Le temps s’écoulera à l’envers


Henry Hazlitt, Time will Run Back, 1951.

 

time-will-run-backLe Temps s’écoulera à l’envers… Tel est le titre du roman d’Henry Hazlitt, initialement publié en 1951 sous le titre La Grande Idée.  Il brosse un univers dans lequel le capitalisme n’existe pas, et utilise habilement la fiction pour illustrer ses enseignements sur l’économie, ceux qu’il présenta avec génie dans l’Economie en une leçon (1946).

 

Nous sommes en 2100. Ou plus exactement en l’An de Marx 282. 282 ans après la naissance du Père de tous les peuples. Voici une parfaite uchronie, la réécriture de l’Histoire à partir de la modification d’un événement du passé. Hazlitt dépeint un avenir dans lequel la plupart des pays sont gouvernés par un régime communiste. L’influence soviétique s’est répandu, depuis longtemps déjà, sur le monde entier ou presque. Dans ces pays, toutes les traces et objets du monde capitaliste ancien ont été anéantis. Tous les livres, y compris les plus grands romans classiques, les livres d’histoire, de philosophie, la musique, bref tout ce qui pourrait évoquer le capitalisme, ou simplement se référer à l’époque précommuniste, est tenu secret et enfermé dans des coffres auxquels seuls les membres de la nomenklatura peuvent accéder. Rien du monde précommuniste ne saurait filtrer. Les individus vivent désormais dans un monde parfait, qui s’appelle Wonworld, équivalent du Panem de Hunger Games. Et rien d’autre ne saurait exister. Wonworld, c’est le Commonwealth du communisme ; c’est la fédération mondiale de tous les pays collectivistes. Les membres du parti et les hauts fonctionnaires ont rédigé de toutes pièces de nouveaux livres d’histoire pour les masses, qui réinventent et réinterprètent le passé politique et économique. Du passé, la table a été rasée.
Time Will run back nous peint un monde sans aspérité, mais c’est tout sauf un monde idéal. Hazlitt souligne les insuffisances et les méfaits d’une économie collectiviste, centralisée et planifiée. Celle-ci ne saurait fonctionner autrement que dans un régime totalitaire. Wonworld a ainsi, non seulement cessé de progresser, mais a même en réalité considérablement régressé par rapport à la période antérieure. Ce que les dirigeants de la nomenklatura n’ont, bien sûr, de cesse de masquer. Cette régression est certes économique, mais aussi technologique, morale et sociétale. Il n’est jusqu’à la langue pratiquée qui a fait du passé table rase ; on pratique désormais le marxanto, une langue internationale qui combine l’espéranto et les concepts du matérialisme historique. Cette langue applique à merveille la célèbre sentence de Conficius (« Lorsque les mots perdent leur sens, les gens perdent leur liberté ») ; elle limite le champ des idées que les individus peuvent concevoir et exprimer, et accentue ainsi le contrôle que l’Etat exerce sur eux.

 

Le héros de notre histoire s’appelle Peter Uldanov. Ce n’est pas n’importe qui. Il n’est rien moins que le fils du Grand, de l’Immense, de Notre Maître à tous, Stalénine. Le dictateur vénéré de Wonworld. Suite à une mésentente entre ses parents, jadis, Peter a connu une enfance particulière. Il a été élevé par sa mère dans les Bermudes, territoire autonome, loin des influences de son père, et ne connaît presque rien de Wonworld. Des professeurs choisis par sa mère se sont chargés de son éducation. Il connaît à merveille les sciences, les mathématiques, la musique aussi. Il se passionne pour le piano et le classique. Il est brillant, apte à penser par lui-même et à user de sa raison. Mais n’entend rien à la politique et à l’économie.

La mère de Peter avait en effet, jadis, développé des idées relativement subversives ; elle osait douter de l’idéal communiste. Stalénine ne pouvait l’accepter. Il l’avait donc – c’est bien le moins – exilée dans les Bermudes, avec son fils, et, confiant dans les vertus immenses du collectivisme, il fit le pari de démontrer à sa femme qu’elle avait tort et que rien ne pouvait rivaliser avec le socialisme en action. Malheureusement, celle-ci est décédé depuis.

Après la mort de sa mère, Peter reçoit un beau jour une lettre laconique de son père, le convoquant en Russie, siège de Wonworld. Peter s’y rend, guidé par la curiosité plus que par l’assurance. Il ne connaît pour ainsi dire rien de son père. Il découvre un Stalénine vieux, en mauvaise santé, et qui pense ne plus en avoir pour très longtemps. Stalénine demande à son fils d’étudier, ici, à Moscou, ce qui manque cruellement à son éducation : la politique, l’économie. Et de devenir, une fois cela réalisé, son successeur. Peter est abasourdi ; comment pourrait-il envisager un seul instant cet avenir, alors qu’il ne sait même pas qui est Marx lui-même ?  Il refuse la main tendue par son père, veut faire du piano, pas dictateur !

Stalénine lui répond, calmement, qu’en réalité il n’a pas le choix. Le numéro 2 du parti, Bolshekov, a déjà les dents qui rayent le parquet et n’est pas loin de précipiter Stalénine dans la tombe pour pouvoir plus rapidement lui succéder. Et Bolshekov considère déjà Peter comme une menace potentielle, d’une part parce qu’il est le fils de Stalénine, et d’autre part parce qu’il a grandi loin des Brigades de Jeunesse du communisme mondial. Peter accepte donc d’apprendre, incognito pour mieux assurer sa sécurité, l’idéologie marxiste en actes. Stalénine demande même à Peter de savoir imiter sa signature, au cas où il arriverait malheur à son père.

Puisque Bolshekov complote sans cesse pour prendre le pouvoir, Stalénine lui demande, astucieusement, d’assurer l’enseignement économique et politique de Peter, tout en masquant bien sûr sa véritable identité. C’est une manière pour le dictateur de tenir son rival à distance et d’assurer ainsi sa sécurité.

Sauf que Peter est un être libre, doué de raison, qui pense par lui-même et s’interroge beaucoup, de manière d’ailleurs très candide, sur tout ce qu’il observe. Il pose à tout le monde des question que personne n’ose jamais poser. Ce qui, en temps ordinaire, est puni de la mort. Il ne comprend pas la logique du régime socialiste. Mais il comprend, de manière lumineuse, qu’il y a quelque chose qui cloche. Cette manière de raisonner par lui-même révolte et scandalise le doctrinaire Bolshekov, qui ne jure que par les Ecritures saintes du Capital et des autres œuvres sacrées.

