Le temps s’écoulera à l’envers


Henry Hazlitt, Time will Run Back, 1951.

 

time-will-run-backLe Temps s’écoulera à l’envers… Tel est le titre du roman d’Henry Hazlitt, initialement publié en 1951 sous le titre La Grande Idée.  Il brosse un univers dans lequel le capitalisme n’existe pas, et utilise habilement la fiction pour illustrer ses enseignements sur l’économie, ceux qu’il présenta avec génie dans l’Economie en une leçon (1946).

 

Nous sommes en 2100. Ou plus exactement en l’An de Marx 282. 282 ans après la naissance du Père de tous les peuples. Voici une parfaite uchronie, la réécriture de l’Histoire à partir de la modification d’un événement du passé. Hazlitt dépeint un avenir dans lequel la plupart des pays sont gouvernés par un régime communiste. L’influence soviétique s’est répandu, depuis longtemps déjà, sur le monde entier ou presque. Dans ces pays, toutes les traces et objets du monde capitaliste ancien ont été anéantis. Tous les livres, y compris les plus grands romans classiques, les livres d’histoire, de philosophie, la musique, bref tout ce qui pourrait évoquer le capitalisme, ou simplement se référer à l’époque précommuniste, est tenu secret et enfermé dans des coffres auxquels seuls les membres de la nomenklatura peuvent accéder. Rien du monde précommuniste ne saurait filtrer. Les individus vivent désormais dans un monde parfait, qui s’appelle Wonworld, équivalent du Panem de Hunger Games. Et rien d’autre ne saurait exister. Wonworld, c’est le Commonwealth du communisme ; c’est la fédération mondiale de tous les pays collectivistes. Les membres du parti et les hauts fonctionnaires ont rédigé de toutes pièces de nouveaux livres d’histoire pour les masses, qui réinventent et réinterprètent le passé politique et économique. Du passé, la table a été rasée.
Time Will run back nous peint un monde sans aspérité, mais c’est tout sauf un monde idéal. Hazlitt souligne les insuffisances et les méfaits d’une économie collectiviste, centralisée et planifiée. Celle-ci ne saurait fonctionner autrement que dans un régime totalitaire. Wonworld a ainsi, non seulement cessé de progresser, mais a même en réalité considérablement régressé par rapport à la période antérieure. Ce que les dirigeants de la nomenklatura n’ont, bien sûr, de cesse de masquer. Cette régression est certes économique, mais aussi technologique, morale et sociétale. Il n’est jusqu’à la langue pratiquée qui a fait du passé table rase ; on pratique désormais le marxanto, une langue internationale qui combine l’espéranto et les concepts du matérialisme historique. Cette langue applique à merveille la célèbre sentence de Conficius (« Lorsque les mots perdent leur sens, les gens perdent leur liberté ») ; elle limite le champ des idées que les individus peuvent concevoir et exprimer, et accentue ainsi le contrôle que l’Etat exerce sur eux.

 

Le héros de notre histoire s’appelle Peter Uldanov. Ce n’est pas n’importe qui. Il n’est rien moins que le fils du Grand, de l’Immense, de Notre Maître à tous, Stalénine. Le dictateur vénéré de Wonworld. Suite à une mésentente entre ses parents, jadis, Peter a connu une enfance particulière. Il a été élevé par sa mère dans les Bermudes, territoire autonome, loin des influences de son père, et ne connaît presque rien de Wonworld. Des professeurs choisis par sa mère se sont chargés de son éducation. Il connaît à merveille les sciences, les mathématiques, la musique aussi. Il se passionne pour le piano et le classique. Il est brillant, apte à penser par lui-même et à user de sa raison. Mais n’entend rien à la politique et à l’économie.

La mère de Peter avait en effet, jadis, développé des idées relativement subversives ; elle osait douter de l’idéal communiste. Stalénine ne pouvait l’accepter. Il l’avait donc – c’est bien le moins – exilée dans les Bermudes, avec son fils, et, confiant dans les vertus immenses du collectivisme, il fit le pari de démontrer à sa femme qu’elle avait tort et que rien ne pouvait rivaliser avec le socialisme en action. Malheureusement, celle-ci est décédé depuis.

