Ludwig von Mises, la Mentalité anticapitaliste (1956)


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Ludwig von Mises, dans ce bref essai, rédigé en pleine Guerre Froide et alors que les partis communistes et travaillistes étaient au plus haut partout, constate un paradoxe évident : alors que les pays occidentaux prospèrent de plus en plus grâce au capitalisme, de nombreuses personnes, notamment des intellectuels, le haïssent ; de telle sorte que le mot même de « capitaliste » est une insulte dans la plupart des pays. Mises entend donc démonter un à un les arguments des anticapitalistes, et même analyser les ressorts de la pensée anticapitaliste. Son propos est cinglant, sans concession, et l’œuvre de vulgarisation à laquelle il se livre est d’une grande efficacité.

En premier lieu, Mises donne l’une des définitions les plus efficaces et limpides du capitalisme. Six idées simples permettent de le caractériser :

  • L’œuvre fondamentale du capitalisme, c’est la « déprolétarisation » de l’homme ordinaire, qui est progressivement sorti de la misère pour devenir bourgeois.
  • Cette déprolétarisation est universelle : il s’agit d’une ascension de la multitude. Et elle est irréversible.
  • Elle est basée sur l’avènement du consommateur souverain ; par une sorte de plébiscite de tous les jours, pour paraphraser Renan, le consommateur détermine qui sera riche et qui ne le sera pas ; le consommateur donne sa confiance, mais peut aussi la retirer immédiatement
  • Il est bien clair que l’accumulation des biens matériels ne rend pas en tant que telle les individus heureux ; dès que nos désirs sont satisfaits, d’autres apparaissent. La nature humaine est ainsi faite. Mais c’est précisément ce penchant même qui est vertueux : cet appétit, ce désir constant d’améliorer son sort, engendre l’amélioration économique.
  • Si l’humanité a accru son bien-être, c’est parce que l’accumulation du capital a été supérieure à la croissance de la population.
  • Enfin, il ressort de tout cela que le capitalisme est l’exact contraire de la société de statut. Alors que la richesse d’un aristocrate n’est pas issue du marché, ne peut être remise en cause par le peuple, et que la place de ce dernier est fixée à tout jamais, la richesse du capitaliste, elle, est due au peuple, et elle s’évapore instantanément si un autre individu lui apporte mieux ou moins cher ; n’importe qui peut défier à tout moment n’importe quel millionnaire.

La diabolisation du capitalisme trouve son fondement dans la frustration. Or, celle-ci est décuplée dans un régime capitaliste. En effet, alors que dans une société de caste, l’individu en bas de l’échelle n’y peut rien, car sa position n’est pas due à ce qu’il fait mais à ce qu’il est, et plus encore à là où il est né, dans une société capitaliste au contraire, sa situation ne dépend que de lui. Le capitalisme traite chacun selon sa contribution au bien-être de ses semblables. Et on trouvera toujours quelqu’un qui a mieux réussi que soi, ce qui est difficile à admettre. Par facilité, on peut avoir envie de trouver des boucs émissaires qui masquent cette réalité. Or en régime capitaliste, l’inégalité est visible (qu’il s’agisse de capacités physiques ou intellectuelles, de volonté, de réalisations…), et il faut apprendre à vivre avec.

Quatre acteurs au moins, selon Mises, refusent d’admettre cette frustration :

  • les intellectuels d’abord, qui exècrent les riches.
  • les cadres, qui ne comprennent pas qu’ils ne soient pas toujours mieux payés que les ouvriers. Ils refusent de voir que bien souvent leur travail est routinier et sans valeur ajoutée, du moins sans plus de valeur ajoutée qu’un travailleur manuel.
  • la jeunesse dorée des beaux quartiers, qui, venant de milieux aisés, méprise l’argent. C’est pourtant cet argent, gagné par leurs parents, qui les entretient et leur permet d’être des socialistes de salon.
  • les artistes, par exemple ceux de Broadway et d’Hollywood, qui refusent d’admettre d’une part que produire et se produire dans un spectacle n’est pas d’une nature économique différente de produire des brosses à dents, et d’autre part qu’ils peuvent très bien être au zénith un jour et plus rien le lendemain ; ils s’accrochent au communisme pour se prémunir contre ce risque.