La première chose que Peter découvre, c’est qu’à Wonworld, tout le monde vit dans la peur. Stalénine lui-même vit dans la peur. Tout le monde espionne son voisin. Tout non-repect des règles socialistes est dénoncé. Les individus ne sont rien que des numéros. A qui on affecte un domicile, un travail, un conjoint. Les journées de travail sont longues et épuisantes, les conditions de vie déplorables. Les gens sont entassés dans des dortoirs insalubres. L’intimité n’existe pas. La propagande est partout. Chacun a appris à vivre avec cela, et à gober n’importe quelle balivernes pourvu qu’elle vienne d’un membre du gouvernement. Du reste, si quelqu’un se risque à exprimer publiquement son désaccord, il subira, dans le meilleur des cas, de graves répercussions. La vérité, c’est donc ce que l’Etat décrète comme telle.

Il fait la connaissance de John Maxwell et de sa fille Edith, une belle bibliothécaire. Il ne tarde pas à tomber amoureux de celle-ci.

Peter découvre petit à petit le fonctionnement du régime collectiviste. A la tête de l’Etat, il y a le Politburo. C’est lui qui rédige les plans quinquennaux. Pour assurer leur mise en œuvre, la police procède à d’innombrables contrôles économiques et à une répression méthodique de la population. Peter commence à se poser de sérieuses questions sur le bien-fondé et les conséquences des nationalisations et du collectivisme.

Ensuite, Peter observe que Wonworld est une société extrêmement stratifiée. Chaque caste a son uniforme, à la couleur bien spécifique, qui ne laisse aucune place à l’ambiguïté. Il y a d’abord les Protecteurs. Bénis soient-ils ! Ils ne représentent, certes, qu’un seul pourcent de la population. Mais ce sont les dirigeants de l’Empire, les membres du Parti, ceux qui ont le privilège de consulter les œuvres culturelles, économiques, artistiques, des temps précommunistes. On trouve ensuite les Députés (intellectuels, ingénieurs, dirigeants d’entreprises d’Etat, hauts fonctionnaires), qui représentent environ 10% de la population. Ce sont les membres de la nomenklatura, qui à ce titre reçoivent des privilèges spéciaux, quoique de moindre importance que ceux des Protecteurs. Ensuite, il y a les Suspects sociaux, qui constituent presque 20% de Wonworld. Ils ont commis des crimes contre le socialisme, et/ou sont pour diverses raisons incapables d’être de bons Prolétaires. Enfin, on trouve les Prolétaires justement, qui composent le reste de la population, et qui sont les soi-disant « dirigeants » de Wonworld. Ils ont été, conformément à la doctrine marxiste, émancipés, car ils constituaient les opprimés et les exploités du régime précommuniste.

Après Bolshekov, c’est le numéro 3 du régime, un Américain, Thomas Jefferson Adams, qui poursuit l’éducation de Peter et l’entraine dans les entrailles de l’appareil d’Etat. Malgré ses craintes de départ, Peter et l’Américain s’entendent plutôt bien et se lient d’amitié. A l’instar de Candide face à Pangloss, Peter découvre progressivement, en dialoguant avec Thomas, les rouages de la production marxistes, des incitations, des prix, des profits et des pertes, de la propriété, des marchés, le sens de l’argent.

Un jour où le félon Bolshekov est en déplacement, Peter est fait membre du Parti Communiste, et entre ainsi dans la caste des Protecteurs.

Stalénine fait alors une révélation importante à son fils : il lui apprend qu’il s’est livré à deux enregistrements, nommés « X » et « Y », qui sont placés dans un coffre-fort, et lui donne la combinaison correspondante. « Si jamais j’ai un jour un accident incapacitant, dit Stalénine, je te demande de diffuser à l’ensemble de la population de Wonworld l’enregistrement X ». « Et si jamais je meurs, ajoute-il, diffuse immédiatement sur toutes les ondes l’enregistrement Z ».

Staléline organise alors l’élection de Peter au sein des seins, le Politburo. C’est alors qu’Edith et son père sont enlevés par la police secrète. Peter essaie désespérément de les retrouver, sans succès et perd leur trace.

Soudain, Stalénine est frappé par un AVC débilitant. Peter va donc chercher l’enregistrement « X ». Accompagné de Thomas, il se rend au siège de la radio d’Etat et diffuse le message enregistré sur les ondes. Stalénine y proclame qu’il ne fera plus d’apparition publique, mais qu’il continuera à œuvrer en coulisses pour le bien du Prolétariat et de la nation. Et ajoute que Peter sera désormais son vice-président, chargé des affaires courantes en son absence. Bolshekov est nommé à la tête de l’Armée de Terre et de la Marine, mais, afin d’équilibrer les pouvoirs, Peter prend les commandes de l’Armée de l’Air.

Thomas tente de convaincre Peter de faire tuer Bolshekov, qui représente toujours un grand danger. Peter refuse de se livrer à une telle extrémité. Il refuse de vivre dans une société fondée sur la violence. Bolshekov décide d’organiser un défilé pour exposer toute sa puissance. Et c’est juste avant celui-ci qu’il apprend à la radio, éberlué, et dans la bouche de Stalénine, que Peter est désormais au-dessus de lui. Et qu’il a l’appui « sans réserve » de Bolshekov. Ce n’est rien de dire qu’il est fou de rage.

A tâtons, Peter tente avec son ami de comprendre et aussi de corriger les problèmes du communisme et de mettre en œuvre un certain nombre d’améliorations économiques. Ils apprennent tous deux de leurs erreurs, et tentent de comprendre les raisons des résultats imprévus qu’ils constatent, impuissants. Ils comprennent en particulier les écueils du système de planification centralisée, et que l’économie dirigée ne peut pas résoudre les problèmes de calcul économique. Sans propriété privée, en déduisent-ils, et sans marché libre et liberté de choix des consommateurs, l’impasse est certaine. Aucun être suprême, fût-ce un Dictateur ou le Politburo, ne peut tout gérer de manière efficace. Personne ne peut avoir une connaissance précise et fine de tout ce qui se passe en temps réel et partout dans l’économie. Plus encore, dans une économie dirigée, il est impossible de mesurer le coût réel des choses, tout comme il est impossible de lutter contre le gaspillage des ressources.