Après la mort de sa mère, Peter reçoit un beau jour une lettre laconique de son père, le convoquant en Russie, siège de Wonworld. Peter s’y rend, guidé par la curiosité plus que par l’assurance. Il ne connaît pour ainsi dire rien de son père. Il découvre un Stalénine vieux, en mauvaise santé, et qui pense ne plus en avoir pour très longtemps. Stalénine demande à son fils d’étudier, ici, à Moscou, ce qui manque cruellement à son éducation : la politique, l’économie. Et de devenir, une fois cela réalisé, son successeur. Peter est abasourdi ; comment pourrait-il envisager un seul instant cet avenir, alors qu’il ne sait même pas qui est Marx lui-même ?  Il refuse la main tendue par son père, veut faire du piano, pas dictateur !

Stalénine lui répond, calmement, qu’en réalité il n’a pas le choix. Le numéro 2 du parti, Bolshekov, a déjà les dents qui rayent le parquet et n’est pas loin de précipiter Stalénine dans la tombe pour pouvoir plus rapidement lui succéder. Et Bolshekov considère déjà Peter comme une menace potentielle, d’une part parce qu’il est le fils de Stalénine, et d’autre part parce qu’il a grandi loin des Brigades de Jeunesse du communisme mondial. Peter accepte donc d’apprendre, incognito pour mieux assurer sa sécurité, l’idéologie marxiste en actes. Stalénine demande même à Peter de savoir imiter sa signature, au cas où il arriverait malheur à son père.

Puisque Bolshekov complote sans cesse pour prendre le pouvoir, Stalénine lui demande, astucieusement, d’assurer l’enseignement économique et politique de Peter, tout en masquant bien sûr sa véritable identité. C’est une manière pour le dictateur de tenir son rival à distance et d’assurer ainsi sa sécurité.

Sauf que Peter est un être libre, doué de raison, qui pense par lui-même et s’interroge beaucoup, de manière d’ailleurs très candide, sur tout ce qu’il observe. Il pose à tout le monde des question que personne n’ose jamais poser. Ce qui, en temps ordinaire, est puni de la mort. Il ne comprend pas la logique du régime socialiste. Mais il comprend, de manière lumineuse, qu’il y a quelque chose qui cloche. Cette manière de raisonner par lui-même révolte et scandalise le doctrinaire Bolshekov, qui ne jure que par les Ecritures saintes du Capital et des autres œuvres sacrées.

La première chose que Peter découvre, c’est qu’à Wonworld, tout le monde vit dans la peur. Stalénine lui-même vit dans la peur. Tout le monde espionne son voisin. Tout non-repect des règles socialistes est dénoncé. Les individus ne sont rien que des numéros. A qui on affecte un domicile, un travail, un conjoint. Les journées de travail sont longues et épuisantes, les conditions de vie déplorables. Les gens sont entassés dans des dortoirs insalubres. L’intimité n’existe pas. La propagande est partout. Chacun a appris à vivre avec cela, et à gober n’importe quelle balivernes pourvu qu’elle vienne d’un membre du gouvernement. Du reste, si quelqu’un se risque à exprimer publiquement son désaccord, il subira, dans le meilleur des cas, de graves répercussions. La vérité, c’est donc ce que l’Etat décrète comme telle.

Il fait la connaissance de John Maxwell et de sa fille Edith, une belle bibliothécaire. Il ne tarde pas à tomber amoureux de celle-ci.

Peter découvre petit à petit le fonctionnement du régime collectiviste. A la tête de l’Etat, il y a le Politburo. C’est lui qui rédige les plans quinquennaux. Pour assurer leur mise en œuvre, la police procède à d’innombrables contrôles économiques et à une répression méthodique de la population. Peter commence à se poser de sérieuses questions sur le bien-fondé et les conséquences des nationalisations et du collectivisme.

