaux prospèrent de plus en plus grâce au capitalisme, de nombreuses personnes, notamment des intellectuels, le haïssent ; de telle sorte que le mot même de « capitaliste » est une insulte dans la plupart des pays. Mises entend donc démonter un à un les arguments des anticapitalistes, et même analyser les ressorts de la pensée anticapitaliste. Son propos est cinglant, sans concession, et l’œuvre de vulgarisation à laquelle il se livre est d’une grande efficacité.

En premier lieu, Mises donne l’une des définitions les plus efficaces et limpides du capitalisme. Six idées simples permettent de le caractériser :

  • L’œuvre fondamentale du capitalisme, c’est la « déprolétarisation » de l’homme ordinaire, qui est progressivement sorti de la misère pour devenir bourgeois.
  • Cette déprolétarisation est universelle : il s’agit d’une ascension de la multitude. Et elle est irréversible.
  • Elle est basée sur l’avènement du consommateur souverain ; par une sorte de plébiscite de tous les jours, pour paraphraser Renan, le consommateur détermine qui sera riche et qui ne le sera pas ; le consommateur donne sa confiance, mais peut aussi la retirer immédiatement
  • Il est bien clair que l’accumulation des biens matériels ne rend pas en tant que telle les individus heureux ; dès que nos désirs sont satisfaits, d’autres apparaissent. La nature humaine est ainsi faite. Mais c’est précisément ce penchant même qui est vertueux : cet appétit, ce désir constant d’améliorer son sort, engendre l’amélioration économique.
  • Si l’humanité a accru son bien-être, c’est parce que l’accumulation du capital a été supérieure à la croissance de la population.
  • Enfin, il ressort de tout cela que le capitalisme est l’exact contraire de la société de statut. Alors que la richesse d’un aristocrate n’est pas issue du marché, ne peut être remise en cause par le peuple, et que la place de ce dernier est fixée à tout jamais, la richesse du capitaliste, elle, est due au peuple, et elle s’évapore instantanément si un autre individu lui apporte mieux ou moins cher ; n’importe qui peut défier à tout moment n’importe quel millionnaire.

La diabolisation du capitalisme trouve son fondement dans la frustration. Or, celle-ci est décuplée dans un régime capitaliste. En effet, alors que dans une société de caste, l’individu en bas de l’échelle n’y peut rien, car sa position n’est pas due à ce qu’il fait mais à ce qu’il est, et plus encore à là où il est né, dans une société capitaliste au contraire, sa situation ne dépend que de lui. Le capitalisme traite chacun selon sa contribution au bien-être de ses semblables. Et on trouvera toujours quelqu’un qui a mieux réussi que soi, ce qui est difficile à admettre. Par facilité, on peut avoir envie de trouver des boucs émissaires qui masquent cette réalité. Or en régime capitaliste, l’inégalité est visible (qu’il s’agisse de capacités physiques ou intellectuelles, de volonté, de réalisations…), et il faut apprendre à vivre avec.

Quatre acteurs au moins, selon Mises, refusent d’admettre cette frustration :

  • les intellectuels d’abord, qui exècrent les riches.
  • les cadres, qui ne comprennent pas qu’ils ne soient pas toujours mieux payés que les ouvriers. Ils refusent de voir que bien souvent leur travail est routinier et sans valeur ajoutée, du moins sans plus de valeur ajoutée qu’un travailleur manuel.
  • la jeunesse dorée des beaux quartiers, qui, venant de milieux aisés, méprise l’argent. C’est pourtant cet argent, gagné par leurs parents, qui les entretient et leur permet d’être des socialistes de salon.
  • les artistes, par exemple ceux de Broadway et d’Hollywood, qui refusent d’admettre d’une part que produire et se produire dans un spectacle n’est pas d’une nature économique différente de produire des brosses à dents, et d’autre part qu’ils peuvent très bien être au zénith un jour et plus rien le lendemain ; ils s’accrochent au communisme pour se prémunir contre ce risque.

