Contre le droit au travail


61ndb67Qz4LAlexis de Tocqueville, Contre le droit au travail, préface de Pierre Bessard, Les Belles Lettres, à paraître le 14 septembre 2015.

Prononcé à l’Assemblée constituante le 12 septembre 1848 lors de la discussion sur l’adjonction d’un article ouvrant un « droit au travail » au projet de nouvelle constitution, ce discours retentissant demeurait jusqu’à présent enfoui dans la compilation des innombrables interventions du député Tocqueville au sein de ses Œuvres complètes : accompagné de ses éclairantes notes préparatoires, il est pour la première fois l’objet d’une publication spécifique. Ce texte révèle un Tocqueville inattendu, non plus le sociologue et historien mais un acteur profondément engagé dans les affrontements idéologico-politiques consécutifs à la Révolution de 1848 : un orateur et polémiste talentueux aussi peu « académique » et « modéré » que possible, proposant ici un condensé de sa philosophie politique.

C’est une contribution initiale et majeure à un débat de fond qui demeure d’actualité, où Tocqueville expose cursivement les raisons de son opposition tranchée au « droit au travail » et sa logique ; formules choc : son adoption ferait de l’Etat « le grand et unique organisateur du travail », « le maître et possesseur de chaque homme », le « propriétaire unique de chaque chose »… C’est aussi l’occasion de découvrir Tocqueville farouche adversaire du socialisme inspirant un tel droit ; autres formules choc : le socialisme est « une attaque directe contre la propriété et la liberté individuelles », « une nouvelle formule de la servitude humaine ».

Mon passage préféré est le suivant, une belle illustration des talents d’orateur de Tocqueville, dans un élan empli tout à la fois de spontanéité et de maîtrise :

Eh quoi messieurs, tout ce grand mouvement de la révolution française n’aurait abouti qu’à cette société que nous peignent avec délices les socialistes, à cette société réglementée, réglée, compassée, où l’État se charge de tout, où l’individu n’est rien, où la société agglomère en elle-même, résume en elle-même toute la force, toute la vie, où le but assigné à l’homme est uniquement le bien-être, cette société où l’air manque! où la lumière ne pénètre presque plus.

Et plus loin :

Non, messieurs, la démocratie et le socialisme ne sont pas solidaires l’un de l’autre. Ce sont choses non seulement différentes mais contraires. La démocratie donne toute sa valeur possible à chaque homme, le socialisme fait de chaque homme un agent, un instrument, un chiffre. La démocratie et le socialisme ne se tiennent que par un mot, l’égalité ; mais remarquez la différence : la démocratie veut l’égalité dans la liberté, et le socialisme veut l’égalité dans la gène et dans la servitude.

Le texte intégral du discours du 12 septembre 1848 est disponible ici.

Pierre Bessard est journaliste et président de l’Institut libéral suisse de Genève.

Les Belles Lettres, collection [Petite] Bibliothèque classique de la liberté, 13,50 €, 96 pages, ISBN 978-2251390604

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Moyens économiques contre moyens politiques


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En librairie le 21 novembre 2013 (35,50€, 558 pages). Edités par les Belles Lettres, ces textes, choisis et présentés par Vincent Valentin, constituent une des très rares publications du sociologue allemand Franz Oppenheimer en français. Ceci fait suite à l’édition ebook commise par votre serviteur l’an dernier, et disponible ici en version epub et là en version mobipocket (Kindle).

Vincent Valentin est maître de conférences en droit à l’université de Paris 1 et enseignant à Sciences Po Paris. C’est un spécialiste du néo-libéralisme (le courant qui voulut rénover le libéralisme dans les années 1930), du libéralisme et du libertarianisme contemporain. Il collabore régulièrement à Philosophie Magazine. Il est docteur en droit, avec une thèse consacrée au libéralisme contemporain sous l’angle de la philosophie du droit et de l’histoire des idées. Il a écrit avec Alain Laurent une anthologie des textes libéraux, parue en 2012 aux Belles Lettres (Les Penseurs libéraux)

Sous un titre fédérateur unique, cet ouvrage associe et réédite pour la première fois depuis un siècle les traductions françaises de larges extraits des deux principaux opus d’Oppenheimer qui primitivement étaient prévus comme les deux parties d’un seul livre titré « Le Socialisme libéral comme système de sociologie » : en premier lieu L’Etat (édition originale 1908, traduit en 1913 en français), et en second lieu L’Economie pure et l’économie politique (édition originale 1910 ; traduit en 1914 en français). Le dénominateur commun de ces deux textes est une critique de l’Etat, aussi bien dans sa version capitaliste conservatrice que socialiste : l’Etat est considéré comme héritier des guerres de conquêtes et recourant à la violence des « moyens politiques » génératrices de luttes de classes destructrices. Cette critique est accompagnée par la proposition positive d’une société sans rapports de forces ni classes, sans exploitation et presque sans Etat, fondée, et c’est là sa forte originalité, sur la coopération volontaire d’individus égaux pratiquant le libre échange des « moyens économiques » : c’est le « socialisme libéral », dans le vocabulaire d’Oppenheimer.

Après avoir étudié la médecine puis la physique à Berlin, Franz Oppenheimer (1864-1943) se tourne vers les questions sociologiques, sociopolitiques et économiques. Il inaugure la première chaire de sociologie en Allemagne (1919). Avant d’émigrer définitivement aux Etats-Unis en 1938 pour fuir le nazisme et y finir sa vie, cet influent sociologue allemand a été professeur aux universités de Berlin et de Francfort, où il eut notamment parmi ses étudiants l’économiste ordo-libéral Wilhelm Röpke et le futur chancelier Ludwig Erhard. Ayant déclaré « toutes mes idées ont leur racine dans Adam Smith », il est paradoxalement mais significativement aussi apprécié par les libertariens américains pour son antiétatisme que par certains solidaristes français pour avoir le premier prôné un « socialisme libéral ».

Je vous joins ci-dessous ma préface à l’édition électronique de L’Etat, ses origines, son évolution et son avenir, qui contient mes annotations et traductions de l’ouvrage majeur de ce merveilleux sociologue.

Franz Oppenheimer, né le 30 mars 1864 à Berlin et mort le 30 septembre 1943 à Los Angeles, était un sociologue et économiste politique allemand. Il est pour l’essentiel connu pour le présent ouvrage Der Staat, paru en 1908, dans lequel il développe des théories majeures sur l’origine de l’État, et qui bénéficieront d’une longue postérité.

Oppenheimer étudie la médecine à Fribourg-en-Brisgau et à Berlin. Il pratique ensuite à Berlin entre 1886 et 1895. Il s’intéresse progressivement à l’économie politique et à la sociologie. Il devient à partir de 1895 rédacteur en chef de Die Welt am Morgen.

En 1909, il obtient un doctorat en économie à l’université de Kiel, avec une thèse sur David Ricardo, dont les idées exercèrent une grande influence sur lui. Entre 1909 et 1917, il est Privatdozent (professeur non rémunéré) à l’université de Berlin, puis occupe une chaire entre 1917 et 1919. Cette année, il part à l’université Goethe de Francfort sur le Main, occuper la première chaire de sociologie ouverte dans le pays. Il y dirigera en particulier la thèse de Ludwig Erhard, soutenue en 1925. Il eut aussi le célèbre ordo-libéral Wilhelm Röpke comme élève.

Juif, il part en 1934-1935 enseigner en Palestine. L’année suivante, il est fait membre honoraire de la société américaine de sociologie. En 1938, il émigre définitivement, au Japon puis aux Etats-Unis, s’y installant sur la côte Ouest. Il participe entre autres au lancement de l’American Journal of Economics and Sociology. Il enseigna également à l’université de Kobe.

« Moyen économique » et « moyen politique »

Pour Oppenheimer, il y a deux manières, exclusives l’une de l’autre, d’acquérir de la richesse ; la première est la production et l’échange volontaire avec les autres – la méthode du marché libre« la voie économique »èé èéthode de confiscation unilatérale, du vol de la propriétéé« la voie politique » écrit Murray Rothbard dans , il devrait êénergie dans la production est la voie « naturelle » : ce sont les conditions de sa survie et de sa prospérité sur cette terre. Il devrait être également clair que le moyen coercitif et exploiteur est le contraire de la loi naturelle à la production, il en soustrait. « La voie politique » ; et ceci réduit non seulement le nombre des producteurs, mais abaisse éà produire au-delà de sa propre subsistance. En fin de compte, le voleur détruit même sa propre subsistance en réduisant ou en éliminant la source de son propre approvisionnement.

