Brille Babil, brille !


image-la-ferme-des-animaux-de-joy-batchelor-et-john-halas-6361320qgjotJe poursuis avec un nouvel extrait de mon prochain ouvrage, à paraître dans les prochaines semaines aux Belles Lettres, dans la collection Les Insoumis, et qui s’intitulera Les Rentiers de la gloire. Après une première partie qui vise à décortiquer ce que sont les élus, quels sont leurs penchants psychologiques, les ressorts de leur motivation, les enseignements que l’économie, l’anthropologie, la philosophie ou l’histoire nous apprennent, je consacre une seconde partie à dessiner le bestiaire des élus, par idéal-type aurait dit Max Weber. Chaque acte d’une pièce de théâtre dont nous sommes les spectateurs impuissants se déroule sous nos yeux. Voici l’acte V, l’élu clientéliste, privilégié et adepte des passe-droits en tous genres. Bonne lecture.

 

Acte V : Brille Babil, Brille !

Un privilège, privata lex, est un statut particulier que nous attribue notre qualité. Un statut accordé non par ce qu’on fait, mais par ce qu’on est. On dit, pour parler des gens qui ont un revenu élevé, « les privilégiés ». Or, la notion de privilège, ce n’est pas ça. Un privilégié est quelqu’un qui bénéficie d’un avantage payé par quelqu’un d’autre. Un privilège suppose quelqu’un pour en jouir et quelqu’un pour le payer. Cécile, mieux que personne, l’a compris. Et que rien ne vaut le privilège masqué derrière le droit.

Cécile est haut fonctionnaire, ancienne administratrice du Sénat. Mais elle n’a jamais vraiment exercé sa profession. Personne ne peut échapper à l’attrait du pouvoir et aux projecteurs de la célébrité. Cécile est donc rapidement devenue une permanente de son parti, « secrétaire nationale à la francophonie » au sein de celui-ci. La voici très vite porte-parole dudit parti, puis porte-parole du candidat à la présidentielle issu de celui-ci. Elle ne pouvait donc qu’entrer au gouvernement. Secrétaire d’Etat en charge de la Consommation, du Commerce et de l’Artisanat.

En poste, elle reçoit les syndicats professionnels et les lobbyings de tous bords. Elle ferraille contre l’ouverture des commerces le dimanche, contre les véhicules avec chauffeurs, en leur imposant des contraintes débiles, contre la libéralisation des marchés du gaz et de l’électricité, contre l’ouverture à la concurrence des professions réglementées, les notaires en particulier. Elle prétend que c’est au nom de l’intérêt général que les privilèges leur sont accordés, et qu’ils sont par conséquent tout à fait légitimes. Toute comme du reste les privilèges de son corps d’origine. Comme le disait Bernanos, ce qui rend la médiocrité des élites si funeste, c’est la solidarité qui lie entre eux tous leurs membres, très privilégiés comme un peu moins privilégiés, dans la défense du prestige commun. Elle s’emploie aujourd’hui à mettre en pratique ces préceptes. C’est une cougar qui, au gré de ses rencontres, fait monter dans l’appareil du parti tel ou tel petit jeune, vigoureux et plein d’avenir.

Cécile est l’incarnation du Brille-Babil de la Ferme des Animaux de George Orwell ; un goret de petite taille, bien en chair, excellent orateur. Maître ès propagande. Il justifie les actions de ses camarades révolutionnaires en allant constamment parler aux animaux de la ferme. Lorsqu’il n’arrive plus à convaincre, il n’hésite pas à utiliser la menace voilée et l’intimidation. Au fur et à mesure de l’avancement de l’histoire et de l’asservissement des animaux, Brille-Babil modifie subtilement, pendant la nuit, les Sept Commandements pour les rendre conformes aux décisions parfois arbitraires et contestables des cochons. De même, il influence la mémoire des animaux au sujet de la bataille de l’étable. Il légitime les privilèges des cochons de la révolution.

Et comme notre cochon, Cécile combine avec dextérité ces privilèges avec de multiples passe-droits, pour elle et pour les siens. Elle adore la sirène deux-tons de son chauffeur ; déteste se mêler à la foule, sauf bien sûr devant les journalistes ; renonce temporairement à ses vacances traditionnelles aux Maldives pour donner le change aux médias ; fait embaucher sa fille par l’ambassade de France à Madrid. « Tous les animaux sont égaux, mais certains le sont plus que d’autres », disait déjà Orwell.