Ensuite, Peter observe que Wonworld est une société extrêmement stratifiée. Chaque caste a son uniforme, à la couleur bien spécifique, qui ne laisse aucune place à l’ambiguïté. Il y a d’abord les Protecteurs. Bénis soient-ils ! Ils ne représentent, certes, qu’un seul pourcent de la population. Mais ce sont les dirigeants de l’Empire, les membres du Parti, ceux qui ont le privilège de consulter les œuvres culturelles, économiques, artistiques, des temps précommunistes. On trouve ensuite les Députés (intellectuels, ingénieurs, dirigeants d’entreprises d’Etat, hauts fonctionnaires), qui représentent environ 10% de la population. Ce sont les membres de la nomenklatura, qui à ce titre reçoivent des privilèges spéciaux, quoique de moindre importance que ceux des Protecteurs. Ensuite, il y a les Suspects sociaux, qui constituent presque 20% de Wonworld. Ils ont commis des crimes contre le socialisme, et/ou sont pour diverses raisons incapables d’être de bons Prolétaires. Enfin, on trouve les Prolétaires justement, qui composent le reste de la population, et qui sont les soi-disant « dirigeants » de Wonworld. Ils ont été, conformément à la doctrine marxiste, émancipés, car ils constituaient les opprimés et les exploités du régime précommuniste.

Après Bolshekov, c’est le numéro 3 du régime, un Américain, Thomas Jefferson Adams, qui poursuit l’éducation de Peter et l’entraine dans les entrailles de l’appareil d’Etat. Malgré ses craintes de départ, Peter et l’Américain s’entendent plutôt bien et se lient d’amitié. A l’instar de Candide face à Pangloss, Peter découvre progressivement, en dialoguant avec Thomas, les rouages de la production marxistes, des incitations, des prix, des profits et des pertes, de la propriété, des marchés, le sens de l’argent.

Un jour où le félon Bolshekov est en déplacement, Peter est fait membre du Parti Communiste, et entre ainsi dans la caste des Protecteurs.

Stalénine fait alors une révélation importante à son fils : il lui apprend qu’il s’est livré à deux enregistrements, nommés « X » et « Y », qui sont placés dans un coffre-fort, et lui donne la combinaison correspondante. « Si jamais j’ai un jour un accident incapacitant, dit Stalénine, je te demande de diffuser à l’ensemble de la population de Wonworld l’enregistrement X ». « Et si jamais je meurs, ajoute-il, diffuse immédiatement sur toutes les ondes l’enregistrement Z ».

Staléline organise alors l’élection de Peter au sein des seins, le Politburo. C’est alors qu’Edith et son père sont enlevés par la police secrète. Peter essaie désespérément de les retrouver, sans succès et perd leur trace.

Soudain, Stalénine est frappé par un AVC débilitant. Peter va donc chercher l’enregistrement « X ». Accompagné de Thomas, il se rend au siège de la radio d’Etat et diffuse le message enregistré sur les ondes. Stalénine y proclame qu’il ne fera plus d’apparition publique, mais qu’il continuera à œuvrer en coulisses pour le bien du Prolétariat et de la nation. Et ajoute que Peter sera désormais son vice-président, chargé des affaires courantes en son absence. Bolshekov est nommé à la tête de l’Armée de Terre et de la Marine, mais, afin d’équilibrer les pouvoirs, Peter prend les commandes de l’Armée de l’Air.

Thomas tente de convaincre Peter de faire tuer Bolshekov, qui représente toujours un grand danger. Peter refuse de se livrer à une telle extrémité. Il refuse de vivre dans une société fondée sur la violence. Bolshekov décide d’organiser un défilé pour exposer toute sa puissance. Et c’est juste avant celui-ci qu’il apprend à la radio, éberlué, et dans la bouche de Stalénine, que Peter est désormais au-dessus de lui. Et qu’il a l’appui « sans réserve » de Bolshekov. Ce n’est rien de dire qu’il est fou de rage.

A tâtons, Peter tente avec son ami de comprendre et aussi de corriger les problèmes du communisme et de mettre en œuvre un certain nombre d’améliorations économiques. Ils apprennent tous deux de leurs erreurs, et tentent de comprendre les raisons des résultats imprévus qu’ils constatent, impuissants. Ils comprennent en particulier les écueils du système de planification centralisée, et que l’économie dirigée ne peut pas résoudre les problèmes de calcul économique. Sans propriété privée, en déduisent-ils, et sans marché libre et liberté de choix des consommateurs, l’impasse est certaine. Aucun être suprême, fût-ce un Dictateur ou le Politburo, ne peut tout gérer de manière efficace. Personne ne peut avoir une connaissance précise et fine de tout ce qui se passe en temps réel et partout dans l’économie. Plus encore, dans une économie dirigée, il est impossible de mesurer le coût réel des choses, tout comme il est impossible de lutter contre le gaspillage des ressources.