Etat-ours et Etat-apiculteur

Oppenheimer retrace l’histoire universelle de la constitution de l’Etat, indépendamment des races, des époques, des ethnies, des religions, des croyances, des latitudes. Il observe un cheminement qui, plus ou moins lent, plus ou moins systématique, est le lot de toutes les civilisations et de toutes les époques. La première étape de l’Etat, c’est le vol, le rapt, le meurtre lors de combats frontaliers, échauffourées sans fin, que ni paix ni armistice ne peuvent faire cesser.

Peu à peu, le paysan, victime principale de ces hordes barbares, accepte son sort et cesse toute résistance. C’est alors que le berger sauvage, nomade et hostile, prend conscience qu’un paysan assassiné ne peut plus labourer, et qu’un arbre fruitier abattu ne peut plus rien porter. Dans son propre intérêt, donc, partout où c’est possible, il permet au paysan de vivre et épargne ses vergers. La tribu de nomades perd peu à peu toute intention de pratiquer le vol et l’appropriation violente.

Les pilleurs ne brûlent et ne tuent plus dans la stricte mesure du « nécessaire », pour faire valoir un respect qu’ils estiment salutaire, ou pour briser une résistance isolée. Mais en général, le berger ne s’approprie désormais que l’excédent du paysan. Il laisse au paysan sa maison, son équipement et ses provisions jusqu’à la prochaine récolte.

Dans une métaphore saisissante, Oppenheimer démontre que le berger nomade, qui était jadis comme l’ours, qui, pour voler la ruche, la détruit, devient progressivement, dans un second temps, comme l’apiculteur, qui laisse aux abeilles suffisamment de miel pour les mener jusqu’à l’hiver. Alors que le butin accaparé par la tribu de bergers nomades n’était qu’une pure et simple spoliation, où peu importait les conséquences, où les nomades détruisaient la source de la richesse future pour la jouissance de l’instant, désormais, a contrario, l’acquisition devient rentable, parce que toute l’économie est basée sur la retenue face à la jouissance de l’instant en raison des besoins de l’avenir. Le berger a appris à « capitaliser ». La société est passée de l’ « Etat-Ours » à l’ « Etat-apiculteur ».

La conception libérale de la lutte des classes

Par ailleurs, Oppenheimer montre que l’histoire de toutes les civilisations est celle du combat entre les classes spoliatrices et les classes productives. Il inscrit son analyse de la formation de l’Etat dans le cadre de cette théorie libérale de la lutte des classes.

Cette théorie fut d’abord l’œuvre de Charles Comte au XIXe siècle, l’auteur du journal Le Censeur Européen et l’un des maîtres de Bastiat. Selon Comte, l’homme a le choix entre deux alternatives fondamentales : il peut piller la richesse produite par d’autres ou il peut travailler pour produire lui-même des richesses. On retrouve cette idée chez Bastiat aussi : « Il y a donc dans le monde deux espèces d’hommes, savoir : les fonctionnaires de toute sorte qui forment l’État, et les travailleurs de tout genre qui composent la société. Cela posé, sont-ce les fonctionnaires qui font vivre les travailleurs, ou les travailleurs qui font vivre les fonctionnaires ? En d’autres termes, l’État fait-il vivre la société, ou la société fait-elle vivre l’État ? ». Comme l’a fait justement remarquer Ralph Raico, la similarité entre cette analyse et celle d’Oppenheimer dans L’Etat est frappante. Sa genèse de l’Etat s’oppose frontalement à celle du gentil-Etat-protecteur, dans la tradition du contractualisme des Lumières, et inspirera Max Weber (« L’Etat, c’est le monopole de la violence physique légitime »).

De plus, L’Etat d’Oppenheimer est un excellent complément au livre de Bertrand de Jouvenel, Du pouvoir, Histoire naturelle de sa croissance (1945). Là où écrit, en effet : « Qu’est-ce, alors, que l’Etat comme concept sociologique ? L’Etat, dans sa genèse (…) est une institution sociale, imposée par un groupe victorieux d’hommes sur un groupe défait, avec le but unique de régler la domination du groupe victorieux sur le groupe défait, et de se protéger contre la révolte intérieure et les attaques de l’étranger. Téléologiquement, cette domination n’a eu aucun autre but que l’exploitation économique du vaincu par les vainqueurs. », Bertrand de Jouvenel ajoute : « l’Etat est essentiellement le résultat des succès réalisés par une bande des brigands, qui se superpose à de petites et distinctes sociétés. ».

La postérité de L’Etat 

Parmi les auteurs grandement inspirés par Franz Oppenheimer, on trouve indubitablement Murray Rothbard. Dans L’Ethique de la liberté, il considère qu’Oppenheimer définit « brillamment l’Etat comme « l’organisation des moyens politiques ». C’est que l’Etat est d’une essence criminelle. »

Plus encore, sa définition de l’Etat n’est qu’un prolongement des écrits d’Oppenheimer. « L’État, selon les mots d’Oppenheimer, est l’ « organisation de la voie politique » ; c’est la systématisation du processus prédateur sur un territoire donné. Le crime, au mieux, est sporadique et incertain ; le parasitisme est éphémère, et la ligne de conduite coercitive et parasitaire peut être contestée à tout moment par la résistance des victimes. L’État fournit un canal légal, ordonné et systématique, pour la prédation de la propriété privée ; il rend certain, sécurisé et relativement « paisible » la vie de la caste parasitaire de la société ».

De plus, Oppenheimer pointe du doigt une idée reprise et confirmée par nombre d’auteurs : comme la production doit toujours précéder la prédation, le marché libre est antérieur à l’état. L’État n’a été jamais créé par un « contrat social » ; il est toujours né par la conquête et par l’exploitation. Une tribu de conquérants, qui pille et assassine les tribus conquises, et décide de faire une pause, car elle se rend compte que le temps de pillage sera plus long et plus sûr, et la situation plus plaisante, si les tribus conquises étaient autorisées à vivre et à produire, les conquérants se contentant d’exiger comme règle en retour un tribut régulier.

Carl Schmitt  ajoute : « Alors que la conception de l’Etat propre au XIXe siècle allemand, systématisé par Hegel, avait abouti à la construction intellectuelle d’un Etat situé loin au-dessus du règne animal de la société égoïste, et où régnaient la moralité et la raison objectives, [chez Oppenheimer] la hiérarchie des valeurs se trouvent à présent inversée, et la société, sphère de la justice pacifique, se place infiniment plus haut que l’Etat, dégradé en zone d’immoralité et de violence ».

D’autre part, la distinction sociologique entre ceux qui vivent du pillage (spoliation) et ceux qui vivent de la production marquera aussi profondément les premiers intellectuels américains de la Old Right au XXe siècle : Albert Jay Nock et Frank Chodorov.

Enfin, il est indéniable qu’Oppenheimer exerça une influence majeure sur nombre de libéraux allemands et américains, comme Ludwig Erhard, père du miracle économique allemand, Benjamin Tucker, Kevin Carson ou Albert Jay Nock. Si ces personnalités ont des idées si éloignées, c’est non seulement à cause des thèses éclairantes de l’auteur, mais aussi parce que l’on peut tirer deux conclusions de celles-ci : soit que l’Etat est une organisation aux fondements injustes et dont on doit se débarrasser ou limiter (perspective minarchiste ou libertarienne), soit que l’on doit lutter contre ces injustices, y compris par l’utilisation de l’État et la modification des attributs de ce dernier. C’est la voie choisie par Oppenheimer, pour qui les libéraux doivent accepter une phase de transition durant laquelle le pouvoir politique rétablirait une situation juste. En particulier, pour Oppenheimer, c’est la répartition de la propriété foncière qui est injuste, répartition dont est responsable le pouvoir politique. Il convient d’y remédier en luttant contre les excès du pouvoir politique, qui maintient une société de classes. Pour cela, l’Etat doit être transformé, de moyen de conservation des privilèges et des monopoles à l’adversaire de ces derniers. Ainsi serait possible la transition entre un régime capitaliste non libéral et une vraie économie de marché, dans laquelle l’intérêt général serait atteint par la liberté économique.

