Contre le droit au travail


61ndb67Qz4LAlexis de Tocqueville, Contre le droit au travail, préface de Pierre Bessard, Les Belles Lettres, à paraître le 14 septembre 2015.

Prononcé à l’Assemblée constituante le 12 septembre 1848 lors de la discussion sur l’adjonction d’un article ouvrant un « droit au travail » au projet de nouvelle constitution, ce discours retentissant demeurait jusqu’à présent enfoui dans la compilation des innombrables interventions du député Tocqueville au sein de ses Œuvres complètes : accompagné de ses éclairantes notes préparatoires, il est pour la première fois l’objet d’une publication spécifique. Ce texte révèle un Tocqueville inattendu, non plus le sociologue et historien mais un acteur profondément engagé dans les affrontements idéologico-politiques consécutifs à la Révolution de 1848 : un orateur et polémiste talentueux aussi peu « académique » et « modéré » que possible, proposant ici un condensé de sa philosophie politique.

C’est une contribution initiale et majeure à un débat de fond qui demeure d’actualité, où Tocqueville expose cursivement les raisons de son opposition tranchée au « droit au travail » et sa logique ; formules choc : son adoption ferait de l’Etat « le grand et unique organisateur du travail », « le maître et possesseur de chaque homme », le « propriétaire unique de chaque chose »… C’est aussi l’occasion de découvrir Tocqueville farouche adversaire du socialisme inspirant un tel droit ; autres formules choc : le socialisme est « une attaque directe contre la propriété et la liberté individuelles », « une nouvelle formule de la servitude humaine ».

Mon passage préféré est le suivant, une belle illustration des talents d’orateur de Tocqueville, dans un élan empli tout à la fois de spontanéité et de maîtrise :

Eh quoi messieurs, tout ce grand mouvement de la révolution française n’aurait abouti qu’à cette société que nous peignent avec délices les socialistes, à cette société réglementée, réglée, compassée, où l’État se charge de tout, où l’individu n’est rien, où la société agglomère en elle-même, résume en elle-même toute la force, toute la vie, où le but assigné à l’homme est uniquement le bien-être, cette société où l’air manque! où la lumière ne pénètre presque plus.

Et plus loin :

Non, messieurs, la démocratie et le socialisme ne sont pas solidaires l’un de l’autre. Ce sont choses non seulement différentes mais contraires. La démocratie donne toute sa valeur possible à chaque homme, le socialisme fait de chaque homme un agent, un instrument, un chiffre. La démocratie et le socialisme ne se tiennent que par un mot, l’égalité ; mais remarquez la différence : la démocratie veut l’égalité dans la liberté, et le socialisme veut l’égalité dans la gène et dans la servitude.

Le texte intégral du discours du 12 septembre 1848 est disponible ici.

Pierre Bessard est journaliste et président de l’Institut libéral suisse de Genève.

Les Belles Lettres, collection [Petite] Bibliothèque classique de la liberté, 13,50 €, 96 pages, ISBN 978-2251390604

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Le credo de la liberté


du pouvoir« Plus vous étendez la sphère du pouvoir, plus il se trouve de gens qui y aspirent. La vie va où est la vie. »

Odilon Barrot

On ne s’aperçoit pas qu’aucune révolution n’aboutit pas à l’appesantissement du Pouvoir. Hélas, dit-on, la Révolution est sortie de son lit naturel. Pitoyable incompréhension ! C’est le terme fatal auquel tout le bouleversement s’acheminait de façon nécessaire.

Les Cromwell ou les Staline ne sont pas conséquences fortuites mais bien le terme fatal des révolutions. Les débuts des révolutions offrent un charme inexplicable : l’événement va tout réparer, tout exaucer et tout accomplir. La Révolution française affranchit les paysans mais les force à porter un fusil, elle supprime les lettres de cachet mais élève la guillotine. Par la révolution de 1917, un pouvoir bien plus étendu que celui du tsar permet de regagner et au-delà le terrain que l’Empire avait perdu. On ne peut citer aucune révolution qui ait renversé un despote véritable (Charles 1er et non Henri VIII, Louis XVI et non Louis XIV, Nicolas II et non Pierre le Grand). Ils sont morts non de leur tyrannie mais de leur faiblesse.

La révolution établit une tyrannie d’autant plus complète que la liquidation aristocratique a été plus poussée. Les populations ne voulaient plus d’intendants royaux mais s’administrer elles-mêmes sur le plan local mais la Constituante détruit les unités historiques qui avaient la capacité et la volonté de gouverner. La Révolution a écrasé les droits qu’elle prétendait exalter. Dès janvier 1790, tout acte des tribunaux tendant à contrarier le mouvement de l’administration est déclaré inconstitutionnel. Ce sont des élections renouvelées pour choisir les juges mais le peuple ne choisit jamais assez au gré du Pouvoir et ses choix sont épurés a posteriori. En l’an VIII, le Pouvoir s’attribue la nomination des juges. Lénine déclare l’État foncièrement mauvais et il édifie un formidable appareil de contrainte en Russie.

Les révolutions ne sont pas des réactions de l’esprit de liberté : on n’en peut citer aucune qui ait renversé un despote véritable. Louis XVI n’a même pas su laisser tirer ses Suisses ; Nicolas II n’osa même pas venger son cher Raspoutine ; Charles Ier, vivotait sans menacer personne. Ils sont morts, ces rois, non de leur tyrannie, mais de leur faiblesse. En 1788, la monarchie est tellement en recul qu’elle devait sacrifier au cri général ses intendants de province, exécutants de la volonté centrale, qui cédaient la place aux assemblées provinciales : c’était le mouvement inverse de toute notre histoire. L’œuvre révolutionnaire, c’est la restauration de la monarchie absolue. La constituante sacrifie d’entrée les intérêts de ces mêmes privilégiés qui avaient réclamé la convocation des Etats. Les biens immenses du Clergé sont aussi rapidement livrés au Pouvoir, et les Parlements reçoivent un congé décisif. Le roi ne devient plus qu’un simple fonctionnaire de la volonté générale : alors pourquoi inamovible ? Les circonstances aidant, on le supprime, et le pouvoir exécutif se réunit au législatif dans les mains de la Convention.

La Constituante reconstruit la Justice sur des bases nouvelles, de façon qu’elle soit « toute-puissante pour secourir tous les droits et tous les individus ». Elle sera parfaitement indépendante du Pouvoir. Mais ce dernier très vite prétend que les juges s’inspirent non pas des lois dignes de ce nom que la Constituante a d’abord formulé, mais de mesures de circonstances, dirigées contre telles ou telles catégories de citoyens, et décorées du nom de lois. Il leur reproche trop de mollesse. Il fallait des tribunaux extraordinaires dont le modèle fut le Tribunal révolutionnaire de Paris. Puis en l’an VIII, le pouvoir s’attribue la nomination des juges et leur avancement. Ainsi la Révolution a enlevé à la Justice la fonction qu’elle exerçait auparavant, de défendre l’individu contre les entreprises du Pouvoir. Cette œuvre fut celle non de la Terreur, mais de la Constituante. Et ces principes sont restés en vigueur.

Les initiateurs de la doctrine démocratique ont pris la liberté de l’homme comme base philosophique. Ils se sont proposés de la retrouver comme résultat politique de leur effort. L’homme entrant en association a par là même accepté certaines règles de conduite nécessaires au maintien de l’association. Mais il n’est obligé d’obéir qu’à elles, n’a de maître et de souverain terrestre que la loi. « Un peuple libre, dit Rousseau, obéit aux lois mais il n’obéit qu’aux lois et c’est par la force des lois qu’il n’obéit pas aux hommes ». Ces postulats justifient immédiatement l’abaissement, la subordination du pouvoir. Il n’a d’autre raison d’être et d’autre droit que d’exécuter la loi. La question capitale est de décider d’où viendra la loi. En Angleterre, les assemblées étaient des congrès de privilégiés. En Face du pouvoir demandeur, les représentants disposaient de mandats impératifs. Mais lorsque la préférence donnée à l’assemblée sur le souverain l’a fait investir, elle seule, de la puissance législative, comme seul représentant de la Nation, on n’a point vu qu’on changeait par là son caractère, et que son attitude devait changer. Au lieu d’être juxtaposition d’intérêts divers, elle devenait représentation totale de la totalité nationale. Le parlement ne trouvait plus, lui, de représentants de la Diversité, de mandataires des intérêts particuliers, dont il eût à tenir compte ! Ce n’est pas le roi qui a disparu : le Pouvoir législateur représentant de l’intérêt national est son successeur ; mais ce qui a disparu, c’est la représentation des intérêts qui sont dans la nation. L’aristocratie parlementaire constitue alors « Le Prince », un prince plus puissant que n’était un roi non maître des lois. Ou bien ce prince réussit à s’affranchir de ses mandants ; il est alors absolu. Ou bien, au contraire, les membres de l’assemblée deviennent les instruments de partis, ou les jouets de mouvements extérieurs à l’assemblée. La bataille s’instaure, dont l’enjeu n’est plus seulement le pouvoir, mais les lois elles-mêmes, qui ne seront plus le reflet de vérités supérieures, mais varieront au gré des fluctuations du combat.

Si l’on institue un corps législateur, il se subordonnera et s’intégrera la puissance législative. Rousseau l’a bien vu, car son système tendait à restreindre le nombre de lois, l’étendue des obligations imposées aux sujets, et des pouvoirs conférés aux magistrats. Il ne lui est pas venu à l’esprit que le peuple pût faire des lois mais il a voulu lui donner le moyen d’en repousser qui parussent injustifiées. Et c’est en effet un rôle négatif et éliminateur que joue en pratique le référendum, traduction libre du principe rousseauiste. Rousseau n’a jamais prétendu que le peuple fût qualifié pour choisir la législation « en progrès » d’une société « en progrès » : il ne croyait pas, on le sait, au progrès. Ce qu’il attendait de la législation populaire, dans les petits Etats, qui seuls l’intéressaient, c’était qu’elle entravât la prolifération des lois et l’habilitation indéfinie du pouvoir. Quel sujet d’étonnement et quelle leçon d’histoire sociale que le retournement prodigieux de la doctrine de Rousseau ! Non plus qu’une loi n’est loi, comme l’avait entendu Rousseau, que par le consentement du peuple, mais tout ce que veut le peuple, ou tout ce qu’on représente comme voulu par lui, est loi. On est revenu, en changeant simplement l’attribut, à l’adage qui révoltait les philosophes : « Ce qui plaît au prince, cela aura vigueur de loi ».

Comme le répète Clemenceau : « … si nous attendions de ces majorités d’un jour l’exercice de la puissance qui fut celle de nos anciens rois, nous n’aurions fait que changer de tyrannie. » Ce qu’on a rêvé, c’est que la garantie de la liberté résidait dans la souveraineté de la règle de droit, de la Loi. On a réclamé de plus en plus bruyamment la mise en œuvre de la souveraineté populaire et son absolutisme. On n’a pas compris que c’était renoncer à la difficile souveraineté des lois et quitter les garanties de la liberté ; qu’enfin on reconstituait un Imperium césarien qui devait dès lors trouver ses Césars.

Il n’y a point d’institutions qui permettent de faire concourir chaque personne à l’exercice du Pouvoir, car le Pouvoir est commandement et tous ne peuvent commander. La souveraineté du peuple n’est donc qu’une fiction qui ne peut être à la longue que destructrice des libertés individuelles. Le pouvoir démocratique se présente comme venant libérer l’homme des contraintes que faisaient peser sur lui l’ancien pouvoir. Cette hostilité à la formation de communautés plus petites ne se concilie pas avec la prétention d’instaurer le gouvernement du peuple par lui-même, puisque manifestement ce gouvernement est d’autant plus une réalité qu’il s’exerce dans des communautés plus petites. Tandis qu’il proclame la souveraineté du peuple, le Pouvoir démocratique la resserre exclusivement au choix de délégués qui en auront l’exercice plénier. Ainsi le prétendu « pouvoir du peuple » n’est relié au peuple que par le cordon ombilical très lâche des élections générales ; il n’est effectivement qu’un « pouvoir sur le peuple ». On a vu les corps représentatifs se développer en dépit de toutes les interdictions et de toutes les poursuites. Cette formation spontanée est un phénomène naturel qui corrige la fausse conception totalitaire de l’intérêt général. Or, faute d’avoir ménagé aux intérêts particuliers des moyens de défense, on les condamne à une activité offensive, qui les mène à l’oppression d’autres intérêts. Et ceux-ci se trouvent excités à stopper, pousser ou conquérir le Pouvoir par des procédés semblables. L’autorité n’est plus alors qu’un enjeu, elle perd toute stabilité, toute considération.