Peter en vient à penser qu’il faut mettre fin au régime de terreur qui règne. Qu’une séparation des pouvoirs, ou encore la présomption d’innocence, sont nécessaires. Qu’il faut une rule of law, qui lie par des règles tous les individus, mais aussi l’Etat lui-même. Ils envisagent des élections libres et régulières, et d’ailleurs l’expérimentent dans l’un des postes avancés du socialisme : la France.

Peter et Thomas conviennent que la clé d’une société meilleure est la liberté, y compris la liberté de choix tant pour les travailleurs que pour les consommateurs, la liberté de la presse, et la liberté de critiquer le gouvernement. Peter veut que la liberté individuelle soit respectée, afin que les individus fassent plus preuve d’initiative dans leur travail.  La liberté fait ressortir le meilleur chez les gens.

Les agriculteurs doivent profiter du surplus lié à ce qu’ils produisent ; les rations alimentaires doivent pouvoir être achetées et vendues, bref négociées selon les besoins et désirs de chacun. Peter et Thomas comprennent que l’économie de marché est une association volontaire de propriétaires, dans laquelle les gens sont libres de négocier et d’échanger ce qu’ils souhaitent en fonction de leur avantage réciproque. Le marché est un vecteur efficace et efficient d’information, qui produit donc le meilleur résultat au moindre coût. C’est un processus social qui découle naturellement des échanges volontaires et de la coopération entre les individus.

Sans les prix du marché, la gestion centralisée des moyens de production est irrationnelle et arbitraire. Une économie planifiée ne saurait allouer de manière optimale les ressources. Le socialisme détruit donc les incitations des profits et des pertes, et tous les avantages de la concurrence.

Progressivement, donc, Wonworld bascule vers une économie de marché. Mais Bolshekov le devine aisément et tente de renverser la vapeur. Il fait assassiner Stalénine. Une fois mort, son fils exécute donc les volontés de son père, et diffuse sur les ondes l’enregistrement « Z ». Dans celui-ci, Stalénine proclame que Peter est le nouveau dictateur de Wonworld.

Stupeur chez Bolshekov, qui passe alors à l’action en tente de tuer Peter. Celui-ci est contraint de fuir avec son ami en direction de l’Amérique, dans laquelle il fonde un nouveau régime destiné à mettre en application ses enseignements, et qu’il appelle Freeworld. Peter devient le président de Freeworld et établit la propriété privée des moyens de production, les sociétés par actions, la propriété foncière. Il constate que lorsque les droits de propriété privée sont respectés et protégés, la société progresse indubitablement.

L’or, qui était jusque-là une marchandise parmi d’autres, devient une monnaie car il est stable, non périssable, non inflationniste. Des entrepreneurs apparaissent, qui créent de nouveaux produits et services, de nouvelles méthodes de production, et la concurrence entre eux amène les consommateurs à être toujours mieux servis. Ceux qui réussissent sont ceux qui produisent un bien ou service au moindre coût, ou un meilleur bien ou service ; ceux qui échouent sont ceux qui ne satisfont pas assez lesdits consommateurs. Ceux qui prennent des risques sont donc récompensés, les autres sanctionnés. Nulle injustice là-dedans, bien au contraire. Freeworld prospère rapidement.

Pendant ce temps, la situation ne s’améliore pas côté Wonworld. Bien au contraire. Bolshekov, qui a pris les commandes, annonce que deux traîtres ont été exécutés. Ils auraient, selon lui, commis des actes de sabotage sur la demande expresse de Peter. Ils s’agissait de John Maxwell et de sa fille Edith.