Mises tord ensuite le cou à trois sophismes. En premier lieu, dit-il, on considère que l’amélioration matérielle est le fruit du « progrès technique ». Or ce concept flou n’explique rien. Comme s’il y avait une sorte de mantra, une pensée magique, qui attribuerait de manière automatique l’amélioration du bien-être matériel à la technologie. Comme le rappelle Mises, au contraire, aucune amélioration technique ne peut exister si le capital nécessaire n’a pas été préalablement accumulé par l’épargne. Et c’est la propriété privée de moyens de production qui permet cette accumulation.

Ensuite, ce même progrès ne provient pas non plus de l’amélioration de la « productivité » du travail. C’est confondre la cause et les conséquences d’un phénomène. Ce sont, au contraire, les épargnants et les entrepreneurs qui, en accumulant du capital productif, et en en accumulant plus que l’accroissement de la population, sont à l’origine réelle de l’accroissement de la productivité marginale du travail et de la baisse continue du prix des produits que nous achetons.

Enfin, Mises rappelle que personne n’est pauvre parce que d’autres sont riches. Les richesses du riche ne sont la cause de la pauvreté de personne. La richesse de certains ne vient que de leur capacité à satisfaire, et à mieux satisfaire que les autres, les besoins des individus.

La littérature est un vecteur majeur de la pensée anticapitaliste. Si, dans une société capitaliste, l’individu est libre, sa liberté de création n’entraine pas nécessairement richesse. Pour qui veut s’enrichir par son écriture, il faut tenir compte de l’appréciation des consommateurs. Mais est-ce vraiment spécifique au capitalisme, ou même pire qu’auparavant ?

Pendant les temps précapitalistes, écrire est certes un art, mais qui ne rapporte rien. C’est précisément la création, progressive, au Moyen Age, d’un marché des produits littéraires qui constitue une composante essentielle d’émancipation face à la royauté. De tout temps, la littérature est synonyme de dissidence.

Mises convient néanmoins tout à fait que les auteurs les plus prospères, nos Marc Lévy et Guillaume Musso d’hier comme d’aujourd’hui, sont ceux qui écrivent pour les masses, et pas nécessairement de la meilleure qualité. En effet, si le capitalisme a rendu les gens suffisamment prospères pour acheter des livres, il ne leur a pas donné le discernement pour autant.

Mises rappelle aussi que la liberté de la presse ne saurait exister que dans un régime capitaliste ; il est bien clair en effet que si l’Etat détient tous les pouvoirs, aucune critique n’est possible contre les syndicats, les partis, le gouvernement, l’Etat-providence… Or la critique, c’est l’essence même de la presse. Il évoque aussi le cas des « romans sociaux », de Zola à Olivier Adam, dans lesquels le mal est bourgeois et le bien prolétaire. Il est évidemment légitime de dépeindre la misère, et les plus grands (Dickens, Steinbeck, Hugo…) s’y sont livrés. Mais il convient de ne pas tomber dans de fausses interprétations : la misère, bien évidemment choquante, vient de l’absence de capitalisme, des vestiges précapitalistes, des politiques sabotant le capitalisme, pas du capitalisme lui-même. Il ne faut jamais oublier qu’un prolétaire, quel qu’il soit, c’est aussi un consommateur (de biens, de nourritures, de matières premières), et par conséquent le maitre acteur, pour ne pas dire le metteur en scène, du capitalisme.

Mises conclut sont opuscule en répondant à cinq objections non économiques au capitalisme.

On dit que l’argent ne fait pas le bonheur. C’est vrai. Mais si les gens travaillent, épargnent, investissent, consomment, c’est pour éliminer un malaise ressenti, et donc être plus heureux qu’auparavant. On ne saurait le nier.

Ensuite, on rabaisse souvent le capitalisme au seul matérialisme, et les intellectuels, en particulier, se disent, eux, au-dessus de ces basses considérations. Après avoir rappelé que cette posture est ambiguë, qu’elle idéalise les artistes du passé à la hauteur de l’ignorance des contemporains, Mises ajoute que le matérialisme n’est en rien l’apanage des temps capitalistes ; aucun riche, même très riche, capitaliste, ne l’est autant que les rois et les princes qui ont fait construire Versailles ou l’Escurial.

