Comment augmenter le chômage ?


Auteur : Bruno Jarrosson
Editeur : Dunod
Date de parution : 2017-01-11
EAN papier : 9782100760329

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Bruno Jarrosson est un consultant en stratégie, auteur de nombreux ouvrages sur ce sujet et plus généralement sur la gestion stratégique des organisations. Par ailleurs, il est l’auteur de deux pièces de théâtre. Ou peut-être de trois, tant cet opuscule ironique semble relever autant du grand-guignol que de la réalité, malheureusement. En quelques pages, Jarrosson nous lire avec un humour décapant une analyse infaillible sur ce qu’il faut appeler avec lui l’organisation scientifique du chômage, politique menée depuis quarante ans par tous les gouvernements successifs, et qui a donné des résultats si bons qu’ils sont quasi inespérés : la hausse bienheureuse et continue du chômage.

Les chiffres sont parlants. 1974 : 200 000 demandeurs d’emploi. 2016 : 3 550 000 chômeurs. Comment expliquer une telle réussite, si ce n’est en posant l’hypothèse que la France a tout fait pour augmenter le chômage et que ça a marché. Cela tombe bien car, comme ce livre le démontre, la France est en excellente voie pour faire encore beaucoup mieux !

Et pour une fois qu’une politique menée avec résolution atteint les buts qu’elle se donne, il convient de l’encourager, de l’étendre, voire même de donner des leçons aux autres pays. Notez que sur ce dernier aspect, les Français ne sont jamais en reste et excellent, depuis la nuit des temps, dans le fait de donner des leçons à la terre entière.

Les propos suivants s’appuient bien entendu sur l’ouvrage qui vient de paraitre, mais aussi sur cet excellent article de 2013.

L’Organisation scientifique du chômage

La politique de promotion du chômage est, en France, basée sur l’OSC. L’organisation scientifique du chômage. De quoi s’agit-il ? L’OSC consiste à décourager par tous les moyens légaux le contrat de travail. Si le marché du travail fait de la résistance, une armée de fonctionnaires déterminés va le mettre au pas. Les techniques utilisées depuis quarante ans se sont révélées si efficaces qu’on n’en a pas varié. En voici quelques-unes.

  1. Le coup de pouce. Il s’agit d’augmenter le salaire minimum plus vite que l’inflation. Ce qui a été fait puisque le pouvoir d’achat du SMIC a bien plus que doublé en trente ans. À chaque coup de pouce, des dizaines de milliers de personnes se trouvent exclues du marché du travail. La méthode est d’autant plus imparable qu’elle consiste à abaisser le niveau de vie au nom de l’augmentation du niveau de vie. On est pile-poil dans la novlangue façon Huxley. On comprend que les gouvernement aient usé et abusé d’une si merveilleuse méthode pour augmenter le chômage. Mais naturellement, celle-ci, qui ne touche que les plus bas salaires, se révèle vite insuffisante.
  2. Le lestage des charges sociales. L’idée est simple, il suffisait d’y penser : faire financer la protection sociale par le travail plutôt que par la consommation (la TVA) ou le capital productif (la TVA sociale). Les biens sont produits par la combinaison du travail et du capital puis ils sont consommés. On peut donc prélever le financement de la protection sociale sur le travail, sur le capital ou sur la consommation. Fort heureusement, c’est le premier choix qui a été fait. Il s’agit de punir le travail pour l’exclure de l’économie. Dans ce domaine-là, la France a été plus loin que la plupart des autres pays européens et en a recueilli les magnifiques résultats. Par exemple, en cas de forte croissance, le chômage baisse toujours moins en France qu’ailleurs. Bien entendu, ceci ne tient que si on a une administration qui sait effectivement et efficacement lutter contre le travail au noir. Les Italiens, par exemple, n’ont jamais pu résoudre ce problème. L’administration italienne devrait venir prendre des leçons de l’administration française sur l’organisation scientifique du chômage.
  3. Le financement des retraites. Même principe que pour les charges sociales : depuis trente ans on n’a cessé d’augmenter les cotisations employeurs et salariés.
  4. L’encouragement de l’oisiveté. Décourager le travail ne suffit pas. Encore faut-il encourager l’oisiveté. Il est donc fondamental de redistribuer à ceux qui ne travaillent pas l’argent que l’on a prélevé sur ceux qui s’obstinent à travailler. C’est ce qui a été fait.
  5. Faire peur aux employeurs. Il suffisait en effet d’y penser, s’il n’y a plus d’employeur, il n’y aura plus de salarié. Il suffit de judiciariser le contrat, et cela exclusivement contre l’employeur. Dans ce domaine, la créativité a été sans borne : indemnités de licenciement, requalification de l’intérim en CDI, réduction de la durée légale du travail (c’est en France qu’elle est la plus faible au monde, youhou), contrôles URSAFF fréquents et incompréhensibles, sans parler de l’Inspection du travail et de son sacro-saint Code. Il s’agit de bien faire comprendre à celui qui embauche qu’il devient automatiquement la cible privilégiée – et solvable – de l’administration, voire de la justice. Si dans le même temps on peut mettre en examen un patron connu et faire mousser l’affaire dans les médias, c’est encore mieux. Après tout, les patrons qui se retrouvent en délicatesse avec la justice n’ont que ce qu’ils méritent. Quelle idée aberrante, voire choquante, de vouloir créer de la richesse et de l’emploi ?

Au fil des ans, cette politique en faveur du chômage a été affinée et a rencontré un succès croissant. Ce qui nous laisse en toute franchise béats d’admiration en faveur de nos hommes et femmes politiques qui, en dépit des obstacles constants, des critiques ignorantes, des alternances fréquentes, de la croissance mondiale agaçante, ont su maintenir le cap d’une augmentation constante du chômage.