Tant que le peuple assemblé par circonscriptions regarde au mérite personnel et non à l’opinion affichée, l’assemblée est constituée par une élite de personnalités indépendantes. On a donc une assemblée vivante où les opinions toujours libres s’affrontent pour le bien de la patrie et l’instruction du public. Mais dès que l’assemblée représentative dispose du Pouvoir, comme il arrive en démocratie, l’appétit de commandement porte les membres à s’ordonner en fractions permanentes. Le groupe fait triompher des candidats qu’il a choisis moins en raison de leur valeur propre que de l’obéissance qu’ils promettent. Il faut alors arracher par n’importe quel moyen la voix dont l’électeur dispose. Se formeront alors des syndicats d’intérêts et d’ambitions, qui s’ingénieront à capter les suffrages pour investir des députés dociles.

Les initiateurs de la démocratie entendaient que la campagne électorale fût une saison d’éducation populaire par l’exposition complète des thèses opposées. Mais les modernes, en gens avisés, ont compris que former l’esprit des électeurs c’est aussi bien l’ouvrir aux arguments adverses qu’aux leurs propres et donc peine inutile. C’est sur les émotions qu’il faut agir. Loin d’éveiller la capacité citoyenne chez ceux qui ne la possèdent pas encore, on l’éteint chez ceux qui l’ont acquise. On fait vibrer la corde du loyalisme, tant on a transformé les électeurs en soldats, en « militants ». C’est que leurs meneurs sont les conquérants du Pouvoir.

Plus la « machine » est puissante, plus les votes sont disciplinés, et moins la discussion a d’importance : elle n’affecte plus le scrutin. La puissance effective quitte d’ailleurs l’assemblée à mesure que les partis gagnent en consistance et en discipline. Les consultations électorales prenant le caractère de luttes entre « machines », celle qui l’emporte peut mettre son chef au gouvernement et il n’aura presque point à tenir compte de l’assemblée où les whips lui assureront une majorité stable.

Ces compétitions aboutissent à la dictature d’un parti, c’est-à-dire d’une équipe, et d’un homme, son chef. Voilà le totalitarisme. Ils disposent de ressources immenses accumulées dans l’arsenal du Pouvoir. Il n’existe dans la société aucune contre-force capable d’arrêter le Pouvoir. On a tout d’abord pensé la liberté comme fin. Dans ce but, on a proclamé la souveraineté des lois. Ces lois, on les mettait au-dessus de l’homme. Il n’aurait point à trembler devant un particulier plus puissant, devant un groupe menaçant par son nombre, car entre ce puissant et lui, c’est la Justice impassible qui trancherait, selon les lois établies. Il n’aurait rien non plus à redouter des gouvernants, serviteurs des lois. Il fallait que l’on crût au caractère de nécessité des lois, qu’on les regardât comme inscrites dans la nature des choses, et non pas comme un produit de la volonté humaine. Or précisément, on se mettait à considérer les lois comme des règlements toujours susceptibles de critique et de révision. En fait les règles suprêmes de la vie sociale sont devenues l’objet de querelles politiques. Dès lors les volontés particulières se trouvaient déchaînées, puisque capables de faire ou défaire les lois. La loi est devenue l’expression des passions du moment. Comme on ne peut plus conquérir la puissance législative, à laquelle l’exécutive est réunie, que par le moyen d’une faction bien organisée, les factions vont gagnant en cohésion et en violence. L’incertitude en tout cas devient telle, les conditions nécessaires de la vie sociale sont à ce point ruinées, que les peuple enfin, las de l’impuissance d’un Imperium toujours plus disputé, aspirent à stabiliser ce poids écrasant du Pouvoir qui roule au hasard de main en main, et finissent par trouver un honteux soulagement dans la paix du despotisme.

A la faveur du déchirement de l’Eglise, le monarque temporel a prétendu communiquer directement avec le suzerain céleste, et il a justifié ainsi l’assomption d’une certaine puissance législatrice. Ainsi le pouvoir qui avait été auprès des autres pouvoirs et dans le droit, tendait à faire entrer en lui les pouvoirs sociaux et le Droit même. Toutes autres étaient les républiques de l’Antiquité, Rome particulièrement. Les différentes magistratures étant indépendantes, le Pouvoir, l’Imperium n’était concentré nulle part, sinon, quand les circonstances l’exigeaient, chez le dictateur temporaire. Et chaque autorité avait son pouvoir propre, potestas. De sorte que ces pouvoirs pouvaient entrer en conflit et l’un d’eux arrêter l’autre. Même à l’intérieur d’une même autorité la pluralité de ses détenteurs permettait à l’un d’eux de paralyser son collègue ou ses collègues. Qu’est-ce qu’un contre-pouvoir ? Evidemment une puissance sociale, un intérêt fractionnaire constitué. Leur self-defense, pour égoïste qu’en puisse être le principe, contribue à la création d’un équilibre social. Ces corps, Montesquieu les trouvait partout dans la société de son temps : noblesse, Clergé, assemblées d’Etats de provinces, corporations. Le séisme fut politique bien sûr, mais aussi intellectuel (Rousseau, Mably) : contre la souveraineté du roi fut affirmée et triompha la souveraineté du peuple. Le problème de la limitation du pouvoir, pense-t-on, ne se trouvait posé que par la solution vicieuse autrefois donnée au problème de la formation du pouvoir. Si le gouvernement émane d’une source pure, ce n’est plus sa faiblesse mais sa force qui fait la liberté, ce n’est plus son étendue, mais toute borne qu’on voudrait apporter à son action, qui serait antisociale ! Royer-Collard le dit fort bien : « La Révolution n’a laissé debout que les individus. […] La centralisation a pénétré modestement, comme une conséquence, une nécessité. En effet, là où il n’y a que des individus, toutes les affaires qui ne sont pas les leurs sont des affaires publiques, les affaires de l’Etat ».  Sans doute l’intention primitive des Constituants avait été restrictive : ils entendaient qu’aucun acte de gouvernement ne pût être fait qu’en vertu d’une loi, et qu’aucune loi ne pût être faite qu’en vertu d’un consensus populi. Mais leur système devait logiquement aboutir à rendre possible n’importe quel acte de gouvernement pourvu qu’une loi l’autorisât et à rendre possible n’importe quelle loi pourvu que le Parlement la votât. Aucun despote ne peut se permettre d’aller aussi loin que ceux qui se réclament de la souveraineté populaire. Citons Constant : « La tyrannie n’aura besoin que de proclamer la toute-puissance de ce peuple en le menaçant, et de parler en son nom en lui imposant silence » (Cours de politique constitutionnelle, ed. 1872).

En Angleterre, l’omnipotence s’était élevée en détruisant au nom de la masse qu’elle prétendait représenter les groupes animés d’une vie réelle. Mais les deux chambres sont l’organe des puissances sociales de fait. De là leur force, qu’elles n’empruntaient à aucune constitution. De là aussi leur prudence. Elles équilibrent bien moins le Pouvoir qu’elles ne le cernent. Mais à chaque fois qu’elles le veulent, les puissances sociales font agir le pouvoir, comme il se voit déjà en 1749 quand elles forcent Walpole à la guerre. Ainsi la « séparation des pouvoirs » qu’on observe en Angleterre est à la vérité le résultat d’un processus de refoulement de l’Imperium royal par les puissances sociales.

Rien de comparable en France où règne la solitude victorieuse de la Centralité. On découpe dans l’Imperium des tranches qu’on répartit entre le Roi, la chambre basse, une chambre haute. Mais chaque tronçon du serpent tend à régénérer le serpent tout entier. Le Roi se tient pour héritier d’un roi qui fut absolu, et l’assemblée d’une assemblée qui fut absolue. Puis en 1848 triomphait la souveraineté populaire. Et l’on vit alors reparaître l’erreur fondamentale de la première révolution, l’illusion qu’un pouvoir formé à partir du bon principe est indéfiniment bénéfique. Opposer, comme l’a fait la Deuxième république, à un président élu par le peuple, une Assemblée élue par le peuple, ce n’est pas organiser un équilibre d’éléments sociaux, mais seulement instaurer une dispute d’hommes investis par la même source.

Si la souveraineté réside dans un roi ou une aristocratie, appartient à un seul ou à quelques-uns, elle ne peut s’étaler exagérément sans choquer les intérêts du grand nombre, et il suffit de fournir à ces intérêts un organe, pour que les forces immenses qui s’expriment par ce moyen distendent peu à peu cet organe. Tandis qu’au contraire un organe de résistance accordé à une minorité contre le pouvoir de la multitude ne peut que s’atrophier progressivement, comme se resserre une tête de pont tenue par une armée très inférieure en nombre. De sorte que le Pouvoir n’éveillerait de résistances assez fortes pour le limiter que s’il est de caractère minoritaire. Tandis qu’étant de caractère majoritaire il peut aller jusqu’à l’absolutisme, dont le règne seul relève le mensonge de son principe et que, se disant Peuple, il n’est toujours que Pouvoir.

Ce que nous appelons de nos vœux est une suprématie par le droit. Un Droit aîné et mentor de l’Etat. Or le doit a perdu son autonomie. Comme le dit le code Justinien : nous avons chacun des droits, subjectifs, qui se situent et se concilient dans un Droit objectif, élaboration d’une règle morale s’imposant à tous, que le Pouvoir doit respecter et faire respecter. N’importe l’origine du pouvoir : il se légitime lorsqu’il s’exerce conformément au droit.

De nos jours, rien de semblable : le droit n’est, nous dit-on, que l’ensemble des règles édictées par l’autorité politique. L’autorité faiseuse de lois est donc toujours juste, par définition. Citons la Métaphysique des mœurs de Kant : « Il n’y a contre le suprême législateur de l’Etat aucune résistance légitime de la part du peuple; car il n’y a d’état juridique possible que grâce à la soumission à la volonté législative pour tous. […] Pour que le peuple fût autorisé à la résistance, il faudrait préalablement une loi publique qui la permit. » Carré de Malberg ajoute : « L’essence de la règle de règle de droit est d’être sanctionnée par des moyens de coercition immédiate […] Il ne peut se concevoir, en fait de droit, que du droit positif. »

Or l’Histoire ne nous montre-t-elle pas un Droit d’une bien autre dignité, fondé sur la Loi Divine et la Coutume ? Mais encore faut-il distinguer le cas de Hobbes, qui imagine un pouvoir total, et celui de Rousseau et Kant, qui se gardent bien de confier cette puissance législative illimitée à un monarque ou à une assemblée. Elle ne saurait appartenir pour eux qu’à tout le peuple. Mais ces grands penseurs, dans l’esprit de leurs temps, ne voyaient d’autre réalité que l’homme. Ils proclamaient sa dignité et les droits qu’il possède en tant qu’homme. Ils n’ont pas assez vu que ces droits pouvaient être en conflit avec la puissance législative illimitée. Cela revient à dire que les Déclarations des droits ont joué en fait le rôle d’un Droit placé au-dessus de la loi.

Ce n’est pas un hasard si l’on a vu s’avancer le Pouvoir à l’époque où la foi catholique a été ébranlée. C’est ainsi qu’on le voit de nouveau s’avancer du fait de l’ébranlement des principes individualistes de 89. Mais c’est Léon Duguit, autre grand constitutionnaliste, qui énonce la vraie doctrine du Droit : « L’activité de l’Etat dans toutes ses manifestations est limités par un droit supérieur à lui […] cette limitation ne s’impose pas seulement à tel ou tel organe, elle s’impose à l’Etat lui-même. »

Le juriste américain Marshall, en 1803, a su faire accepter aux Etats-Unis un système formulant expressément les règles suprêmes du Droit, et instituant une autorité confrontant les lois au Droit et rejetant celles qui l’offensent. Ces droits de la justice ne s’étendent pas seulement aux gestes d’un homme privé à l’égard d’un homme privé, mais aussi aux gestes d’un agent du Pouvoir à l’égard de quiconque. Ces garanties, comme en Angleterre, sont moins efficaces par les sanctions qu’elles comportent que par l’état d’esprit qu’elles entretiennent.

Mais progressivement la « législation judiciaire » anglaise n’a plus été épargnée par le flot des lois nouvelles ; la Cour suprême américaine s’est trouvée en butte au sentiment du public et a dû se mettre en veilleuse : c’est un reflet parmi d’autres du sentiment moderne que peut nulle part souffrir que l’opinion de quelques hommes arrête à elle seule ce que réclame l’opinion de toute la société. Mais il ne s’agit ni d’un côté ni de l’autre d’opinions. On a d’une part une émotion momentanée que des méthodes d’agitation permettent de créer facilement ; de l’autre des vérités juridiques dont le respect s’impose absolument. A rebours, ce dont la Cour suprême a souffert, c’est d’avoir défendu contre l’opportunité politique des principes qui avaient été eux aussi d’opportunité politique.