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Le jeu de la politique est un jeu à somme négative. Le coût total pour la société est directement mesurable par l’ensemble des avantages visibles pour les privilégiés du système : lobbies, associations et entreprises subventionnées(1). Et les électeurs eux-mêmes ne sont pas les dernier à blâmer : Cécile a bien compris qu’ils attendent de la politique des avantages tangibles (au détriment bien sûr des électeurs du camp adverse). La politique est une forme de la lutte des classes. Voter n’est pas dialoguer, c’est au contraire mettre fin au dialogue. C’est adopter le mode de résolution des conflits qui, comme la guerre, soumet les perdants à la volonté des vainqueurs.

 

1 : C’est que ce François Guillaumat et Georges Lane nomment la « loi de Bitur-Camember » : « Pour toute richesse volée et redistribuée par les hommes de l’État, une richesse équivalente devra être détournée de la production réelle pour être pseudo-investie dans la lutte pour ce butin, c’est-à-dire dans les démarches, l’intrigue, la propagande, la corruption et la violence nécessaires pour affronter la rivalité des autres prétendants : de sorte que la quasi-totalité des avantages de l’action politique doivent être dissipés en coûts subis pour les obtenir. »

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Déconstruction du grand homme


Comme la semaine dernière, voici quelques extraits de mon futur essai, consacré aux hommes de l’Etat et plus précisément aux hommes politiques.

2aexd7t« Si tu veux que quelqu’un n’existe plus, cesse de le regarder. » 

                                                                                                Proverbe Arabe.

On a coutume de vouer une admiration sans borne aux grands hommes qui ont émaillé l’Histoire. Les rayons des libraires débordent de biographies hagiographiques, dans lesquelles l’apôtre du jour retrace les illustres moments du Saint homme regretté. Prenez les deux plus connues et récentes icônes que sont Charles de Gaulle et Che Guevara. On ne compte plus les évangiles qui décrivent leur existence, le De Gaulle de Jean Lacouture, celui de François Mauriac, celui de Max Gallo, le A demain de Gaulle de Régis Debray, le C’était de Gaulle d’Alain Peyreffite, et tant d’autres. Prenez aussi le Che Guevara, une légende du siècle, de Pierre Kalfon, Une braise qui brûle encore d’Olivier Besancenot, Ché, le film de Steven Soderbergh, L’Ascension et la chute, celui d’Eduardo Montes Bradley, ou encore Carnets de voyage, le film de Walter Salles. S’ils vivaient encore, ces rock-stars auraient plus de followers sur Twitter que toutes les actrices porno de San Fernando réunies.

Ajoutez à tout cela les journalistes de cour, héritiers de la noblesse de Versailles, qui se plaisent à publier les portraits, presque toujours élogieux, des principaux hommes politiques de leur temps. Les exemples sont tels qu’on trouve chaque mois plus d’une dizaine de biographies dans les rayons, qui toujours collent promptement à l’actualité politique du moment. A l’heure où j’écris ces lignes, on trouve pêle-mêle sur les étals et de manière non exhaustive NKM l’indomptable, de Julien Arnaud, Le Roman vrai de DSK, de Michel Taubmann, Lionel raconte Jospin, entretiens avec Pierre Favier et Patrick Rotman, Mon dictionnaire autobiographique, de Jean-Louis Borloo, et beaucoup d’autres. Notez au passage que tous ces ouvrages ont comme point commun de servir la soupe à nos gouvernants, lorsque ce ne sont pas eux-mêmes – ou plus exactement leur nègre – qui prennent la plume pour vanter leurs propres mérites.