Hélas, une certaine modestie les empêche souvent de se prévaloir de leurs succès.

Un triomphe, dont seule notre modestie légendaire nous empêche de nous prévaloir

Nos hommes politiques sont trop modestes, c’est là leur moindre défaut. Ils n’osent pas assez souligner leurs succès dans la lutte pour le chômage et lorsqu’ils dressent un bilan, c’est en général pour créditer ces succès à d’autres qu’eux-mêmes. On doit saluer ici le fair play, pour ne pas dire la grandeur d’âme, caractéristique de l’esprit français. Chapeau bas, les artistes.

Cette modestie, plus déraisonnable encore qu’admirable, se manifeste de trois façons : la minimisation des chiffres d’une part ; le blues des ministres du Chômage d’autre part ; et enfin par le classique et néanmoins efficace « c’est pas moi c’est l’autre.

La minimisation des chiffres. Pourquoi faire sortir des statistiques des chômeurs ? Pourquoi, à chaque annonce d’une augmentation du chômage, cet un air modeste de gamin pris en faute, indiquant que ça ne va pas durer, que la courbe va bientôt se retourner ? Pourquoi afficher une telle prudence, un tel manque de confiance dans des politiques qui ont fait leur preuve ? Au fil des ans « l’inversion de la courbe du chômage » – toujours évoquée, jamais observée – est devenue la grande menace avec laquelle on éradique la confiance en l’avenir. Heureusement, elle ne vient jamais, ou alors ce n’est qu’un écran de fumée, et la politique pour le chômage reprend ses droits. Ouf.

Le blues des ministres. On comprend bien que nos gouvernants regrettent de n’avoir pas pu augmenter le chômage plus vite, qu’ils se laissent aller parfois sur ce sujet à une certaine tristesse. On voudrait toujours faire mieux à court terme. Mais dans la perspective du long terme, le succès est massif et incontestable. Certes il s’agit d’un travail d’équipe dont nul ne peut s’attribuer pour lui seul les lauriers. Il n’y a pas de champion de France de la création du chômage, mais un magnifique succès collectif et bi partisan.

Le « c’est pas moi c’est l’autre ». La loi sur les trente-cinq heures fut une des plus magnifiques étapes dans l’accélération tant attendue du chômage. On ne soulignera jamais assez la fascinante contribution des trente-cinq heures, à laquelle nous devons la suppression de centaines de milliers d’emplois. Chapeau bas. Augmenter le chômage en diminuant le temps de travail est une idée géniale de créativité, une innovation si étonnante qu’elle a mis du temps à émerger et que seule la France a eu le courage de mettre en œuvre avec résolution et constance. Comme quoi pour l’innovation et les macarons, il faut la durée. L’idée est géniale et innovante parce qu’elle est contre-intuitive et qu’elle fonctionne. Le ministre du Chômage de l’époque, Martine Aubry, tutoie désormais les plus grands noms de la pensée contemporaine, dans une sorte de Hollywood Walk of Fame du génie français.

Un raisonnement intuitif pourrait nous faire penser qu’en diminuant le temps de travail de chaque emploi, on augmente le nombre d’emplois. Gros risque. Mais nos gouvernants se méfient à juste titre des raisonnements directs et ont fait justement confiance à un raisonnement plus subtil. On ne la leur fait pas, ils ne sont pas des politiciens pour rien. En réduisant légalement le temps de travail, on augmente mécaniquement et massivement le coût du travail. Ce qui supprime de facto des centaines de milliers d’emplois. Et ouais. On ne peut qu’admirer nos gouvernants d’avoir pris un tel risque car si ça marche en théorie, il restait à démontrer que ça marche en pratique. C’est chose faite depuis. Et cerise sur le gâteau, on envoie aux investisseurs étrangers un message dissuasif sur la France. On peut regretter d’ailleurs que de ce point de vue-là, l’occasion ait été mal exploitée. Mais bon, on ne peut pas toujours tout réussir.

Alors pourquoi cette loi sur les trente-cinq heures, si bénéfique, n’a-t-elle pas de paternité claire ? À l’époque, en 1998, on l’attribuait à Martine Aubry, ministre du Travail très mobilisée par l’augmentation du chômage mais handicapée par la croissance. Et voilà que maintenant, dans un exercice de modestie certes admirable mais qui jette la confusion, madame Aubry ou son entourage laissent entendre que ce n’était peut-être pas son idée – mais celle de Dominique Strauss-Kahn, le fantôme du Sofitel déclassé dans un Novotel – que la loi n’a pu passer qu’avec l’appui ferme du Premier ministre Lionel Jospin – le spécialiste des premiers tours qui se prend le penne dans l’œil – que les effets sur le chômage ne seraient pas si clairs et devraient aussi à la politique de Jacques Chirac – le Corrézien presque SDF, si démuni qu’il doit être logé par un richissime levantin.

Voilà pour une fois le succès presque orphelin. Quel dommage, car cette posture morale qui force le respect brouille aussi le débat !

Comment aller plus loin, en finir avec l’emploi

Ce qui précède montre que la lutte contre l’emploi a atteint un certain degré de sophistication. Toutefois, même quand on atteint l’excellence, il ne faut pas renoncer à progresser. 3 280 000 chômeurs c’est bien, c’est même exceptionnel, mais cela laisse environ vingt-six millions de personnes au travail.