Peter en vient à penser qu’il faut mettre fin au régime de terreur qui règne. Qu’une séparation des pouvoirs, ou encore la présomption d’innocence, sont nécessaires. Qu’il faut une rule of law, qui lie par des règles tous les individus, mais aussi l’Etat lui-même. Ils envisagent des élections libres et régulières, et d’ailleurs l’expérimentent dans l’un des postes avancés du socialisme : la France.

Peter et Thomas conviennent que la clé d’une société meilleure est la liberté, y compris la liberté de choix tant pour les travailleurs que pour les consommateurs, la liberté de la presse, et la liberté de critiquer le gouvernement. Peter veut que la liberté individuelle soit respectée, afin que les individus fassent plus preuve d’initiative dans leur travail.  La liberté fait ressortir le meilleur chez les gens.

Les agriculteurs doivent profiter du surplus lié à ce qu’ils produisent ; les rations alimentaires doivent pouvoir être achetées et vendues, bref négociées selon les besoins et désirs de chacun. Peter et Thomas comprennent que l’économie de marché est une association volontaire de propriétaires, dans laquelle les gens sont libres de négocier et d’échanger ce qu’ils souhaitent en fonction de leur avantage réciproque. Le marché est un vecteur efficace et efficient d’information, qui produit donc le meilleur résultat au moindre coût. C’est un processus social qui découle naturellement des échanges volontaires et de la coopération entre les individus.

Sans les prix du marché, la gestion centralisée des moyens de production est irrationnelle et arbitraire. Une économie planifiée ne saurait allouer de manière optimale les ressources. Le socialisme détruit donc les incitations des profits et des pertes, et tous les avantages de la concurrence.

Progressivement, donc, Wonworld bascule vers une économie de marché. Mais Bolshekov le devine aisément et tente de renverser la vapeur. Il fait assassiner Stalénine. Une fois mort, son fils exécute donc les volontés de son père, et diffuse sur les ondes l’enregistrement « Z ». Dans celui-ci, Stalénine proclame que Peter est le nouveau dictateur de Wonworld.

Stupeur chez Bolshekov, qui passe alors à l’action en tente de tuer Peter. Celui-ci est contraint de fuir avec son ami en direction de l’Amérique, dans laquelle il fonde un nouveau régime destiné à mettre en application ses enseignements, et qu’il appelle Freeworld. Peter devient le président de Freeworld et établit la propriété privée des moyens de production, les sociétés par actions, la propriété foncière. Il constate que lorsque les droits de propriété privée sont respectés et protégés, la société progresse indubitablement.

L’or, qui était jusque-là une marchandise parmi d’autres, devient une monnaie car il est stable, non périssable, non inflationniste. Des entrepreneurs apparaissent, qui créent de nouveaux produits et services, de nouvelles méthodes de production, et la concurrence entre eux amène les consommateurs à être toujours mieux servis. Ceux qui réussissent sont ceux qui produisent un bien ou service au moindre coût, ou un meilleur bien ou service ; ceux qui échouent sont ceux qui ne satisfont pas assez lesdits consommateurs. Ceux qui prennent des risques sont donc récompensés, les autres sanctionnés. Nulle injustice là-dedans, bien au contraire. Freeworld prospère rapidement.

Pendant ce temps, la situation ne s’améliore pas côté Wonworld. Bien au contraire. Bolshekov, qui a pris les commandes, annonce que deux traîtres ont été exécutés. Ils auraient, selon lui, commis des actes de sabotage sur la demande expresse de Peter. Ils s’agissait de John Maxwell et de sa fille Edith.

Cinq ans plus tard, Bolshekov décide d’en finir et attaque Freeworld. Peter est blessé au combat ; Thomas prend les commandes des opérations militaires, et gagne bien des batailles. Mais il commet aussi des erreurs. Il demande aux épargnants de ramener toutes leurs pièces d’or, les entrepose contre un reçu, en promettant bien entendu de les rembourser sur simple demande.

Mais il faut bien financer le coût élevé de cette fichue guerre. Thomas émet toujours plus de papier-monnaie gagé sur l’or, même s’il n’y a pas d’or supplémentaire dans les caisses pour compenser de telles émissions. Face à l’inflation qui ne manque pas d’apparaître, Thomas tente de réglementer les prix, ce qui casse le thermomètre mais ne change rien à la température. Le contrôle de prix n’engendre que des pénuires.

Peter comprend alors que l’inflation est une phénomène monétaire, la traduction de l’illusion qui consiste à offrir toujours plus de papier-monnaie qui n’est pas ancré sur une valeur réelle.

Freeworld, malgré ses erreurs, est incomparablement plus puissante que Wonworld et l’emporte dans cette longue guerre. La paix revenue, le capitalisme, qui a supplanté avec une criante évidence le socialisme, se répand dans le monde entier.

Ce roman d’Henri Hazlitt n’est pas sans rappeler diverses dystopies bien connues, en particulier bien sûr 1984 d’Orwell, Anthem d’Ayn Rand, mais plus encore le relativement – et injustement – méconnu Nous autres d’Ievgueni Zamiatine.

Compléments

Ludwig von Mises, la Mentalité anticapitaliste (1956)


BookCoverPreview.do_Mises, la Mentalité anticapitaliste, 1956.

Ludwig von Mises, dans ce bref essai, rédigé en pleine Guerre Froide et alors que les partis communistes et travaillistes étaient au plus haut partout, constate un paradoxe évident : alors que les pays occidentaux prospèrent de plus en plus grâce au capitalisme, de nombreuses personnes, notamment des intellectuels, le haïssent ; de telle sorte que le mot même de « capitaliste » est une insulte dans la plupart des pays. Mises entend donc démonter un à un les arguments des anticapitalistes, et même analyser les ressorts de la pensée anticapitaliste. Son propos est cinglant, sans concession, et l’œuvre de vulgarisation à laquelle il se livre est d’une grande efficacité.