Les racines aristocratiques de la liberté

La liberté est la souveraineté concrète de l’homme sur soi-même. La liberté n’est pas une invention moderne. Nous concevons à peine qu’une société puisse vivre où chacun est juge et maître de ses actions. Le Romain est libre de tout faire mais il doit en supporter toutes les conséquences. Tout peut se faire mais il faut y mettre les formes, formes d’une extrême rigueur. Le plein droit civil n’a d’abord été le lot que des eupatrides ou patriciens. Puis les familles énergiques de la plèbe accèdent aux magistratures et forment avec le patriciat la nobilitas. La plèbe juridique disparaît mais il y a une plèbe de fait. Les hommes de la masse en viennent à priser moins leur liberté juridique que leur participation à la puissance publique. Le Sénat souffre que les tribuns réunissent la plèbe pour voter des résolutions, plebiscita. Le tribunat accoutume le peuple à l’idée du sauveur. T. Gracchus voulait que tout citoyen redevienne propriétaire. C. Gracchus que chaque citoyen ait sa ration de blé à bas prix (bientôt gratuite). Au lieu que se généralise l’indépendance concrète des membres de la société, ils deviennent les clients de la puissance publique.

Il y a un Pouvoir, un État dès que le divorce des intérêts individuels est assez profond pour qu’il faille un tuteur permanent compensant la faiblesse du grand nombre. En Angleterre, le système de la liberté est progressivement étendu à tous : la plèbe est appelée aux droits de l’aristocratie ou extension à tous d’une Liberté individuelle. En France, le système de l’autorité, la machine construite par la monarchie tombe aux mains du peuple pris en masse ou attribution à tous d’une Souveraineté armée.

Dès que le peuple politique comprend une majorité de personnes qui n’ont rien ou croient ne rien avoir à défendre, le peuple se livre au messianisme du Pouvoir. Trois choses importent au césarisme : perte du crédit moral des membres les plus anciennement libres, élévation d’une classe nouvelle de capitalistes séparée par sa richesse du reste des citoyens, réunion de la force politique avec la faiblesse sociale.

L’objet de la démocratie est de transformer le maître suprême de la Société, l’État, en son serviteur. La liberté n’est qu’un besoin secondaire par rapport au besoin primaire de sécurité. A tout instant, il existe dans n’importe quelle société des individus qui ne se sentent pas assez protégés (sécuritaires), et d’autres qui ne sentent pas assez libres (libertaires). Le roi s’appuyant sur les classes inférieures, il y a versement progressif dans les hautes couches sociales d’éléments puisés en bas, montés par le canal étatique. La dégénérescence intérieure transforme l’aristocratie. Les privilégiés cherchent à être protégés par l’État. N’ayant plus de force propre, ils sont devenus incapables de limiter le pouvoir : les aspirations libertaires résident alors dans la classe moyenne, alliée du pouvoir s’il faut discipliner une aristocratie désordonnée, alliée de l’aristocratie lorsque l’État veut étouffer la liberté. Tous les individus, toutes les classes tâchent d’appuyer leur existence individuelle à l’État et les nouveaux droits de l’Homme contredisent et abrogent ceux qu’avait proclamés le XVIIIe s. : la plénitude de la liberté implique la plénitude du risque. Dès qu’on attend de l’État une protection, une sécurité, il lui suffit de justifier ses envahissements par les nécessités de son protectorat. L’aspiration religieuse est naturelle à l’homme, on a vainement chassé la foi de la scène politique : le Pouvoir revêt un caractère de théocratie.

Une puissance bienfaisante veillera sur chaque homme, depuis le berceau jusqu’à la tombe, dirigeant son développement individuel et l’orientant vers l’emploi le plus approprié de son activité. Le jeu des lois positives laisse beaucoup de place à quantité de misères et de malheurs individuels. Les victimes réclament une intervention providentielle qui corrige ces conséquences. Le trouble social n’est pas imaginaire mais le Pouvoir procède par décisions arbitraires. L’homme concret agit sous l’empire de sentiments et de croyances. Nous sommes dirigés par des images de comportement : nous n’avons qu’à imiter, qu’à répéter. L’harmonie est menacée quand les images de comportement sont troublées. Le faux dogme de l’égalité, flatteur aux faibles, aboutit en réalité à la licence infinie des puissants. Aucun ordre social ne saurait se maintenir ou se rétablir si les dirigeants des groupes des groupes et les aînés des collèges ne remplissent pas leur mission. Le trouble des images de comportement se répand de haut en bas. La cohérence sociale ne peut alors être rétablie que par le Pouvoir, usant des méthodes grossières de la suggestion collective et de la propagande. C’est la solution totalitaire, mal appelé par le mal individualiste. Une métaphysique destructrice n’a voulu voir dans la Société que l’État et l’Individu. Elle a méconnu le rôle des autorités morales et de tous ces pouvoirs sociaux intermédiaires qui encadrent et protègent l’homme de l’intervention du Pouvoir.

La révolution permanente, ou comment la statocratie a détruit les corps intermédiaires


du pouvoir«Une monarchie subit les services des puissants en tant qu’elle demeure sous la tutelle aristocratique; mais elle appelle les services des plébéiens en tant qu’elle veut se rendre absolue.»

 

La nécessité du nivellement

D’où vient que l’Etat ne rencontre aucune limite, aucune résistance syndicale du peuple ? C’est que les représentants des différents éléments de la Nation sont devenus le Pouvoir, et le peuple reste alors sans défenseur. Ceux qui sont l’Etat n’admettent pas d’intérêt de la Nation distinct de l’intérêt de l’Etat. Ils écraseraient comme sédition ce que la monarchie accueillait comme remontrance.

Le pouvoir dans sa puissance a pour victimes prédestinées et pour opposants naturels les puissants, les chefs de file, ceux qui exercent une autorité et possèdent une puissance dans la société. Être niveleur n’est donc nullement un caractère qu’il assume quand il devient démocratique. Le nivellement est dans sa destinée.

Ce qui aide au pouvoir de l’État c’est qu’il lutte contre d’autres maîtres ; et l’on regarde leur abaissement plutôt que son élévation. Ce qui lui est obstacle c’est tout commandement autre que le sien. Ce qui lui est aliment c’est toute force où qu’elle se trouve. Il est niveleur en tant qu’il est État, parce qu’il est État. Magistrature, police et armée font respecter les droits acquis : si on l’examine dans son Être, il est défenseur des privilégiés, mais si on l’examine dans son Devenir, on le trouve agresseur de toutes les formes d’autorité sociale. Il détruit naturellement l’ordre social dont il émane. Les grands sont abaissés tandis que s’élève une statocratie. Les privilégiés ne sont plus en face de l’État, ils sont dans l’État et constitués par lui et l’État est menacé de démembrement : cette construction et destruction de l’État rythme la vie sociale.

Ce sont les possédants qui bénéficient des lois, des décisions de la magistrature, des interventions de la police. Mais l’Etat n’est pas dans sa nature conservateur des droits acquis. Il joue les deux rôles à la fois, garantissant par ses organes les situations établies, et les minant par sa législation. Le processus destructeur des aristocraties s’accompagne d’un processus inverse. Car parallèlement s’élève une statocratie, qui non seulement s’approprie collectivement les forces sociales, mais qui tend aussi à se les approprier individuellement, donc à les distraire du pouvoir.

Dans les temps anciens, le système qui prévalait était celui de la société gentilice : le pouvoir n’était qu’un pacificateur entre groupes disposant d’une totale liberté interne. Le pouvoir ne connaît que les chefs de groupes, entre lesquels il arbitre, auxquels il commande. Son autorité ne pénètre pas dans le groupe même. Le roi est par conséquent contraint à une consultation permanente avec les pairs qui peuvent seuls lui prêter les forces dont il a besoin. Par conséquent, briser le cadre gentilice est la grande affaire des rois. La lutte contre la cellule familiale, depuis le classement des citoyens de Solon et Servius Tullius, s’est poursuivi tout au long de l’histoire. L’Etat a revendiqué comme ses propres ressortissants ceux qui n’étaient auparavant que les sujets du père. L’apparition de la structure féodale, système d’ « hommes de confiance », fait de chaque dominateur local un législateur, un juge, un administrateur d’une sorte de principauté. Mais le pouvoir anéanti se réveille, aiguillonné par ses besoins : il n’est pour ce dernier d’autres ressources que de dérober à la cellule seigneuriale les ressources qu’elle recèle. Les légistes placés entre le seigneur et ses sujets sont donc là pour que le seigneur s’abstienne de « tailler » arbitrairement ses hommes. Par ailleurs le monarque demande de plus en plus fréquemment des « aides », à l’occasion des guerres bien sûr, mais également par le biais de la dépréciation monétaire : le métal précieux, acheté de plus en plus cher par les ateliers monétaires, circule de plus en plus vite. Son rythme suit celui des besoins de l’Etat. L’Etat voit avec faveur la montée des riches qui ne lui paraissent point soustraire quelque chose à son autorité. Mais enfin la démolition de toutes autres dominations sociales a laissé les dominations financières maîtresses du terrain. Alors on les a reconnues formatrices de cellules nouvelles. Le patronat industriel pénètre dans l’atelier, a introduit sa loi, sa police, son règlement d’atelier. Ainsi les anticapitalistes, à rebours, viennent remplir les cadres de l’Etat bourgeois. Socialiste ou non, le pouvoir devient nécessairement l’allié de ceux qui subissent la domination capitaliste.

 

La statocratie, mariage du Pouvoir et de la plèbe

 

Si le Pouvoir grandit aux dépens des puissants, la plèbe doit être son éternelle alliée. La passion de l’absolutisme doit nécessairement conspirer avec la passion de l’égalité. Ce qu’a fait César en quelques années, la monarchie capétienne a mis 400 ans à l’accomplir mais c’est la même tâche et la même tactique. Des conseillers plébéiens, des soldats plébéiens, des fonctionnaires plébéiens sont les instruments du pouvoir qui se veut absolu. Quel spectacle cette montée des hommes noirs qui dévorent peu à peu la grandeur féodale. Le Pouvoir monarchique n’a pourtant point atteint sa fin logique, répugnant à détruire la noblesse toujours résistante. Lorsque se lèvera la vague démocratique, elle trouvera en Angleterre un Pouvoir tout investi de tranchées aristocratiques, au lieu qu’en France, elle s’emparera tout d’un coup d’un Pouvoir monarchique sans frein : ce qui explique assez la différence des deux démocraties.

Le terme d’une telle évolution, c’est la destruction de tout commandement au profit du seul commandement étatique. C’est l’atomisation sociale, la rupture de tous liens particuliers entre les hommes, qui ne sont plus tenus ensemble que par leur commun servage envers l’Etat. C’est, à la fois, et par une convergence fatale, l’extrémité de l’individualisme et l’extrémité du socialisme. Est-ce à dire pourtant qu’il n’y ait plus de privilégiés ? Si : mais ils sont dans l’Etat et constitués par lui. Ceux qui occupent les positions clefs de cette grande machine, les potentes, les optimates, s’approprieront alors de nouveaux avantages, et voudront en assurer la transmission à leurs descendants. Ce sera la féodalité. L’Etat sera démembré par la statocratie conçue dans son propre sein. Il s’agit pour lui dès lors de détruire ces molécules sociales ; et le processus de gonflement de l’Etat recommence.

Toujours, l’aristocratie s’oppose à l’élection d’un pouvoir disposant par lui-même de moyens d’action qui le rendent autonome à l’égard de la Société. A l’armée, assemblée de contingents féodaux, le roi leur préfère bientôt une cavalerie mercenaire développée à mesure de ses ressources. Et ce malgré des résultats mitigés.

 

L’Etat c’est nous ? Non, l’Etat, c’est eux !

