Les Rentiers de la gloire, une interview de Copeau


Copeau, pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?

Je voudrais avant toute chose apporter une précision de taille. Ce serait commettre une erreur que de croire que Copeau est le simple pseudonyme d’un individu qui se terre derrière l’identité empruntée à un héros d’Ira Levin, qui, dans Un Bonheur insoutenable, a brossé le portrait d’un être singulier qui s’est révolté contre la société martiale et liberticide de la dystopie qu’il imaginait. Copeau est plus la réincarnation dudit personnage qu’un simple pseudonyme. Il a, par conséquent, une vie propre, et celui ou parfois ceux qui l’animent, ne constituent qu’une fraction de cette identité. Et Copeau, donc, a, au sortir de sa scolarité, eu l’occasion de croiser, de travailler en grande proximité, avec divers élus nationaux comme locaux. Je devrais même ajouter avec des élus de tous bords ou presque.

Le titre du livre, Les Rentiers de la gloire, n’est pas un simple jeu de mots. C’est bien plus. Dans le splendide et magistral film de Stanley Kubrick décrit un monde militaire ultra hiérarchisé, inhumain, cauchemardesque, dans lequel le haut commandement de l’armée française est totalement aveugle et insensible aux conséquences humaines désastreuses de ses choix. Kirk Douglas, magnifique dans ce film sous les traits du colonel Dax, est un superbe héros de la liberté, lui aussi. Les rentiers de la gloire, ce sont ces élus, ceux que l’on appelle les « hommes politiques », et ils sont, eux aussi, assoiffés par leur propre ambition, aveuglés par leurs querelles de pouvoir, prêts à tous pour accéder au prestige et pour le conserver. Les élus d’aujourd’hui, ce sont les généraux Broulard et Mireau d’hier. Même apparat, même gloriole, même condescendance, même avidité, même inhumanité.

Et puis les élus sont les rentiers, au sens premier du terme, de leur élection. Un peu comme les Gremlins, ils passent volontiers du doux chaton qui amadoue les électeurs en campagne électorale à coup de promesses démagogiques, au monstre caractériel dopé à l’orgueil, aux prébendes, au clientélisme, et pour qui la réélection est non seulement une fin en soi, mais la seule et unique fin qui vaille.

Votre livre fustige les élus, qui sont selon vous des individus non seulement manipulateurs, mais aussi néfastes pour la société. Ne forcez-vous pas le trait pour convaincre vos lecteurs ? Ne sombrez-vous pas dans une sorte de caricature ?

Les Rentiers de la gloire est un opuscule qui s’adresse au grand public désireux de comprendre comment les élus fonctionnent. C’est un œuvre de vulgarisation, pas de recherche universitaire. Cet ouvrage ne vise pas à apporter de l’eau au moulin de ceux dont les convictions sont déjà bien établies, ce que j’appelle la « fraction poujadiste » de nos concitoyens.  Il y a de nombreux libéraux parmi les membres de cette fraction, et ils sont, en effet, bien convaincus du caractère néfaste des élus.

Les autres, l’écrasante majorité des individus, ceux qui votent, ceux qui s’abstiennent aussi, ont une image plutôt voire très positive des élus. Bien évidemment, cette image fluctue, elle est parfois ternie, par tel ou tel scandale. Mais, globalement, les élus restent des gens que l’on respecte, parfois que l’on admire. Ils sont un peu les délégués de classe ou les boy-scouts de l’âge mûr. La philosophie politique, depuis le Contrat social au moins, fait de l’élu l’artisan de l’intérêt général, le représentant désintéressé du peuple, le mandataire altruiste.