En premier lieu, Mises donne l’une des définitions les plus efficaces et limpides du capitalisme. Six idées simples permettent de le caractériser :

  • L’œuvre fondamentale du capitalisme, c’est la « déprolétarisation » de l’homme ordinaire, qui est progressivement sorti de la misère pour devenir bourgeois.
  • Cette déprolétarisation est universelle : il s’agit d’une ascension de la multitude. Et elle est irréversible.
  • Elle est basée sur l’avènement du consommateur souverain ; par une sorte de plébiscite de tous les jours, pour paraphraser Renan, le consommateur détermine qui sera riche et qui ne le sera pas ; le consommateur donne sa confiance, mais peut aussi la retirer immédiatement
  • Il est bien clair que l’accumulation des biens matériels ne rend pas en tant que telle les individus heureux ; dès que nos désirs sont satisfaits, d’autres apparaissent. La nature humaine est ainsi faite. Mais c’est précisément ce penchant même qui est vertueux : cet appétit, ce désir constant d’améliorer son sort, engendre l’amélioration économique.
  • Si l’humanité a accru son bien-être, c’est parce que l’accumulation du capital a été supérieure à la croissance de la population.
  • Enfin, il ressort de tout cela que le capitalisme est l’exact contraire de la société de statut. Alors que la richesse d’un aristocrate n’est pas issue du marché, ne peut être remise en cause par le peuple, et que la place de ce dernier est fixée à tout jamais, la richesse du capitaliste, elle, est due au peuple, et elle s’évapore instantanément si un autre individu lui apporte mieux ou moins cher ; n’importe qui peut défier à tout moment n’importe quel millionnaire.

La diabolisation du capitalisme trouve son fondement dans la frustration. Or, celle-ci est décuplée dans un régime capitaliste. En effet, alors que dans une société de caste, l’individu en bas de l’échelle n’y peut rien, car sa position n’est pas due à ce qu’il fait mais à ce qu’il est, et plus encore à là où il est né, dans une société capitaliste au contraire, sa situation ne dépend que de lui. Le capitalisme traite chacun selon sa contribution au bien-être de ses semblables. Et on trouvera toujours quelqu’un qui a mieux réussi que soi, ce qui est difficile à admettre. Par facilité, on peut avoir envie de trouver des boucs émissaires qui masquent cette réalité. Or en régime capitaliste, l’inégalité est visible (qu’il s’agisse de capacités physiques ou intellectuelles, de volonté, de réalisations…), et il faut apprendre à vivre avec.

Quatre acteurs au moins, selon Mises, refusent d’admettre cette frustration :

  • les intellectuels d’abord, qui exècrent les riches.
  • les cadres, qui ne comprennent pas qu’ils ne soient pas toujours mieux payés que les ouvriers. Ils refusent de voir que bien souvent leur travail est routinier et sans valeur ajoutée, du moins sans plus de valeur ajoutée qu’un travailleur manuel.
  • la jeunesse dorée des beaux quartiers, qui, venant de milieux aisés, méprise l’argent. C’est pourtant cet argent, gagné par leurs parents, qui les entretient et leur permet d’être des socialistes de salon.
  • les artistes, par exemple ceux de Broadway et d’Hollywood, qui refusent d’admettre d’une part que produire et se produire dans un spectacle n’est pas d’une nature économique différente de produire des brosses à dents, et d’autre part qu’ils peuvent très bien être au zénith un jour et plus rien le lendemain ; ils s’accrochent au communisme pour se prémunir contre ce risque.

Mises tord ensuite le cou à trois sophismes. En premier lieu, dit-il, on considère que l’amélioration matérielle est le fruit du « progrès technique ». Or ce concept flou n’explique rien. Comme s’il y avait une sorte de mantra, une pensée magique, qui attribuerait de manière automatique l’amélioration du bien-être matériel à la technologie. Comme le rappelle Mises, au contraire, aucune amélioration technique ne peut exister si le capital nécessaire n’a pas été préalablement accumulé par l’épargne. Et c’est la propriété privée de moyens de production qui permet cette accumulation.

Ensuite, ce même progrès ne provient pas non plus de l’amélioration de la « productivité » du travail. C’est confondre la cause et les conséquences d’un phénomène. Ce sont, au contraire, les épargnants et les entrepreneurs qui, en accumulant du capital productif, et en en accumulant plus que l’accroissement de la population, sont à l’origine réelle de l’accroissement de la productivité marginale du travail et de la baisse continue du prix des produits que nous achetons.

Enfin, Mises rappelle que personne n’est pauvre parce que d’autres sont riches. Les richesses du riche ne sont la cause de la pauvreté de personne. La richesse de certains ne vient que de leur capacité à satisfaire, et à mieux satisfaire que les autres, les besoins des individus.

La littérature est un vecteur majeur de la pensée anticapitaliste. Si, dans une société capitaliste, l’individu est libre, sa liberté de création n’entraine pas nécessairement richesse. Pour qui veut s’enrichir par son écriture, il faut tenir compte de l’appréciation des consommateurs. Mais est-ce vraiment spécifique au capitalisme, ou même pire qu’auparavant ?

Pendant les temps précapitalistes, écrire est certes un art, mais qui ne rapporte rien. C’est précisément la création, progressive, au Moyen Age, d’un marché des produits littéraires qui constitue une composante essentielle d’émancipation face à la royauté. De tout temps, la littérature est synonyme de dissidence.

Mises convient néanmoins tout à fait que les auteurs les plus prospères, nos Marc Lévy et Guillaume Musso d’hier comme d’aujourd’hui, sont ceux qui écrivent pour les masses, et pas nécessairement de la meilleure qualité. En effet, si le capitalisme a rendu les gens suffisamment prospères pour acheter des livres, il ne leur a pas donné le discernement pour autant.

Mises rappelle aussi que la liberté de la presse ne saurait exister que dans un régime capitaliste ; il est bien clair en effet que si l’Etat détient tous les pouvoirs, aucune critique n’est possible contre les syndicats, les partis, le gouvernement, l’Etat-providence… Or la critique, c’est l’essence même de la presse. Il évoque aussi le cas des « romans sociaux », de Zola à Olivier Adam, dans lesquels le mal est bourgeois et le bien prolétaire. Il est évidemment légitime de dépeindre la misère, et les plus grands (Dickens, Steinbeck, Hugo…) s’y sont livrés. Mais il convient de ne pas tomber dans de fausses interprétations : la misère, bien évidemment choquante, vient de l’absence de capitalisme, des vestiges précapitalistes, des politiques sabotant le capitalisme, pas du capitalisme lui-même. Il ne faut jamais oublier qu’un prolétaire, quel qu’il soit, c’est aussi un consommateur (de biens, de nourritures, de matières premières), et par conséquent le maitre acteur, pour ne pas dire le metteur en scène, du capitalisme.

Mises conclut sont opuscule en répondant à cinq objections non économiques au capitalisme.

On dit que l’argent ne fait pas le bonheur. C’est vrai. Mais si les gens travaillent, épargnent, investissent, consomment, c’est pour éliminer un malaise ressenti, et donc être plus heureux qu’auparavant. On ne saurait le nier.