Cinq ans plus tard, Bolshekov décide d’en finir et attaque Freeworld. Peter est blessé au combat ; Thomas prend les commandes des opérations militaires, et gagne bien des batailles. Mais il commet aussi des erreurs. Il demande aux épargnants de ramener toutes leurs pièces d’or, les entrepose contre un reçu, en promettant bien entendu de les rembourser sur simple demande.

Mais il faut bien financer le coût élevé de cette fichue guerre. Thomas émet toujours plus de papier-monnaie gagé sur l’or, même s’il n’y a pas d’or supplémentaire dans les caisses pour compenser de telles émissions. Face à l’inflation qui ne manque pas d’apparaître, Thomas tente de réglementer les prix, ce qui casse le thermomètre mais ne change rien à la température. Le contrôle de prix n’engendre que des pénuires.

Peter comprend alors que l’inflation est une phénomène monétaire, la traduction de l’illusion qui consiste à offrir toujours plus de papier-monnaie qui n’est pas ancré sur une valeur réelle.

Freeworld, malgré ses erreurs, est incomparablement plus puissante que Wonworld et l’emporte dans cette longue guerre. La paix revenue, le capitalisme, qui a supplanté avec une criante évidence le socialisme, se répand dans le monde entier.

Ce roman d’Henri Hazlitt n’est pas sans rappeler diverses dystopies bien connues, en particulier bien sûr 1984 d’Orwell, Anthem d’Ayn Rand, mais plus encore le relativement – et injustement – méconnu Nous autres d’Ievgueni Zamiatine.

Compléments

Animal Farm


ImageOrwell, l’auteur célèbre de 1984, rédige au sortir de la deuxième guerre mondiale un ouvrage en forme de pamphlet à l’encontre du régime concentrationnaire soviétique, en s’intéressant non au régime liberticide et oppressif (ce sera le cas dans 1984), mais à la désinformation permanente et à l’oligarchie qui règne tant en URSS que dans les démocratie populaires, d’Europe et d’ailleurs. Par conséquent cet ouvrage doit être lu comme le premier volet du désenchantement orwellien du socialisme. Lequel a plus d’un titre pour en parler, lui qui fût clochard à Londres et à Paris, et qui ne parvint à survivre qu’en enchaînant les petits boulots de plongeur ou de pigiste.

Orwell publie Animal Farm (La Ferme des animaux) en 1945, et sortira 1984 trois ans plus tard.

Des animaux vivent dans une ferme de la campagne anglaise, qui jouxte un manoir. Mr Jones en est le propriétaire. Mais les conditions de travail des animaux sont précaires : rations de nourriture bien menues, repos tout juste compensateur, pas de jours fériés ni de repos dominical, même pas de syndicat de vaches laitières ou de canards au col vert. Si bien que le vieux cochon Sage l’Ancien, qui maîtrise la rhétorique qui harangue les foules, décide de fomenter un complot et lance une révolte. Il promet un monde meilleur, sans exploitation, passant par la fin de la domination humaine. Une nouvelle ère doit voir le jour, l’Animalerie. Un chant est d’ailleurs créé à cette occasion : Bêtes d’Angleterre. L’Animalerie aura vocation à s’étendre à la terre entière : « animaux de tout pays, unissez-vous ! » scanderont bientôt les exploités du monde entier, promet Sage l’Ancien.

Bêtes d’Angleterre et d’Irlande,
Animaux de tous les pays,
Prêtez l’oreille à l’espérance
Un âge d’or vous est promis.
L’homme tyran exproprié,
Nos champs connaîtront l’abondance,
De nous seuls ils seront foulés,
Le jour vient de la délivrance.
Plus d’anneaux qui pendent au nez,
Plus de harnais sur nos échines,
Les fouets cruels sont retombés
Eperons et morts sont en ruine.
Des fortunes mieux qu’en nos rêves,
D’orge et de blé, de foin, oui da,
De trèfle, de pois et de raves
Seront à vous de ce jour-là.
O Comme brillent tous nos champs,
Comme est plus pure l’eau d’ici,
Plus doux aussi souffle le vent
Du jour que l’on est affranchi.