Mais surtout, de cette lutte ancestrale entre le moyen politique et le moyen économique, le vainqueur apparaît clairement aux yeux d’Oppenheimer. Et c’est bien cela le plus important de sa pensée. En effet, si la tendance de l’évolution de l’Etat se révèle comme la lutte constante et victorieuse du moyen économique contre le moyen politique, le droit du moyen économique, le droit d’égalité et de paix, héritage des conditions sociales préhistoriques, était à l’origine borné au cercle étroit de la horde familiale. Autour de cet îlot de paix l’océan du moyen politique et de son droit faisait rage.

Or, peu à peu, ce cercle s’est de plus en plus étendu : le droit de paix a chassé l’adversaire, il a progressé partout à la mesure du progrès économique, de l’échange équivalent entre les groupes. D’abord peut-être par l’échange du feu, puis par l’échange de femmes et enfin par l’échange de marchandises, le territoire du droit de paix s’étend de plus en plus. C’est ce droit qui protège les marchés, puis les routes y conduisant, enfin les marchands qui circulent sur ces routes. L’Etat, ensuite, a absorbé ces organisations pacifiques qu’il développe. Elles refoulent de plus en plus dans son territoire même le droit de la violence. Le droit du marchand devient le droit urbain. La ville industrielle, le moyen économique organisé, sape par son économie industrielle et monétaire les forces de l’Etat Féodal, du moyen politique organisé : et la population urbaine anéantit finalement en guerre ouverte les débris politiques de l’Etat Féodal, reconquérant pour la population entière avec la liberté le droit d’égalité. Le droit urbain devient droit public et enfin droit international.

De là découle la conclusion optimiste du présent ouvrage : « Nous sommes enfin mûrs pour une culture aussi supérieure à celle de l’époque de Périclès que la population, la puissance et la richesse de nos empires sont supérieures à celles du minuscule Etat de l’Attique.

Athènes a péri, elle devait périr, entraînée à l’abîme par l’économie esclavagiste, par le moyen politique. Tout chemin partant de là ne peut aboutir qu’à la mort des peuples. Notre chemin conduit à la vie ! »

Et nous pouvons dès lors faire nôtres les dernières phrases de L’Etat :

« L’examen historico-philosophique étudiant la tendance de l’évolution politique et l’examen économique étudiant la tendance de l’évolution économique aboutissent au même résultat : le moyen économique triomphe sur toute la ligne, le moyen politique disparaît de la vie sociale en même temps que sa plus ancienne, sa plus tenace création. Avec la grande propriété foncière, avec la rente foncière, périt le capitalisme.

C’est là la voie douloureuse et la rédemption de l’humanité, sa Passion et sa Résurrection à la vie éternelle : de la guerre à la paix, de la dissémination hostile des hordes à l’unification pacifique du genre humain, de la bestialité à l’humanité, de l’Etat de brigands à la Fédération libre. »

Henry Hazlitt, la Leçon magistrale


« L’art de l’économie consiste à comprendre non seulement l’immédiat mais aussi les effets à long terme de tout acte ou de toute politique ; il consiste à tracer les conséquences de cette politique non seulement pour un groupe, mais pour tous les groupes »

Henry Hazlitt, L’Economie en une leçon, 1946

Henry Hazlitt est né le 28 Novembre 1894, à Philadelphie. Dans sa biographie, Jeff Riggenbach indique que son père est mort alors qu’il était encore bébé. Sa mère et lui vivent dans la précarité pendant neuf ans, jusqu’à ce qu’elle se remarie et déménage avec sa famille recomposée à Brooklyn. Ce sont dans les écoles publiques de ce quartier qu’il acquière son goût pour l’éducation. Mais sa malchance ne s’arrête pas là. Alors qu’il est en deuxième année au City College de Manhattan, la mort de son beau-père replonge la famille dans la pauvreté. Hazlitt doit quitter ce prestigieux établissement, et trouver un emploi pour aider sa mère. Après quelques mois à occuper un emploi subalterne, il décide de s’essayer au journalisme. Il écrit déjà beaucoup, à ses heures. Il adore l’écriture. Il a presque terminé le manuscrit de son premier livre. « Je décidai que je voulais être un journaliste », dira-t-il bien des années après, « car c’était la seule façon que je voyais d’accéder à l’écriture ».

Il a à peine 20 ans, en 1915, lorsqu’il se met ainsi au service du Wall Street Journal. Au début, son travail consiste à prendre en dictée les informations des journalistes et à les dactylographier. Les reporters téléphonent leurs histoires, soit les dictant à partir de leurs notes, soit lisant à haute voix une version déjà écrite – fréquemment manuscrite ; Hazlitt les dactylographie pour que la rédaction puisse les examiner. Il y a plus enrichissant, mais c’est un début.

Mais Hazlitt écrit déjà bien mieux que les journalistes qui l’utilisent. Il vient tout juste de publier son premier ouvrage, à 21 ans à peine. Intitulé Thinking as a Science, il rédige un ensemble d’observations sur la méthodologie de l’assimilation mentale de ce qu’on lit ou de ce que l’on apprend sur le monde. La qualité de l’écriture, la finesse et la profondeur de sa pensée sont pour le moins étonnantes de la part d’un très jeune adulte.

Hazlitt se construit progressivement une carrière de journaliste, passant d’un quotidien à l’autre. Il quitte le Wall Street Journal pour travailler successivement au New York Evening Post, puis au New York Evening Mail et enfin au New York Sun. Il expérimente à peu près tous les métiers qu’offre la profession de journaliste : éditorialiste, critique de livres, essayiste et chroniqueur, rédacteur financier, bretteur au cœur des grandes controverses du moment, le cas échéant. Puis il dirige le « dos du livre » – les pages de critique littéraire – de The Nation. Il devient même, peu après et pendant un temps assez court, le rédacteur en chef de la revue littéraire The American Mercury, où il est le successeur désigné du créateur Henry Louis Mencken. Ce dernier était une figure de la Old Right américaine. Journaliste, satiriste et critique littéraire, cynique et libre penseur, H.L. Mencken était connu comme le « Sage de Baltimore » et le Nietzsche américain. Il a été l’un des maîtres à penser du courant libertarien américain contemporain. Dans sa revue, Mencken qualifie Hazlitt de « seul critique d’art compétent que je connaisse qui soit aussi un économiste compétent », ainsi que « un des rares économistes de toute l’histoire qui sache vraiment écrire. »

Au New York Times, qui l’accueille dans les années trente et quarante, Henry Hazlitt écrit des éditoriaux portant sur la guerre et l’économie. Puis, en 1946, il publie son ouvrage le plus célèbre, L’Economie en une leçon et quitte le NY Times pour Newsweek. Il cherche à définir quelle doit être la relation juste de l’individu à la société. C’est pourquoi il se met à la recherche d’une théorie complète qui pourrait lui donner un sens à tout cela. C’est l’Ecole autrichienne qui la lui apportera.

Il est vrai que dès les années 1910 et 1920, Henry Hazlitt s’était familiarisé avec les idées de l’école autrichienne, en particulier celles de Ludwig von Mises. Comme le rappelle justement Jeff Riggenbach, Hazlitt a joué un rôle important dans la diffusion des idées de cette école aux Etats-Unis. En particulier, lorsque Mises trouve refuge à New York, échappé qu’il est d’une Europe largement dominée par les nazis, il a besoin de travailler pour vivre. Hazlitt fait ce qu’il peut, ce qui s’avère être plutôt beaucoup. Il s’arrange pour que Mises écrive plusieurs articles courts pour le New York Times, pour porter son nom à l’attention du monde intellectuel américain. Il aide Mises à obtenir une bourse de la Fondation Rockefeller qui lui permet d’écrire deux courts ouvrages, Le Gouvernement omnipotent et La Bureaucratie. Il persuade Yale University Press de publier ces deux petits livres en 1944, ainsi qu’un bien plus long : L’Action Humaine, quelques années plus tard, en 1949.