On peut aller plus loin, même au risque de l’impopularité. C’est après tout l’honneur du politique de savoir braver l’opinion publique pour promouvoir l’intérêt général. Nous en avons assez de preuves quotidiennes pour faire fonds sans réserve sur le courage et le refus de la démagogie qui anime nos gouvernants successifs.

Quelques idées donc pour aller plus loin, catalogue non exhaustif qui pourrait être enrichi par un exercice de créativité.

Passer aux trente-deux heures. Puisque les trente-cinq heures, ça a plutôt bien réussi pour augmenter le chômage, on pourrait amplifier ce succès en allant plus loin. Pourquoi ne pas aller aux trente-deux heures comme le propose depuis vingt ans Pierre Larrouturou ? Pourquoi ne pas reprendre et amplifier ce qui marche ?

Insulter les investisseurs étrangers. On doit à notre ministre dit du Redressement productif d’avoir lancé cette nouvelle méthode. Le ministre va chercher l’investisseur avec un fusil, l’invective fleurie à la bouche. Succès garanti. Bravo monsieur le productif ministre du Redressement productif, bel exemple de créativité au service d’une noble cause.

Supprimer la TVA. Pour augmenter le chômage, il est essentiel d’augmenter le coût du travail. On a certes jusqu’à maintenant fait brillamment financer la protection sociale par le contrat de travail. Mais pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? On pourrait aussi faire financer l’État en transférant les recettes de l’État de l’impôt au contrat de travail. Ainsi la France pourrait effacer les désavantages comparatifs qui lui restent et que nous avons soulignés plus haut. Encore une fois, augmenter le chômage en France n’est pas facile, il y faut de l’énergie, de la constance mais aussi de grands moyens et des stratégies audacieuses.

Interdire les licenciements. Si on parvient à rendre le contrat de travail indissoluble comme le mariage catholique et romain, on condamne de fait l’employeur à entretenir des rentiers. Effet dissuasif garanti. Ce système qui a fait ses preuves dans le secteur public pourrait être étendu au secteur privé.

Verser des prestations chômage illimitées. Il convient enfin de décourager les chômeurs de reprendre un travail. Il se peut certes que certains préfèrent travailler que rester chômeur, mais au moins il serait sain de gérer le revenu et que ceux qui sont au chômage ne gagnent pas moins que ceux qui travaillent.

La recette pour baisser le chômage est aussi connue – par les multiples exemples internationaux et les préconisations des économistes compétents – que celle des éclairs au chocolat. Si aucun gouvernement ne l’a fait, c’est donc qu’aucun gouvernement n’a voulu le faire.

Puisque ce succès de la hausse continue du chômage a permis d’identifier les moyens d’augmenter le chômage, puisque la recette est désormais bien connue, pourquoi se contenter des demi-mesures ? demande Bruno Jarrosson. Le moment n’est-il pas venu de tirer avantage du lucide courage de ces gouvernements qui n’ont jamais voulu baisser le chômage ?

Riveté au constat réaliste des faits économiques, ce livre explore les voies et délices d’un chômage généralisé fondé sur la résolution sans faille de ceux qui nous gouvernent.

Bruno Jarrosson est un philosophe et écrivain français né en 1955. Ingénieur Supélec, conseiller en stratégie, il enseigne la philosophie des sciences à Supélec et la théorie des organisations à l’Université Paris-Sorbonne. Co-fondateur et président de l’association « Humanités et entreprise », il est l’auteur de nombreux ouvrages, notamment Invitation à une philosophie du management (1991) ; Décider ou ne pas décider ? (1994) ; De la défaite du travail à la conquête du choix (1997) ; Pourquoi c’est si dur de changer (2007), Le temps des magiciens (2010) et dernièrement Les secrets du temps (2012). 

Suivre sur Twitter : @BrunoJarrosson

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Le régime de Vichy a 76 ans : Pétain, le père des anti-libéraux


Coluche et les Rolex du Cœur


Vous pensez tout connaitre de Coluche. Son humour, son talent indéniable, ses films, sa passion pour la vitesse et les motos. Mais saviez-vous qu’il était aussi un fin collectionneur de belles montres ?

Il y a 30 ans, Coluche fondait les Restos du coeur... une Cartier au poignet
Regardez attentivement la photo ci-dessus. Vous l’avez déjà vue tant de fois. Vous pensez à la campagne hivernale des Restos du Cœur qui démarre actuellement. A la musique de Jean-Jacques Goldman et aux Enfoirés.
Pourtant, il y a un détail qui vous a sans doute échappé. Coluche, sur cette photo les bras croisés, porte une magnifique Cartier Tortue. Une montre à 15 000 euros. Comme l’écrit le site BellesMontresOnline,

l’humoriste et acteur à l’origine de l’association, qui a servi 130 millions de repas lors de la saison 2013-2014, était un passionné d’horlogerie. À la ville comme sur scène, au cinéma comme à la télévision, il arborait souvent des modèles onéreux, dont le prix flirterait aujourd’hui avec les 100 000 euros.