Le capitalisme n’est pas injuste ; on peut passer sa vie à rêver d’un monde imaginaire. Mieux vaut regarder le monde tel qu’il est. Et lorsqu’on se livre à cet exercice, on observe :

  • que la nature n’offre pas tout, elle n’est pas généreuse mais avare. La survie et le bien-être sont la conséquence du talent et de l’effort par lequel l’homme use de sa raison, sa seule arme.
  • les pays pauvres le sont non pas parce que les riches les exploiteraient, mais parce que leurs politiques d’expropriation, de taxation discriminatoire, de contrôle des changes, ont à la fois écarté les investissements de capitaux étrangers, et empêché l’accumulation des capitaux nationaux.
  • l’épargne est indispensable, non seulement parce qu’elle permet d’investir, mais aussi parce que les biens en capital sont toujours des biens intermédiaires et périssables. Tôt ou tard en effet, ils seront totalement usés par le processus de production. Il faut donc nécessairement consacrer une part de l’effort productif au renouvellement des biens du capital.
  • le capital n’est donc pas un don gratuit qui tombe du ciel. Il vient de la réduction prévoyante par les individus de leur consommation, donc de leur épargne, et de leur abstention de consommer celle-ci pour renouveler le capital et le développer.
  • le capitalisme est d’autant moins injuste qu’il engendre une hausse tendancielle des salaires. Laquelle ne dépend pas du tout de la productivité individuelle de chaque travailleur, indiscernable, mais de la productivité marginale du travail, autrement dit du fait que l’accumulation du capital est supérieure au taux d’accroissement de la population.

Enfin, Mises insiste sur le fait qu’adopter une constitution, rédiger une « déclaration des droits », ne suffisent pas à instaurer un régime de liberté. Il faut en plus une économie de marché, une économie capitaliste. Seule l’économie de marché nous rend libres de la manière dont on veut servir nos semblables ; seule l’économie de marché nous permet de contester les intérêts de n’importe qui ; seule l’économie de marché nous rend libre de changer de travail si on le souhaite.

Chacun de nous, parce que nous sommes tous acheteurs et consommateurs, faisons partie de la Cour suprême qui attribue à tous (et donc y compris nous-mêmes) une place donnée dans la société. La liberté en régime capitaliste, c’est donc ne pas dépendre davantage de l’arbitraire des autres que les autres ne dépendent du nôtre. L’Orient, qui a pourtant produit dans le passé tant de savants, de philosophes, d’œuvres fabuleuses, est resté depuis bien longtemps maintenant à l’écart du progrès mondial. Pourquoi ? Parce qu’il lui manque, de l’Asie au Proche-Orient, cette idée fondamentale qui est au cœur du capitalisme : l’idée de liberté de l’individu face à l’Etat.

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George Reisman


« Le vrai système d’exploitation du travail, c’est le socialisme. En régime socialiste, le citoyen n’est pas une fin en lui-même ; mais un moyen entrant dans les objectifs imposés par la société. Et qui détermine ces objectifs, sinon les dirigeants de l’Etat ?»


George Reisman a été professeur émérite d’économie à la Pepperdine University à Los Angeles. Avec Israel Kirzner, Hans Sennholz et Louis Spadaro, il est l’un des quatre économistes qui ont passé leur doctorat d’économie à l’Université de New York sous la direction de Ludwig von Mises, dont il a traduit les Grundprobleme des Nationalökonomie sous le titre Epistemological problems of Economics (en français, Problèmes fondamentaux de l’économie).


Reisman a écrit The Government against the Economy (1979), repris sous une forme modifiée dans Capitalism: A Treatise on Economics en 1996. Dans cet ouvrage, il cherche à opérer une synthèse entre l’économie classique et l’économie autrichienne, en unifiant les doctrines d’Adam Smith, David Ricardo, John Stuart Mill et Jean-Baptiste Say, avec celles de Carl Menger, Ludwig von Mises et Friedrich Hayek.