« Le terme d’État – et c’est pourquoi nous l’évitons – comporte deux sens fort différents. Il désigne d’abord une société organisée ayant un gouvernement autonome, et, en ce sens, nous sommes tous membres de l’État, l’État c’est nous. Mais il dénote d’autre part l’appareil qui gouverne cette société. En ce sens les membres de l’État, ce sont ceux qui participent au Pouvoir, l’État c’est eux. Si maintenant l’on pose que l’État, entendant l’appareil de commandement, commande à la Société, on ne fait qu’émettre un axiome ; mais si aussitôt l’on glisse subrepticement sous le mot État son autre sens, on trouve que c’est la société qui commande à elle-même, ce qu’il fallait démontrer. Ce n’est là évidemment qu’une fraude intellectuelle inconsciente. Elle n’apparaît pas flagrante parce que précisément dans notre société l’appareil gouvernemental est ou doit être en principe l’expression de la société, un simple système de transmission au moyen de quoi elle se régit elle-même. À supposer qu’il en soit vraiment ainsi – ce qui reste à voir – il est patent qu’il n’en a pas été ainsi toujours et partout, que l’autorité a été exercée par des Pouvoirs nettement distincts de la Société, et que l’obéissance a été obtenue par eux. »

Bertrand de Jouvenel — Du pouvoir (1945)

 

Il faut écouter les cris de dépit de Saint-Simon contre Mazarin. Il a bien compris qu’au temps de la Fronde une révolution s’était accomplie, non pas celle, tumultueuse, que tentaient les émeutiers, mais celle au contraire invisible, qu’accomplissait le ministre éducateur de Louis XIV : « Il en méprise les lois, le génie, les avantages, il en ignore les règles et les formes, il ne pense qu’à tout subjuguer, à tout confondre, à faire que tout soit peuple ». Une partie de la noblesse alors, durant tout le XVIIIe siècle, plus ou moins déplumée par le pouvoir monarchique, se remplume en s’installant dans le riche appareil d’Etat construit par les commis plébéiens. Et occupant toutes les places, obstruant toutes les avenues du Pouvoir, l’ancienne noblesse l’anémie en empêchant qu’il attire à lui, comme autrefois, les ambitions plébéiennes. Ainsi tout ce qui devait servir l’Etat, s’en trouvant écarté, se « jacobinise ». Sous une opposition parlementaire qui, acceptée, aurait transformé la monarchie absolue en monarchie limitée, s’impatiente une élite plébéienne qui, admise dans l’Etat, aurait poussé toujours plus loin la centralisation monarchique. Elle était si naturellement servante du pouvoir royal qu’elle ne fera que le continuer, sans roi.

 

Le levier des croyances

 

Plus les routines et les croyances d’une société sont stables et enracinées, plus les comportements sont prédéterminés, moins le Pouvoir est libre dans son action. Plus nous cherchons à connaître les hommes primitifs, plus nous sommes frappés, non pas de l’extrême liberté de leur conduite, mais au contraire de son caractère étonnamment strict. Cette régularité on l’observe dans les communautés les plus dénuées de gouvernement. Le problème se complique quand la conquête, phénomène assez tardif dans l’histoire humaine, rassemble plusieurs communautés à mœurs distinctes sous un même gouvernement. Le peuple novateur se porte de tous côtés à des actes originaux. Alors intervient une Loi qui lui ouvre les avenues de développement fécondes, tandis que lui sont fermées de toute l’autorité d’un vouloir divin celles qui le mèneraient à sa propre destruction. Ce n’est pas le pouvoir qui légifère mais Dieu par la bouche d’hommes inspirés ou profondément convaincus. Puis les hommes se sont risqués à porter le jugement. Ce qui nous apparaît comme la plus haute expression de l’autorité, dire ce qui doit être fait et ce qui ne doit pas être fait, distinguer le licite et l’illicite, cela n’a point appartenu au Pouvoir politique avant un stade extrêmement tardif de son développement.

Sans doute les règles du droit romain apparaissent très tôt divorcées de toute connotation religieuse. Mais ces commandements civils, ces institutions civiles sont le décalque exact d’anciens commandements et d’anciennes institutions de caractère sacré.

Il y a deux sortes de lois : la Loi-commandement, reçue d’en haut. Dieu en est l’auteur. Enfreindre cette loi, c’est l’offenser. On en sera puni, que le pouvoir temporel y prête la main ou non. Et les Lois-règlements, faites par les hommes pour discipliner des conduites que les progrès de la complication sociale diversifient sans cesse. Les Romains sont le peuple le moins mystique peut-être que la terre ait porté. Et c’est pourquoi ils ont si tôt séparé du fas, ce qu’exigent les Dieux, le jus, ce qu’aménagent les hommes. Entraînés par la passion ou flattés par la puissance, les hommes commettent de fréquentes et graves violations, nul plus que les princes.

On doit se garder de confondre la Loi divine avec la Coutume. La coutume est une cristallisation de tous les usages. La Loi au contraire, laisse passer les variations favorables : elle agit, si l’on veut, comme un filtre sélectif. Par ailleurs, on ne peut pas dire que le Peuple ou l’assemblée enlève au Pouvoir la capacité de faire seul les lois, car, cette capacité, il ne la possédait point. Le concours du peuple ou d’une assemblée, loin d’entraver une liberté qu’ils n’avaient point, permet au contraire à l’activité gouvernementale de s’étendre. C’est le Pouvoir qui, au Moyen Age, convoque les Parlements d’Angleterre et les Etats généraux de France. On ne fait d’abord que constater la coutume. Puis, très progressivement, on introduit des lois innovatrices mais volontiers présentées comme des retours aux bons usages anciens. C’est la pratique législative qui a peu à peu accrédité la notion qu’on pouvait, par proclamation, non pas constater des droits, un Droit, mais les créer. Les plus grands esprits du XVIIIe l’ont tellement compris qu’ils ont voulu donner au législateur une digue et un incontestable guide : c’est la « religion naturelle » de Rousseau, c’est la « morale naturelle » de Voltaire. Mais ces digues ne pouvaient tenir une fois l’homme déclaré « mesure de toutes choses ». Une fois l’homme déclaré mesure de toutes choses, il n’y a plus ni Vrai, ni Bien, ni Juste, mais seulement des opinions dont le conflit ne peut être tranché que par la force politique. Le siècle du rationalisme est celui des despotes éclairés.

L’Ethique de la redistribution


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Bertrand de Jouvenel, L’Ethique de la redistribution, Les Belles Lettres, coll. Bibliothèque classique de la liberté, 144 pages, 17,50€, à paraitre le 23 septembre prochain. Acheter sur Amazon

En 1951, tournant le dos à son itinéraire l’ayant mené du socialisme national jusqu’à la collaboration idéologique avec Vichy, Bertrand de Jouvenel (1903-1987) publie au Royaume-Uni et en anglais The Ethics of Redistribution.
Dans le prolongement de Du pouvoir (1945) qui lui avait valu une renommée internationale de penseur politique, cet opus, inédit en français, développe avec une sobre alacrité une critique de l’extension du « Minotaure » que représente l’institution naissante de l’État-providence par le biais de la redistribution massive des revenus. Sa thèse : un inquiétant transfert des pouvoirs de décision des individus s’accomplit ainsi au profit de l’État, toujours plus omnipotent. Jouvenel met à mal le mythe d’une redistribution ne sollicitant que les plus riches. La logique fiscale conduit nécessairement à ponctionner aussi les classes moyennes. Une analyse singulièrement iconoclaste et prémonitoire.

Bertrand de Jouvenel est un auteur classique toujours intéressant. Et son livre The ethics of redistribution (qui curieusement va tout juste être traduit et publié en français) le prouve en s’attaquant à un des fondements jamais discuté (presque indiscutable) du consensus social-démocrate dans lequel il nous faut vivre. L’ouvrage est court mais dense et aborde avec calme et précision, loin de la polémique gratuite, les bases du sujet, le processus qui a débouché sur une énorme bureaucratie étatique dont la justification serait la redistribution des revenus entre les différentes couches socioéconomiques, selon l’idée générale, qui n’a jamais cessé de prendre de l’importance depuis, de « prendre aux riches pour donner aux pauvres ».

Jouvenel développe son argumentation avec tranquillité et précision, délimitant la question en signalant, par exemple, les différences existant entre la redistribution agraire et les arguments modernes en faveur de la redistribution, teintés d’un socialisme à la recherche d’un utopique homme nouveau. D’un trait de plume, il dévoile l’incohérence socialiste en demandant pourquoi le bien de la société passe par l’augmentation de la richesse mais pas dans le cas des individus et pourquoi l’appétit de la richesse serait mauvais chez les individus, mais pas pour la société.

Plus loin, Bertrand de Jouvenel nous montre que sous l’emphase de la redistribution ne se trouve pas le soucis du sort de ceux qui vivent dans des conditions indignes et humiliantes. Il ne s’agit pas de cela, chose parfaitement acceptable, mais propre de toute société saine ; il s’agit d’imposer l’égalitarisme, où il n’est pas si important de fixer un revenu décent que de limiter les revenus (de fait, signale l’auteur, un grand nombre de défenseurs de la redistribution sont moins satisfaits d’un relèvement général du niveau de vie qui conserve les inégalités, préférant de loin un écrasement de celles-ci vers le bas). L’autre trait de cette théorie moderne de la redistribution qui s’est imposée dans nos sociétés est son exigence de ce que l’agent chargé de mener cette tâche à bien soit l’État.Un État chaque fois plus gros et omniprésent, qui prend chaque fois plus de décisions sur les vie des personnes. Pour être plus précis, plus que l’État, Jouvenel pointe le jugement subjectif de la classe qui dessine les politiques.

Par contre, si l’on analyse, chiffres en main, ce qui reste de l’argumentation primaire et sentimentale à la manière de Robin des Bois – Jouvenel retourne le couteau dans la plaie quand il rappelle que c’est devenu une nouvelle habitude d’appeler juste n’importe quelle chose comprise comme émotionnellement désirable –, la réalité est que les riches ont toujours su échapper à la pression fiscale. Le second pas apparaît évident : il s’agit non pas de prendre aux riches, mais bien aux couches croissantes de ce que l’on a coutume d’appeler la classe moyenne. Pour donner aux pauvres ? Au final, pas grand chose, dès lors que l’énorme machinerie sociale, véritable usine à gaz, que nous avons construit, l’État bureaucratique, absorbe une grande partie des ressources enlevées aux familles de la classe moyenne. Et si l’on analyse encore plus en détail, comme le fait Jouvenel, et si nous désagrégeons en groupes plus compacts cette classe nébuleuse, on peut observer comment la redistribution cesse d’aller du haut vers le bas pour se transformer en flux horizontaux qui bénéficient à certains collectifs, qui parfois peuvent même disposer de revenus supérieurs à ceux à qui ont les a enlevés pour soi-disant les attribuer aux plus pauvres de la société. La réalité ressemble finalement bien peu à la théorie émotionnelle initiale.

Il y a bien d’autres choses encore dans ce petit livre : l’argutie d’argumenter sur la base des satisfactions subjectives et de tenter de mesurer le bonheur ; une solide critique de la théorie marginaliste dans les revenus ; la discrimination créée au nom de l’égalité ; comment l’augmentation de la redistribution conduit toujours à une extension des pouvoirs de l’État : le traitement discriminatoire envers les familles et en faveur des corporations, etc. En définitive, un livre important où la thèse centrale est cruciale : les politiques redistributives ont provoqué un changement de mentalité devant les dépenses publiques, dont le principal bénéficiaire n’est pas la classe au revenu le plus bas face à la classe au revenu supérieur, mais bien l’État face au citoyen.

Cet ouvrage est traduit par Michel Lemosse, qui est professeur émérite de civilisation anglaise à l’Université de Nice.

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Moyens économiques contre moyens politiques


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En librairie le 21 novembre 2013 (35,50€, 558 pages). Edités par les Belles Lettres, ces textes, choisis et présentés par Vincent Valentin, constituent une des très rares publications du sociologue allemand Franz Oppenheimer en français. Ceci fait suite à l’édition ebook commise par votre serviteur l’an dernier, et disponible ici en version epub et là en version mobipocket (Kindle).

Vincent Valentin est maître de conférences en droit à l’université de Paris 1 et enseignant à Sciences Po Paris. C’est un spécialiste du néo-libéralisme (le courant qui voulut rénover le libéralisme dans les années 1930), du libéralisme et du libertarianisme contemporain. Il collabore régulièrement à Philosophie Magazine. Il est docteur en droit, avec une thèse consacrée au libéralisme contemporain sous l’angle de la philosophie du droit et de l’histoire des idées. Il a écrit avec Alain Laurent une anthologie des textes libéraux, parue en 2012 aux Belles Lettres (Les Penseurs libéraux)

Sous un titre fédérateur unique, cet ouvrage associe et réédite pour la première fois depuis un siècle les traductions françaises de larges extraits des deux principaux opus d’Oppenheimer qui primitivement étaient prévus comme les deux parties d’un seul livre titré « Le Socialisme libéral comme système de sociologie » : en premier lieu L’Etat (édition originale 1908, traduit en 1913 en français), et en second lieu L’Economie pure et l’économie politique (édition originale 1910 ; traduit en 1914 en français). Le dénominateur commun de ces deux textes est une critique de l’Etat, aussi bien dans sa version capitaliste conservatrice que socialiste : l’Etat est considéré comme héritier des guerres de conquêtes et recourant à la violence des « moyens politiques » génératrices de luttes de classes destructrices. Cette critique est accompagnée par la proposition positive d’une société sans rapports de forces ni classes, sans exploitation et presque sans Etat, fondée, et c’est là sa forte originalité, sur la coopération volontaire d’individus égaux pratiquant le libre échange des « moyens économiques » : c’est le « socialisme libéral », dans le vocabulaire d’Oppenheimer.