 Je n’ai pas envie de commenter ici le talent de Coluche, en tant qu’humoriste, que cinéaste et qu’acteur, qui me parait indiscutable, quoiqu’un cran en dessous de Jean Yanne ou de Pierre Desproges. Il n’a pas volé, loin de là, l’argent qu’il a gagné durant sa vie, et jusqu’à la preuve du contraire il ne l’a extorqué à personne, à la différence des hommes de l’Etat. Bien sûr l’humoriste est critiquable, l’acteur plus ou moins bon (Tchao Pantin me parait des plus dispensables), et j’ai mieux apprécié ses écrits que ses spectacles. Pour autant, Coluche est un indéniablement un marqueur de la société française des années 70-80, et à ce titre marque encore de nos jours pleinement les esprits de nos contemporains. Je ne commenterai pas en tant que tel son goût pour les montres de luxe, que je partage avec lui, à défaut, pour ma part, d’avoir les moyens de me les acheter. Enfin, je ne ferai volontairement aucun lien entre ses goûts et son engagement humaniste qui prit la forme de la création des Restos du Coeur. Je laisse chacun se forger sa propre opinion sur le personnage, qui ira vraisemblablement de la critique du charity-business à la défense d’une oeuvre en faveur des plus démunis, comme Bill Gates par exemple peut le faire en Afrique.
Et puis quelqu’un qui a écrit des aphorismes d’anthologie tels que
Les fonctionnaires sont tellement habitués à ne rien faire que lorsqu’ils font grève, ils appellent ça une « journée d’action »
 ou encore :
La moitié des hommes politiques sont des bons à rien. Les autres sont prêts à tout.
mérite notre respect et notre gratitude.
Je me contenterai donc de souligner qu’à la faveur de ses passages médiatiques, du visionnage de scènes issues de ses films, de photos d’époque, il est possible de noter et de souligner le goût sûr et prononcé de Coluche pour les belles montres. Ce qui suffit – à mes yeux, je ne vous demande pas de partager mon point de vue –  à le rendre encore plus sympathique. Je remercie le site Belles Montres Online qui m’a fournit de nombreuses précisions sur ces itérations horlogères de Coluche, qui n’ont, au demeurant, pas vocation à être exhaustives.

La Rolex Submariner de Banzaï

Dans le film Banzaï, sorti en 1983, Coluche apparaît à l’écran avec au poignet une Rolex Submariner. Probablement une référence 1680 qui aujourd’hui se vend sur le second marché pour environ 6 000 euros. Symbole de l’horlogerie de luxe sport chic, la Submariner est réputée pour sa robustesse, sa précision et son look indémodable. Un classique horloger.

La Submariner, c’est LA montre de plongée ; celle qui a inventé les codes de cet incontournable de toutes les marques horlogères modernes, même si Rolex ne peut s’enorgueillir d’être le premier fabricant de montres de plongée. A la demande du Commandant Cousteau, c’est Blancpain et sa Fifty Fathoms qui lui dame le pion de quelques années.

La « Sub », c’est la montre mille fois imitée, jamais égalée ; les codes graphiques de celle-ci datent des années 1950, et sont désormais passés dans le domaine public. Il en ressort que de nombreuses marques, de qualité parfois, douteuses souvent (je pense par exemple à l’Ice Watch) s’inspirent – pour employer un doux euphémisme – de la Submariner. Peut-être la seule et unique montre que tout un chacun peut reconnaitre immédiatement au poignet de quelqu’un.

Une Marine quand il faut être sérieux

Ce n’est pas parce que Coluche nous faisait rire qu’il n’était pas pour autant une personne raffinée. Il ne faut donc pas s’étonner de le voir en costume trois-pièces, les cheveux bien coiffés avec au poignet une montre Breguet Marine d’une valeur de 8 000 euros. Entre son boîtier en or blanc et son cadran guilloché parcouru par des aiguilles bleuies, ce garde-temps est l’un des summums du raffinement horloger. Étonnant de le croiser au poignet de Coluche ? Pas vraiment.

Bréguet appartient de nos jours au Swatch Group. C’est l’une des marques les plus anciennes de l’histoire de l’horlogerie, fondée par Abraham Bréguet en 1775 à Paris – oui, j’ai bien écrit en 1775, ce qui laisse songeur au regard de la durée de vie des entreprises modernes, et qui fait de cette maison horlogère une contemporaine de la Déclaration des droits de Virginie, de la Déclaration d’Indépendance, et de la Richesse des Nations, rien que ça ! Bréguet reste de nos jours une marque parmi les plus réputées de l’horlogerie helvético-française. Les montres Breguet sont facilement reconnaissables à leur boîtier cannelé, le plus souvent en or, leur cadran finement guilloché ou émaillé et leurs aiguilles en acier bleui dont les pointes se terminent en pomme évidée. La quintessence du classicisme. Une valeur très très sûre, en effet, qui surprend chez Coluche mais qui est la preuve évidente d’un goût particulièrement avisé.

Une Daytona par passion

En bon passionné de vitesse, Coluche se devait de porter une montre de pilote lorsqu’il était au volant de sa Ford Fairlane, ou aux commandes d’un de ses bolides à deux roues. Quoi de mieux qu’une Rolex Daytona « Big Red », véritable Graal horloger aux yeux de bien des collectionneurs, rendue populaire depuis son apparition au poignet de l’acteur Paul Newman, dans le film Virages. Elle est surnommée « Panda » en raison de son cadran blanc et de ses compteurs noirs, et son charme agit sur n’importe quel amateur d’horlogerie sportive. Aujourd’hui, le modèle que portait Coluche s’arrache aux enchères pour environ 30 000 €.

Ah la Daytona « Cosmograph » Panda !  Créée par Rolex en 1963, c’est le premier chronographe de cette auguste maison. Il embarquait pendant longtemps le fameux El Primero de Zenith, avant que Rolex décide, enfin, de développement son mouvement maison. Que dire sur la Rolex Daytona baptisée « Paul Newman » par les collectionneurs ? C’est un chronographe cher, très cher même, et terriblement efficace. L’un des plus beaux (d’ailleurs, bien plus beau à mon avis que la Daytona contemporaine, qui sombre dans l’ornière bling-bling dans laquelle Rolex se trouve souvent à présent). L’un des plus fiables aussi. Seule la Speedmaster d’Omega, la « moonwatch », la montre des missions spatiales en général et lunaires en particulier, parvient à lui tenir la dragée haute. Et dans une moindre mesure, la El Primero déjà citée. La Daytona, c’est l’incarnation de la vitesse, des courses endiablées du circuit de Floride, de celles d’Indianapolis ou du Mans. Avant même que Tag Heuer ne truste ce créneau rémunérateur, sur lequel il s’est peu ou prou spécialisé depuis la célèbre Monaco portée par Steve McQueen.