Il a travaillé étroitement avec Ayn Rand, dont l’influence sur son œuvre est au moins aussi grande que celle de son mentor Mises. Il se considère comme un objectiviste, bien qu’il ne soit plus affilié à l’Ayn Rand Institute. Divers Objectivistes ont du reste pris leurs distances avec lui, pour des raisons que Leonard Peikoff refuse d’expliquer.


George Reisman a publié des articles dans des revues savantes telles que The Quarterly Journal of Austrian Economics, The Journal of Libertarian Studies, et The American Journal of Economics and Sociology, et dans divers journaux.


Il est Président de la Jefferson School of Philosophy, Economics and Psychology. Il est marié à la psychothérapeute Edith Packer.


Une autre théorie de l’exploitation


Dans un essai intitulé The Political Economy of Freedom Essays in Honor of F.A. Hayek (1985), il s’interroge sur les fondements et sur le devenir de la théorie, fort populaire durant tout le XXe siècle, de l’exploitation du prolétariat. Selon celle-ci, le capitalisme disposerait d’une logique intrinsèquement pernicieuse, fondée sur le quasi esclavage de la classe laborieuse, au profit des intérêts conjoints des bourgeois et des capitalistes, lesquels, mus par l’avarice sinon la convoitise, ne constitueraient qu’une classe de parasites dévorant le travail des masses. Nonobstant la hausse continue du niveau de vie moyen dans les pays développés, depuis la Révolution industrielle, les laudateurs de la théorie de l’exploitation l’attribuent, non au capitalisme, mais aux limites qui lui ont été imposées. Ce faisant, les collectivistes attribuent la croissance économique et le progrès technique aux syndicats et au droit du travail, ainsi qu’au paternalisme de certains employeurs, essentiellement des capitaines d’industrie.


Les collectivistes n’imaginent même pas un monde dans lequel les syndicats n’existeraient pas, sans salaire minimum ni législation sur la durée maximale de travail, sans loi sur le travail des enfants. En l’absence de telles règles, ils pensent que les taux de salaires retomberaient au niveau de subsistance ; que les femmes et les enfants retravailleraient dans les mines ; et que la durée quotidienne du travail serait aussi longue que le patronat pourrait l’imposer.


Smith et Ricardo ont été vus à juste titre comme les précurseurs de cette théorie de l’exploitation, en créant un système impliquant nécessairement la victoire de ce concept. Avec la théorie de la valeur-travail, et la loi d’airain des salaires, la théorie de l’exploitation a jeté un profond discrédit sur les concepts fondamentaux du taux de salaire et de l’épargne comme source de profit. Deux générations plus tard, l’abandon des doctrines classiques sur l’épargne a rendu possible le keynésianisme et l’inflation, les déficits, ainsi que l’accroissement de la dépense publique et des pouvoirs de l’Etat. Simultanément, l’abandon de la théorie selon laquelle les coûts de production sont les déterminants directs des prix (plutôt que l’équilibre de l’offre et de la demande), a conduit aux théories de la concurrence « pure et parfaite », aux oligopoles, à la concurrence monopolistique, aux prix administrés ou encore à la politique antitrust. De la sorte, et par deux chemins distincts, la théorie de l’exploitation a permis selon Reisman l’avancée du socialisme.


Ce cadre implique la croyance selon laquelle les salaires sont la forme originelle et première de revenu, desquels les profits et les revenus non-salariaux proviennent et sont déduits, lorsque le capitalisme et les capitalistes sont apparus, en gros au moment de la Révolution industrielle. Smith a été l’un des fondateurs de cette théorie. Pour lui, dans les économies pré-capitalistes, tous les revenus proviendraient des salaires reçus par les travailleurs. Les salaires sont le revenu originel. Les profits, selon Smith, ne sont apparus qu’avec le capitalisme. Et ne sont que la déduction du salaire naturel et du salaire d’équilibre.


On trouve la même logique chez Marx : l’économie pré-capitaliste est marquée, selon lui, par le schéma B-M-B (un travailleur produit un bien B, le vend pour de l’argent M, et achète d’autres biens B). Il n’y a pas d’exploitation, pas de profit, pas de surplus. Tous les revenus sont, donc, des salaires. Au moment où le capitalisme naît, Marx pense que nous passons à un schéma M-B-M’ (le capitaliste dépense une somme de monnaie M en achat de matériel et de machines, et en payant des salaires. Un bien B est produit, qui est vendu pour une plus grande somme d’argent, M’). La différence entre l’argent dépensé par le capitaliste et l’argent reçu de la vente du bien constitue son surplus, son profit.