Ensuite, on rabaisse souvent le capitalisme au seul matérialisme, et les intellectuels, en particulier, se disent, eux, au-dessus de ces basses considérations. Après avoir rappelé que cette posture est ambiguë, qu’elle idéalise les artistes du passé à la hauteur de l’ignorance des contemporains, Mises ajoute que le matérialisme n’est en rien l’apanage des temps capitalistes ; aucun riche, même très riche, capitaliste, ne l’est autant que les rois et les princes qui ont fait construire Versailles ou l’Escurial.

Le capitalisme n’est pas injuste ; on peut passer sa vie à rêver d’un monde imaginaire. Mieux vaut regarder le monde tel qu’il est. Et lorsqu’on se livre à cet exercice, on observe :

  • que la nature n’offre pas tout, elle n’est pas généreuse mais avare. La survie et le bien-être sont la conséquence du talent et de l’effort par lequel l’homme use de sa raison, sa seule arme.
  • les pays pauvres le sont non pas parce que les riches les exploiteraient, mais parce que leurs politiques d’expropriation, de taxation discriminatoire, de contrôle des changes, ont à la fois écarté les investissements de capitaux étrangers, et empêché l’accumulation des capitaux nationaux.
  • l’épargne est indispensable, non seulement parce qu’elle permet d’investir, mais aussi parce que les biens en capital sont toujours des biens intermédiaires et périssables. Tôt ou tard en effet, ils seront totalement usés par le processus de production. Il faut donc nécessairement consacrer une part de l’effort productif au renouvellement des biens du capital.
  • le capital n’est donc pas un don gratuit qui tombe du ciel. Il vient de la réduction prévoyante par les individus de leur consommation, donc de leur épargne, et de leur abstention de consommer celle-ci pour renouveler le capital et le développer.
  • le capitalisme est d’autant moins injuste qu’il engendre une hausse tendancielle des salaires. Laquelle ne dépend pas du tout de la productivité individuelle de chaque travailleur, indiscernable, mais de la productivité marginale du travail, autrement dit du fait que l’accumulation du capital est supérieure au taux d’accroissement de la population.

Enfin, Mises insiste sur le fait qu’adopter une constitution, rédiger une « déclaration des droits », ne suffisent pas à instaurer un régime de liberté. Il faut en plus une économie de marché, une économie capitaliste. Seule l’économie de marché nous rend libres de la manière dont on veut servir nos semblables ; seule l’économie de marché nous permet de contester les intérêts de n’importe qui ; seule l’économie de marché nous rend libre de changer de travail si on le souhaite.

Chacun de nous, parce que nous sommes tous acheteurs et consommateurs, faisons partie de la Cour suprême qui attribue à tous (et donc y compris nous-mêmes) une place donnée dans la société. La liberté en régime capitaliste, c’est donc ne pas dépendre davantage de l’arbitraire des autres que les autres ne dépendent du nôtre. L’Orient, qui a pourtant produit dans le passé tant de savants, de philosophes, d’œuvres fabuleuses, est resté depuis bien longtemps maintenant à l’écart du progrès mondial. Pourquoi ? Parce qu’il lui manque, de l’Asie au Proche-Orient, cette idée fondamentale qui est au cœur du capitalisme : l’idée de liberté de l’individu face à l’Etat.

Nous, les vivants !


27000100428960LÀ Pétrograd, dans les années 20, Kira, une jeune femme russe, intègre et passionnée, décide de se donner à Andréi, un communiste dont elle déteste les idées, pour sauver d’une mort certaine l’homme qu’elle aime, Léo.

Sur un fond romanesque, Ayn Rand traite de sujets philosophiques, et notamment de la liberté de pensée et d’action, de l’individu contre la dictature et le collectivisme.

Ayn Rand est née à Saint-Pétersbourg en 1905. Elle a émigré aux U.S.A. en 1926. Elle a écrit quatre romans et neuf livres philosophiques.

Nous les vivants a été vendu à plus de deux millions d’exemplaires en anglais.

La famille Argounova arrive à Petrograd, en 1922, par un convoi ferroviaire dans lequel s’amoncellent hommes et paquets. Les paquets étaient enveloppés dans des draps, des journaux, des sacs à farine. Les êtres humains étaient empaquetés dans des manteaux râpés et des châles.

Kira, 18 ans, est une jeune fille profonde, intelligente jusqu’à la provocation, imperméable aux questions politiques mais très consciente des bienfaits de l’accomplissement d’une vie par soi-même et pour soi-même. Alexandre Dimitrievitch, son père, à la tête de toute sa famille, est de retour à Petrograd après cinq années d’exil volontaire. Cet ancien bourgeois déchu par la Révolution espère commencer une vie nouvelle. Mais il n’a pas le sou.

Galina Petrovna, son épouse, a hate de retrouver sa soeur. Elle s’inquiète pour Kira, sa fille, qui, par sa froideur obséquieuse et son caractère entier, fait fuir tous les prétendants. Elle ne parvenait pas souvent à bien comprendre ce qu’elle nommait les « lubies » de Kira. Elle comprenait mieux Lydia, sa fille aînée, au comportement plus prévisible et plus pieux.

Les Argounova, au moment de la Révolution, quittèrent Petrograd pour la Crimée, afin d’attendre que la capitale soit libérée du joug rouge. Ils abandonnèrent leurs biens, leur demeure s’ouvrant sur Kamenostrovski, l’avenue élégante de Petrograd. Ils connurent cinq années de cabanons surpeuplés, avec les vents pénétrant de Crimée qui sifflaient à travers les poreux murs de pierre ; cinq années de thé à la saccharine, d’oignons frits dans l’huile de lin, de bombardements nocturnes et de matins de terreur quand seuls les drapeaux rouges ou tricolores annonçaient dans les rues aux mains de qui la ville était passée. Argounova pensait rentrer bien vite ; cinq ans plus tard, c’est dans une résignation morne et silencieuse que la famille prit le train pour rentrer à Petrograd.

La ville avait vécu cinq années de révolution. Quatre d’entre elles avaient vu se fermer une à une les artères et boutiques, et la nationalisation avait déposé poussière et toile d’araignée sur les vitrines en verre laminé. La dernière année avait porté savons et lavette, de la peinture neuve pour les nouveaux propriétaires, car la N. E. P. (nouvelle politique économique) de l’état avait annoncé un « compromis temporaire » et autorisé les petits magasins privés à rouvrir timidement.