De curieuses Audemars Piguet

En plus d’être humoriste, comédien, animateur radio, pilote de moto et fan d’automobile américaine, Coluche était un passionné de montres, un amateur averti, dont la collection renferme quelques modèles très pointus. On pense notamment à un chronographe Jules Audemars en or avec cadran en émail signé Audemars Piguet d’une valeur de 14 000 euros, ou encore à la pièce surprenante qu’il porte dans le film Le Maître d’école. Une Cartier Art Déco de 1945 livrée par Audemars Piguet. Une double signature et une provenance qui ont permis à cette montre rectangulaire d’apparaître aux enchères chez Antiquorum en avril 1992 à 25 000 francs suisses (soit environ 20 000 euros actuellement). Que sont devenues les montres préférées de la collection de Michel Colucci ? En tout cas, on ne les a pas encore croisées en ventes aux enchères.

Cet inventaire n’est sans doute pas exhaustif, et si parmi mes lecteurs certains peuvent m’aider à le compléter, c’est bien volontiers que j’amenderai ce billet.

L’économie politique et le socialisme


22510100549610LMichel Chevalier, L’Economie politique et le socialisme, suivi de Accord de l’économie politique et de la morale, préface de Jean-Marc Daniel, Les Belles Lettres, en librairie le 13 juin 2014.

 

Dans le premier et célèbre texte issu de la conférence d’ouverture de son cours annuel au Collège de France, le polytechnicien et ancien saint-simonien Michel Chevalier (1806-1879) – par ailleurs artisan du Traité de libre échange entre la France et le Royaume-Uni en 1860 – défend l’économie politique et de ce fait l’économie de libre marché contre les accusations d' »égoïsme » lancées par les premiers adeptes du socialisme et en particulier Louis Blanc.

Il y démontre que la prospérité économique générale ne peut provenir que de la poursuite de l' »intérêt personnel » et du plein exercice de la « responsabilité individuelle », et que libre concurrence raisonnée et esprit d’association peuvent aller de pair. En assimilant finalement le socialisme à une survivance de l' »alchimie » et le qualifiant d' »utopie ténébreuse », il inaugure une polémique qui redouble d’intensité aujourd’hui, parfois dans les mêmes termes.

Le second texte, de même origine et également publié à l’époque dans le Journal des Économistes, précise certains points de cette thématique, entre autres le lien consubstantiel entre morale et économie politique, et critique le principe sur lequel étaient fondées les tentatives avortées d' »organisation du travail » par l’Etat lors de la Révolution de 1848 : plus que jamais d’actualité.

Jean-Marc Daniel est professeur d’économie à l’ESCP (Ecole supérieure de commerce de Paris), économiste à l’Institut de l’Entreprise, directeur de Sociétal, chroniqueur au Monde et à BFM Business.

A la découverte du fabuleux miracle français


51jEpazlgiL._AA278_PIkin4,BottomRight,-51,22_AA300_SH20_OU08_Hector Allain vient d’écrire un roman libertarien. Grâce à lui, je suis heureux de vous offrir les bonnes feuilles de ce roman, incarnées par ses deux premiers chapitres.

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A la découverte du fabuleux miracle français: Roman libertarien

Bonne lecture !

 

Willkommen in Frankreich

Le temps était à l’orage. Quelques minutes après avoir dépassé la ville de Sarrebruck, la puissante Renault électrique franchit la frontière franco-allemande. Au solide béton germanique succéda alors un revêtement innovant à la texture organique. Dans l’habitacle sécurisé, trois hommes marquèrent par une minute de silence le début de leur voyage d’étude. On avait l’impression de flotter dans l’air. Le niveau sonore dans l’habitacle baissa, jusqu’à plus rien. Quelques éclairs zébrèrent le ciel. Une pluie brutale cribla soudain l’autoroute.
Conduite par Hans, jeune docteur en sociologie berlinois, la voiture accéléra comme une fusée. A ses côtés, Sigismund, la soixantaine repue, regardait avec effarement s’élever les chiffres du compteur jusqu’aux environs des 190 km/h. Son corps gras semblait s’écraser contre le fauteuil sous l’effet de l’accélération. Cette vitesse était légale en France, il le savait, pour les voitures équipées d’une aide électronique à la conduite. Les beaux paysages de France, alternant pâturages verts et semis ordonnés, défilaient désormais à toute allure le long des quatre voies désertes. La Diamanta sortit de la zone d’orage. Un bel arc en ciel se dessina sur la ligne d’horizon. On était fin juin.
Sigismund avait bien connu la France d’avant la Révolution de Tilleul, la France de la 5ème République. Leur mission consistait à disséquer les causes du miracle économique, social et culturel qui avait fait de ce pays la troisième puissance mondiale, derrière la Chine et les Etats-Unis. Sur le siège arrière, Ernst écarquillait les yeux de façon un peu niaise, déterminé à ne perdre aucune information. Sigismund l’observait dans le rétroviseur intérieur tout en avalant une lampée de snaps bavarois. De constitution frêle, atteint de calvitie précoce, Ernst était un être terne et soumis dont il n’aurait pas à se préoccuper. Sigismund songea avec
amertume aux voitures françaises qui ne lui inspiraient aucune confiance. Parmi les multiples débats qui avaient précédé le départ, le choix du véhicule avait été particulièrement houleux. Hans, le conducteur, un jeune libéral immature sentant la sueur et la testostérone, avait milité pour voyager en Renault. Sigismund, membre d’une commission du Bundestag, se serait contenté d’une simple Audi pour représenter l’Allemagne. Chez Hertz, cette marque se louait d’ailleurs 40 % moins cher. Ernst avait fini par trancher en déclarant que l’automobile était l’un des meilleurs exemples du renouveau français. Les marques hexagonales avaient vu en effet leur vente exploser en Asie où elles étaient devenues un symbole de différentiation sociale. Les belles de Shanghai aimaient se pavaner les coupés Venus. Voyager en Renault était donc une bonne idée pour faire le tour du pays, procéder à plus de 250 entretiens et établir un audit à caractère scientifique. « Votre budget est illimité » leur avait dit le ministre de l’économie. « Cette mission est historique, soyez à la hauteur ».