Mises tord ensuite le cou à trois sophismes. En premier lieu, dit-il, on considère que l’amélioration matérielle est le fruit du « progrès technique ». Or ce concept flou n’explique rien. Comme s’il y avait une sorte de mantra, une pensée magique, qui attribuerait de manière automatique l’amélioration du bien-être matériel à la technologie. Comme le rappelle Mises, au contraire, aucune amélioration technique ne peut exister si le capital nécessaire n’a pas été préalablement accumulé par l’épargne. Et c’est la propriété privée de moyens de production qui permet cette accumulation.

Ensuite, ce même progrès ne provient pas non plus de l’amélioration de la « productivité » du travail. C’est confondre la cause et les conséquences d’un phénomène. Ce sont, au contraire, les épargnants et les entrepreneurs qui, en accumulant du capital productif, et en en accumulant plus que l’accroissement de la population, sont à l’origine réelle de l’accroissement de la productivité marginale du travail et de la baisse continue du prix des produits que nous achetons.

Enfin, Mises rappelle que personne n’est pauvre parce que d’autres sont riches. Les richesses du riche ne sont la cause de la pauvreté de personne. La richesse de certains ne vient que de leur capacité à satisfaire, et à mieux satisfaire que les autres, les besoins des individus.

La littérature est un vecteur majeur de la pensée anticapitaliste. Si, dans une société capitaliste, l’individu est libre, sa liberté de création n’entraine pas nécessairement richesse. Pour qui veut s’enrichir par son écriture, il faut tenir compte de l’appréciation des consommateurs. Mais est-ce vraiment spécifique au capitalisme, ou même pire qu’auparavant ?

Pendant les temps précapitalistes, écrire est certes un art, mais qui ne rapporte rien. C’est précisément la création, progressive, au Moyen Age, d’un marché des produits littéraires qui constitue une composante essentielle d’émancipation face à la royauté. De tout temps, la littérature est synonyme de dissidence.

Mises convient néanmoins tout à fait que les auteurs les plus prospères, nos Marc Lévy et Guillaume Musso d’hier comme d’aujourd’hui, sont ceux qui écrivent pour les masses, et pas nécessairement de la meilleure qualité. En effet, si le capitalisme a rendu les gens suffisamment prospères pour acheter des livres, il ne leur a pas donné le discernement pour autant.

Mises rappelle aussi que la liberté de la presse ne saurait exister que dans un régime capitaliste ; il est bien clair en effet que si l’Etat détient tous les pouvoirs, aucune critique n’est possible contre les syndicats, les partis, le gouvernement, l’Etat-providence… Or la critique, c’est l’essence même de la presse. Il évoque aussi le cas des « romans sociaux », de Zola à Olivier Adam, dans lesquels le mal est bourgeois et le bien prolétaire. Il est évidemment légitime de dépeindre la misère, et les plus grands (Dickens, Steinbeck, Hugo…) s’y sont livrés. Mais il convient de ne pas tomber dans de fausses interprétations : la misère, bien évidemment choquante, vient de l’absence de capitalisme, des vestiges précapitalistes, des politiques sabotant le capitalisme, pas du capitalisme lui-même. Il ne faut jamais oublier qu’un prolétaire, quel qu’il soit, c’est aussi un consommateur (de biens, de nourritures, de matières premières), et par conséquent le maitre acteur, pour ne pas dire le metteur en scène, du capitalisme.

Mises conclut sont opuscule en répondant à cinq objections non économiques au capitalisme.

On dit que l’argent ne fait pas le bonheur. C’est vrai. Mais si les gens travaillent, épargnent, investissent, consomment, c’est pour éliminer un malaise ressenti, et donc être plus heureux qu’auparavant. On ne saurait le nier.

Ensuite, on rabaisse souvent le capitalisme au seul matérialisme, et les intellectuels, en particulier, se disent, eux, au-dessus de ces basses considérations. Après avoir rappelé que cette posture est ambiguë, qu’elle idéalise les artistes du passé à la hauteur de l’ignorance des contemporains, Mises ajoute que le matérialisme n’est en rien l’apanage des temps capitalistes ; aucun riche, même très riche, capitaliste, ne l’est autant que les rois et les princes qui ont fait construire Versailles ou l’Escurial.