Hazlitt appuie Mises pour qu’il obtienne un poste de professeur « invité » à l’Université de New York. Il organise le comité des riches donateurs qui offrent l’argent représentatif du salaire de Mises. L’Université, elle, est extrêmement réticente face à cet anti-Keynes en une époque de renouveau du New Deal et de plan Marshall, et ne souhaite pas dépenser sur ses fonds propres pour payer ses heures. Enfin, Hazlitt présente Mises à Leonard Read de la Foundation for Economic Education (FEE), qui lui apporte un poste complémentaire comme conférencier et conseiller sur les questions économiques.

De surcroît, alors qu’il organise des entrevues, Hazlitt présente Mises à une immigrante russe débarquée de Petrograd, âgée d’une trentaine d’années, passionaria et romancière, qui se fait appeler Ayn Rand. Elle n’est pas spécialement célèbre. Son premier roman, qui décrit l’enfer soviétique et est largement autobiographique, Nous les vivants, n’a pas rencontré le moindre succès. Sa pièce de théâtre, La Nuit du 16 janvier, n’est guère plus prisée à Broadway. Elle n’a pas encore écrit La Source vive, roman individualiste qui raconte l’histoire d’un architecte qui ne suit que le chemin qu’il s’est tracé, et qui rencontrera un certain succès. King Vidor en tirera le film Le Rebelle en 1949. Elle n’a pas écrit non plus son roman mondialement connu, fleuve et échevelé, La Grève. Elle n’a encore ni nom, ni réputation, ni fortune. Elle est en pleine ascension. Un peu d’aide d’un écrivain reconnu et établi – par exemple, une recommandation, auprès d’un intellectuel plus âgé, important et promoteur d’idées très proches des siennes – lui serait précieuse. Comme il l’a été pour Ludwig von Mises, Henry Hazlitt a alors été un soutien capital pour Ayn Rand.

L’économie en une leçon

Auteur prolixe (plus de vingt-cinq ouvrages dans sa vie), Hazlitt s’est fait connaître grâce à son livre à succès L’Économie en une leçon (1946) : ce livre est un ouvrage de vulgarisation sur les principes de l’économie de marché, fondé et ouvertement inspiré par Ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas de Frédéric Bastiat. Comme le dit lui-même Hazlitt dans son introduction : « On peut dire que mon livre en est la présentation moderne et qu’il est le développement et la généralisation d’une vérité déjà en puissance dans l’ouvrage de Bastiat. »

Hazlitt est également un des meilleurs pourfendeurs de son temps des idées keynésiennes. Ainsi, dans son ouvrage de 1959, The Failure of the New Economics: An Analysis of the Keynesian Fallacies, il établit une critique méthodique et systématique de la Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie de Keynes. Il en dira même qu’il n’a « pas pu y trouver une seule doctrine qui soit vraie et originale. Ce qui est original dans son livre est faux et ce qui est juste n’est pas nouveau. »

Le premier austro-américain

A l’époque où il quitte le City College, Henry Hazlitt est un disciple d’Herbert Spencer. Puis, en 1938, Hazlitt lit un livre intitulé Le Socialisme : une analyse économique et sociologique. Ce sera pour lui un choc. Cet ouvrage, de traduction anglaise récente, a été publié quelques années plus tôt à Londres. Il est issu d’un premier livre publié en Allemagne en 1922, rédigé par quelqu’un dont Hazlitt a entendu parler, mais n’a jamais lu auparavant, un économiste autrichien du nom de Ludwig von Mises. Mises y explique que la valeur économique des biens provient de la préférence subjective des individus. Que la valeur marginale, dans l’esprit de l’acheteur, de tout bien ou service détermine son prix. Que les prix véhiculent des informations aux entrepreneurs indiquant où les acheteurs aimeraient le plus voir les investissements productifs mis dans l’économie. Mises époustoufle Hazlitt. Il n’avait jamais eu l’occasion, jusque-là, de creuser les thèses de l’Ecole autrichienne. La découverte le bouleverse et lui donne le vertige.

Si bien qu’en 1945, lorsqu’il écrit L’Economie en une leçon, Hazlitt est complètement sous l’emprise des idées de Mises. Ce livre est la meilleure introduction rapide à l’économie autrichienne. Cela étant, ce livre n’est pas un ouvrage qui brille par une quelconque originalité. Il s’agit plutôt d’un exercice de vulgarisation – de grande qualité – des principaux préceptes de l’école autrichienne. Hazlitt rappelle également les principales critiques formulées par les tenants de l’école autrichienne aux thèses keynésiennes, d’autant plus fermement qu’elles ont le vent en poupe en cette période de New Deal.

A la manière de Frédéric Bastiat, Hazlitt insiste sur le fait que, pour analyser une politique ou un programme économique, il faut regarder plus loin que ce qui immédiatement apparent. S’il est vrai, dit Hazlitt, et comme le prétendent certains keynésiens, que les désastres et la destruction sont bons pour l’économie et créent de la richesse, alors les peuples victimes de tsunamis ou de tremblements de terre sont bénis des dieux. Or ce n’est visiblement pas le cas. Que ce soit pour justifier une guerre, ou pour convaincre les consommateurs d’acheter une voiture neuve pour « sauver la planète » et relancer l’industrie automobile, il suffit simplement de gratter le vernis du sophisme pour s’apercevoir que ces prémisses sont sans fondement. L’histoire de la vitre cassée de Bastiat en est une bonne illustration : le travail donné au vitrier, c’est ce qu’on voit, mais qu’en est-il de ce qu’on ne voit pas ? Si on suppose que remplacer la vitrine coûte 500€, le remplacement de cette vitrine va générer pour 500€ d’activité économique. Mais que ce serait-il produit si la vitrine n’avait pas été cassée ? M. Dupont ayant économisé ses 500€, n’aurait-il pas pu lui aussi les dépenser et générer également pour 500€ d’activité économique cette fois-ci utile – au moins utile pour lui, tout en jouissant encore de sa vitrine ?

Et ce n’est pas tout. Que ce serait-il passé si cette vitrine n’avait pas été cassée ? Si le vitrier n’avait pas eu à réparer la vitrine, qu’aurait-il fait ? Se serait-il tourné les pouces ? Sans doute pas. Il aurait peut-être installé des fenêtres dans une maison nouvellement construite, par exemple. Ou, s’il n’avait pas assez de travail, peut-être aurait-il mis ses autres talents au service d’une industrie qui en a plus besoin. Par conséquent, le fait d’avoir cassé cette vitre a détourné le vitrier de notre exemple d’un travail immensément plus productif. C’est véritablement ce qu’on ne voit pas. Non seulement la destruction ne paie pas, mais nous voyons rarement tout ce qui aurait pu être produit si elle n’avait jamais eu lieu.

La défense du capitalisme

Dans un autre de ses ouvrages, un petit livre d’anticipation intitulé Time will run back, Hazlitt met en scène deux protagonistes qui échangent sur l’histoire de la révolution soviétique, et plus encore de son succès planétaire. « Il y quelques différences suivant les historiens quant à l’exacte année où l’Âge Sombre a commencé. Certains la situent à 95 Av.M. (avant Marx), ce qui était l’année durant laquelle un bourgeois du nom d’Adam Smith est né ; d’autres la placent à 42 Av.M., qui est l’année d’apparition d’un livre de cet Adam Smith. Ce livre donna naissance à, et fournit un système élaboré d’excuses pour, l’idéologie capitaliste. » (…) « L’Âge Sombre représente toute la période de la naissance du capitalisme jusqu’à son éradication finale à la suite d’une série de guerres froides ou ouvertes entre environ 150 Ap.M., et le triomphe final du communisme en 184 Ap.M. »

Hazlitt explique le succès du communisme, et par conséquent la défaite du capitalisme, par la foi que les soviétiques ont placé en elle : « Et pourtant nous l’avons battu (le capitalisme) à la fin parce que nous avions l’arme formidable qui leur manquait. Nous avions la Foi ! Foi en notre Cause ! Une Foi qui n’a à aucun moment faibli ou hésité ! Nous savions que nous avions raison ! Raison sur tout ! Nous savions qu’ils avaient tort ! Tort sur tout ! »