Avec cette vitesse démente, pensa Sigismund, ils arriveraient bien avant la nuit à Reims, lieu de leur première étape. Il décida de se détendre malgré tout. Les affrontements entre lui et le jeune Hans lui donneraient du fil à retordre dans les semaines à venir. Ce jeune puceau n’imaginait pas ce qu’il lui réservait. D’une légère pression sur l’écran tactile de contrôle, le vieux politicien affaissa son fauteuil. Le cuir artificiel, produit par génie génétique dans la région de Limoges, était étonnamment doux au toucher, ce qui lui rappelait la finesse des oreilles de son chat. Sur cette pensée étrange, il fut irrésistiblement emporté par un sommeil profond.

La fabrique de voitures

Implantée au sud de Reims, l’usine Renault s’étendait comme une ville sur plus de 4500 hectares. Guidée par le GPS, la Diamanta arriva à destination à 7h54. Un vent léger et tiède faisait tourner les éoliennes multicolores destinées à alimenter les chaines de production. Le bleu lumineux du ciel était à peine signé d’un croissant de lune discret. Cette première journée de mission aurait été parfaite, se disait Hans, sans la présence désagréable de Sigismund. Le vieux sybarite avait bu la veille des pintes de champagnes millésimés. Usant de son autorité sur la mission, il avait même forcé ses collègues à assister à ses libations. « Les réunions de team building seront obligatoires » avait-il décrété. L’estomac au bord des lèvres, il affichait ce matin une mine plâtreuse qui faisait craindre le pire.
Un colosse trentenaire souriant, vêtu d’une chemise Lacoste bleue, vint les chercher. Ancien Centrale Paris, responsable adjoint du site, Stan Krosky retraça en deux minutes l’histoire de la société. A la suite de la Révolution de Tilleul, 7 ans auparavant, l’entreprise avait été privatisée, avec une cession massive d’actions aux salariés. Le virage bien négocié vers la voiture électrique connectée et la découverte d’une dizaine de brevets clé, tels que la célèbre batterie luminescente, avaient permis d’asseoir la suprématie du constructeur. La refonte complète du design sous la touche magique de François Montano avait ensuite placé la marque sur un piédestal pour les amateurs de luxe et de technologies branchées. Le succès avait été fulgurant en Asie. Lors du lancement de la Renault Venus, treize fans de la marque avaient malheureusement perdus la vie à Shanghai, sauvagement piétinés par une foule hystérique. L’entreprise devait prendre désormais des mesures exceptionnelles pour la sortie de ses nouveaux modèles afin d’éviter les bains de sang.
La mission d’étude se tassa dans une voiturette électrique et partit à la découverte des sites de productions. Hans regarda sans pitié Sigismund qui soufrait des accélérations du véhicule. Il semblait au bord du désastre. On atteignit bientôt le premier site. Des machines entièrement robotisées fonctionnaient à une vitesse folle. Ce ballet frénétique, indiscernable tant il était rapide, restait totalement silencieux.

Le jeune sociologue fasciné par le spectacle s’enquit de la présence de personnes très jeunes ou au contraire assez âgées dans les effectifs. Stan eut un large sourire.

– L’entreprise est conçue comme un lieu de vie et de socialisation. La politique d’apprentissage a permis à notre pays de développer des compétences d’excellence, expliqua Stan avec une arrogance typiquement française (les allemands avaient mis en place un tel système depuis plus d’un siècle eut envie de faire remarquer Hans). Nous avons également résolu le problème des retraites. La carrière d’un salarié est composée de plusieurs paliers dégressifs en fin de carrière. A 68 ans, à l’âge du départ à la retraite, on ne travaille que 13 heures par semaine. Notre système de pension est ainsi autofinancé depuis des années et nous bénéficions en plus de salariés très expérimentés.

La voiturette électrique reprit nerveusement sa course, ce qui retourna encore une fois l’estomac de Sigismund. La chaine suivante produisait la fameuse 2R, un biplace qui faisait fureur à New York et à Sau Paulo. Pendant qu’Ernst et Hans redoublaient de questions, Sigismund sentait l’écoeurement monter par vague. La voiturette fit une pause providentielle, Stan étant appelé au téléphone. Le vieux politicien disparut avec une agilité surprenante pour sa corpulence derrière un grand massif de plantes vertes détoxifiantes. Ses collègues l’entendirent vomir avec de longs soupirs. Il revint quelques secondes plus tard avec un air pénétré, comme si rien ne s’était passé. Hans était révolté que l’on se comportât ainsi dans l’enceinte même d’une entreprise
mythique comme Renault.