Après avoir étudié la médecine puis la physique à Berlin, Franz Oppenheimer (1864-1943) se tourne vers les questions sociologiques, sociopolitiques et économiques. Il inaugure la première chaire de sociologie en Allemagne (1919). Avant d’émigrer définitivement aux Etats-Unis en 1938 pour fuir le nazisme et y finir sa vie, cet influent sociologue allemand a été professeur aux universités de Berlin et de Francfort, où il eut notamment parmi ses étudiants l’économiste ordo-libéral Wilhelm Röpke et le futur chancelier Ludwig Erhard. Ayant déclaré « toutes mes idées ont leur racine dans Adam Smith », il est paradoxalement mais significativement aussi apprécié par les libertariens américains pour son antiétatisme que par certains solidaristes français pour avoir le premier prôné un « socialisme libéral ».

Je vous joins ci-dessous ma préface à l’édition électronique de L’Etat, ses origines, son évolution et son avenir, qui contient mes annotations et traductions de l’ouvrage majeur de ce merveilleux sociologue.

Franz Oppenheimer, né le 30 mars 1864 à Berlin et mort le 30 septembre 1943 à Los Angeles, était un sociologue et économiste politique allemand. Il est pour l’essentiel connu pour le présent ouvrage Der Staat, paru en 1908, dans lequel il développe des théories majeures sur l’origine de l’État, et qui bénéficieront d’une longue postérité.

Oppenheimer étudie la médecine à Fribourg-en-Brisgau et à Berlin. Il pratique ensuite à Berlin entre 1886 et 1895. Il s’intéresse progressivement à l’économie politique et à la sociologie. Il devient à partir de 1895 rédacteur en chef de Die Welt am Morgen.

En 1909, il obtient un doctorat en économie à l’université de Kiel, avec une thèse sur David Ricardo, dont les idées exercèrent une grande influence sur lui. Entre 1909 et 1917, il est Privatdozent (professeur non rémunéré) à l’université de Berlin, puis occupe une chaire entre 1917 et 1919. Cette année, il part à l’université Goethe de Francfort sur le Main, occuper la première chaire de sociologie ouverte dans le pays. Il y dirigera en particulier la thèse de Ludwig Erhard, soutenue en 1925. Il eut aussi le célèbre ordo-libéral Wilhelm Röpke comme élève.

Juif, il part en 1934-1935 enseigner en Palestine. L’année suivante, il est fait membre honoraire de la société américaine de sociologie. En 1938, il émigre définitivement, au Japon puis aux Etats-Unis, s’y installant sur la côte Ouest. Il participe entre autres au lancement de l’American Journal of Economics and Sociology. Il enseigna également à l’université de Kobe.

« Moyen économique » et « moyen politique »

Pour Oppenheimer, il y a deux manières, exclusives l’une de l’autre, d’acquérir de la richesse ; la première est la production et l’échange volontaire avec les autres – la méthode du marché libre« la voie économique »èé èéthode de confiscation unilatérale, du vol de la propriétéé« la voie politique » écrit Murray Rothbard dans , il devrait êénergie dans la production est la voie « naturelle » : ce sont les conditions de sa survie et de sa prospérité sur cette terre. Il devrait être également clair que le moyen coercitif et exploiteur est le contraire de la loi naturelle à la production, il en soustrait. « La voie politique » ; et ceci réduit non seulement le nombre des producteurs, mais abaisse éà produire au-delà de sa propre subsistance. En fin de compte, le voleur détruit même sa propre subsistance en réduisant ou en éliminant la source de son propre approvisionnement.

Etat-ours et Etat-apiculteur

Oppenheimer retrace l’histoire universelle de la constitution de l’Etat, indépendamment des races, des époques, des ethnies, des religions, des croyances, des latitudes. Il observe un cheminement qui, plus ou moins lent, plus ou moins systématique, est le lot de toutes les civilisations et de toutes les époques. La première étape de l’Etat, c’est le vol, le rapt, le meurtre lors de combats frontaliers, échauffourées sans fin, que ni paix ni armistice ne peuvent faire cesser.

Peu à peu, le paysan, victime principale de ces hordes barbares, accepte son sort et cesse toute résistance. C’est alors que le berger sauvage, nomade et hostile, prend conscience qu’un paysan assassiné ne peut plus labourer, et qu’un arbre fruitier abattu ne peut plus rien porter. Dans son propre intérêt, donc, partout où c’est possible, il permet au paysan de vivre et épargne ses vergers. La tribu de nomades perd peu à peu toute intention de pratiquer le vol et l’appropriation violente.

Les pilleurs ne brûlent et ne tuent plus dans la stricte mesure du « nécessaire », pour faire valoir un respect qu’ils estiment salutaire, ou pour briser une résistance isolée. Mais en général, le berger ne s’approprie désormais que l’excédent du paysan. Il laisse au paysan sa maison, son équipement et ses provisions jusqu’à la prochaine récolte.

Dans une métaphore saisissante, Oppenheimer démontre que le berger nomade, qui était jadis comme l’ours, qui, pour voler la ruche, la détruit, devient progressivement, dans un second temps, comme l’apiculteur, qui laisse aux abeilles suffisamment de miel pour les mener jusqu’à l’hiver. Alors que le butin accaparé par la tribu de bergers nomades n’était qu’une pure et simple spoliation, où peu importait les conséquences, où les nomades détruisaient la source de la richesse future pour la jouissance de l’instant, désormais, a contrario, l’acquisition devient rentable, parce que toute l’économie est basée sur la retenue face à la jouissance de l’instant en raison des besoins de l’avenir. Le berger a appris à « capitaliser ». La société est passée de l’ « Etat-Ours » à l’ « Etat-apiculteur ».

La conception libérale de la lutte des classes

Par ailleurs, Oppenheimer montre que l’histoire de toutes les civilisations est celle du combat entre les classes spoliatrices et les classes productives. Il inscrit son analyse de la formation de l’Etat dans le cadre de cette théorie libérale de la lutte des classes.

Cette théorie fut d’abord l’œuvre de Charles Comte au XIXe siècle, l’auteur du journal Le Censeur Européen et l’un des maîtres de Bastiat. Selon Comte, l’homme a le choix entre deux alternatives fondamentales : il peut piller la richesse produite par d’autres ou il peut travailler pour produire lui-même des richesses. On retrouve cette idée chez Bastiat aussi : « Il y a donc dans le monde deux espèces d’hommes, savoir : les fonctionnaires de toute sorte qui forment l’État, et les travailleurs de tout genre qui composent la société. Cela posé, sont-ce les fonctionnaires qui font vivre les travailleurs, ou les travailleurs qui font vivre les fonctionnaires ? En d’autres termes, l’État fait-il vivre la société, ou la société fait-elle vivre l’État ? ». Comme l’a fait justement remarquer Ralph Raico, la similarité entre cette analyse et celle d’Oppenheimer dans L’Etat est frappante. Sa genèse de l’Etat s’oppose frontalement à celle du gentil-Etat-protecteur, dans la tradition du contractualisme des Lumières, et inspirera Max Weber (« L’Etat, c’est le monopole de la violence physique légitime »).

De plus, L’Etat d’Oppenheimer est un excellent complément au livre de Bertrand de Jouvenel, Du pouvoir, Histoire naturelle de sa croissance (1945). Là où écrit, en effet : « Qu’est-ce, alors, que l’Etat comme concept sociologique ? L’Etat, dans sa genèse (…) est une institution sociale, imposée par un groupe victorieux d’hommes sur un groupe défait, avec le but unique de régler la domination du groupe victorieux sur le groupe défait, et de se protéger contre la révolte intérieure et les attaques de l’étranger. Téléologiquement, cette domination n’a eu aucun autre but que l’exploitation économique du vaincu par les vainqueurs. », Bertrand de Jouvenel ajoute : « l’Etat est essentiellement le résultat des succès réalisés par une bande des brigands, qui se superpose à de petites et distinctes sociétés. ».

La postérité de L’Etat 

Parmi les auteurs grandement inspirés par Franz Oppenheimer, on trouve indubitablement Murray Rothbard. Dans L’Ethique de la liberté, il considère qu’Oppenheimer définit « brillamment l’Etat comme « l’organisation des moyens politiques ». C’est que l’Etat est d’une essence criminelle. »

Plus encore, sa définition de l’Etat n’est qu’un prolongement des écrits d’Oppenheimer. « L’État, selon les mots d’Oppenheimer, est l’ « organisation de la voie politique » ; c’est la systématisation du processus prédateur sur un territoire donné. Le crime, au mieux, est sporadique et incertain ; le parasitisme est éphémère, et la ligne de conduite coercitive et parasitaire peut être contestée à tout moment par la résistance des victimes. L’État fournit un canal légal, ordonné et systématique, pour la prédation de la propriété privée ; il rend certain, sécurisé et relativement « paisible » la vie de la caste parasitaire de la société ».

De plus, Oppenheimer pointe du doigt une idée reprise et confirmée par nombre d’auteurs : comme la production doit toujours précéder la prédation, le marché libre est antérieur à l’état. L’État n’a été jamais créé par un « contrat social » ; il est toujours né par la conquête et par l’exploitation. Une tribu de conquérants, qui pille et assassine les tribus conquises, et décide de faire une pause, car elle se rend compte que le temps de pillage sera plus long et plus sûr, et la situation plus plaisante, si les tribus conquises étaient autorisées à vivre et à produire, les conquérants se contentant d’exiger comme règle en retour un tribut régulier.

Carl Schmitt  ajoute : « Alors que la conception de l’Etat propre au XIXe siècle allemand, systématisé par Hegel, avait abouti à la construction intellectuelle d’un Etat situé loin au-dessus du règne animal de la société égoïste, et où régnaient la moralité et la raison objectives, [chez Oppenheimer] la hiérarchie des valeurs se trouvent à présent inversée, et la société, sphère de la justice pacifique, se place infiniment plus haut que l’Etat, dégradé en zone d’immoralité et de violence ».

D’autre part, la distinction sociologique entre ceux qui vivent du pillage (spoliation) et ceux qui vivent de la production marquera aussi profondément les premiers intellectuels américains de la Old Right au XXe siècle : Albert Jay Nock et Frank Chodorov.

Enfin, il est indéniable qu’Oppenheimer exerça une influence majeure sur nombre de libéraux allemands et américains, comme Ludwig Erhard, père du miracle économique allemand, Benjamin Tucker, Kevin Carson ou Albert Jay Nock. Si ces personnalités ont des idées si éloignées, c’est non seulement à cause des thèses éclairantes de l’auteur, mais aussi parce que l’on peut tirer deux conclusions de celles-ci : soit que l’Etat est une organisation aux fondements injustes et dont on doit se débarrasser ou limiter (perspective minarchiste ou libertarienne), soit que l’on doit lutter contre ces injustices, y compris par l’utilisation de l’État et la modification des attributs de ce dernier. C’est la voie choisie par Oppenheimer, pour qui les libéraux doivent accepter une phase de transition durant laquelle le pouvoir politique rétablirait une situation juste. En particulier, pour Oppenheimer, c’est la répartition de la propriété foncière qui est injuste, répartition dont est responsable le pouvoir politique. Il convient d’y remédier en luttant contre les excès du pouvoir politique, qui maintient une société de classes. Pour cela, l’Etat doit être transformé, de moyen de conservation des privilèges et des monopoles à l’adversaire de ces derniers. Ainsi serait possible la transition entre un régime capitaliste non libéral et une vraie économie de marché, dans laquelle l’intérêt général serait atteint par la liberté économique.

Mais surtout, de cette lutte ancestrale entre le moyen politique et le moyen économique, le vainqueur apparaît clairement aux yeux d’Oppenheimer. Et c’est bien cela le plus important de sa pensée. En effet, si la tendance de l’évolution de l’Etat se révèle comme la lutte constante et victorieuse du moyen économique contre le moyen politique, le droit du moyen économique, le droit d’égalité et de paix, héritage des conditions sociales préhistoriques, était à l’origine borné au cercle étroit de la horde familiale. Autour de cet îlot de paix l’océan du moyen politique et de son droit faisait rage.