Marx explique ainsi comment les profits sont déduits des salaires. Selon lui, les capitalistes versent en effet arbitrairement un salaire égal à la simple reproduction de la force de travail. Or, les capitalistes vendent la production du salarié à un prix correspondant à un plus grand nombre d’heures. Entre les deux, l’exploitation.


C’est bien cette théorie des salaires originels que Reisman critique en priorité. Pour lui, cette doctrine est fausse à un triple titre : tout d’abord, elle oublie que le profit, c’est le fait que les recettes des ventes sont supérieures aux coûts monétaires de production ; ensuite, que le capitaliste, c’est quelqu’un qui achète pour vendre à profit ; enfin, que le salaire, c’est l’argent payé en échange de la réalisation du travail par le salarié (et non en échange des produits créés par le travail).


La demande de biens et de services est différente de la demande de travail. En achetant des produits, on ne paye pas des salaires, pas plus qu’on ne touche un salaire en vendant des produits. Dans une économie pré-capitaliste, si bien sûr une telle économie a jamais existé, tous les revenus vont aux travailleurs. Mais non pas, comme Marx le croyait, en salaires ; ils sont, en réalité, des profits.


Par définition, l’apparition des salaires n’a été possible qu’avec l’apparition des capitalistes.


Le capitalisme a créé les salaires. La conséquence immédiate en a donc été une baisse des profits réalisés sur les ventes. Autrement dit, plus l’économie est capitalistique, plus bas sont les profits réalisés. Sans capitalistes, la seule manière de survivre est d’utiliser ses moyens de production et de vendre ses propres produits (pour pouvoir donc empocher des profits). Il faut pour cela avoir sa terre, avoir produit ou hérité des outils nécessaires à sa production. Peu de gens peuvent survivre de cette manière. Le génie du capitalisme a rendu possible pour le plus grand nombre de vivre en vendant son travail plutôt qu’en tentant de vendre le produit de son travail.


Aujourd’hui comme hier, le profit est toujours un revenu du travail, même s’il est largement un retour sur le capital investi et s’il est variable selon le volume dudit capital investi. Les salaires, eux, dépendent du prix du travail.


Dans ce cadre, la nature du travail du capitaliste consiste à augmenter la productivité (et donc les salaires réels) du travailleur manuel. La seule manière d’avoir un taux de profit élevé, c’est en effet d’être un innovateur, en offrant de meilleurs produits, ou bien des produits identiques à la concurrence, mais moins chers. Il faut donc des innovations permanentes, car le rattrapage par la concurrence est rapide.


Il n’y a aucune exploitation du travail des salariés. Ces salaires sont payés par les capitalistes actifs ; ils ne viennent donc pas en déduction des salaires, mais des profits. Si on devait vraiment parler d’« exploitation », ajoute Reisman, ce serait celle non des salariés, mais des capitalistes !


Bien sûr, le paiement de ces salaires ne constitue pas une exploitation, car ces salaires constituent aussi une source de gain pour les capitalistes.


A tout prendre, dit Reisman, le vrai système d’exploitation du travail, c’est le socialisme. En régime socialiste, le citoyen n’est pas une fin en lui-même ; mais un moyen entrant dans les objectifs imposés par la société. Mais qui détermine ces objectifs, sinon les dirigeants de l’Etat ? L’individu devient le moyen de la fin de la société, telle qu’elle est interprétée et déterminée par les leaders de l’Etat socialiste. Et la finalité de la société, ce sont les buts des dirigeants de cette société. L’individu, en régime socialiste, peut passer sa vie à travailler dur pour ses dirigeants, qui n’ont aucune raison de lui offrir plus que le minimum nécessaire à sa subsistance. Ceux-ci ne lui donneront plus que s’il est nécessaire d’anticiper et de se prémunir contre des révoltes ou rébellions. Ou encore pour donner du corps au prestige du régime. Dans un tel cas, les dirigeants fourniront un niveau de vie relativement élevé aux scientifiques militaires, aux agents de police, aux agents secrets, aux intellectuels et aux athlètes qui travaillent à la gloire du régime. Le pékin moyen, lui, devra se sentir heureux si on lui donne de quoi survivre. Heureux, car, comme Mises et Hayek l’ont montré, l’absence de coordination et même le chaos du socialisme est si grand, qu’en l’absence d’un monde capitaliste à proximité, le socialisme aurait conduit à la destruction de la division du travail et par conséquent, à un retour à une économie primitive, de type féodale.