La visite se termina en apogée avec l’exposition de modèles Saphir en attente de livraison. Chaque véhicule était personnalisé avec des peintures parfois extravagantes ou des accessoires luxueux. Stan montra aux allemands un exemplaire destiné à une personnalité russe très connue. Entièrement blindée, son intérieur était tapissé de laine pashmina fuchsia.

C’était l’heure du déjeuner. Des ouvriers profitaient de la pause pour jouer au beach volley ou pour profiter des piscines naturelles. Les allemands furent invités à la cafétéria de l’entreprise pour débriefer. La nourriture et les boissons, entièrement biologiques, étaient mises à disposition gratuitement et Sigismund ne se gêna pas pour en profiter. Le groupe s’installa à une table en bois aux côtés de quelques ouvriers actionnaires. L’un d’entre eux, âgé de 43 ans, nommé Paul, revenait d’un congé sabbatique de 6 mois en Inde où il avait suivi des cours intensif de Hatta Yoga.

– Enseigner cette discipline sera ma troisième carrière, annonça l’homme qui avoua avec un peu de honte avoir commencé sa vie professionnelle dans la tristement célèbre administration territoriale. En France, avec un taux de chômage de 3,5 %, on peut tout se permettre. On est assuré d’un revenu en permanence.

Les ouvriers rirent de bon coeur quand Sigismund leur demanda s’ils étaient syndiqués. En tant qu’actionnaires, ils avaient suffisamment de pouvoir, dirent-ils. Le système était ainsi autorégulé sans que l’on ne créa des organisations intermédiaires
dont la raison d’être était surtout politique.

– Avec la suppression de l’Etat et la réduction de 55 % des charges sur les salaires, des millions d’emplois ont été créées, en quelques années seulement, précisa Stan d’un ton docte en réajustant ses lunettes Gucci. Les entreprises sont devenues compétitives. Les salaires, sous le double effet de la restauration des marges bénéficiaires et de la forte tension sur le marché du travail, ont progressé beaucoup plus vite que l’inflation. Vous avez là l’une des recettes principales du miracle français

Au moment du départ, Sigismund fut porté disparu. On le chercha partout, à l’accueil, dans les différents restaurants, dans les jardins odorifères qui jouxtaient les usines. Hans le retrouva finalement dans les toilettes pour handicapés en train de téléphoner à voix basse. Sigismund pourtant assez arrogant à son habitude rougit jusqu’au deux oreilles. Hans le dévisagea avec cruauté. Ce vieux roublard préparait un mauvais coup et il faudrait l’avoir à l’oeil. Constatant environ 25 minutes de retard, Ernst prit le volant de la voiture. Avec une excitation chargée d’appréhension, Hans paramétra dans le GPS une destination située dans le sud de Paris. Le nom qu’il saisit évoquait partout sur la planète la folie magique et sulfureuse de la ville lumière. Les 450 chevaux électriques de la Diamanta s’actionnèrent en silence.

[re-load] Balance tes paiements !


Billet initialement publié le mardi 10 août 2004 à 12:13

J’espère que vous connaissez les 39 leçons d’économie contemporaine, de Philippe Simonnot, le célèbre éditorialiste du Monde.

De son bouquin à l’intelligence fulgurante, je voudrais vous entretenir aujourd’hui de son chapitre consacré à la balance des paiements.

Ah me direz-vous, quel sujet particulièrement chiant !

Pas si sûr. C’est sur des erreurs a priori secondaires que se fondent les certitudes des imbéciles.

En gros, la balance des paiements est composée de deux parties : la balance commerciale, qui, si on lui adjoint les invisibles (brevets, etc) devient la balance des paiements courants – je dirai donc « balance courante » pour simplifier -, et d’autre part la balance des mouvements de capitaux, appelons-la si vous me le permettez « balance des capitaux ».

Première évidence : la balance des paiements est TOUJOURS EQUILIBREE. Par conséquent, parler d’excédent ou de déficit de celle-ci n’a pas de sens. Seuls les postes internes – balance courante ou balance des capitaux – peuvent être en déséquilibre, le déséquilibre de l’un se compensant par l’excédent de l’autre.

Deuxième évidence : parler de déficit commercial d’un pays n’a PAS DE SENS ; cela revient à donner une connotation péjorative à un phénomène qui ne l’est pas. D’ailleurs, ce n’est jamais un pays qui est en déficit, qui importe ou exporte, mais des entreprises, administrations, particuliers, qui achètent, vendent des marchandises, des services ou des papiers financiers.

Troisième évidence : toute vente est un achat, et tout achat une vente. Tout dépend du point de vue duquel on se place. Mieux : si je vends mon PC à Tartempion, et que celui-ci ne le règle pas instantanément, cela revient à dire qu’il l’achète à crédit. Ce qui est encore un achat. Simonnot l’explique mieux que moi :

Cela (l’achat sans monnaie) voudrait dire que je vous achète (…) à crédit. Autrement dit, cet achat se traduirait par la « vente » d’un petit bout de papier sur lequel j’aurais écrit : je vous dois tant (pour le PC). Le fait que vous acceptiez ce bout de papier en échange de votre PC implique tout simplement que vous me faites crédit. Sur ce même papier, je pourrai ajouter : et je m’engage à vous verser cette somme à telle date. Une date sur laquelle nous serions tombés d’accord l’un et l’autre.

En effet, la substitution du bout de papier, représentant une créance, à un autre bout de papier, papier-monnaie qui lui aussi est une créance, ne nous fait pas sortir de l’équilibre de la balance des paiements.