Or, peu à peu, ce cercle s’est de plus en plus étendu : le droit de paix a chassé l’adversaire, il a progressé partout à la mesure du progrès économique, de l’échange équivalent entre les groupes. D’abord peut-être par l’échange du feu, puis par l’échange de femmes et enfin par l’échange de marchandises, le territoire du droit de paix s’étend de plus en plus. C’est ce droit qui protège les marchés, puis les routes y conduisant, enfin les marchands qui circulent sur ces routes. L’Etat, ensuite, a absorbé ces organisations pacifiques qu’il développe. Elles refoulent de plus en plus dans son territoire même le droit de la violence. Le droit du marchand devient le droit urbain. La ville industrielle, le moyen économique organisé, sape par son économie industrielle et monétaire les forces de l’Etat Féodal, du moyen politique organisé : et la population urbaine anéantit finalement en guerre ouverte les débris politiques de l’Etat Féodal, reconquérant pour la population entière avec la liberté le droit d’égalité. Le droit urbain devient droit public et enfin droit international.

De là découle la conclusion optimiste du présent ouvrage : « Nous sommes enfin mûrs pour une culture aussi supérieure à celle de l’époque de Périclès que la population, la puissance et la richesse de nos empires sont supérieures à celles du minuscule Etat de l’Attique.

Athènes a péri, elle devait périr, entraînée à l’abîme par l’économie esclavagiste, par le moyen politique. Tout chemin partant de là ne peut aboutir qu’à la mort des peuples. Notre chemin conduit à la vie ! »

Et nous pouvons dès lors faire nôtres les dernières phrases de L’Etat :

« L’examen historico-philosophique étudiant la tendance de l’évolution politique et l’examen économique étudiant la tendance de l’évolution économique aboutissent au même résultat : le moyen économique triomphe sur toute la ligne, le moyen politique disparaît de la vie sociale en même temps que sa plus ancienne, sa plus tenace création. Avec la grande propriété foncière, avec la rente foncière, périt le capitalisme.

C’est là la voie douloureuse et la rédemption de l’humanité, sa Passion et sa Résurrection à la vie éternelle : de la guerre à la paix, de la dissémination hostile des hordes à l’unification pacifique du genre humain, de la bestialité à l’humanité, de l’Etat de brigands à la Fédération libre. »

L’Etat, ses origines, son évolution et son avenir


A l’occasion de la sortie, sur notre bibliothèque électronique Librairal, de L’Etat, ses origines, son évolution et son avenir de Franz Oppenheimer, ouvrage fondamental initialement paru en 1913, nous vous invitons à lire la préface de cette édition électronique, annotée et augmentée. 

Par Fabrice Copeau.

Franz Oppenheimer, né le 30 mars 1864 à Berlin et mort le 30 septembre 1943 à Los Angeles, était un sociologue et économiste politique allemand. Il est pour l’essentiel connu pour le présent ouvrage Der Staat, paru en 1908, dans lequel il développe des théories majeures sur l’origine de l’État, et qui bénéficieront d’une longue postérité.

Oppenheimer étudie la médecine à Fribourg-en-Brisgau et à Berlin. Il pratique ensuite à Berlin entre 1886 et 1895. Il s’intéresse progressivement à l’économie politique et à la sociologie. Il devient à partir de 1895 rédacteur en chef de Die Welt am Morgen.

En 1909, il obtient un doctorat en économie à l’université de Kiel, avec une thèse sur David Ricardo, dont les idées exercèrent une grande influence sur lui. Entre 1909 et 1917, il est Privatdozent (professeur non rémunéré) à l’université de Berlin, puis occupe une chaire entre 1917 et 1919. Cette année, il part à l’université Goethe de Francfort sur le Main, occuper la première chaire de sociologie ouverte dans le pays. Il y dirigera en particulier la thèse de Ludwig Erhard, soutenue en 1925. Il eut aussi le célèbre ordo-libéral Wilhelm Röpke comme élève.

Juif, il part en 1934-1935 enseigner en Palestine. L’année suivante, il est fait membre honoraire de la société américaine de sociologie. En 1938, il émigre définitivement, au Japon puis aux Etats-Unis, s’y installant sur la côte Ouest. Il participe entre autres au lancement de l’American Journal of Economics and Sociology. Il enseigna également à l’université de Kobe.

« Moyen économique » et « moyen politique »

Pour Oppenheimer, il y a deux manières, exclusives l’une de l’autre, d’acquérir de la richesse ; la première est la production et l’échange volontaire avec les autres – la méthode du marché libre, qu’il appelle « la voie économique ». L’autre manière est plus simple parce qu’elle n’exige pas la productivité ; c’est la manière de l’accaparement des marchandises d’une autre personne, ou de ses services, par l’utilisation de la force et de la violence. C’est la méthode de confiscation unilatérale, du vol de la propriété des autres. C’est la méthode qu’Oppenheimer nomme « la voie politique » d’accroissement de la richesse. Comme l’écrit Murray Rothbard dans L’Anatomie de l’Etat, il devrait être clair que l’utilisation pacifique de la raison et de l’énergie dans la production est la voie « naturelle » pour l’homme : ce sont les conditions de sa survie et de sa prospérité sur cette terre. Il devrait être également clair que le moyen coercitif et exploiteur est le contraire de la loi naturelle ; il est parasitaire car, au lieu d’ajouter à la production, il en soustrait. « La voie politique » siphonne la production au profit d’un individu ou d’un groupe parasite et destructeur ; et ceci réduit non seulement le nombre des producteurs, mais abaisse également l’incitation du producteur à produire au-delà de sa propre subsistance. En fin de compte, le voleur détruit même sa propre subsistance en réduisant ou en éliminant la source de son propre approvisionnement[1].

Etat-ours et Etat-apiculteur

Oppenheimer retrace l’histoire universelle de la constitution de l’Etat, indépendamment des races, des époques, des ethnies, des religions, des croyances, des latitudes. Il observe un cheminement qui, plus ou moins lent, plus ou moins systématique, est le lot de toutes les civilisations et de toutes les époques. La première étape de l’Etat, c’est le vol, le rapt, le meurtre lors de combats frontaliers, échauffourées sans fin, que ni paix ni armistice ne peuvent faire cesser.

Peu à peu, le paysan, victime principale de ces hordes barbares, accepte son sort et cesse toute résistance. C’est alors que le berger sauvage, nomade et hostile, prend conscience qu’un paysan assassiné ne peut plus labourer, et qu’un arbre fruitier abattu ne peut plus rien porter. Dans son propre intérêt, donc, partout où c’est possible, il permet au paysan de vivre et épargne ses vergers. La tribu de nomades perd peu à peu toute intention de pratiquer le vol et l’appropriation violente.

Les pilleurs ne brûlent et ne tuent plus que dans la stricte mesure du « nécessaire », pour faire valoir un respect qu’ils estiment salutaire, ou pour briser une résistance isolée. Mais en général, le berger nomade ne s’approprie désormais que l’excédent du paysan. Il laisse au paysan sa maison, son équipement et ses provisions jusqu’à la prochaine récolte.

Dans une métaphore saisissante, Oppenheimer démontre que le berger nomade, qui était jadis comme l’ours, qui, pour voler la ruche, la détruit, devient progressivement, dans un second temps, comme l’apiculteur, qui laisse aux abeilles suffisamment de miel pour les mener jusqu’à l’hiver. Alors que le butin accaparé par la tribu de bergers nomades n’était qu’une pure et simple spoliation, où peu importait les conséquences, où les nomades détruisaient la source de la richesse future pour la jouissance de l’instant, désormais, a contrario, l’acquisition devient rentable, parce que toute l’économie est basée sur la retenue face à la jouissance de l’instant en raison des besoins de l’avenir. Le berger a appris à « capitaliser ». La société est passée de l’ « Etat-Ours » à l’ « Etat-apiculteur ».

La conception libérale de la lutte des classes

Par ailleurs, Oppenheimer montre que l’histoire de toutes les civilisations est celle du combat entre les classes spoliatrices et les classes productives. Il inscrit son analyse de la formation de l’Etat dans le cadre de cette théorie libérale de la lutte des classes.

Cette théorie fut d’abord l’œuvre de Charles Comte au XIXe siècle , l’auteur du journal Le Censeur Européen et l’un des maîtres de Bastiat[2]. Selon Comte, l’homme a le choix entre deux alternatives fondamentales : il peut piller la richesse produite par d’autres ou il peut travailler pour produire lui-même des richesses. On retrouve cette idée chez Bastiat aussi : « Il y a donc dans le monde deux espèces d’hommes, savoir : les fonctionnaires de toute sorte qui forment l’État, et les travailleurs de tout genre qui composent la société. Cela posé, sont-ce les fonctionnaires qui font vivre les travailleurs, ou les travailleurs qui font vivre les fonctionnaires ? En d’autres termes, l’État fait-il vivre la société, ou la société fait-elle vivre l’État ?[3]  ». Comme l’a fait justement remarquer Ralph Raico, la similarité entre cette analyse et celle d’Oppenheimer dans L’Etat est frappante. Sa genèse de l’Etat s’oppose frontalement à celle du gentil-Etat-protecteur, dans la tradition du contractualisme des Lumières, et inspirera Max Weber (« L’Etat, c’est le monopole de la violence physique légitime »).

De plus, L’Etat d’Oppenheimer est un excellent complément au livre de Bertrand de Jouvenel, Du pouvoir, Histoire naturelle de sa croissance (1945). Là où Oppenheimer écrit, en effet : « Qu’est-ce, alors, que l’Etat comme concept sociologique ? L’Etat, dans sa genèse (…) est une institution sociale, imposée par un groupe victorieux d’hommes sur un groupe défait, avec le but unique de régler la domination du groupe victorieux sur le groupe défait, et de se protéger contre la révolte intérieure et les attaques de l’étranger. Téléologiquement, cette domination n’a eu aucun autre but que l’exploitation économique du vaincu par les vainqueurs. », Bertrand de Jouvenel ajoute, comme en miroir : « l’Etat est essentiellement le résultat des succès réalisés par une bande des brigands, qui se superpose à de petites et distinctes sociétés[4]. ».

La postérité de L’Etat

Parmi les auteurs grandement inspirés par Franz Oppenheimer, on trouve indubitablement Murray Rothbard. Dans L’Ethique de la liberté, il considère qu’Oppenheimer définit « brillamment l’Etat comme « l’organisation des moyens politiques ». C’est que l’Etat est d’une essence criminelle. »

Plus encore, sa définition de l’Etat n’est qu’un prolongement des écrits d’Oppenheimer. « L’État, selon les mots d’Oppenheimer, est l’ « organisation de la voie politique » ; c’est la systématisation du processus prédateur sur un territoire donné. Le crime, au mieux, est sporadique et incertain ; le parasitisme est éphémère, et la ligne de conduite coercitive et parasitaire peut être contestée à tout moment par la résistance des victimes. L’État fournit un canal légal, ordonné et systématique, pour la prédation de la propriété privée ; il rend certain, sécurisé et relativement « paisible » la vie de la caste parasitaire de la société[5] ».

De plus, Oppenheimer pointe du doigt une idée reprise et confirmée par nombre d’auteurs : comme la production doit toujours précéder la prédation, le marché libre est antérieur à l’état. L’État n’a été jamais créé par un « contrat social » ; il est toujours né par la conquête et par l’exploitation. Une tribu de conquérants, qui pille et assassine les tribus conquises, et décide de faire une pause, car elle se rend compte que le temps de pillage sera plus long et plus sûr, et la situation plus plaisante, si les tribus conquises étaient autorisées à vivre et à produire, les conquérants se contentant d’exiger comme règle en retour un tribut régulier.

Carl Schmitt ajoute : « Alors que la conception de l’Etat propre au XIXe siècle allemand, systématisé par Hegel, avait abouti à la construction intellectuelle d’un Etat situé loin au-dessus du règne animal de la société égoïste, et où régnaient la moralité et la raison objectives, [chez Oppenheimer] la hiérarchie des valeurs se trouvent à présent inversée, et la société, sphère de la justice pacifique, se place infiniment plus haut que l’Etat, dégradé en zone d’immoralité et de violence[6] ».

D’autre part, la distinction sociologique entre ceux qui vivent du pillage (spoliation) et ceux qui vivent de la production marquera aussi profondément les premiers intellectuels américains de la Old Right au XXe siècle : Albert Jay Nock[7] et Frank Chodorov.