La famille Argounova rend visite aux Dunaev, liés qu’ils sont à eux par Maria Petrovna, la soeur de Galina. Leur somptueux appartement n’est plus qu’un fourbis sans non, les vitres de leur porte d’entrée étaient remplacées par des planches clouées à la hâte, le tapis moelleux du rôle d’entrée avait disparu, et la cheminée sculptée à la main était couverte de graffitis. Galina retrouva sa soeur devant une porte capitonnée dont la toile huilée était en lambeaux, tandis que de gros morceau de coton souillé frangeaient le pourtour.

Maria, femme si belle jadis, semblait usée et flétrie à présent. Celle qui était la chérie délicate et gâtée, que son mari portait dans ses bras jusqu’à sa voiture en hiver, dans la neige, paraissait à présent plus âgée que Galina Petrovna. Sa peau avait la couleur du linge souillé, ses lèvres n’étaient pas assez rouges, contrairement à ses paupières, qui l’étaient trop.

Vassili Ivanovitch, son mari, possédait avant la Révolution une entreprise de fourrure très prospère. Homme à la taille et à la puissance inouïes, il avait commencé comme trappeur dans les plaines de Sibérie, armé d’un fusil, d’une paire de bottes et de ses deux bras assez puissants pour soulever un boeuf. Il ne donna aucune nouvelle à sa famille pendant dix ans. De retour à Saint-Pétersbourg, il ouvrit un bureau dont sa famille n’aurait même pas pu se payer une poignée de porte. Il était aujourd’hui voûté, affaissé, changé. Irina, la fille de Vassili et Maria, était une femme de dix-huit ans destinée à des études artistiques. Elle avait une petite soeur, Acia. Victor, son frère, était étudiant communiste à l’institut de technologie, ayant pour ambition de devenir « ingénieur prolétarien », même s’il embrassait pas personnellement l’idéologie communiste. Les Dunaev survivaient d’ailleurs grâce à leurs deux enfants, puisque, comme le dit Maria :

« les cartes de rationnement, c’est que pour les employés du régime soviétique. Et pour les étudiants. Nous ne recevons que deux cartes de rationnement. Seulement deux cartes pour toute la famille… Et ce n’est pas facile. »

Les Argounova apprennent que leur maison de Kamenostrovski est à présent occupée par un peintre en lettres. Un vrai prolétaire. Ils apprennent que, même si la N. E. P. existe, et que les boutiques privées sont autorisées, ils n’auront pas d’argent pour acheter : « ils vous font payer dix fois plus cher qu’à la coopérative. Je (Maria) ne suis encore jamais allée dans une boutique privée. Nous n’avons pas les moyens. Personne n’en a les moyens. Nous ne pouvons même pas nous payer le théâtre. »

Vassili refusant absolument de prendre un emploi soviétique, les Dunaev survivaient en vendant petit à petit tous leurs biens. Il ne restait plus que des clous plantés dans des murs vides. Vassili était persuadé que le vent allait très bientôt tourner, que l’Europe, qui n’était pas aveugle, n’avait pas dit son dernier mot, que le jour viendrait bientôt de la libération de la Russie.

Dans le fil de la conversation de retrouvailles, on évoque l’installation à Petrograd de la famille Argounova, la nécessité pour Alexandre d’occuper un emploi soviétique, la nécessité pour les deux filles d’avoir le statut d’étudiants et ses privilèges. Ou bien d’employés, pour avoir droit à du lard et du sucre, voire même à des chaussures et des billets de tramway gratuits.

Mais Kira ne s’intéresse pas à la conversation. Peu lui importe qu’on débatte de son futur statut, car elle a choisi : elle sera ingénieur.

« Kira, fit son père, tu n’as jamais aimé les communistes et voilà que tu choisis l’un de ces métiers modernes qu’ils apprécient tant — femme ingénieur !

– tu vas construire des bâtiments pour l’état rouge ? Demanda Victor

– je construirai des bâtiments parce que j’en ai envie […]

— Franchement, dit Victor, ton attitude est quelque peu antisociale, Kira. Tu choisis un métier simplement parce que c’est ta volonté, sans penser un instant au fait que, en tant que femme, tu serais bien plus utile à la société dans une activité plus féminine. Nous devons tous penser à notre devoir envers la société.

– envers qui as-tu un devoir, au juste, Victor ? Demanda Kira

– envers la société

– c’est quoi, la société ?

– si je puis me permettre, Kira, ta question est puérile.

– mais je comprends pas, dit Kira en ouvrant des yeux dangereusement candides. Envers qui ai-je un devoir ? Envers ton voisin de pallier ? Où les miliciens du coin ? Ou l’employé de la coopérative ? Où le vieillard que j’ai vu faire la queue, à la troisième place, avec un vieux panier est un chapeau de femme ?

– la société, Kira, est une entité extraordinaire.

– on peut tracer toute une ligne de zéro,le résultat sera toujours nul, dit Kira […]

– j’ai peur pour ton avenir, Kira, dit Victor. Il est temps que tu te résigne à accepter la vie. Tu n’iras pas loin avec de telles idées.

– tout dépend de la direction que je souhaite prendre, répondit Kira. »

Animal Farm


ImageOrwell, l’auteur célèbre de 1984, rédige au sortir de la deuxième guerre mondiale un ouvrage en forme de pamphlet à l’encontre du régime concentrationnaire soviétique, en s’intéressant non au régime liberticide et oppressif (ce sera le cas dans 1984), mais à la désinformation permanente et à l’oligarchie qui règne tant en URSS que dans les démocratie populaires, d’Europe et d’ailleurs. Par conséquent cet ouvrage doit être lu comme le premier volet du désenchantement orwellien du socialisme. Lequel a plus d’un titre pour en parler, lui qui fût clochard à Londres et à Paris, et qui ne parvint à survivre qu’en enchaînant les petits boulots de plongeur ou de pigiste.

Orwell publie Animal Farm (La Ferme des animaux) en 1945, et sortira 1984 trois ans plus tard.