Le socialisme n’est même pas capable de maintenir ses esclaves en esclavage ; livré à lui-même, il conduit le travailleur moyen à sombrer toujours plus bas dans la pauvreté – tandis qu’apparaît une dépopulation de masse.


Les bulles économiques, du bon temps à la crise


Pour Reisman, qui fait oeuvre didactique, les caractéristiques essentielles du cycle économique d’expansion-récession peuvent être comprises par analogie avec la situation financière d’un seul individu.


Ainsi, dit-il, imaginons qu’une personne ordinaire mène sa vie ni au-dessus ni en-dessous de ses moyens. Un jour, elle reçoit un courrier recommandé d’une grande banque, l’informant qu’elle est l’unique héritière d’une grande fortune, et qu’elle est invitée à se rendre aux bureaux de la banque pour signer les autorisations nécessaires pour disposer de cet héritage. Naturellement, cette personne se rend auprès de sa banque pour s’approprier cette fortune.


Qu’il s’agisse d’une fortune de 10 ou 100 millions d’euros, elle aura certainement un impact non négligeable sur la vie de cette personne. Elle ouvre en effet la possibilité à cet individu d’obtenir des biens dont il n’aurait pu que rêver auparavant. Il peut maintenant s’offrir une maison, même une villa. Il peut refaire sa garde-robe, faire le tour du monde, démissionner de son travail qui ne l’intéresse plus vraiment. S’il est entrepreneur, il peut agrandir ses investissements. S’il ne l’est pas, il peut envisager de créer une entreprise. Il peut aussi investir et spéculer sur les marchés financiers, dans la mesure où cette nouvelle fortune lui permet de ne pas trop se soucier des éventuelles pertes de quelques milliers d’euros ; en effet, il pourrait perdre un million et être encore riche.


C’est la période du « boom ». La vie semble facile. Ses perspectives d’avenir sont sans limite. Tout le reste de sa vie, il se souviendra avec nostalgie de cet « âge d’or ». C’est le « bon temps ».


Soudain une seconde lettre vient mettre un terme à cette vie idyllique. Il s’avère que la fortune dont il a hérité avait été obtenue de façon illégale par son aïeul. De ce fait, la fortune ne pouvait lui appartenir en droit et ne pouvait donc être transmise à aucune personne.


Notre individu doit rendre la fortune qui lui avait été remise. Tous ses comptes sont gelés et il ne lui est plus autorisé de dépenser un sou de plus de la fortune qu’il pensait sienne. Il doit même reverser ce qui en reste.


Il se retrouve écrasé par une montagne de dettes qu’il ne peut rembourser. Il doit vendre sa villa, sans doute pour un prix inférieur à celui auquel il l’avait obtenu. (Cela peut s’expliquer par les frais de courtage et l’urgence de la situation qui l’empêchent de négocier un meilleur prix.) La vente de ses nouveaux vêtements et de ses autres biens ne lui rapportent qu’une petite misère. Rien de ce qu’il a dépensé lors de ses voyages ne peut être récupéré, et il en est de même pour tous les biens de consommations de luxe dont il avait profité. Quant à ses investissements, ils pourront être rentables ou non. Cela dit, s’il n’avait pas su faire fortune avant, ses investissements ont sans doute été faits sans trop de discernement et il est probable qu’ils ne soient pas profitables.