Enfin, il est indéniable qu’Oppenheimer exerça une influence majeure sur nombre de libéraux allemands et américains, comme Ludwig Erhard, père du miracle économique allemand, Benjamin Tucker, Kevin Carson ou Albert Jay Nock. Si ces personnalités ont des idées si éloignées, c’est non seulement à cause des thèses éclairantes de l’auteur, mais aussi parce que l’on peut tirer deux conclusions de celles-ci : soit que l’Etat est une organisation aux fondements injustes et dont on doit se débarrasser ou limiter le pouvoir du nuisance (perspective minarchiste ou libertarienne), soit que l’on doive lutter contre ces injustices, y compris par l’utilisation de l’État et la modification des attributs de ce dernier. C’est la voie choisie par Oppenheimer, pour qui les libéraux doivent accepter une phase de transition durant laquelle le pouvoir politique rétablirait une situation juste. En particulier, pour Oppenheimer, c’est la répartition de la propriété foncière qui est injuste, répartition dont est responsable le pouvoir politique. Il convient d’y remédier en luttant contre les excès du pouvoir politique, qui maintient une société de classes. Pour cela, l’Etat doit être transformé, de moyen de conservation des privilèges et des monopoles à l’adversaire de ces derniers. Ainsi sera possible la transition entre un régime capitaliste non libéral et une vraie économie de marché, dans laquelle l’intérêt général sera atteint par la liberté économique[8].

Mais surtout, de cette lutte ancestrale entre le moyen politique et le moyen économique, le vainqueur apparaît clairement aux yeux d’Oppenheimer. Et c’est bien cela le plus important de sa pensée. En effet, si la tendance de l’évolution de l’Etat se révèle comme la lutte constante et victorieuse du moyen économique contre le moyen politique, le droit du moyen économique, le droit d’égalité et de paix, héritage des conditions sociales préhistoriques, était à l’origine borné au cercle étroit de la horde familiale. Autour de cet îlot de paix l’océan du moyen politique et de son droit faisait rage.

Or, peu à peu, ce cercle s’est de plus en plus étendu : le droit de paix a chassé l’adversaire, il a progressé partout à la mesure du progrès économique, de l’échange équivalent entre les groupes. D’abord peut-être par l’échange du feu, puis par l’échange de femmes et enfin par l’échange de marchandises, le territoire du droit de paix s’étend de plus en plus. C’est ce droit qui protège les marchés, puis les routes y conduisant, enfin les marchands qui circulent sur ces routes. L’Etat, ensuite, a absorbé ces organisations pacifiques qu’il développe. Elles refoulent de plus en plus dans son territoire même le droit de la violence. Le droit du marchand devient le droit urbain. La ville industrielle, le moyen économique organisé, sape par son économie industrielle et monétaire les forces de l’Etat Féodal, du moyen politique organisé : et la population urbaine anéantit finalement, en guerre ouverte, les débris politiques de l’Etat Féodal, reconquérant pour la population entière avec la liberté le droit d’égalité. Le droit urbain devient droit public et enfin droit international.

De là découle la conclusion optimiste du présent ouvrage : « Nous sommes enfin mûrs pour une culture aussi supérieure à celle de l’époque de Périclès que la population, la puissance et la richesse de nos empires sont supérieures à celles du minuscule Etat de l’Attique.

Athènes a péri, elle devait périr, entraînée à l’abîme par l’économie esclavagiste, par le moyen politique. Tout chemin partant de là ne peut aboutir qu’à la mort des peuples. Notre chemin conduit à la vie ! »

Et nous pouvons dès lors faire nôtres les dernières phrases de L’Etat :

« L’examen historico-philosophique étudiant la tendance de l’évolution politique et l’examen économique étudiant la tendance de l’évolution économique aboutissent au même résultat : le moyen économique triomphe sur toute la ligne, le moyen politique disparaît de la vie sociale en même temps que sa plus ancienne, sa plus tenace création. Avec la grande propriété foncière, avec la rente foncière, périt le capitalisme.

C’est là la voie douloureuse et la rédemption de l’humanité, sa Passion et sa Résurrection à la vie éternelle : de la guerre à la paix, de la dissémination hostile des hordes à l’unification pacifique du genre humain, de la bestialité à l’humanité, de l’Etat de brigands à la Fédération libre. »

Notes

  1.  Murray N. Rothbard, L’Anatomie de l’Etat, in Egalitarianism as a Revolt Against Nature and Others Essays, Auburn, Mises Institute, 1974, pp. 55-88, trad. F. Ribet, brochure libéraux.org, disponible sur catallaxia.
  2. Voir notamment : Considérations sur l’état moral de la nation française, et sur les causes de l’instabilité de ses institutions, vol. 1, pp. 1-2, 9.
  3. Tome VII de l’édition Guillaumin des Œuvres complètes de Bastiat, texte 60.
  4. Du Pouvoir, p. 100-101.
  5. Murray N. Rothbard, L’Ethique de la liberté, trad. F. Guillaumat et P. Lemieux, Les Belles Lettres, 1991 ; nouvelle édition, préface de Jérémie Rostan, Les Belles Lettres, 2011.
  6. Carl Schmitt, La notion de politique, 1932.
  7. Albert Jay Nock a écrit vivement que « l’Etat clame et exerce le monopole du crime (…) Il interdit le meurtre privé, mais lui-même organise le meurtre à une échelle colossale. Il punit le vol privé, mais lui-même fait main basse sans scrupule sur tout ce qu’il veut, qu’il s’agisse de la propriété d’un citoyen ou d’un étranger. », Nock, On Doing the Right Thing, and Other Essays (New York, Harper and Bros., 1929), p. 143 ; cité in Jack Schwartzman, « Albert Jay Nock—A Superfluous Man, » Faith and Freedom (December, 1953) : 11.
  8.  Franz Oppenheimer, « Praktische Ökonomik und Volkwirtschafspolitik », Annalen der Naturphilosophie, 12, 1913, p.22, cité par N. Goldschmidt, p. 966.

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David Friedman, l’anarcho-capitalisme par la démonstration rationnelle


« Dans l’état socialiste idéal, le pouvoir n’attirera pas les fanatiques du pouvoir. Les gens qui prennent les décisions n’auront pas la moindre tendance à favoriser leurs intérêts personnels. Il n’y aura pas moyen, pour un homme habile, de détourner les institutions pour les mettre au service de ses propres fins. Et on verra les crocodiles voler. »

ImageDavid D. Friedman, né en 1945, est un écrivain libertarien, professeur d’université et promoteur de l’anarcho-capitalisme.

Docteur en physique diplômé de l’université de Chicago, il est davantage connu pour ses travaux d’économie politique. Il a exposé en particulier la théorie anarcho-capitaliste dans son œuvre majeure Vers une société sans État (The Machinery of Freedom).

Il a commencé par enseigner l’économie puis le droit à l’université de Santa Clara, reprenant l’idée d’Hayek selon laquelle il est impossible d’être économiste en se cantonnant à l’économie. Il est issu d’une famille d’intellectuels : son père, Milton Friedman, a reçu le Prix Nobel d’économie, et sa mère est l’économiste Rose Friedman. Son oncle Aaron Director est professeur de droit, tandis que son fils Patri Friedman est également un libertarien connu.

Grand amateur d’histoire, David Friedman fait partie de la Société d’Anachronisme créatif (Society for Creative Anachronism), association qui organise la reproduction de scènes historiques avec plusieurs milliers d’acteurs bénévoles. Il a organisé le plus grand tableau, the Pennsic War. Adepte de la science fiction, il a écrit une nouvelle de fantasy, Harald , publiée en 2006. Friedman est également chroniqueur pour Liberty magazine.

Une approche utilitariste du libéralisme

Alors que la plupart des libertariens adoptent un point de vue déontologique en termes de droit naturel, voire une approche aprioriste comme Rothbard, Friedman est quant à lui utilitariste, et s’attache à montrer que les conséquences de l’anarcho-capitalisme sont bénéfiques pour tout le monde, y compris les pauvres. Sa vision du passage à une société anarcho-capitaliste n’est pas ontologique mais au contraire pragmatique et graduelle : par exemple, il préconise, prolongeant ainsi les travaux de son père, les bons scolaires (education vouchers) comme un prélude à la privatisation du système éducatif, et la décentralisation de la police comme une étape vers une défense totalement privée.

Le droit de propriété est indépassable

Friedman fonde l’essentiel de son argumentation sur le caractère crucial du droit de propriété et de ses implications économiques. Il montre en particulier comment celui-ci est bafoué par les nombreuses politiques menées par la gauche comme par la droite. Il s’attaque notamment aux législations anti-trust, dont il démontre magistralement l’inanité, aux politiques d’aide sociale – qui favorisent surtout les classes moyennes – et, plus généralement, démontre qu’à travers l’appareil d’Etat, tout le monde en vient à voler tout le monde et donc que chacun y perd.

La propriété privée, pour David Friedman, ce n’est pas n’importe quoi. C’est d’abord le droit sur sa propre personne, puis le droit sur sa propre production et, enfin, le droit sur ce qu’on  échange  volontairement  avec les autres.

Sujet très important, et corollaire au droit de propriété, la « question sociale » n’est pas esquivée. Friedman montre de façon très convaincante que tout le monde serait gagnant dans une société libre. Il souligne le fait qu’un des problèmes que nous rencontrons quand nous jugeons les sociétés d’antan est la difficulté de faire la séparation entre les conséquences de la pauvreté et celles des institutions politiques. Ainsi les sociétés américaines et britanniques du XIXe siècle sont souvent décrites comme repoussantes par ceux qui les comparent aux sociétés du XXe siècle. Ce faisant, la plupart des historiens ignorent que nos sociétés contemporaines sont la résultante des progrès des sociétés du siècle précédent.

Un problème similaire existe dans l’analyse du féodalisme. Le féodalisme semble repoussant pour une large partie car les hommes étaient alors beaucoup plus pauvres qu’aujourd’hui. D’un autre côté, le féodalisme fut un système politique décentralisé dans lequel les armées combinées des barons surpassaient l’armée du roi. En plus, ce fut un système dans lequel les frontières – non entre les royaumes mais entre les baronnies – étaient très proches, ainsi les seigneurs locaux devaient tenir compte du fait que s’ils maltraitaient leurs sujets, ces derniers pouvaient s’installer chez le seigneur voisin.

Le passage du féodalisme à la monarchie absolue marqua donc, pour Friedman, une régression – les monarques du XVIe et du XVIIe siècles purent donc davantage opprimer leurs sujets que ne le purent les seigneurs féodaux du XIIIe siècle.

Enfin, il expose des arguments très forts pour prouver que les crises économiques, notamment la grande crise de 1929, sont dues aux interventions intempestives et surtout incompétentes des hommes de l’Etat. Il poursuit et confirme en cela les travaux de Murray Rothbard.

L’anarchie n’est pas le chaos

Friedman entreprend donc de détricoter l’Etat, cette construction monstrueuse qui nous opprime, menace nos libertés, nous rançonne, qui prétend monopoliser l’usage de la violence pour notre propre bien et qui finira par diriger chacun des actes de notre vie si nous le laissons faire. L’Etat qui fait tout pour penser à notre place, ce mythe, cette fiction qui est la principale cause des guerres du XXe siècle.

L’Etat ? Ou plutôt les hommes de l’Etat, car l’Etat comme entité abstraite n’existe pas, alors que les présidents de la république, les gouvernements, les fonctionnaires, les ministres et autres parasites de toutes sortes, eux, existent bien. L’Etat n’existe pas réellement, c’est une fiction légale qui prend sa substance du fait que des hommes collectent des impôts, paient des impôts, font respecter les lois édictées par les gouvernements, obéissent à ces lois.

La société anarcho-capitaliste est possible

Dans son classique Vers une Société sans Etat, David Friedman expose avec clarté et humour sa conception du libertarianisme.

Il démontre non seulement la désirabilité, mais aussi la faisabilité pratique d’une société fonctionnant sans le moindre État, lequel est défini comme une agence de type gouvernementale bénéficiant d’un monopole de la violence légale et parfois de divers autres droits exclusifs.

Dans la deuxième partie de son ouvrage, « La Hotte du père Noël libertarien ou Comment vendre l’Etat par petits morceaux », il donne des exemples pratiques de la théorie libertarienne (enseignement, éducation, routes, immigration, santé, etc.) Il se situe clairement du côté des partisans de l’immigration libre.

Il fournit donc une illustration concrète de ce que serait le démantèlement progressif de l’Etat. Contrairement à ce que l’on croit souvent, il a existé et il existe encore de nombreux « services publics » aux Etats-Unis. David Friedman passe en revue certains d’entre eux et propose de les privatiser. Il commence par les écoles et les universités et poursuit avec les rues, la Poste et le programme spatial.

Il fournit aussi quelques réflexions sur la véritable fonction des réglementations étatiques, la démocratie, etc. « Imaginez cent personnes assises en cercle, écrit-il, chacune ayant sa poche pleine de pièces de un cent. Un politicien marche à l’extérieur du cercle, prenant un cent à chacun. Personne n’y prête attention : qui se soucie d’un cent ? Lorsqu’il a fini le tour du cercle, le politicien jette 50 cents devant une personne, qui est ravie de cette aubaine inattendue. On recommence le processus, en terminant avec une personne différente. Au bout de cent tours, chacun se retrouve plus pauvre de 100 cents ; plus riche de 50 cents, et heureux. »

Friedman présente, enfin, une courte étude sur la société islandaise médiévale qui, telle l’Irlande décrite par Rothbard – connut une période libertarienne.