En filigrane, Hazlitt reproche ainsi aux défenseurs du capitalisme leur mollesse et leur pusillanimité : « L’ennemi n’a jamais eu vraiment de foi dans le capitalisme (…) Chaque « réforme » qu’ils mirent en place comme « réponse » au communisme était un pas de plus dans la direction du communisme. À chaque réforme qu’ils adoptaient l’individu avait moins de pouvoir et l’Etat toujours plus. Petit à petit le contrôle des individus sur les ressources et les biens leur a été retiré ; petit à petit cela fut envahi par l’Etat. Au début ce n’était pas la « propriété » mais simplement le droit de décision qui fut accaparé par l’Etat. Mais ces idiots qui essayaient de « réformer » le capitalisme n’ont pas vu que le pouvoir de décision, le pouvoir de disposer, était l’essence de la « propriété. » (…) Graduellement leurs gouvernements ont décidé de toutes ces choses, mais morceau par morceau, au lieu de le faire en un seul grand saut logique. »

« Ils n’avaient pas le courage de voir que l’individu, parce qu’il n’est responsable devant personne, doit être privé de tout pouvoir, et que l’Etat, l’Etat qui représente tout le monde, doit être le seul dépositaire de tout le pouvoir, le seul décisionnaire, le seul juge de sa propre (volonté). »

En contrepoint du positionnement auquel il aspire, Hazlitt fait dire à l’un des protagonistes de cette histoire, que les pays bourgeois « se sont battus contre le communisme parce qu’ils étaient contre le communisme. C’était la seule chose sur laquelle ils parvenaient à s’entendre. Mais ils ne savaient pas ce qu’ils défendaient. Tout le monde était pour quelque chose de différent. Personne n’avait le courage de défendre un capitalisme qui répondait vraiment aux principes de base du capitalisme. Chacun avait son propre plan pour un capitalisme « réformé ». » Il est bien clair qu’Hazlitt, lui, en défenseur de la liberté et de l’Ecole autrichienne qu’il est, a sa vie durant entendu défendre le capitalisme et la liberté, avec certes des arguments pratiques, mais surtout des arguments éthiques. Ceux-là mêmes que des libertariens plus contemporains, Murray Rothbard en particulier, développeront ultérieurement.

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Economics in One Lesson: The Shortest and Surest Way to Understand Basic Economics

Henry Hazlitt

Thinking as a Science

The Failure of the New Economics: An Analysis of the Keynesian Fallacies (1959)

What You Should Know about Inflation (1960)

The Critics of Keynesian Economics (1960)

The Free Man’s Library: A Descriptive and Critical Bibliography (1956)

The Inflation Crisis, and How to Resolve It

Walter Lippmann



La Cité libre, maître-ouvrage de l’auteur, paraîtra aux éditions Les Belles Lettres début 2011.

Cite Libre (la)

Walter Lippmann nait à New York le 23 septembre 1889, d’une famille juive aisée et assimilée, qui a l’habitude de faire un voyage annuel en Europe. C’est en effet sur le vieux continent, et parmi les ashkénazes allemands en particulier, que se trouvent ses racines familiales, dont il n’entend pas se départir. C’est du reste le propre de la bourgeoisie éclairée de l’époque que de ranimer, à intervalle régulier, le cordon ombilical qui lie le Vieux continent au Nouveau monde, en particulier dans les familles juives de la côte Est. Après de brillantes études, le jeune Walter Lippmann entre à Harvard à l’âge de 17 ans, en 1906, et a, notamment, comme professeur William James[1] (1842-1910), dont l’intelligence éblouit ses auditeurs, George Santayana[2] (1863-1952), ou encore Charles Townsend Copeland[3]. Lippmann est du reste, durant sa quatrième année à Harvard, l’assistant de Santayana[4].

Lippmann est dans un premier temps proche de la Fabian Society[5] (dont les figures de proue sont les époux Webb[6], Herbert George Wells[7], George Bernard Shaw[8]). Il crée, en 1908, avec huit autres étudiants le Harvard Socialist Club[9], dont il devient rapidement le président. Il en profite pour s’essayer au journalisme étudiant, en devant le principal rédacteur de The Harvard Monthly[10].

Il devient à cette époque un ami proche de John Reed[11], qui, selon sa biographe Barbara Gelb, « fut très impressionné par la capacité de Lippmann à mobiliser ses idées et par le fait que le Club, grâce à lui, commença à exercer une influence notable non seulement au sein de l’université, mais dans toute la communauté (des intellectuels socialistes) ».

Mais Lippmann ne conserve pas très longtemps ses attaches socialistes initiales. Il évolue notablement, vers une posture plus sociale-démocrate, grâce à celui qui sera son véritable mentor, Graham Wallas[12], dont il suite les cours de science politique à la London School of Economics (LSE), en qualité d’invité à Harvard. Celui-ci, ancien membre éminent des socialistes fabiens, est devenu un apostat. Walter Lippmann fait de même, s’éloigne du socialisme pour se rapprocher, très progressivement, du libéralisme. A l’aube des années 1910 il en est encore loin, et est un jeune intellectuel de gauche, social-démocrate plus que socialiste.

A la fin de ses études, Lippmann devient l’assistant de Lincoln Steffens[13], un journaliste « muckraker[14] » du New York Post. Il est au cœur du reportage sur la grève de Paterson[15]. Il participe ensuite à la campagne présidentielle de 1912, qui a la particularité – oubliée de nos jours – d’être une triangulaire opposant le républicain William Howard Taft[16] (1857-1930), le démocrate Woodrow Wilson[17] (1856-1924), et le « progressiste », ancien président républicain des Etats-Unis, Theodore Roosevelt[18] (1858-1919). Cette campagne marque intellectuellement et durablement Lippmann. Il y trouve en effet en toile de fond d’une part la nécessité d’adapter la démocratie à la complexité de la vie économique moderne, et d’autre part, celle de mieux prendre en compte la réalité du suffrage universel. Deux projets cohérents se font donc face en 1912 : le programme du New Nationalism de Theodore Roosevelt et d’Herbert Croly[19], le programme de New Freedom de Woodrow Wilson et de son conseiller spécial Louis Brandeis[20]. Alors que Roosevelt est favorable à un renforcement de l’Etat fédéral, et est très réservé à l’endroit de la législation anti-trust. Roosevelt est partisan d’un pouvoir fédéral fort, capable de réglementer l’activité économique. Il s’attaque aux grandes entreprises, qu’il accuse de faire des bénéfices au détriment des consommateurs, et engage des procédures contre les grands capitalistes du chemin de fer, du pétrole et de l’agro-alimentaire[21]. Wilson, lui, est au contraire favorable à un renforcement du Sherman Anti-Trust Act du 2 juillet 1890, et est a contrario très réservé quant à un renforcement de l’Etat fédéral. Les deux sont favorables à loi Sherman ; ce qui les distingue, c’est le moyen pour y parvenir : par une régulation indépendante pour Wilson, par un Etat fédéral fort pour Roosevelt.

Lippmann s’engage – assez logiquement compte tenu de son cheminement intellectuel – du côté du plus interventionniste, Theodore Roosevelt. Son ouvrage A Preface to Politics (1913) résume sa position. Mais c’est Wilson qui, au final, l’emporte.

L’élection présidentielle de 1912 est une vraie triangulaire entre le candidat du Parti démocrate, le président sortant Taft et candidat du Parti républicain et enfin Theodore Roosevelt qui fonde son propre Parti progressiste quand il ne peut obtenir la nomination du Parti républicain. Woodrow Wilson est élu grâce à la division au sein du Parti républicain ; le total des votes de Taft et de Roosevelt est en effet supérieur à celui obtenu par Wilson.

En novembre 1914, il participe, avec notamment Herbert Croly et Walter Weyl[22] à la fondation du New Republic, une petite revue « assez à gauche du consensus libéral pour être stimulante », comme l’écrit dans sa biographie Ronald Steel[23]. Ce journal aura très vite une grande influence, et devient un véritable forum pour les esprits les plus libres et les plus originaux. John Dewey[24], Charles Beard[25], James Bryce[26], George Bernard Shaw, Graham Wallas notamment, y publient des articles. Lippmann se spécialise dans l’examen de la politique étrangère. Il y plaide pour que les Etats-Unis abandonnent l’isolationnisme, et s’impliquent plus fortement dans les affaires internationales. Il est déjà assez connu pour que le poids de ses écrits ait une certaine influence sur l’engagement du Président Wilson en faveur de l’entrée en guerre des Etats-Unis. En 1916, alors que les forces américaines se lancent dans la guerre[27], Wilson, qui a besoin des voix des intellectuels de gauche pour la prochaine élection présidentielle, se rapproche de Lippmann (qui commence à renier ses années socialistes, en particulier dans son ouvrage de 1914 Drift and Mastery, « Improvisation et maîtrise » en français) et de ses camarades[28]. Il fait même de celui-ci l’assistant du ministre de la Guerre, Newton Baker[29], en 1917.