Mon propos consiste à retourner, comme une crêpe, ces certitudes infondées. A soulever le couvercle pour montrer ce que sont vraiment les élus. Comme le disait déjà l’immense Jean-Louis Guez de Balzac, dans son éloge satirique et désopilant de Louis XIII, intitulé Le Prince, « il y a toujours eu, dans les cours, des idoles et des idolâtres ». On pourrait désormais rajouter : et aussi pas mal d’idiots. Voyez plutôt : l’intérêt général est un artifice, une faribole destinée à endormir les enfants pendant les longues soirées d’hiver. D’une part, l’homme ne s’aliène nullement au corps social lorsqu’il rentre en société ; il est un tout incontestable, qui ne peut être envisagé comme une partie d’une communauté non homogène. L’homme devient un être social non pas en sacrifiant ses propres intérêts à un Moloch mythique appelé Société, mais en cherchant à améliorer son propre bien-être. D’autre part, l’état de nature fantasmé par Rousseau est insensé ; l’homme n’a jamais été un être solitaire ; son essence est, au contraire, toujours sociale. Il naît en société et n’a donc pas à s’y aliéner par rapport à un état de nature imaginaire – il n’y a aucune souveraineté d’un ensemble d’individus sur un individu unique. Le bien public n’existe pas, le « tout » est un mythe – peu importe qu’il s’agisse d’une race, d’une classe ou d’un État.

Les politiciens, par essence interventionnistes car il faut bien qu’ils justifient leur existence, prennent prétexte de l’intérêt général pour justifier leur action, ce qui leur permet d’attenter impunément à la liberté et à la propriété d’autrui.

Comment qualifieriez-vous les élus et leurs modes de fonctionnement ?

Ce qui fonde l’action des élus, ce n’est en rien l’intérêt soi-disant général, mais la nécessité pour eux de plaire aux électeurs et d’assurer leur réélection. La politique est un marché comme un autre, dans lequel les producteurs s’appellent les hommes politiques, et les acheteurs les électeurs. Contre les votes des seconds, les premiers échangent des promesses d’interventions publiques en leur faveur (subventions, niches fiscales, mesures lobbyistes diverses…). Les politiciens ne peuvent pas faire autrement que de s’inscrire dans cette compétition pour le pouvoir, sinon ils ne seraient pas politiciens longtemps.

Démagogue et élu sont deux synonymes. « L’élu prêche des doctrines qu’il sait être fausses à des gens qu’il sait être des idiots », selon le mot mordant de Mencken.

Au service des élus, il y a le pouvoir d’Etat (à entendre au sens large, gouvernement, collectivités, organismes collectivistes divers). Cet Etat, c’est l’« organisation de la voie politique », admirablement théorisé par l’immense Oppenheimer ; c’est la systématisation du processus prédateur sur un territoire donné. L’État fournit un canal légal, ordonné et systématique, pour la prédation de la propriété privée ; il rend certaine, sécurisée et relativement « paisible » la vie de la caste parasitaire de la société.

Ajoutons un autre aspect : il n’est pas rare de présenter les élus comme des parangons de vertu. Toute la littérature politique ou presque porte les élus aux nues. Diverses icônes incarnent dans l’imaginaire collectif la vertu en politique : Gambetta, Clemenceau, Mendès France, peut-être même Badinter de nos jours. Ces figures ont la particularité d’être à la fois bobo-compatibles et aussi, en quelque sorte, des rock stars du prêt-à-penser consensualiste. Mais la « vertu », au sens des auteurs classiques (qu’il s’agisse d’Aristote ou qu’il s’agisse de Machiavel), n’a pas du tout le sens que l’on donne à ce mot aujourd’hui. Elle en est même l’exacte opposée. La vertu politique au sens classique est une habileté, un écran de fumée, une ruse, une roublardise. Elle relève plus du bagout de la vendeuse de fanfreluches que de la droiture ascète du hussard noir de la République.

Tout homme politique promet à ses électeurs le bonheur, comme la prostituée promet à ses clients l’amour. Les scrupules et la grandeur, voilà bien deux notions incompatibles. Les élus ont fait leur choix. De surcroît, les élus sont de parfaites girouettes. Non contents de promettre aux électeurs ce qu’ils veulent entendre, ils baignent aussi dans un océan permanent de contradictions. Comme le disait le cardinal de Retz dans ses Mémoires, « il faut souvent changer d’opinion pour être toujours de son parti ». Enfin, les élus n’hésitent pas un instant à mentir de manière éhontée. Le cas de Jérôme Cahuzac en fournit un exemple récent, mais il est très loin d’être exceptionnel.