Un 21 juin, la révolution éclate enfin : Jones et ses ouvriers sont mis en fuite par toute la basse-cour, aidés en cela par vaches, veaux, chevaux, ânes et dindons. Deux cochons, dignes héritiers de Sage, prennent la tête du nouveau régime : Boule de Neige et Napoléon. Un troisième cochon se charge de la communication, qui était jadis muselée et qui doit à présent souscrire au réalisme animal : il se nomme Brille-Babil.

Sept principes sont alors édictés, et gravés sur la paroi de la grange, au vu et su de toute l’Animalerie :

1. Tout deuxpattes est un ennemi
2. Tout quatrepattes ou tout volatile est un ami
3. Nul Animal ne portera de vêtements
4. Nul Animal ne dormira dans un lit
5. Nul Animal ne boira d’alcool
6. Nul Animal ne tuera un autre Animal
7. Tous les Animaux sont égaux

Un certain nombre d’animaux du nouveau régime se montrent des exécuteurs zélés : Malabar tout d’abord, un cheval très fort, très musclé, qui repoussera deux contre-attaques humaines ; Douce ensuite, jument qui ne sait pas bien lire et qui croit donc sur paroles les propos changeants de Brille-Babil.

Boule de Neige veut construire un moulin pour développer de manière intensive la production de la ferme. Napoléon est d’un avis contraire et considère qu’il y a d’autres priorités. Ce dernier, aidé d’une meute de chiens qu’il a spécialement dréssés et rétirés de leur mère, pourchasse Boule de Neige et parvient à le mettre en fuite. Napoléon devient donc seul maître de la Ferme des Animaux. C’est alors qu’un moulin est finalement construit. Napoléon en endosse le prestige, et Brille-Babil se charge de rappeler à l’ordre tous ceux qui osent avancer que Napoléon était contre ce projet du temps de Boule de Neige. Napoléon était pour ce projet, c’est le penseur, l’instigateur et le réalisateur du moulin, assène Brille-Babil. Tous les animaux, plus naïfs que les cochons, croient volontiers cette propagande et chacun convient que sa mémoire doit sans doute lui faire défaut et qu’en effet, Napoléon doit être l’instigateur du moulin.

Maleureusement, une tempête détruit ce moulin précaire, et à plusieurs reprises ; il sera reconstruit à chaque fois par Malabar, qui finalement mourra d’épuisement. Toutes les dégradations dues aux aléas climatiques, et même les attaques humaines, tous les maux de la ferme sont imputés à ce traitre, à cet « homme » (!) de Boule de Neige. Des Animaux « avouent », après un interrogatoire secret mené par des cochons, avoir aidé le complot de Boule de Neige et sont donc exécutés par Napoléon.

Afin de lutter contre ces ennemis de l’intérieur, les cochons prennent de plus en plus de privilèges : ils suppriment notamment le libre débat du dimanche, dans lequel tous les Animaux pouvaient faire connaître leurs doléances et grâce auxquel les cochons devaient rendre des comptes. Progressivement, et sans qu’aucun animal ne le remarque, et malgré le léger trouble des plus anciens, un certain nombre de principes sont modifiés :

5. Nul Animal ne boira d’alcool plus que de raison
4. Nul Animal ne dormira dans un lit avec des draps

Qui ne se réduisent finalement plus qu’en seul commandement :

Tous les Animaux sont égaux, mais certains plus que d’autres.

Brille-Babil dit et répète que tous ceux qui imaginent que des principes fondateurs ont changé se trompent : ils ont toujours été comme cela. Et toujours, en cas de doute ou de trouble, les moutons sont là pour couper toute discussion en chantant « Quatre pattes oui ! deux pattes non ! Quatre pattes oui ! deux pattes non ! » sous les yeux des cochons, qui à présent portent de plus en plus souvent des vêtements.

In fine, les relations se normalisent entre cochons et humains, à telle enseigne que ces derniers viennent féliciter les cochons. Les humains leur avouent en effet que jamais on a autant exploité les animaux que dans cette ferme dirigée par des cochons. Alors les cochons, devenus obèses, se dressent sur deux pattes lors de leurs déplacements dans la ferme. Mais les moutons sont là pour scander à nouveau ce chant (qui n’a jamais changé) : « Quatre pattes bon ! Deux pattes mieux ! Quatre pattes bon ! Deux pattes mieux ! ».