Il est même nommé en septembre 1917 secrétaire général de l’Inquiry, une commission de spécialistes formée par Wilson et le colonel Edward Mandell House pour étudier les problèmes des nationalités en Europe, et pour réfléchir sur la façon dont pourrait être redessinée le paysage européen après-guerre[30]. Il participe ainsi, au sein de l’Inquiry, à l’élaboration de huit des célèbres Quatorze points de Wilson, et, de la sorte, à la définition des buts de guerre de la diplomatie américaine.

Fin 1918, membre de la délégation américaine à la Conférence de Paris[31], il est chargé de réaliser à la hâte l’exégèse officielle de ces mêmes Quatorze points pour les premiers plénipotentiaires arrivés à Versailles, mais quittera rapidement la France, fin janvier 1919, non sans avoir auparavant rencontré et sympathisé avec John Maynard Keynes (1883-1946), dont il restera l’ami[32], et Bernard Berenson[33].

Revenu aux Etats-Unis, Lippmann s’oppose, et avec lui le New Republic, à la ratification du Traité de Versailles. Il saisit très vite les dangers de cette paix bâclée, et se retourne contre Wilson. Il s’oppose en particulier à la « balkanisation de l’Europe centrale[34] » et aux réparations de guerre. Il obtient de Keynes l’autorisation de publier certains extraits des Conséquences économiques du Traité de Versailles dans le numéro de noël 1919 du New Republic.  Le féroce portait que Keynes dresse de Wilson finit de faire de Lippmann une persona non grata à la Maison Blanche, et sert ceux qui, au Sénat, s’oppose à la ratification du Traité[35]. Cela ne l’empêche pas de participer à la constitution de la future Société des Nations.

C’est alors que Lippmann devient LE columnist américain. Un journaliste, certes, mais dont le modèle n’existe pas en France. Un journaliste au statut si particulier qu’il dessine, plusieurs fois par semaine, en quelques milliers de signes, à côté des news, l’opinion de ses lecteurs. Comme l’écrit Bruno Latour, « contrairement aux éditoriaux qui engagent les propriétaires des journaux ou les rédacteurs en chef, aux articles des reporters, aux opinions publiées par les uns ou par les autres, la colonne du columnist est tenue régulièrement par un journaliste sans autre autorité que sa capacité à résumer les problèmes du moment et à leur donner, en toute indépendance, une analyse instantanée. Contrairement à Raymond Aron jadis, il n’occupe aucune chaire universitaire ; contrairement à Paul Krugman aujourd’hui, il ne parle pas au nom de la science économique. Quand il se risque à une interprétation des événements courants, c’est sans filet. » Lippmann a sans doute été le columnist par excellence, et ce n’est pas un hasard si ses écrits et certains de ses ouvrages restent de nos jours des incontournables des écoles de journalisme anglo-saxonnes.

Lippmann quitte en 1922 le New Republic pour The New York World de Ralph Pulitzer. Il y rédige la première de ses trois œuvres majeures, jamais traduite en français, Public Opinion (1922). Dans ce livre, il développe la notion de stéréotype (dont il est l’inventeur), et celle, voisine, de Pictures in Our Heads[36]. Il étudie plus précisément la manipulation de l’opinion publique. Selon Lippmann, pour « mener à bien une propagande, il doit y avoir une barrière entre le public et les événements[37]. » La démocratie, ajoute-t-il, a vu la naissance d’une nouvelle forme de propagande, basée sur les recherches en psychologie associées aux moyens de communication modernes[38]. La démocratie s’est muée en « fabrication du consentement », manufacture of consent, terme dont il est également l’inventeur.

Il quitte en 1931 le World pour le non moins célèbre Herald Tribune, propriété des républicains. Sa chronique, « T & T » (« Today & Tomorrow »), grâce au système de la syndication, est lue par cinq à dix millions de personnes pendant près de cinq décennies, et sert toujours aujourd’hui de modèle dans les écoles de journalisme.

En tant que columnist, Lippmann va chercher à comprendre les désastres successifs de son siècle, en éclairant ses lecteurs sur un nombre immense de crises, sur les projets d’une douzaine de présidents. Il est celui qui a poussé Wilson dans la guerre, mais aussi qui s’est dressé contre la paix impossible de la Société des nations, qui a évité à son pays un conflit avec le Mexique (par une diplomatie secrète avec le Vatican !), qui a vu immédiatement les dangers du stalinisme, qui a longuement préparé son pays à la guerre contre le national-socialisme, qui a compris dès juin 1940 tout l’intérêt de de Gaulle[39], qui a exprimé son horreur du maccarthisme, et qui a tout fait pour éviter l’intervention américaine en Corée comme au Viêt-Nam. Il a inventé les termes de Communauté atlantique, de Guerre froide, et tant d’autres.

Cela ne l’a évidemment pas empêché de commettre des erreurs de jugement, parfois même grossières. Il soutient par exemple, contre toute évidence, qu’il n’y aura pas de division de l’Allemagne après la guerre. Mais l’exercice auquel Lippmann se livre chaque jour ou presque mérite bien un peu d’indulgence lorsqu’on juge a posteriori la qualité de ses analyses.

Alors qu’à la fin des années vingt, Lippmann avait écrit A Preface to Morals, ce n’est qu’après la Conférence économique de Londres de juillet 1933 qu’il va vraiment s’intéresser au libéralisme alors contesté et menacé de toutes parts. Ses recherches aboutiront à la publication en 1937 de son livre The Good Society dont la traduction française La Cité Libre sera l’élément déclencheur du colloque Walter Lippmann. L’examen du libéralisme de Lippmann s’articulera autour de trois axes : son opposition au laissez faire, l’importance qu’il accorde à conception de la loi, son analyse du gouvernement libéral.

Bien qu’absent, Lippmann est l’initiateur du célèbre Colloque qui porte son nom, rassemblement de 26 économistes et intellectuels libéraux organisé à Paris du 26 au 30 août 1938. S’il y fut discuté de la capacité du libéralisme à faire face aux problèmes de l’époque, c’est aussi une des premières fois où les participants s’interrogèrent pour savoir s’il convenait de conserver le mot « libéralisme » ou bien d’adopter celui de « néo-libéralisme ».

Après la Seconde Guerre mondiale, Walter Lippmann soutient contre toute évidence dans de nombreux articles qu’il n’y aura pas division de l’Allemagne. Raymond Aron critique dans ses Mémoires son aveuglement et l’explique par le dogmatisme de sa « thèse de la primauté de la nation sur l’idéologie ».

Journaliste au sommet en 1947, il publie une série d’articles qui seront également publiés sous forme de livre sous le titre The Cold War (La Guerre froide, dont il a popularisé le terme). Lippmann, ami de Jean Monnet, est de ceux qui plaidèrent en faveur du plan Marshall et de la constitution d’une union économique en Europe.

En 1955, il publie sa dernière œuvre ambitieuse Public Philosopher, paru en français sous le titre Crépuscule des démocraties.  Ce livre n’est pas sans intérêt mais ne semble pas avoir été à la hauteur de ses espérances, ce dont il souffrit. Charles de Gaulle fut un des rares à avoir apprécié ce livre.

En 1960, à l’arrivée de John Kennedy à la présidence, il fut question de nommer Lippmann ambassadeur à Paris. L’affaire ne se fit pas. Après avoir soutenu dans un premier temps Lyndon Johnson, il s’opposa à lui sur la guerre du Viêt-Nam.

En 1962, dans L’Unité occidentale et le Marché commun, il se retourne contre le général de Gaulle, critiquant vivement la remise en cause du monopole atomique américain au sein du camp occidental.

Il meurt le 14 décembre 1974.