George Bernard Shaw disait avec raison que « les hommes politiques et les couches des bébés doivent être changés souvent… et pour les mêmes raisons ». Un bon politicien est aussi impensable qu’un cambrioleur honnête.

Vous faites également appel, pour appuyer votre propos, à une discipline méconnue, la psychologie politique. De quoi s’agit-il et en quoi celle-ci peut être mise au service de votre démonstration ?

Cette discipline méconnue est née aux États-Unis en 1942, lorsque des psychologues ont tenté de dessiner le profil d’Adolf Hitler. Au XIXe siècle, cette discipline fait encore les beaux jours des consultants des services secrets. Elle conjugue une analyse du discours spontané (en particulier les interviews) à une analyse des expressions faciales et des gestes, et enfin exploite les questionnaires et entretiens des proches et des adversaires de chaque cible « profilée ».

Je passe donc en revue plusieurs qualités psychologiques dont les élus sont affublés dans l’esprit du grand public : l’infaillibilité, la volonté de changer le monde, une responsabilité morale et une intelligence qu’ils mettraient au service du plus grand nombre. Chacun de ces mythes est déconstruit méthodiquement.

Il est pour le moins paradoxal que des individus qui ne brillent ni par leur infaillibilité, ni par leur droiture morale, ni même par leur intellect et leur capacité d’analyse, aient néanmoins la prétention, comme Sauron, de nous gouverner tous. Il est vrai que la politique est le seul métier qui se passe d’apprentissage, puisque les fautes en sont supportées par d’autres que par ceux qui les ont commises.

La dernière partie de l’ouvrage s’intitule « Un voyage inattendu », et met en scène des portraits d’élus dans leur biotope. Quelle a été votre ambition en brossant ces différents tableaux ?

Pour bien saisir le mécanisme mental d’un élu, rien de mieux que de se placer dans la peau de celui-ci durant quelques instants. D’endosser le costume sombre du prédicateur de supermarché. À l’instar des Caractères, ou les Mœurs de ce siècle, l’immense ouvrage de La Bruyère, j’ai tenté de dessiner un portrait des élus d’après nature, comme on dit. Et tout comme pour son inspirateur, les élus décrits ici sont des idéaux-types au sens de Max Weber, autrement des personnages certes fictifs mais qui sont représentatifs de ce que les politiciens sont « en vrai ». Ce bestiaire cherche à faire réfléchir, plutôt qu’à pointer du doigt tel ou tel.

Nous vivons dans des régimes démocratiques. Ne peut-on pas considérer que ces défauts que vous mettez en exergue sont en quelque sorte les dommages collatéraux de la démocratie, qu’il faut en « passer par là » pour préserver nos libertés ?

Je crois au contraire qu’il est nécessaire de se protéger de l’influence néfaste des élus. Le problème central que pose la politique est que des gens décident à notre place, avec notre argent, de sujets qui ne les concernent pas (ou qui, prétendent-ils, concernent « tout le monde »). Les politiciens et leurs agents (les fonctionnaires, hommes de cette machine qui s’appelle l’État) se substituent à la société civile dans toutes les tâches qu’ils prennent en charge – sauf dans certaines tâches prédatrices, nuisibles ou inutiles (taxation, douanes…).

La politique est le principe selon lequel les hommes de l’État ont le « droit » d’imposer à tous leur volonté. La politique, c’est l’art de créer des problèmes qui donneront aux hommes de l’État l’occasion de se faire passer pour des gens utiles, en prétendant résoudre ou pallier les inconvénients qu’ils ont eux-mêmes créés.

Or, par définition, quand l’un en impose à l’autre, le premier exerce son joug sur le second ; la politique est donc par définition la loi du plus fort, et l’antithèse de la liberté. Les politiciens cherchent à changer l’identité du plus fort, pas le fait que le plus fort fasse sa loi.