Des animaux vivent dans une ferme de la campagne anglaise, qui jouxte un manoir. Mr Jones en est le propriétaire. Mais les conditions de travail des animaux sont précaires : rations de nourriture bien menues, repos tout juste compensateur, pas de jours fériés ni de repos dominical, même pas de syndicat de vaches laitières ou de canards au col vert. Si bien que le vieux cochon Sage l’Ancien, qui maîtrise la rhétorique qui harangue les foules, décide de fomenter un complot et lance une révolte. Il promet un monde meilleur, sans exploitation, passant par la fin de la domination humaine. Une nouvelle ère doit voir le jour, l’Animalerie. Un chant est d’ailleurs créé à cette occasion : Bêtes d’Angleterre. L’Animalerie aura vocation à s’étendre à la terre entière : « animaux de tout pays, unissez-vous ! » scanderont bientôt les exploités du monde entier, promet Sage l’Ancien.

Bêtes d’Angleterre et d’Irlande,
Animaux de tous les pays,
Prêtez l’oreille à l’espérance
Un âge d’or vous est promis.
L’homme tyran exproprié,
Nos champs connaîtront l’abondance,
De nous seuls ils seront foulés,
Le jour vient de la délivrance.
Plus d’anneaux qui pendent au nez,
Plus de harnais sur nos échines,
Les fouets cruels sont retombés
Eperons et morts sont en ruine.
Des fortunes mieux qu’en nos rêves,
D’orge et de blé, de foin, oui da,
De trèfle, de pois et de raves
Seront à vous de ce jour-là.
O Comme brillent tous nos champs,
Comme est plus pure l’eau d’ici,
Plus doux aussi souffle le vent
Du jour que l’on est affranchi.

Un 21 juin, la révolution éclate enfin : Jones et ses ouvriers sont mis en fuite par toute la basse-cour, aidés en cela par vaches, veaux, chevaux, ânes et dindons. Deux cochons, dignes héritiers de Sage, prennent la tête du nouveau régime : Boule de Neige et Napoléon. Un troisième cochon se charge de la communication, qui était jadis muselée et qui doit à présent souscrire au réalisme animal : il se nomme Brille-Babil.

Sept principes sont alors édictés, et gravés sur la paroi de la grange, au vu et su de toute l’Animalerie :

1. Tout deuxpattes est un ennemi
2. Tout quatrepattes ou tout volatile est un ami
3. Nul Animal ne portera de vêtements
4. Nul Animal ne dormira dans un lit
5. Nul Animal ne boira d’alcool
6. Nul Animal ne tuera un autre Animal
7. Tous les Animaux sont égaux

Un certain nombre d’animaux du nouveau régime se montrent des exécuteurs zélés : Malabar tout d’abord, un cheval très fort, très musclé, qui repoussera deux contre-attaques humaines ; Douce ensuite, jument qui ne sait pas bien lire et qui croit donc sur paroles les propos changeants de Brille-Babil.

Boule de Neige veut construire un moulin pour développer de manière intensive la production de la ferme. Napoléon est d’un avis contraire et considère qu’il y a d’autres priorités. Ce dernier, aidé d’une meute de chiens qu’il a spécialement dréssés et rétirés de leur mère, pourchasse Boule de Neige et parvient à le mettre en fuite. Napoléon devient donc seul maître de la Ferme des Animaux. C’est alors qu’un moulin est finalement construit. Napoléon en endosse le prestige, et Brille-Babil se charge de rappeler à l’ordre tous ceux qui osent avancer que Napoléon était contre ce projet du temps de Boule de Neige. Napoléon était pour ce projet, c’est le penseur, l’instigateur et le réalisateur du moulin, assène Brille-Babil. Tous les animaux, plus naïfs que les cochons, croient volontiers cette propagande et chacun convient que sa mémoire doit sans doute lui faire défaut et qu’en effet, Napoléon doit être l’instigateur du moulin.

Maleureusement, une tempête détruit ce moulin précaire, et à plusieurs reprises ; il sera reconstruit à chaque fois par Malabar, qui finalement mourra d’épuisement. Toutes les dégradations dues aux aléas climatiques, et même les attaques humaines, tous les maux de la ferme sont imputés à ce traitre, à cet « homme » (!) de Boule de Neige. Des Animaux « avouent », après un interrogatoire secret mené par des cochons, avoir aidé le complot de Boule de Neige et sont donc exécutés par Napoléon.

Afin de lutter contre ces ennemis de l’intérieur, les cochons prennent de plus en plus de privilèges : ils suppriment notamment le libre débat du dimanche, dans lequel tous les Animaux pouvaient faire connaître leurs doléances et grâce auxquel les cochons devaient rendre des comptes. Progressivement, et sans qu’aucun animal ne le remarque, et malgré le léger trouble des plus anciens, un certain nombre de principes sont modifiés :

5. Nul Animal ne boira d’alcool plus que de raison
4. Nul Animal ne dormira dans un lit avec des draps

Qui ne se réduisent finalement plus qu’en seul commandement :

Tous les Animaux sont égaux, mais certains plus que d’autres.

Brille-Babil dit et répète que tous ceux qui imaginent que des principes fondateurs ont changé se trompent : ils ont toujours été comme cela. Et toujours, en cas de doute ou de trouble, les moutons sont là pour couper toute discussion en chantant « Quatre pattes oui ! deux pattes non ! Quatre pattes oui ! deux pattes non ! » sous les yeux des cochons, qui à présent portent de plus en plus souvent des vêtements.

In fine, les relations se normalisent entre cochons et humains, à telle enseigne que ces derniers viennent féliciter les cochons. Les humains leur avouent en effet que jamais on a autant exploité les animaux que dans cette ferme dirigée par des cochons. Alors les cochons, devenus obèses, se dressent sur deux pattes lors de leurs déplacements dans la ferme. Mais les moutons sont là pour scander à nouveau ce chant (qui n’a jamais changé) : « Quatre pattes bon ! Deux pattes mieux ! Quatre pattes bon ! Deux pattes mieux ! ».

Et les autres Animaux de la ferme, qui observent juchés sur une fenêtre un repas hommes-cochons qui a lieu dans une pièce luxueuse et chauffée de la ferme, ont bien du mal et finalement ne parviennent plus à distinguer les hommes des cochons et les cochons des hommes.

L’Homme du lac


L’Homme du lac est un roman de l’Islandais Arnaldur Indridason. Le commissaire Erlendur, spécialiste des enquêtes liées aux disparitions, va devoir découvrir pourquoi, un beau jour de printemps, un squelette datant d’il y a trente ans a été retrouvé au fond du lac de Kleifarvatn.  Squelette qui plus est non « ordinaire », si tant est que ce mot ait un sens pour un squelette. Son crâne est fendu d’une importante entaille verticale, témoignage d’une mort violente. Un marteau ? Un autre objet contondant ? Nul ne le sait. Enfin, le squelette était lesté à un appareil de transmission dont les lettres étaient effacées. Mais quelques lettres restent plus ou moins lisibles. C’est de l’alphabet cyrillique. Un appareil de transmission soviétique en Islande ? Pour quoi faire ? Il n’y a jamais eu d’espionnage, quel qu’il soit, en Islande, d’après le gouvernement du pays comme d’après les sources policières.