Mais certains trouvent que ce n’est pas encore assez. Qu’il y aurait quelques réfractaires, incapables de courber suffisamment l’échine devant la grandeur de leurs maîtres. Daniel Mahoney, dans De Gaulle, statemanship, Grandeur and Modern Democracy, accuse ainsi ses semblables de ne pas admettre qu’il y aurait une sorte de déterminisme appelant certains à gouverner, et d’autres à être gouvernés. Il les accuse de voir petit le grand homme. Jacques Julliard, dans son lamento Que sont les grands hommes devenus ?, n’a pas de mots assez durs pour mettre en cause notre médiocrité face au génie du grand homme. George Sand n’écrivait-elle pas : « Dieu eût départi à tous les hommes une égale dose d’intelligence et de vertu s’il eût voulu fonder le principe d’égalité parmi eux ; mais il fait les grands hommes pour commander aux petits hommes. »

Parfois le discours est plus modéré. Il n’est pas fondé sur un déterminisme biologique ou sociologique, mais sur l’expérience particulière vécue par un individu confronté à une circonstance exceptionnelle. C’est l’objet de la formule du Parrain de Coppola, pour qui « les grands hommes ne naissent pas dans la grandeur, ils grandissent. »

Des fariboles comme celles-ci, qui trahissent essentiellement le refoulé d’auteurs qui se rêvaient grands mais qui, à l’âge adulte, ne sont que de médiocres Bollandistes, il y en a à la pelle.

Il est désormais temps de passer du Capitole à la Roche Tarpéienne. De déconstruire ces mythes pour jouvencelles effarouchées. De saisir la vraie nature du pouvoir et de ceux qui l’exercent.

Animal Farm


ImageOrwell, l’auteur célèbre de 1984, rédige au sortir de la deuxième guerre mondiale un ouvrage en forme de pamphlet à l’encontre du régime concentrationnaire soviétique, en s’intéressant non au régime liberticide et oppressif (ce sera le cas dans 1984), mais à la désinformation permanente et à l’oligarchie qui règne tant en URSS que dans les démocratie populaires, d’Europe et d’ailleurs. Par conséquent cet ouvrage doit être lu comme le premier volet du désenchantement orwellien du socialisme. Lequel a plus d’un titre pour en parler, lui qui fût clochard à Londres et à Paris, et qui ne parvint à survivre qu’en enchaînant les petits boulots de plongeur ou de pigiste.

Orwell publie Animal Farm (La Ferme des animaux) en 1945, et sortira 1984 trois ans plus tard.

Des animaux vivent dans une ferme de la campagne anglaise, qui jouxte un manoir. Mr Jones en est le propriétaire. Mais les conditions de travail des animaux sont précaires : rations de nourriture bien menues, repos tout juste compensateur, pas de jours fériés ni de repos dominical, même pas de syndicat de vaches laitières ou de canards au col vert. Si bien que le vieux cochon Sage l’Ancien, qui maîtrise la rhétorique qui harangue les foules, décide de fomenter un complot et lance une révolte. Il promet un monde meilleur, sans exploitation, passant par la fin de la domination humaine. Une nouvelle ère doit voir le jour, l’Animalerie. Un chant est d’ailleurs créé à cette occasion : Bêtes d’Angleterre. L’Animalerie aura vocation à s’étendre à la terre entière : « animaux de tout pays, unissez-vous ! » scanderont bientôt les exploités du monde entier, promet Sage l’Ancien.

Bêtes d’Angleterre et d’Irlande,
Animaux de tous les pays,
Prêtez l’oreille à l’espérance
Un âge d’or vous est promis.
L’homme tyran exproprié,
Nos champs connaîtront l’abondance,
De nous seuls ils seront foulés,
Le jour vient de la délivrance.
Plus d’anneaux qui pendent au nez,
Plus de harnais sur nos échines,
Les fouets cruels sont retombés
Eperons et morts sont en ruine.
Des fortunes mieux qu’en nos rêves,
D’orge et de blé, de foin, oui da,
De trèfle, de pois et de raves
Seront à vous de ce jour-là.
O Comme brillent tous nos champs,
Comme est plus pure l’eau d’ici,
Plus doux aussi souffle le vent
Du jour que l’on est affranchi.

Un 21 juin, la révolution éclate enfin : Jones et ses ouvriers sont mis en fuite par toute la basse-cour, aidés en cela par vaches, veaux, chevaux, ânes et dindons. Deux cochons, dignes héritiers de Sage, prennent la tête du nouveau régime : Boule de Neige et Napoléon. Un troisième cochon se charge de la communication, qui était jadis muselée et qui doit à présent souscrire au réalisme animal : il se nomme Brille-Babil.