Il faut, au contraire, reconnaître à chacun une sphère qui lui est propre, où nul autre n’a le droit de lui imposer sa volonté, et qui s’étendra ou se rétrécira selon l’exercice responsable de sa liberté. « Aussi longtemps que les arguments en faveur de la liberté individuelle n’auront pas conquis les esprits, la démocratie restera un moyen très efficace d’étendre indéfiniment les activités de l’État », dit le lumineux Pascal Salin. Nous ne cherchons pas de bons maîtres, ni à être nous-mêmes de bons maîtres.

Nous ne voulons simplement pas d’esclaves.
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Brille Babil, brille !


image-la-ferme-des-animaux-de-joy-batchelor-et-john-halas-6361320qgjotJe poursuis avec un nouvel extrait de mon prochain ouvrage, à paraître dans les prochaines semaines aux Belles Lettres, dans la collection Les Insoumis, et qui s’intitulera Les Rentiers de la gloire. Après une première partie qui vise à décortiquer ce que sont les élus, quels sont leurs penchants psychologiques, les ressorts de leur motivation, les enseignements que l’économie, l’anthropologie, la philosophie ou l’histoire nous apprennent, je consacre une seconde partie à dessiner le bestiaire des élus, par idéal-type aurait dit Max Weber. Chaque acte d’une pièce de théâtre dont nous sommes les spectateurs impuissants se déroule sous nos yeux. Voici l’acte V, l’élu clientéliste, privilégié et adepte des passe-droits en tous genres. Bonne lecture.

 

Acte V : Brille Babil, Brille !

Un privilège, privata lex, est un statut particulier que nous attribue notre qualité. Un statut accordé non par ce qu’on fait, mais par ce qu’on est. On dit, pour parler des gens qui ont un revenu élevé, « les privilégiés ». Or, la notion de privilège, ce n’est pas ça. Un privilégié est quelqu’un qui bénéficie d’un avantage payé par quelqu’un d’autre. Un privilège suppose quelqu’un pour en jouir et quelqu’un pour le payer. Cécile, mieux que personne, l’a compris. Et que rien ne vaut le privilège masqué derrière le droit.

Cécile est haut fonctionnaire, ancienne administratrice du Sénat. Mais elle n’a jamais vraiment exercé sa profession. Personne ne peut échapper à l’attrait du pouvoir et aux projecteurs de la célébrité. Cécile est donc rapidement devenue une permanente de son parti, « secrétaire nationale à la francophonie » au sein de celui-ci. La voici très vite porte-parole dudit parti, puis porte-parole du candidat à la présidentielle issu de celui-ci. Elle ne pouvait donc qu’entrer au gouvernement. Secrétaire d’Etat en charge de la Consommation, du Commerce et de l’Artisanat.

En poste, elle reçoit les syndicats professionnels et les lobbyings de tous bords. Elle ferraille contre l’ouverture des commerces le dimanche, contre les véhicules avec chauffeurs, en leur imposant des contraintes débiles, contre la libéralisation des marchés du gaz et de l’électricité, contre l’ouverture à la concurrence des professions réglementées, les notaires en particulier. Elle prétend que c’est au nom de l’intérêt général que les privilèges leur sont accordés, et qu’ils sont par conséquent tout à fait légitimes. Toute comme du reste les privilèges de son corps d’origine. Comme le disait Bernanos, ce qui rend la médiocrité des élites si funeste, c’est la solidarité qui lie entre eux tous leurs membres, très privilégiés comme un peu moins privilégiés, dans la défense du prestige commun. Elle s’emploie aujourd’hui à mettre en pratique ces préceptes. C’est une cougar qui, au gré de ses rencontres, fait monter dans l’appareil du parti tel ou tel petit jeune, vigoureux et plein d’avenir.

Cécile est l’incarnation du Brille-Babil de la Ferme des Animaux de George Orwell ; un goret de petite taille, bien en chair, excellent orateur. Maître ès propagande. Il justifie les actions de ses camarades révolutionnaires en allant constamment parler aux animaux de la ferme. Lorsqu’il n’arrive plus à convaincre, il n’hésite pas à utiliser la menace voilée et l’intimidation. Au fur et à mesure de l’avancement de l’histoire et de l’asservissement des animaux, Brille-Babil modifie subtilement, pendant la nuit, les Sept Commandements pour les rendre conformes aux décisions parfois arbitraires et contestables des cochons. De même, il influence la mémoire des animaux au sujet de la bataille de l’étable. Il légitime les privilèges des cochons de la révolution.