Et les autres Animaux de la ferme, qui observent juchés sur une fenêtre un repas hommes-cochons qui a lieu dans une pièce luxueuse et chauffée de la ferme, ont bien du mal et finalement ne parviennent plus à distinguer les hommes des cochons et les cochons des hommes.

Nous Autres


ImageEn 1920, Zamiatine (1884-1937) débute la rédaction de Nous autres, une anti-utopie qui tire son sens des débats qui entourent la naissance d’une conception technocratique de l’organisation socialiste de la production et d’une théorie mécaniste des transformations idéologiques et culturelles. Bouclé à la fin de l’année 1921, le manuscrit est aussitôt mis à l’index. Si bien que la première édition, en 1924, sera une traduction en langue anglaise. Une édition tchèque paraît à Prague en 1927 à l’initiative du linguiste Roman Jakobson. Une édition française sort à Paris en 1929. La publication intégrale de l’ouvrage dans sa langue d’origine ne paraîtra qu’en 1952 et à New York, et il faut attendre 1988 pour qu’elle soit éditée en territoire russe. Quant à l’auteur, il mourra en exil à Paris.

Dans L’Etoile rouge, Bogdanov, en plus d’imaginer l’automatisation du travail, inventait des ordinateurs et des fusées propulsées grâce à la fusion atomique. Zamiatine, lui, fait débuter son roman de la sorte : « La construction de l’Intégral sera achevée dans 120 jours. Une grande date historique est proche : celle où le premier Intégral prendra son vol dans les espaces infinis. Il y a mille ans que nos héroïques ancêtres ont réduit toute la sphère terrestre au pouvoir de l’Etat unique, un exploit plus glorieux encore nous attend : l’intégration des immensités de l’univers par l’Intégral, formidable appareil électrique en verre et crachant le feu. Il nous appartient de soumettre au joug bienfaisant de la raison tous les êtres inconnus, habitants d’autres planètes, qui se trouvent peut-être encore à l’état sauvage de la liberté. S’ils ne comprennent pas que nous leur apportons le bonheur mathématique exact, notre devoir est de les forcer à être heureux. Mais avant toute arme, nous emploierons celle du Verbe… Vive l’Etat unique ! Vive les numéros ! Vive le Bienfaiteur ! ». Ainsi parle D-503, le constructeur de l’Intégral. Cet homme du quatrième millénaire est l’habitant type d’une société planétaire urbaine, vidée des campagnes et des paysans, qui impose le devoir d’Harmonie entre tous les individus-numéros sous la direction du Bienfaiteur, numéro entre les numéros, après avoir décrété que le seul moyen de délivrer l’homme du crime, c’est de le « délivrer de la liberté ». Le « Mien » est impossible. Seul le « Nous » a droit de cité. Fondus en un seul corps aux millions de mains, tous s’orientent selon les « Tables des Heures ». Tous se lèvent et s’abandonnent au sommeil comme un seul numéro, tous portent la cuiller à la bouche et mastiquent la « nourriture naphtée » en même temps, tous se rendent au même instant à la « salle d’exercice de Taylor », et ainsi de suite. Le plus grand des « monuments littéraires » parvenus jusqu’à cette société qui vénère la ligne droite et la « beauté du mécanisme » est l' »Indicateur des Chemins de fer ». L’autre étant la Bible de Frederick Winslow Taylor, l’inventeur du management scientifique, le « prophète qui a su regarder dix siècles en avant » mais que l’on se targue d’avoir dépassé en étendant son système à tout le fuseau horaire. Ou du moins presque, car de 16 heures à 17 heures et de 20 heures à 21 heures, l’organisme unique se divise encore en cellules uniques. Mais l’on ne désespère pas de faire entrer les 86 400 secondes dans les « Tables des Heures ». En chacun de « Nous autres », il y a un métronome invisible. Chacun porte en soi un automate et un phonographe. Les haut-parleurs de l’Usine musicale tournent toujours le même Hymne quotidien à l’Etat, comme les anciennes Walkyries. La ville a vaincu et l’on pousse les habitants des villages vers elle pour les « sauver de force » et leur « apprendre le bonheur ».