En tout et pour tout, recevoir cet « héritage » a été une catastrophe pour les finances personnelles de notre individu. En l’incitant à investir beaucoup sur le fondement de l’idée fausse qu’il était en possession d’une grande fortune, notre individu a vécu largement au dessus de ses moyens et il a dilapidé la plupart des économies qu’il avait accumulées avant de recevoir son « héritage ».


Le modèle d’un cycle de crise économique est selon Reisman similaire à celui qu’illustre le cas de notre individu. Dans les deux cas, le « boom » se caractérise par l’apparition d’une nouvelle somme importante de richesses qui n’existe pas en réalité. La crise est seulement la suite du comportement économique encouragé par cette fortune illusoire.


La richesse illusoire prend la forme de l’argent nouvellement créé par les banques qui vient se confondre avec le capital épargné, qui représente une véritable richesse matérielle. A l’instigation de la Fed durant la dernière crise économique, les banques ont créé par voie de prêt plusieurs milliards de dollars de monnaie. A la base de ce capital fictif, le système économique a été poussé à agir comme si une somme correspondante de richesses nouvelles et bien réelles s’était ajoutée aux richesses déjà existantes. Le résultat aux États-Unis fut la construction de ce qui pourrait se chiffrer à 3 million de nouvelles maisons que les consommateurs n’étaient pas en mesure d’acheter.


En fait, le capital réellement disponible lors du « boom » ne suffit pas à supporter les projets entrepris à l’instigation de l’expansion du crédit. Au lieu de créer des nouveaux capitaux qui viendraient s’ajouter au capital existant, l’expansion du crédit alimente l’augmentation des salaires et la flambée des prix. Cela réduit le pouvoir d’achat des fonds d’épargne. A terme, cela crée une situation où ceux qui auraient normalement été prêteur se trouvent dans l’impossibilité de prêter, ou de prêter autant qu’ils l’auraient souhaité. Ils ont en effet eux-mêmes besoin de capitaux supplémentaires pour financer leurs opérations internes, qui doivent à présent être réalisées à des salaires et des prix plus élevés. Dans le même temps, et pour les mêmes raisons, les emprunteurs s’aperçoivent que les sommes qu’ils ont empruntées sont insuffisantes. Alors que les emprunteurs ont besoin de plus d’argent, les prêteurs peuvent seulement en offrir moins. Le résultat est un resserrement du crédit (« credit crunch ») qui aboutit à la faillite des entreprises par manque de fonds.


Pendant la période de « boom », des dettes énormes ont été accumulées. Alors que ces dettes deviennent insolvables, le capital des entreprises qui ont prêté ces fonds sont réduits d’autant. Au cours de ce processus, le capital des banques qui ont créé les nouveaux crédits additionnels peut être effacé, créant ainsi un risque réel de faillite et une baisse de la masse monétaire dans le système économique. Le simple soupçon d’un tel scénario crée une augmentation considérable de la demande d’argent papier à épargner, avec pour résultat une réduction générale des dépenses dans le système économique avant même une réduction de la masse monétaire.


La conclusion à tirer de ceci est que pour éviter les krachs, il faut éviter les booms donc les politiques inflationnistes de crédit qui en sont responsables. Les « booms » ne sont pas des périodes de prospérité mais plutôt de dilapidation des richesses. Plus ils durent, plus le désastre qui s’en suit est terrible.


Le pourfendeur du keynésianisme


Reisman se veut l’un des meilleurs pourfendeurs du keynésianisme. Dans son maître-ouvrage, Capitalism, les illustrations de cette thèse abondent. Voici par exemple le cas des ressources naturelles et des emplois “verts”.


Sous le capitalisme et sa liberté économique, la disponibilité des ressources économiquement utilisables issues de la nature peut parfaitement s’accroître dans l’avenir à mesure que l’homme développe sa connaissance et sa maîtrise physique de la nature. Ce développement du savoir et du pouvoir de l’homme lui sert en même temps à améliorer progressivement son environnement,  entendu au sens de son milieu matériel extérieur, qui tient sa valeur de sa contribution à la vie et au bien-être de l’homme.