Et comme notre cochon, Cécile combine avec dextérité ces privilèges avec de multiples passe-droits, pour elle et pour les siens. Elle adore la sirène deux-tons de son chauffeur ; déteste se mêler à la foule, sauf bien sûr devant les journalistes ; renonce temporairement à ses vacances traditionnelles aux Maldives pour donner le change aux médias ; fait embaucher sa fille par l’ambassade de France à Madrid. « Tous les animaux sont égaux, mais certains le sont plus que d’autres », disait déjà Orwell.

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Le jeu de la politique est un jeu à somme négative. Le coût total pour la société est directement mesurable par l’ensemble des avantages visibles pour les privilégiés du système : lobbies, associations et entreprises subventionnées(1). Et les électeurs eux-mêmes ne sont pas les dernier à blâmer : Cécile a bien compris qu’ils attendent de la politique des avantages tangibles (au détriment bien sûr des électeurs du camp adverse). La politique est une forme de la lutte des classes. Voter n’est pas dialoguer, c’est au contraire mettre fin au dialogue. C’est adopter le mode de résolution des conflits qui, comme la guerre, soumet les perdants à la volonté des vainqueurs.

 

1 : C’est que ce François Guillaumat et Georges Lane nomment la « loi de Bitur-Camember » : « Pour toute richesse volée et redistribuée par les hommes de l’État, une richesse équivalente devra être détournée de la production réelle pour être pseudo-investie dans la lutte pour ce butin, c’est-à-dire dans les démarches, l’intrigue, la propagande, la corruption et la violence nécessaires pour affronter la rivalité des autres prétendants : de sorte que la quasi-totalité des avantages de l’action politique doivent être dissipés en coûts subis pour les obtenir. »

La conjuration des égos


un autre extrait d’un ouvrage à venir, dans la continuité de ceci. Commentaires bienvenus !

 

manipulateur-pervers-narcissique-reconnaitreOn affuble aussi, fréquemment, les élus d’une sincère volonté de changer le monde, de faire bouger les lignes des situations incrustées. C’est le mythe de Prométhée, l’incarnation de l’hybris, de la présomption fatale qui consiste à se croire en la capacité de changer la société et le sort des individus par un simple oukase[1]. André Gide n’annonçait-il pas clairement le rôle qu’il assignait aux gouvernants ? « Ce n’est pas seulement le monde qu’il s’agit de changer, mais l’homme. »

On observe un flot diarrhéique de pensées qui se proposent de changer le monde, qui fournissent les outils que les élus de demain, ou ceux qui aspirent à le devenir, pourront reprendre à leur compte. Les altermondialistes se sont en particulier illustrés dans cet exercice, entre deux saccages de congrès internationaux. Prenez les films de Ken Loach, notamment The Navigators et It’s A Free World…, L’An 01, de Jacques Doillon et Alain Resnais, La Belle Verte, de Coline Serreau, et les essais qui tous nous promettent le meilleur des mondes. Voici par exemple ce que l’on peut lire en quatrième de couverture de Changer le monde, mode d’emploi (excusez du peu) de Chico Whitaker, le cofondateur du Forum social mondial de Porto Alegre : « l’altermondialisme n’a pas d’avenir s’il reste prisonnier des vieux réflexes politiques du XXe siècle ; avant-garde éclairant le peuple, rôle dirigeant du parti, programme unique de revendications et directives à appliquer à tous. (…) Whitaker nous présente le nouveau mode d’emploi pour changer le monde proposé par les Forums sociaux mondiaux. Tout en renforçant l’espace où se rencontrent ceux qui, dans leur diversité, font déjà l’expérience de changer le monde, il repousse l’idée de transformer les forums en une nouvelle internationale[2]. »