Le fait de parler de déficit ou d’excédent de la balance des paiements, ou de tel poste pris isolément, conduit à une norme de comportement implicite et fausse sur le bon taux de change d’une monnaie. Du déficit de la balance courante, les gouvernements déduisent que le taux de change de leur monnaie est surévalué. Ceci s’est produit en France durant quarante ans : certains groupes d’intérêts se manifestaient pour se plaindre qu’ils ne parvenaient pas à exporter parce que le franc était surévalué, et qu’il fallait donc le dévaluer. D’autres se plaignaient que puisque le franc était surévalué, les autres devises étaient sous-évaluées par rapport au franc, et que de ce fait les marchandises étrangères disposaient sur le sol français d’un avantage concurrentiel déloyal. Nous entendons ce même genre de discours de nos jours, avec l’euro, et sa soi-disant surévaluation par rapport au dollar.

Ces gens-là ont les moyens d’exprimer leurs jérémiades au parlement, dans les cabinets ministériels et dans la presse. Lorsque de telles campagnes étaient orchestrées contre le change du franc, se déclenchait contre celui-ci une spéculation qui venait s’ajouter à la pression excercée sur le gouvernement pour qu’il dévaluât. Mais la dévaluation ne servait à rien. Le déficit commercial persistait, et l’excédent allemand aussi, quand bien même le mark était-il surévalué.

Pourquoi ? parce que rien ne dit que le bon taux de change est celui qui permet d’équilibrer la balance courante. Il est proprement stupide de prétendre vouloir équilibrer la balance des paiements poste à poste, comme l’a rappelé notre première évidence.

A présent, il est impératif de tenir compte de deux réalités formelles :

1. les données statistiques sont diffusées dans l’ordre chronologique suivant : mouvements de marchandises, puis balance courante totale, puis bien plus tard le reste – les fameux mouvements de capitaux – qui semblent donc constituer le solde de la balance des paiements. Mais il n’en n’est rien et c’est une erreur de journalistes.

2. le hic, c’est que les mouvements de capitaux, c’est aujourd’hui, en volume, 20 à 30 fois celui des marchandises. Deuxième erreur de journalistes.

Allons plus loin : pourquoi une balance des capitaux est-elle excédentaire ? je veux dire, vraiment, pourquoi ? Et sans répondre bêtement : ben pour compenser le déficit de la balance courante, m’sieur. Si on la considère en elle-même, pourquoi est-elle excédentaire ?

C’est parce que l’épargne nationale est insuffisante. Et pourquoi est-elle insuffisante ?

Parce que le dynamisme des particuliers et des entreprises du pays concerné est tel que ceux-ci sont obligés de faire appel à des épargnants étrangers pour financer leurs projets. C’est ce qui explique, par exemple, qu’un pays en voie de développement aura obligatoirement une balance courante déficitaire – et par conséquent une balance des capitaux excédentaire.

Tout ceci s’exprime très bien de manière mathématique (ne vous affolez pas, c’est archi-simple) : j’ai d’un côté des ressources, c’est-à-dire la production sur le sol national (Y), à laquelle j’ajoute les importations de biens et services (M). D’un autre côté, j’ai des emplois : je consacre ces ressources à la consommation (C), à l’investissement (I) ou encore à l’exportation de biens et de services (X). J’obtiens donc :

Y + M = C + I + X

Sachant par ailleurs qu’Y est la somme de tous les revenus, je sais que ceux-ci seront ou bien consommés (C), ou bien épargnés (S). J’obtiens donc une seconde équation :

Y = C+ S

Si je retire C, présent dans les deux équations, j’obtiens :

X – M = S – I

Tout se résume dans cette modeste équation de rien du tout. Quel que soit le solde de ma balance courante (X – M), le solde interne de l’emploi des revenus sera le même. Autrement dit, si les exportations sont supérieures aux importations, si donc la balance courante est excédentaire, c’est que l’épargne (S) est supérieure à l’investissement. Dans le cas contraire d’un déficit de la balance courante (X inférieur à M), j’aurai obligatoirement une épargne inférieure à l’investissement.

C’est tout con en fait. Pas besoin de sortir de l’ENA pour comprendre ça.

Et on arrive pile-poil à l’erreur majeure des protectionnistes : croire qu’il n’y a pas de relation entre exportations et importations. Or, en vérité, le protectionnisme d’un pays nuit non seulement aux pays étrangers (chose qu’il vise, en principe), mais aussi à lui-même car toute action sur les importations ne peut avoir d’effet que sur les exportations, le solde restant le même… Simonnot rappelle d’ailleurs de manière incidente que le grand théoricien du protectionnisme au XIXe siècle, Friedrich List, prévoyait que les Pays-Bas et le Danemark seraient voués à stagner, sauf à fusionner avec l’Allemagne…

Par conséquent, une balance courante excédentaire, donc – si vous m’avez suivi, une balance des capitaux déficitaire – est un très mauvaise chose.

A contrario, une balance des capitaux excédentaire – c’est-à-dire courante déficitaire, c’est pas compliqué bordel – est une très bonne chose.

C’est d’autant plus vrai que, lorsqu’en France la balance commerciale est excédentaire, cela signifie que les capitaux fuient notre pays. Pourquoi agissent-ils ainsi ? parce que l’épargne est surtaxée. Les prélèvements obligatoires et le remboursement de la dette publique accaparent plus de 55% du revenu national ! Il faut donc réduire les impôts.

Mais baisser les impôts impose de réduire la dépense publique, alors l’homme de l’Etat détourne son regard, la caravane passe et les chiens continuent à aboyer…