[1] Psychologue et philosophe, William James est issu d’une grande famille intellectuelle américaine. Il compte parmi ses parents Henry James Sr., le disciple de Swedenborg, et a comme frère cadet le célèbre romancier Henry James. William James est souvent présenté comme le fondateur de la psychologie en Amérique. « La première conférence de psychologie à laquelle j’ai assisté, c’est moi qui l’ai donnée », disait-il.

[2] Ecrivain et philosophe américain d’origine espagnole, George Santayana (né Jorge Agustín Nicolás Ruiz de Santayana y Borrás) est professeur de philosophie à Harvard. Son réalisme critique, pragmatiste et naturaliste le distingue du néoréalisme qui dominait la philosophie américaine de son temps. C’est un esprit libre qui, à ce titre, fascine ses étudiants.

[3] Charles Townsend Copeland (1860 – 1952) est un critique littéraire du Boston Advertiser et du Boston Post.

[4] D’après Steel (1980, p. 19-22), Lippmann aurait été fortement marqué par ce philosophe pour qui « la fonction de la raison est de dominer l’expérience ». Sur le rapport de Santayana avec le pragmatisme, on pourra voir Levinson (1992) Santayana, Pragmatism and the Spiritual Life, éd. UNC Press.

[5] La Société des Fabiens ou Société fabienne (Fabian Society, du nom du général romain Quintus Fabius Maximus Verrucosus, « le précautionneux » ou bien « le méticuleux ») est un groupe de réflexion britannique fondé en 1884. Son but est de promouvoir la cause socialiste par des moyens réformistes et progressifs plutôt que révolutionnaires.  Il est partie prenante à la création du Parti travailliste en 1900 et aussi, plus près de nous, à la refonte de celui-ci dans les années 1990 avec le New Labour de Tony Blair.

[6] Martha Beatrice Potter Webb (1858 – 1943) est une socialiste britannique, économiste et réformatrice. Elle prend très souvent part dans les activités politiques et professionnelles de son mari Sidney, en particulier dans la Fabian Society et lors de la création de la London School of Economics (LSE). Elle a été la co-auteur de History of Trade Unionism (1894), et la co-créatrice du célèbre magazine labour The New Statesman en 1913. Dans le livre de H.G. Wells The Next Machiavel (1911), les époux Webb, sous le nom des Baileys, sont critiqués comme des bourgeois manipulateurs. La Fabian Society dont Wells fut membre pour une courte période, ne valait pas beaucoup plus à ses yeux. Par ailleurs, Friedrich A. Hayek, consacre en 1948 une critique au brûlot contre l’ouvrage de Béatrice Webb intitulé Our Partnership ; il écrit : « Chez elle, la confiance dans la « direction générale et coercitive » par un expert et dans « liberté supérieure » de la vie en corporation » était une passion, et le dégoût pour toutes les idées, mais en particulier pour le libéralisme gladstonien, qui « pense en terme d’individus », une véritable haine », Economica, août 1948, repris dans Friedrich A. Hayek, Essais de philosophie, de science politique et d’économie, Annexe II, Les Belles Lettres, Paris, 2007.

[7] Le célèbre auteur de romans de science-fiction (1866 – 1946)

[8] George Bernard Shaw (1856 – 1950) fut un critique musical et dramaturge irlandais, essayiste, scénariste, et auteur célèbre de pièces de théâtre. Irlandais acerbe et provocateur, pacifiste et anticonformiste, il obtint le prix Nobel de littérature en 1925.

[9] Ce « club » a été très actif, en particulier dans les années soixante, lors des polémiques autour de la question raciale. Voir The Harvard Crimson, “Socialist Group Will Investigate Harlem Situation”, Thursday, March 25, 1965. A l’époque de Lippmann, le Club est déjà noyauté par des éléments bolchéviks, tels que Heywood Broun, un journaliste new-yorkais, qui ourdit un complot avec les immigrés russes aux Etats-Unis afin d’appliquer la théorie de son ami Léon Trotski et de fomenter une révolution dans le Nouveau Monde. Comme l’écrit Zygmund Dobbs, « Broun became a red under the leadership of Walter Lippman at the Harvard Socialist Club in 1906. », in Keynes at Harvard, Economic Deception as A Political Credo, chap. IX, 1969, Probe Research, Inc., West Sayville, New York.

[10] Cette revue, qui existe encore de nos jours, expose les événements récents et ceux à venir du campus de Cambridge.

[11] John « Jack » Silas Reed, (1887 – 1920), est un journaliste et militant socialiste américain. Témoin enthousiaste de la révolution d’Octobre, il est surtout connu pour son ouvrage Dix jours qui ébranlèrent le monde. Après avoir contribué à la naissance du Communist Labor Party, il retourne en Russie fin 1919, dans l’espoir de convaincre l’Internationale communiste nouvellement créée de reconnaître son organisation comme sa section américaine, au détriment de l’autre groupement communiste des États-Unis, le Parti communiste d’Amérique. L’Internationale tranche en demandant aux deux mouvements de fusionner. Le film de 1981 Reds avec Warren Beatty, Diane Keaton et Jack Nicholson, est basé sur sa vie et celle de sa femme, l’écrivain féministe Louise Bryant.

[12] Graham Wallas (1858-1932), professeur et théoricien en science politique et en relations internationales, a été membre de l’exécutif la Fabian Society de 1888 à 1895. Il quittera, en 1904, cette société où il est entré en 1886 pour au moins trois raisons : il avait une profonde empathie avec les principes libéraux ; il était en faveur du libre échange et contre l’impérialisme anglais ; et enfin, il croyait plus en la psychologie qu’aux institutions. Son parcours, d’une certaine manière, préfigure celui que Lippmann empruntera quelques années plus tard.

[13] Steffens est connu pour sa déclaration de 1921, à son retour de l’Union Soviétique : « I have been over into the future, and it works. » (réimprimé en « I’ve seen the future, and it works ».). « I found Lippmann, saw right away what his classmates saw in him. He asked me intelligent, not practical, questions about my proposition and when they were answered, gave up the job he had and came home to New York to work with me on my Wall Street series of articles… Keen, quiet, industrious, he understood the meaning of all that he learned; and he asked the men he met for more than I asked him for. »

[14] Un muckraker (de muck : fange /ordure / boue et to rake : fouiller… donc en bon français : fouille-merde) est un journaliste ou un écrivain qui enquête et publie des rapports véridiques soulevant des questions de société, généralement en rapport avec la criminalité et la corruption, impliquant souvent des élus, des dirigeants politiques et des membres influents du monde des affaires et de l’industrie. On se souvient des enquêtes menées sur le monopole de la Standard Oil, par exemple.

[15] Paterson est à cette époque la « ville de la soie des Etats-Unis ». Plus d’un tiers de ses 73.000 travailleurs occupent des emplois dans l’industrie de la soie. En 1911, les fabricants de soie de Paterson ont décidé que les travailleurs, qui faisaient déjà tourner deux métiers, étaient désormais tenus d’en faire fonctionner quatre simultanément. Acquis aux thèses luddites, les ouvriers se plaignent des pertes d’emplois que provoquerait cette réforme et, par conséquent, du fait qu’elle ferait baisser les salaires. Le 27 Janvier 1913, 800 employés de l’usine de soie Doherty se mettent en grève, alors que quatre membres du comité d’entreprise avaient été licenciés pour avoir tenté d’organiser une réunion avec la direction de l’entreprise pour discuter du système à quatre métiers. En une semaine, tous les ouvriers de la soie sont en grève et les 300 usines dans la ville sont contraintes de fermer. John Reed décide d’écrire un reportage sur la grève à Paterson. Il est bientôt arrêté et emprisonné à la prison du comté. Walter Lippman arrive alors sur place pour manifester sa solidarité avec Reed,  et pour exiger la libération des journalistes, afin qu’ils puissent rendre compte des conflits du travail.

[16] William Howard Taft, (1857 – 1930), est le vingt-septième président des États-Unis. Il est élu pour un mandat, de 1909 à 1913. Il succède à Theodore Roosevelt dont la popularité reste forte après avoir quitté la présidence. Taft est un bon administrateur mais son manque de charisme ne lui attire pas le vote populaire.

[17] La campagne électorale de Wilson est basée sur l’élimination des conglomérats industriels, la création d’un impôt fédéral sur le revenu et des élections sénatoriales au suffrage universel. Il s’oppose ainsi à Theodore Roosevelt qui est partisan d’un pouvoir présidentiel fort, garant des libertés, alors qu’il défend la concurrence comme facteur d’équilibre.