Fondamentalement, parfois avec les mêmes mots, parfois avec d’autres à la signification identique (les élus de droite parlent plus volontiers de « réforme », mais le dessein est le même), les élus seraient sincèrement convaincus et en capacité d’influer notablement, et en bien, notre destin. N’avons-nous pas un ministre du Redressement productif, absolument convaincu d’incarner Siegfried terrassant le dragon de Nibelhungen pour mieux baiser Kriemhild ? Evidemment notre Prométhée en marinière devrait apparaître, pour tout individu un minimum pondéré, comme un type passablement givré, mais Pascal de Sutter n’écrit-il pas, dans un livre qui fait autorité[3], « la folie, chez un homme politique, c’est un peu comme la tuberculose pour les mineurs du siècle de Zola, une maladie professionnelle, un risque difficilement évitable » ?

Jean-François Revel écrivait que l’histoire de l’humanité est peuplée de gens d’une totale bonne foi que se sont trompés. Proudhon, que ce sont les hommes qui ignorent le plus complètement l’état d’un pays qui sont presque toujours ceux qui le représentent. Le pire des individus, le pire des gouvernements aussi, est souvent celui qui est le plus moral. Un gouvernement de cyniques est souvent très tolérant et très humain. Mais quand des fanatiques gouvernent, il n’y a pas de limites à l’oppression.

La société, ce n’est pourtant pas de la pâte à modeler pour les politiques. Cette métaphore n’est pas innocente, tant les élus sont de grands enfants, dont la personnalité a été – comme pour la plupart d’entre nous – forgée par une enfance particulière.

Les politiciens développent ainsi trois traits caractéristiques qui altèrent leur jugement et les amènent, sans qu’ils s’en rendent compte, à adorer comme Narcisse leur propre image, et corrélativement à s’imaginer tout-puissants pour changer le monde. Jean-David Nasio, psychologue et psychanalyste argentin, décortique la structure mentale propre aux hommes politiques. Il en ressort, en premier lieu, que ceux-ci ont un surmoi puissant. Ceci signifie qu’ils croient en certaines valeurs qu’ils ont forgé en eux, en des axiomes issus du modèle familial, soit pour s’y conformer, soit pour s’y opposer. Parfois ce surmoi dérive jusqu’à la mégalomanie, celle d’un De Gaulle déclarant « Je suis la France. »  Par ailleurs, les élus ont aussi un moi très développé. L’amour du pouvoir non seulement pour son titulaire, mais plus encore pour les aigrefins qui flattent l’élu afin d’en tirer un quelconque profit, exacerbent son narcissisme. Enfin, le politicien, comme l’enfant capricieux, a toujours été valorisé pour ce qu’il faisait par son entourage. Il en résulte que toute son énergie se trouve dirigée vers la réalisation de ses désirs, sans la moindre pondération, sans négociation, sans régulation, mais selon sa seule impulsivité.

Trois conséquences principales en découlent. D’une part, une incapacité à accepter la résistance, l’objection, à comprendre la complexité des interactions sociales. Le politicien est volontiers caractériel, borné, impatient. D’autre part, un optimisme irrationnel, une conviction qu’en toute circonstance, une bonne étoile brillera toujours sur la tête de l’homme politique, même en pleine traversée du désert. Enfin, un sentiment de toute-puissance qui les amène volontiers à disposer d’autrui corps et âme. Corps surtout. Robert Weiss, auteur de Why Men in Power Act Out (Pourquoi des hommes de pouvoir vont trop loin) explique que les individus qui assument d’importantes responsabilités politiques et qui sont à l’apogée de leur pouvoir constituent un incubateur de choix pour délinquants sexuels. De Moshe Katsav à Silvio Berlusconi, de DSK à Georges Tron, les exemples ne manquent pas.

Les élus sont de parfaites illustrations des parents toxiques de Susan Forward[4]. Tout comme les pères ou mères dominateurs, critiques, manipulateurs, irascibles et même parfois violents[5], les élus sont à la fois les héritiers de déséquilibres psychologiques majeurs et les ferments de traumatismes émotionnels dans leur entourage.