La police et la juste privées

Friedman décrit les institutions qui seraient viables dans un cadre libertarien. Il détaille longuement le cas de la sécurité et de la justice, pour illustrer le changement de perspective auquel il faut parvenir pour constituer une société anarcho-capitaliste. Comment assurer sa sécurité, faire appel à la justice et définir le droit dans une société libre ? Par le marché et la concurrence, répond-il, toujours dans le respect de la propriété privée légitime bien sûr.

Si des boulangeries privées et concurrentes produisent un pain en général d’excellente qualité, pourquoi des entreprises privées et concurrentes de protection individuelle ne produiraient-elles pas une sécurité d’excellente qualité et pourquoi des tribunaux privés et concurrents ne produiraient-ils pas un droit d’excellente qualité ? Comment, sans gouvernement, pourrions-nous régler les conflits qui sont actuellement réglés dans les tribunaux ? Comment pourrions-nous alors nous protéger contre les criminels ?

Considérons d’abord, dit Friedman, le cas le plus facile, la résolution des conflits impliquant des contrats entre des sociétés bien établies. Une grande partie de tels litiges sont maintenant réglés non pas par des tribunaux d’Etat mais par l’arbitrage privé. Les sociétés, quand elles élaborent un contrat, indiquent la procédure d’arbitrage pour n’importe quel conflit qui peut surgir. Ainsi elles évitent les dépenses et les délais de la justice.

 

L’arbitre n’a aucune force de police. Sa fonction est de rendre des décisions, pas de les faire respecter. Les décisions arbitrées sont habituellement exécutoires, mais c’est un développement récent ; historiquement, l’exécution venait du désir d’une entreprise de maintenir sa réputation. Si on refuse le jugement d’un arbitre, il est difficile de persuader quelqu’un de signer un contrat qui indique un arbitrage ; personne ne veut jouer au jeu de « pile tu gagnes, face je perds ».

L’arbitrage, par lui-même, ne fournit aucune solution pour la personne dont la voiture est abîmée par un conducteur négligent, encore moins pour la victime d’un vol ; dans les deux cas, le plaignant et le défendeur, ayant des intérêts différents et aucun accord préalable, sont peu susceptibles de trouver un arbitre qui leur convienne mutuellement. Le défendeur n’a aucune raison d’accepter un arbitrage quel qu’il soit ; il a tout à y perdre – ce qui nous amène au problème d’empêcher la coercition.

Or, la protection contre la coercition est un bien économique. Elle est actuellement vendue dans une variété de formes – gardiennage, serrures, alarmes. Pendant que l’efficacité de la police étatique diminue, le marché fournit des produits de remplacement pour la police, comme pour les tribunaux.

Supposons, poursuit David Friedman, qu’un jour il n’y ait plus aucune police étatique, mais des agences de protection privées à la place. Ces agences vendent un service qui consiste à protéger leurs clients contre le crime. Peut-être vont-elles jusqu’à offrir une garantie de résultats en assurant leurs clients contre des pertes résultant d’actes criminels.

Comment de telles agences de protection pourraient-elles nous protéger ? Ce serait sur la base d’une décision économique, selon les coûts et l’efficacité des différentes solutions possibles. A une extrémité, elles pourraient se limiter à la défense passive, installant des serrures et des alarmes sophistiquées. Ou bien elles ne prendraient aucune mesure préventive, mais feraient de grands efforts pour retrouver les criminels coupables de délits contre leurs clients. Elles pourraient maintenir des patrouilles ou les voitures en faction, comme la police étatique actuelle, ou elles pourraient se reposer sur des substituts électroniques. De toute façon, elles vendraient un service à leurs clients, et auraient une incitation véritable à fournir une qualité de service aussi élevée que possible, au coût le plus bas. Il est raisonnable de supposer, dit Friedman, que la qualité de service serait plus élevée et le coût plus bas qu’avec le système étatique actuel.

Qui ferait les lois ? Sur quelle base l’arbitre privé déciderait-il quels actes sont criminels et comment ils devraient être punis ? La réponse est que des systèmes juridiques seraient produits dans le commerce sur le marché libre, exactement comme des livres et des soutiens-gorge sont produits aujourd’hui. Il pourrait y avoir concurrence parmi différentes marques juridiques, juste comme il y a concurrence entre différentes marques de voitures.

Dans une telle société il pourrait y avoir beaucoup de tribunaux et même beaucoup de systèmes légaux. Chaque paire d’agences de protection convient à l’avance quel tribunal elles invoqueront en cas de conflit. Ainsi les lois en vertu desquelles sera traité un cas particulier seront déterminées implicitement par l’accord anticipé entre les agences de protection des clients concernés. En principe, il pourrait y avoir un tribunal différent et un système de lois différent pour chaque paire d’agences de protection. Dans la pratique, beaucoup d’agences trouveront probablement commode de traiter avec les mêmes tribunaux, et beaucoup de tribunaux pourraient trouver commode d’adopter des législations identiques ou presque identiques, afin de simplifier les affaires avec leurs clients.

Avant de qualifier d’injuste ou de chaotique une société dans laquelle différentes personnes sont régies par différentes lois, rappelez-vous, poursuit Friedman, que dans notre société la loi en vertu de laquelle vous êtes jugés dépend du pays et même de la ville dans laquelle vous vous trouvez. Dans le cadre des arrangements décrits ici, elle dépend de votre agence de protection et de l’agence de la personne que vous accusez ou qui vous accuse.

Dans une société anarcho-capitaliste, la loi est donc un produit du marché. Un tribunal vit de la facturation des services d’arbitrage qu’il rend. Son succès dépendra de la réputation qu’il obtiendra du point de vue de l’honnêteté, de la fiabilité, de la promptitude et de l’attrait auprès des clients potentiels de l’ensemble des lois qu’il applique. Les clients immédiats sont les agences de protection. Mais une agence de protection elle-même vend un produit à ses clients. Dans ce produit entrera le ou les systèmes juridiques des tribunaux dont elle est cliente, et sous lesquels ses clients seront par conséquent jugés. Chaque agence de protection essayera d’entrer en affaires avec les tribunaux dont le système juridique plaira le plus à ses clients.

S’il advient que les clients des deux agences soient aussi acharnés les uns que les autres, peut-être deux tribunaux seront choisis, un de chaque sorte, et les procès assignés aléatoirement entre eux. De toute façon, la préférence juridique du client, son avis quant au type de loi auquel il entend se soumettre, aura été un facteur important pour déterminer le type de loi qui le régit. Cela ne peut complètement contribuer à le déterminer, puisque accusé et accusateur doivent avoir la même loi.

Les différences entre les tribunaux seraient probablement plus subtiles. Les gens constateraient que les décisions d’un tribunal sont plus promptes ou plus prévisibles que celles des autres, ou que les clients d’une agence de protection sont mieux protégés que ceux des autres. Les agences de protection, essayant d’établir leur propre réputation, rechercheraient les « meilleurs » tribunaux.

Plusieurs objections peuvent être formulées contre un tel marché libre de la justice. Le premier est que les tribunaux rendraient la justice en décidant en faveur de celui qui paie le plus. Ce serait suicidaire ; sans une réputation d’honnêteté, ils n’auraient aucun client – à la différence de nos tribunaux actuels.

Une autre objection est que c’est le travail des tribunaux et de la législation de découvrir les lois, et pas de les créer ; il ne peut pas y avoir en concurrence deux lois de la pesanteur, aussi pourquoi devrait-il y avoir en concurrence deux lois sur la propriété ? Mais il peut y avoir deux théories en concurrence au sujet de la loi de la pesanteur ou de la définition des droits de propriété. La découverte est une activité aussi productive que la création. S’il est évident de déterminer une législation correcte, ou quelles règles sociales découlent de la nature de l’homme, alors tous les tribunaux s’entendront, de même que tous les architectes s’accordent quant aux lois de la physique. Si ce n’est pas évident, le marché engendrera la recherche destinée à découvrir des législations correctes.

Une autre objection est que dans une société avec beaucoup de systèmes juridiques on ne s’y retrouverait plus. Si cela s’avère être un problème sérieux, les tribunaux auront une incitation économique à adopter une législation uniforme, exactement comme les papeteries ont une incitation à produire du papier avec des tailles normalisées. Une nouvelle législation sera présentée seulement quand l’innovateur croira que ses avantages sont supérieurs à ceux de l’uniformité.

L’objection la plus sérieuse à la législation de libre marché est que le plaignant et le défendeur peuvent ne pas se mettre d’accord sur un tribunal commun. Évidemment, un meurtrier préférerait un juge clément. Si le ttribunal était choisi réellement par les parties après que le crime s’est produit, cela pourrait constituer une difficulté insurmontable. Dans le cadre des arrangements que j’ai décrits, le tribunal est choisi à l’avance par les agences de protection. On aurait du mal à trouver à un instant donné un nombre de meurtriers suffisant pour faire vivre leur propre agence de protection, une qui serait affiliée à des tribunaux qui ne considèreraient pas le meurtre comme un crime. Et même si c’était le cas, aucune autre agence n’accepterait de tels tribunaux. L’agence des meurtriers accepterait un tribunal raisonnable ou bien serait engagée dans une guerre désespérée contre le reste de la société.

Jusqu’à ce qu’il soit réellement accusé d’un crime, chacun veut des lois qui le protègent contre le crime et le laissent interagir paisiblement et productivement avec autrui. Même les criminels sont ainsi. Peu de meurtriers souhaiteraient vivre sous une législation qui leur permettrait de tuer – et aussi d’être tué.

Un livre de synthèse : David Friedman, Vers une société sans Etat, 1971, 1973, 1989 : Ce livre appelle à une privatisation de toutes les fonctions gouvernementales, en fournissant de nombreux exemples, et explore ainsi les conséquences de la pensée libertarienne, telles que l’histoire de l’Islande, et explique les raisons personnelles de l’auteur visant à défendre la pensée libertarienne.

Des chapitres portent sur la privatisation de la loi et de la police, et sur la fourniture de biens publics (tels que la défense nationale ou les routes) en société libertarienne. L’approche de Friedman est typiquement anarcho-capitaliste. Il y énonce en particulier une « loi » selon laquelle tout ce que fait le gouvernement coûte au moins deux fois plus cher que ce que coûterait l’équivalent dans le privé. Il illustre cette loi par plusieurs exemples, tels que le service des Postes.

Ce qui est passionnant dans ce livre, c’est que l’auteur est toujours tourné vers le concret. Peu de grands principes ici mais une foule de réflexions sur ce que serait la vie réelle dans une société libertarienne. Aucune question difficile n’est esquivée, l’auteur n’hésite pas à faire part de ses interrogations et même parfois de ses doutes (sur la défense nationale par exemple), d’où un sentiment de grande honnêteté intellectuelle et une approche des problèmes des plus stimulante.

« Ne demandez pas ce que l’Etat peut faire pour vous. Demandez ce que les hommes de l’Etat sont en train de vous faire ».

Bibliographie sélective

David Friedman, 1971, Vers une société sans Etat (nouvelles éditions en 1973 et 1989)
David Friedman, 1977, « A Theory of the Size and Shape of Nations », Journal of Political Economy 85, dans lequel il expose les limites de l’accroissement de la taille d’une nation en raison du désir de l’État de maximiser ses recettes fiscales
David Friedman, 1980, « Many, Few, One – Social Harmony and the Shrunken Choice Set », American Economic Review, vol. 70, no. 1 (mars), pp 225-232
David Friedman, 1980, « In Defense of Thomas Aquinas and the Just Price », History of Political Economy, 12
David Friedman, 1994, « Law as a Private Good: A Response to Tyler Cowen on the Economics of Anarchy », Economics and Philosophy, vol 10, pp 319–27
David Friedman, 1996, Hidden Order: The Economics of Everyday Life
Fabio Massimo Nicosia, 1997, « David Friedman, realista giuridico libertario », In: Fabio Massimo Nicosia, dir., Il diritto di essere liberi. Per una teoria libertaria della secessione, della proprietà e dell’ordine giuridico, Treviglio, Leonardo Facco Editore, pp 88-97
David Friedman, 2000, Law’s Order – What Economics Has to Do with Law and Why It Matters, Princeton, Princeton University Press
David Friedman, 2006, « Private Creation and Enforcement of Law: A Historical Case », In: Edward P. Stringham, Dir., Anarchy and the Law. The Political Economy of Choice, Ch 36, Cheltenham UK: Edward Elgar
David Friedman, 2008, Future Imperfect: Technology and Freedom in an Uncertain World