Sept principes sont alors édictés, et gravés sur la paroi de la grange, au vu et su de toute l’Animalerie :

1. Tout deuxpattes est un ennemi
2. Tout quatrepattes ou tout volatile est un ami
3. Nul Animal ne portera de vêtements
4. Nul Animal ne dormira dans un lit
5. Nul Animal ne boira d’alcool
6. Nul Animal ne tuera un autre Animal
7. Tous les Animaux sont égaux

Un certain nombre d’animaux du nouveau régime se montrent des exécuteurs zélés : Malabar tout d’abord, un cheval très fort, très musclé, qui repoussera deux contre-attaques humaines ; Douce ensuite, jument qui ne sait pas bien lire et qui croit donc sur paroles les propos changeants de Brille-Babil.

Boule de Neige veut construire un moulin pour développer de manière intensive la production de la ferme. Napoléon est d’un avis contraire et considère qu’il y a d’autres priorités. Ce dernier, aidé d’une meute de chiens qu’il a spécialement dréssés et rétirés de leur mère, pourchasse Boule de Neige et parvient à le mettre en fuite. Napoléon devient donc seul maître de la Ferme des Animaux. C’est alors qu’un moulin est finalement construit. Napoléon en endosse le prestige, et Brille-Babil se charge de rappeler à l’ordre tous ceux qui osent avancer que Napoléon était contre ce projet du temps de Boule de Neige. Napoléon était pour ce projet, c’est le penseur, l’instigateur et le réalisateur du moulin, assène Brille-Babil. Tous les animaux, plus naïfs que les cochons, croient volontiers cette propagande et chacun convient que sa mémoire doit sans doute lui faire défaut et qu’en effet, Napoléon doit être l’instigateur du moulin.

Maleureusement, une tempête détruit ce moulin précaire, et à plusieurs reprises ; il sera reconstruit à chaque fois par Malabar, qui finalement mourra d’épuisement. Toutes les dégradations dues aux aléas climatiques, et même les attaques humaines, tous les maux de la ferme sont imputés à ce traitre, à cet « homme » (!) de Boule de Neige. Des Animaux « avouent », après un interrogatoire secret mené par des cochons, avoir aidé le complot de Boule de Neige et sont donc exécutés par Napoléon.

Afin de lutter contre ces ennemis de l’intérieur, les cochons prennent de plus en plus de privilèges : ils suppriment notamment le libre débat du dimanche, dans lequel tous les Animaux pouvaient faire connaître leurs doléances et grâce auxquel les cochons devaient rendre des comptes. Progressivement, et sans qu’aucun animal ne le remarque, et malgré le léger trouble des plus anciens, un certain nombre de principes sont modifiés :

5. Nul Animal ne boira d’alcool plus que de raison
4. Nul Animal ne dormira dans un lit avec des draps

Qui ne se réduisent finalement plus qu’en seul commandement :

Tous les Animaux sont égaux, mais certains plus que d’autres.

Brille-Babil dit et répète que tous ceux qui imaginent que des principes fondateurs ont changé se trompent : ils ont toujours été comme cela. Et toujours, en cas de doute ou de trouble, les moutons sont là pour couper toute discussion en chantant « Quatre pattes oui ! deux pattes non ! Quatre pattes oui ! deux pattes non ! » sous les yeux des cochons, qui à présent portent de plus en plus souvent des vêtements.

In fine, les relations se normalisent entre cochons et humains, à telle enseigne que ces derniers viennent féliciter les cochons. Les humains leur avouent en effet que jamais on a autant exploité les animaux que dans cette ferme dirigée par des cochons. Alors les cochons, devenus obèses, se dressent sur deux pattes lors de leurs déplacements dans la ferme. Mais les moutons sont là pour scander à nouveau ce chant (qui n’a jamais changé) : « Quatre pattes bon ! Deux pattes mieux ! Quatre pattes bon ! Deux pattes mieux ! ».

Et les autres Animaux de la ferme, qui observent juchés sur une fenêtre un repas hommes-cochons qui a lieu dans une pièce luxueuse et chauffée de la ferme, ont bien du mal et finalement ne parviennent plus à distinguer les hommes des cochons et les cochons des hommes.