 

*

Un dernier mythe mérite d’être évoqué. On dit parfois, non sans raison, que pour diriger une ville, une région, un pays, il faut être doté non seulement d’une force morale sans faille, être habité d’un sentiment d’exemplarité, mais encore être supérieurement intelligent. Les énarques constituent entre 51 et 55% des cabinets ministériels, 3 des 4 derniers présidents de la République en sont issus, l’écrasante majorité des premiers ministres et des ministres depuis les années 1970. Lorsqu’ils ne sont pas énarques, les hommes politiques de premier plan viennent d’autres grandes écoles d’Etat analogues (Polytechnique, ENS Ulm). Thucydide fait de Périclès le premier des Athéniens parce qu’il détient cette grande vertu qu’est l’intelligence, c’est-à-dire la faculté d’analyser une situation politique, de prévoir exactement l’événement et d’y répondre par un acte.

La psychologie nous apprend que s’ils sont effectivement intelligents, les hommes politiques le sont socialement. Ils disposent d’un sens inné de la maîtrise de leur propre image, pas seulement dans les médias mais aussi dans la vie de tous les jours. Ils ont par ailleurs une intuition affective immédiate du ressenti des autres, et savent en tirer le plus grand profit. Enfin, loin d’être idiots, ils maîtrisent l’idiolecte, c’est-à-dire le verbe, la communication orale, à la perfection. Lorsque nous demandons où est notre liberté, on nous montre dans nos mains nos bulletins de vote.

Les politiciens ne sont pas des petits égaux, mais ont de grands égos. Selon le mot cruel et juste de George Bernard Shaw, dès lors que l’on ne sait rien et croit tout savoir, cela présage indubitablement une carrière politique.

Il est pour le moins paradoxal que des individus qui ne brillent ni par leur infaillibilité, ni par leur droiture morale, ni même par leur intellect et leur capacité d’analyse, aient néanmoins la prétention, comme Sauron, de nous gouverner tous. Il est vrai que la politique est le seul métier qui se passe d’apprentissage, puisque les fautes en sont supportées par d’autres que par ceux qui les ont commises. Il est temps de retourner aux hommes politiques le questionnement d’Ayn Rand dans La Grève :

« Vous proposez d’établir un ordre social fondé sur le principe suivant : que vous êtes incapables de diriger votre vie personnelle, mais capables de diriger celle des autres ; que vous êtes inaptes à vivre librement, mais aptes à devenir des législateurs tout puissants ; que vous êtes incapables de gagner votre vie en utilisant votre intelligence, mais capables de juger des hommes politiques et de les désigner à des postes où ils auront tout pouvoir sur des techniques dont vous ignorez tout, des sciences que vous n’avez jamais étudiées, des réalisations dont vous n’avez aucune idée, des industries gigantesques dans lesquelles, selon votre propre aveu, vous seriez incapables d’exercer les fonctions les plus modestes[6]. »


[1] cf. l’indispensable ouvrage de Friedrich A. Hayek, La Présomption Fatale, PUF, 1993.

[2] Chico Whitaker, Changer le monde : (nouveau) mode d’emploi, éditions de l’Atelier, Paris, 2006.

[3] Ces fous qui nous gouvernent. Comment la psychologie permet de comprendre les hommes politiques, Les Arènes, Paris, 2007.

[4] Susan Forward, Parents toxiques : Comment échapper à leur emprise, préface de Danielle Rapoport, Marabout, Paris, 2007. Voir aussi, du même auteur, Ces gens qui font du chantage affectif, Editions de l’Homme, Paris, 2010, et Marie Andersen, L’emprise familiale: Comment s’affranchir de son enfance et choisir enfin sa vie, Ixelles Editions, Bruxelles, 2011.

[5] « Enculé de ta race, je vais faire descendre les cités de Montreuil, sale fils de pute » Razzi Hammadi, député PS, Janvier 2014.

[6] Ayn Rand, La Grève : Atlas Shrugged, Les Belles Lettres, trad. S. Bastide-Foltz, Paris, 2011.