Erlendur va devoir enquêter sur les disparitions des années soixante. De Ford Falcon en ambassades, cette quête le mènera jusqu’à se pencher sur le passé d’étudiants communistes islandais des années cinquante, partis, sous les bons auspices du Parti, étudier à l’université de Leipzig, en RDA. Et qui en sont revenus, comment dire, changés. Les meilleures recrues du Parti socialiste islandais, les dirigeants de demain, une fois revenus de RDA ont abandonné tout engagement politique.

Arnaldur Indridason a deux particularités. Tout d’abord il est Islandais, et nous fait découvrir le pays des fjords et des geysers par essence fort méconnu sous nos latitudes. Le polar suédois (Henning Mankell, Stieg Larsson) est devenu un mainstream incontournable, qui nous permet de mieux connaître la social-démocratie suédoise de Stockholm (où se déroule l’intrigue principale de Millenium) comme celle de Scanie (Sud du pays, qui abrite les enquêtes de Kurt Wallander).  Nous connaissons en revanche bien plus mal la petite île nordique, ni scandinave ni européenne, qu’est l’Islande. Ce petit coin de terre peu habité, rural et pauvre jadis, urbain et relativement opulent de nos jours. L’autre particularité d’Indridason, c’est le sens qu’il donne à ses romans. L’enquête policière n’est chez lui qu’une sorte de prétexte à une réflexion souvent féroce sur la société islandaise, ses dérives et ses travers. Plus qu’à un travail de romancier, Indridason fait référence à un travail de sociologue, d’historien et de journaliste. Qu’est-ce que l’engagement ? Quels étaient les idéaux des jeunes communistes des années cinquante ? Que faisait la Stasi en RDA à cette époque (et plus tard, voir par exemple La Vie des autres) ? Quelle attitude a eu la police politique face aux étudiants qui sympathisaient avec ce qui deviendra l’invasion de Budapest par les chars soviétiques en 1956 ? Face aux sympathisants de ce qui sera le Printemps de Prague ? Y a-t-il eu ou non un espionnage croisé (pour le compte de l’URSS / pour celui des Etats-Unis) en Islande, comme un peu partout ailleurs dans le monde ? Quels en étaient les enjeux ?

Au final, L’Homme du lac parle d’une histoire d’amour. Avorté.  Entre un jeune idéaliste islandais, Tomas, espoir du Parti socialiste, et une militante hongroise, Ilona, qui tient un discours nettement plus en faveur du respect des libertés individuelles, et en particulier de la liberté d’expression. Tout était fait pour les unir, excepté la Stasi, et son bras séculier au sein de l’université, Lothar. Excepté aussi la géniale invention dictatoriale de la surveillance réciproque, qui faisait que chaque citoyen de RDA se devait de dénoncer n’importe laquelle de ses connaissances suspecte de non-alignement avec la doctrine officielle du Parti. Un enfant devait dénoncer ses parents, une femme son mari, un étudiant son prof.

Une époque étrange, injustement peu décriée en France, qui ne vaut pas mieux que les pires moments du nazisme. C’est de cela dont parle le roman d’Indridason.

La vie des autres


 

385809025_c645c5a0b8_oFilm de Florian Henckel von Donnersmarck, avec Thomas Thieme, Martina Gedeck, Ulrich Mühe (2007)

Le cinéma allemand se porte décidément bien. Après La Chute et l’Expérience, d’Oliver Hirschbiegel, ou encore Goodbye Lenin, de Wolfgang Becker, voici un autre film de grande qualité provenant d’outre-Rhin. Un film qui, là encore, jongle avec le passé récent de l’Allemagne et avec des considérations politiques qui n’auraient sans doute pas droit de cité en France. Un film intelligent, qui sonne juste, et qui, sans complaisance, trace un croquis fidèle de la réalité de la vie des gens derrière le rideau de fer.

Nous sommes en RDA, en 1984. L’auteur à succès Georg Dreyman et sa compagne, l’actrice Christa-Maria Sieland, sont considérés comme faisant partie de l’élite des intellectuels de l’Etat socialiste. Ils montent des pièces de théâtre dans lesquelles le tout-Berlin Est se presse.

Le Ministère de la Culture commence à s’intéresser à Christa et dépêche un agent secret, nommé Wiesler, ayant pour mission de l’observer. Celui-ci fait partie de l’élite de la Stasi, c’est l’un des meilleurs éléments de la police politique ; il enseigne aux jeunes recrues les techniques les plus habiles d’interrogatoires, histoire de faire parler à coup sûr ceux qui complotent contre l’Etat.

A vrai dire, les motivations du ministre de la Culture ne sont guère avouables. Mais là n’est pas la question.

Tandis que Wiesler progresse dans l’enquête, le couple d’intellectuels le fascine de plus en plus. Sans prendre fait et cause pour eux, il sera amené à jauger son engagement politique, son travail au gouvernement, à l’aune du reste d’humanité qui l’habite encore. Un peu comme un 1984 à l’envers.

Outre les désormais bien connues méthodes oppressives des régimes totalitaires, où tout est basé sur le soupçon réciproque, le rôle clef des informateurs, les chantages et autres violences psychologiques, ce film sonne juste. A l’instar de La Chute, l’Allemagne qu’il décrit est sans complaisance, quoique les habitants s’en satisfasse bon gré mal gré. Histoire d’exorciser des démons, de considérer aussi avec intelligence le spectateur.

Un très bon film donc, pour deux raisons : la fidélité historique des événements, des lieux, des personnages, avec un Ulrich Mühe plus sadique que nature (lui qui était excellent dans Amen, et dont j’attends avec impatience la prestation dans le futur Mein Führer – Die wirklich wahrste Wahrheit über Adolf Hitler) ; et d’autre part, pour le traitement impressionniste et subtil de la dualité qui oppose l’idéal auquel il croit sincèrement et la réalité du dévoiement du pouvoir. Qui d’une certaine façon complète parfaitement la lecture d’une Hannah Arendt.