Seuls les « Méphi » (abréviation de Méphisto) résistent. Hors les Murs d’onde à haute tension qui protègent le monde des artefacts, ils vivent nus, au contact des arbres, des animaux et du soleil. Entre les deux forces qui mènent le monde, l’entropie et l’énergie, ce mouvement révolutionnaire underground a parié sur la dernière parce qu’elle détruit l’heureuse tranquillité de l’équilibre et tend au « douloureux mouvement perpétuel ». Ce sont les « antichrétiens », ceux qui refusent de révérer l’entropie comme un dieu, comme le faisaient les ancêtre de « Nous », les chrétiens. A la tête de ces opposants : une femme libérée, I-330, qui boit, fume et réhausse sa beauté grâce à des parfums que l’on ne peut obtenir qu’à la sauvette, tous comportements inconnus des ressortissants en uniforme de l’Etat unique. Soumise aux pires tortures par le Bienfaiteur, elle ne parle pas. Au philosophe-mathématicien qui célèbre l’Etat unique comme la « dernière révolution », comme la fin de l’histoire, elle répond que, comme le nombre des chiffres est infini, il ne peut y en avoir un dernier, et donc il n’y a pas de dernière révolution. « La dernière, c’est pour les enfants : l’infini les effraie et il faut qu’il dorment tranquillement la nuit… » L’erreur des aïeux, artisans de la révolution après une « Guerre de deux cents ans », est de croire; parce qu’ils vivaient dans l’univers « également répandu partout », qu’ils étaient le « dernier » chiffre, qu’il n’y avait « plus d’après » ; « Ah, Ah ! « également répandu partout », la voilà bien, l’entropie, l’entropie psychologique. Tu ne sais pas; mathématicien, qu’il n’y a de vie que dans les différences : différence de température, différence de potentiel. Et si la même chaleur ou le même froid règne partout dans l’univers, il faut les secouer pour que naissent le feu, l’explosion, la géhenne. Nous les secouerons ».

Pour se défaire de la véritable maladie, celle de l' »imagination », les « ennemis du bonheur » doivent subir la « Grande opération » qui rend parfait comme des machines et ouvre le chemin du bonheur à cent pour cent. Ainsi lobotomisé, le cerveau est un mécanisme réglé comme un chronomètre, brillant, sans une poussière. La « noblesse de sentiments » n’est qu’un préjugé, une survivance des époques féodales. « L’Homo sapiens ne devient homme, au sens plein du mot, que lorsqu’il n’y a plus de points d’interrogation dans sa grammaire, mais uniquement des points d’exclamation, des virgules et des points. » Chaque étincelle d’une dynamo est une étincelle de la raison pure, chaque mouvement de piston un syllogisme irréprochable. Le mécanisme n’a pas d’imagination. Dans le paradis promis, les saints ne connaissent ni le désir, ni la pitié, ni l’amour. Car on leur a enlevé l’imagination. Les anges sont les esclaves de Dieu.

Le 17 août 1934, Jdanov lançait le mot d’ordre du « réalisme socialiste » en reprenant l’expression de Staline pour définir le rôle des écrivains : les « ingénieurs d’âmes ». « Etre ingénieur d’âmes, assenait-il aux participants du premier congrès des écrivains soviétiques, veut dire avoir les pieds fermement appuyés sur le sol de la vie réelle. Cela signifie à la fois rompre avec le romantisme à l’ancienne, avec ce romantisme qui présentait une vie inexistante et des personnages inexistants, qui portait le lecteur à se soustraire aux contradictions de l’existence, en le lançant dans un monde chimérique d’utopie… La littérature soviétique doit savoir représenter nos héros, doit savoir regarder vers nos lendemains. Ceci n’est pas se livrer à l’utopie, puisque nos lendemains se préparent dès aujourd’hui par un travail conscient et méthodique… La situation actuelle de la littérature bourgeoise est telle qu’elle ne peut désormais plus créer de grandes oeuvres… Les célébrités de cette littérature qui a vendu sa plume au capital sont aujourd’hui les voleurs, les mouchards, les prostitués, les brigands ». En 1933, l’Etat-parti avait interdit l’importation des films d’Hollywood.