Reisman s’interroge donc sur les soi-disant centaines de milliers, voire millions, de nouveaux emplois « verts » qui devraient naître d’une substitution des éoliennes et des panneaux solaires  aux combustibles fossiles pour produire de l’énergie. Ces emplois « verts » seraient créés à construire des éoliennes, à produire et installer des panneaux solaires, et aussi à construire un nouveau réseau électrique pour transporter toute cette électricité qui est censée en résulter.


Pour Reisman on envisage ce problème comme une bonne occasion de créer toujours plus d’emplois liés à l’énergie éolienne et solaire. On pourrait en effet créer ceux-ci si, chaque fois que le vent cesse de souffler ou le soleil de briller, on employait des êtres humains pour faire tourner des arbres de générateur entourés de cuivre, à la manière d’une meule dans un moulin.


En effet,  promouvoir les objectifs de l’écologisme peut parfaitement créer un nombre d’emplois virtuellement illimité. Et Reisman démontre, par l’absurde et avec malice, les errements de ce raisonnement.


On pourrait éliminer les gros camions et leurs émissions « polluantes »,  pour les remplacer  par des portefaix,  qui trimballeraient les marchandises sur leur dos. Les navires et leurs émissions,  on pourrait les supprimer en remplaçant leurs moteurs « sales » par la main d’œuvre impeccable des bancs de rameurs (des voiles seraient un autre substitut, mais elles n’arrivent pas à la cheville des rames pour ce qui est du nombre d’emplois nécessaires). Quant aux automobiles avec leurs émissions, on pourrait les remplacer par des chaises à porteurs et leurs équipes de valets.


Etant donné qu’on ne saurait jamais prendre trop de précautions,  il s’ensuit que, si l’objectif est de créer des emplois, on peut présenter un argumentaire écologiste pour extraire tous les gisements de charbon connus puis, au lieu d’employer ce charbon à des usages anti-écologiques  comme la production d’électricité ou le chauffage des maisons, se borner à l’enterrer de nouveau. Mais cette fois-là, dans des dépôts arrangés de telle sorte qu’aucune fuite éventuelle de métaux lourds dans l’environnement ne soit possible.


En fait, rien n’est plus facile que d’imaginer des choses qui exigent de mettre en œuvre une quantité quasi-illimité de travail pour accomplir un résultat pratiquement nul. Car telle est, selon Reisman, la nature de tous les programmes visant à « créer des emplois ». Et telle est la nature de l’écologisme.


Un livre de synthèse : George Reisman, Capitalism : A Treatise on Economics, 1996, 1096 p. Ce monumental ouvrage est un brûlot qui rejette en bloc la doctrine keynésienne selon laquelle l’Etat doit adopter une politique de déficit budgétaire pour juguler le chômage. Reisman soutient au contraire que l’intervention publique dans le système économique est une des causes du chômage, de l’inflation, de l’expansion du crédit et de la récession. Reisman défend avec acharnement les capitalitalistes, des preneurs de risques, qui élèvent le salaire réel du travailleur lambda et son niveau de vie, en augmentant la productivité, la quantité et la qualité des produits. Le socialisme, a contrario, c’est le système qui exploite le travail et provoque d’étouffants contrôles monopolistiques. Il s’oppose au recyclage obligatoire des déchets, défend le délit d’initiés et s’oppose à l’interdiction du travail des enfants, dans cette somme revigorante.


Bibliographie sélective

George Reisman, 1979, The Government against the Economy, Ottawa, IL: Caroline House

George Reisman, 1982, “Capitalism: The Cure for Racism”, The Intellectual Activist, Vol. 2, n°20, September 8

George Reisman, 1985, “Classical Economics Versus the Exploitation Theory”, In: Kurt R. Leube et Albert Zlabinger, dir., The Political Economy of Freedom Essays in Honor of F. A. Hayek, Munich and Vienna: Philosophia Verlag

George Reisman, 1996, Capitalism: A Treatise on Economics. Ottawa, Illinois: Jameson Books

George Reisman, 2005, “Ayn Rand and Ludwig von Mises”, The Journal of Ayn Rand Studies, Vol 6, n°2, Spring, pp251–258

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