[18] Roosevelt, mécontent de la politique menée par Taft, venait de fonder son nouveau parti, de circonstance.

[19] Lui aussi ancien élève de George Santayana, il est connu pour son livre The Promise of American Life (1909). Il fondera avec Walter Lippmann et Walter Weyl le journal le New Republic.

[20] Louis Dembitz Brandeis (1856 – 1941), est un avocat américain, membre de Cour suprême des États-Unis ainsi qu’un important soutien au mouvement sioniste américain. Un des principaux conseillers économiques de Woodrow Wilson puis de Franklin Delano Roosevelt, il est un des symboles de l’ère progressiste et un des pionniers d’une concurrence régulée. Il a participé à la création du Federal Reserve System.

[21] Le lancement de cette croisade contre les trusts industriels a lieu dans un discours long de plus de 30 pages prononcé à la Chambre des représentants. Theodore Roosevelt s’engage à faire respecter la loi Sherman. Proche du courant progressiste, il intervient aussi pour arbitrer la lutte entre les mineurs en grève et le patronat ; il leur permit d’obtenir la journée de 8 heures et des salaires plus élevés, ce qu’il appelle un « accord équitable ».

[22] Walter Weyl (1873-1919) est un des leaders du mouvement progressiste américain. Son ouvrage le plus connu, The New Democracy (1912), est un classique du méliorisme classique, révélant son chemin vers un avenir de progrès et de modernisation fondée sur des valeurs de la classe moyenne. Le méliorisme est une morale de l’action : le monde n’est pas parfait, mais on peut travailler à son amélioration, dont la fin du Candide de Voltaire donne la parfaite illustration : « cultivons notre jardin ». Alain le qualifiait d’ « optimisme de la volonté ».

[23] Ronald Steel, Walter Lippmann and the American Century, 1980, Transaction Publishers, Londres, 1998.

[24] John Dewey (1859 – 1952) est un philosophe américain spécialisé en psychologie appliquée et en pédagogie. Son système philosophique se rattache au courant pragmatiste développé par Charles S. Peirce et William James. Dewey est principalement influencé par Hegel, qui est tout sauf pragmatiste. Il doit également beaucoup à Charles Darwin. Ses idées politiques et sociales sont proches du socialisme. Il définit la morale ou l’éthique comme la recherche d’un « équilibre » entre le social et l’individuel.

[25] Charles Austin Beard (1874 – 1948) est considéré comme l’un des principaux historiens américains du début du XXe siècle avec Frederick Jackson Turner. Il publie de nombreuses monographies et ouvrages sur l’histoire et les sciences politiques. Il propose une nouvelle interprétation de l’œuvre des Pères fondateurs des États-Unis en avançant que ces derniers étaient davantage motivés par leurs intérêts économiques que par les principes philosophiques.

[26] Célèbre historien britannique, Bryce (1838 – 1922) entame après des études à Glasgow une carrière de juriste à Londres, puis devient professeur de droit civil à l’Université d’Oxford. Il publie en 1878 son chef d’œuvre, l’Histoire du Saint-Empire romain germanique.

[27] En janvier 1917, le ministre-conseiller allemand Zimmermann n’hésite pas à promettre au Mexique l’alliance de l’Allemagne contre les États-Unis avec, pour salaire de la victoire, le retour des provinces perdues (Texas, Arizona et Nouveau-Mexique). Cette intervention du Kaiser dans les affaires américaines, ajoutée aux navires américains coulés,  suscite l’indignation. Le congrès américain décide alors l’entrée en guerre contre les empires centraux.

[28] Lippmann s’interroge dans Drift and Mastery sur la manière de créer une motivation qui pousserait les hommes à trouver une solution aux problèmes du monde (Goodwin 1995, p. 319). Il tient la théorie de l’intérêt personnel comme d’autant plus anachronique qu’il doute que la maximisation du profit soit l’élément essentiel du comportement des managers. Idée qui semble se retrouver également chez Veblen (Aron, 1970, p xvii). Par contre, il croit alors en la responsabilité d’une nouvelle classe de managers professionnels distincts des propriétaires d’entreprise et se montre en conséquence favorable aux grandes entreprises, même s’il en perçoit les dangers. Blum (1985, p. xx) note que Lippmann était alors « convaincu du nécessaire leadership d’une élite administrative pour introduire ordre et objectifs dans les affaires et le gouvernement ». Idée que d’une certaine façon on retrouve également dans Les ingénieurs et le système des prix (Veblen, 1921).

[29] En qualité de Secrétaire à la Guerre, Baker a supervisé l’implication militaire américaine dans la guerre (1917-18). Comme le Royaume-Uni, les États-Unis disposent uniquement d’une armée de métier. C’est ainsi que l’on doit à Baker et a son assistant, qui ont besoin de trouver des volontaires, la célèbre affiche de l’Oncle Sam pointant son index vers le lecteur.

[30] L’Inquiry (l’Enquête) devait préparer les documents pour les négociations de paix après la Première Guerre mondiale Le groupe, composé d’environ 150 universitaires, a été dirigée par le conseiller présidentiel Edward House et supervisé directement par le philosophe Sidney Mezes. Le groupe a travaillé dans les bureaux de l’American Geographical Society de New York. Outre Walter Lippmann et Sidney Mezes, on y trouve le géographe Isaiah Bowman, l’historien James Shotwell, et l’avocat David Hunter Miller. Des membres de l’Inquiry, rebaptisée plus tard la Commission américaine pour négocier la paix, s’est rendu à la Conférence de paix de Paris en Janvier 1919, accompagnant Wilson à bord de l’USS George Washington. Certains membres de la Commission établirent plus tard le Council on Foreign Relations, entité indépendante du gouvernement.

[31] 18 janvier 1919 – août 1920.

[32] Craufurd. D. Goodwin (1995), « The Promise of expertise: Walter Lippmann and policy sciences », Policy Sciences, 28, p. 317-345, Kluwer Academic Publishers, Pays-Bas, p. 336.

[33] (1865 – 1959), historien de l’art spécialiste de la Renaissance italienne.

[34] Walter Lippmann est l’inventeur de cette expression.

[35] Steel, p. 164-165.

[36] « Nous supposons que ce que chaque homme ne se fonde pas sur une connaissance directe et certaine, mais sur les photos faites par lui-même ou qui lui sont données. (…) La façon dont le monde est imaginé détermine à chaque instant ce que les hommes vont faire. Elle ne détermine pas ce qu’ils vont obtenir. Elle détermine leurs efforts, leurs sentiments, leurs espoirs, et non leurs réalisations et les résultats. (…) Qu’est-ce que la propagande, si ce n’est l’effort de modifier l’image à laquelle les hommes réagissent, de substituer un modèle social à une autre? Qu’est-ce que la conscience de classe, sinon un moyen de réaliser le monde? ». Et de conclure : « Je soutiens que le gouvernement représentatif, dans le champ de ce qu’on appelle ordinairement la politique, ou dans celui de l’industrie, ne peut être véritablement opérationnel, quelle que soit la base de l’élection, que s’il existe une organisation indépendante d’experts fabricant des faits invisibles mais intelligible pour ceux qui vont prendre les décisions. »

[37] Walter Lippmann, Public Opinion, partie II, chap. II, section 3.

[38] « La création du consentement n’est pas un art nouveau. Il en est un très ancien et était supposé disparaître avec l’apparition de la démocratie. Mais ce n’est pas le cas. La technique de cet art a, en fait, été énormément améliorée, parce qu’elle est à présent basée sur l’analyse plutôt que sur des règles approximatives. Ainsi, grâce aux résultats de la recherche et de la psychologie, associée aux moyens de communication modernes, la pratique de la démocratie a effectué un tournant. Une révolution est en train de prendre place, infiniment plus significative que tout déplacement du pouvoir économique. », op. cit., partie V, chap. XV, section 4.

[39] Ce dont le général lui sera toujours reconnaissant, y compris lorsque, en 1962, Lippmann se retourne contre lui dans L’Unité occidentale et le Marché commun, ouvrage dans lequel il critique vertement la remise en cause du monopole atomique américain au sein du camp occidental à laquelle la France se livre.