Le capitalisme n’est pas injuste ; on peut passer sa vie à rêver d’un monde imaginaire. Mieux vaut regarder le monde tel qu’il est. Et lorsqu’on se livre à cet exercice, on observe :

  • que la nature n’offre pas tout, elle n’est pas généreuse mais avare. La survie et le bien-être sont la conséquence du talent et de l’effort par lequel l’homme use de sa raison, sa seule arme.
  • les pays pauvres le sont non pas parce que les riches les exploiteraient, mais parce que leurs politiques d’expropriation, de taxation discriminatoire, de contrôle des changes, ont à la fois écarté les investissements de capitaux étrangers, et empêché l’accumulation des capitaux nationaux.
  • l’épargne est indispensable, non seulement parce qu’elle permet d’investir, mais aussi parce que les biens en capital sont toujours des biens intermédiaires et périssables. Tôt ou tard en effet, ils seront totalement usés par le processus de production. Il faut donc nécessairement consacrer une part de l’effort productif au renouvellement des biens du capital.
  • le capital n’est donc pas un don gratuit qui tombe du ciel. Il vient de la réduction prévoyante par les individus de leur consommation, donc de leur épargne, et de leur abstention de consommer celle-ci pour renouveler le capital et le développer.
  • le capitalisme est d’autant moins injuste qu’il engendre une hausse tendancielle des salaires. Laquelle ne dépend pas du tout de la productivité individuelle de chaque travailleur, indiscernable, mais de la productivité marginale du travail, autrement dit du fait que l’accumulation du capital est supérieure au taux d’accroissement de la population.

Enfin, Mises insiste sur le fait qu’adopter une constitution, rédiger une « déclaration des droits », ne suffisent pas à instaurer un régime de liberté. Il faut en plus une économie de marché, une économie capitaliste. Seule l’économie de marché nous rend libres de la manière dont on veut servir nos semblables ; seule l’économie de marché nous permet de contester les intérêts de n’importe qui ; seule l’économie de marché nous rend libre de changer de travail si on le souhaite.

Chacun de nous, parce que nous sommes tous acheteurs et consommateurs, faisons partie de la Cour suprême qui attribue à tous (et donc y compris nous-mêmes) une place donnée dans la société. La liberté en régime capitaliste, c’est donc ne pas dépendre davantage de l’arbitraire des autres que les autres ne dépendent du nôtre. L’Orient, qui a pourtant produit dans le passé tant de savants, de philosophes, d’œuvres fabuleuses, est resté depuis bien longtemps maintenant à l’écart du progrès mondial. Pourquoi ? Parce qu’il lui manque, de l’Asie au Proche-Orient, cette idée fondamentale qui est au cœur du capitalisme : l’idée de liberté de l’individu face à l’Etat.

George Reisman


« Le vrai système d’exploitation du travail, c’est le socialisme. En régime socialiste, le citoyen n’est pas une fin en lui-même ; mais un moyen entrant dans les objectifs imposés par la société. Et qui détermine ces objectifs, sinon les dirigeants de l’Etat ?»


George Reisman a été professeur émérite d’économie à la Pepperdine University à Los Angeles. Avec Israel Kirzner, Hans Sennholz et Louis Spadaro, il est l’un des quatre économistes qui ont passé leur doctorat d’économie à l’Université de New York sous la direction de Ludwig von Mises, dont il a traduit les Grundprobleme des Nationalökonomie sous le titre Epistemological problems of Economics (en français, Problèmes fondamentaux de l’économie).


Reisman a écrit The Government against the Economy (1979), repris sous une forme modifiée dans Capitalism: A Treatise on Economics en 1996. Dans cet ouvrage, il cherche à opérer une synthèse entre l’économie classique et l’économie autrichienne, en unifiant les doctrines d’Adam Smith, David Ricardo, John Stuart Mill et Jean-Baptiste Say, avec celles de Carl Menger, Ludwig von Mises et Friedrich Hayek.


Il a travaillé étroitement avec Ayn Rand, dont l’influence sur son œuvre est au moins aussi grande que celle de son mentor Mises. Il se considère comme un objectiviste, bien qu’il ne soit plus affilié à l’Ayn Rand Institute. Divers Objectivistes ont du reste pris leurs distances avec lui, pour des raisons que Leonard Peikoff refuse d’expliquer.


George Reisman a publié des articles dans des revues savantes telles que The Quarterly Journal of Austrian Economics, The Journal of Libertarian Studies, et The American Journal of Economics and Sociology, et dans divers journaux.


Il est Président de la Jefferson School of Philosophy, Economics and Psychology. Il est marié à la psychothérapeute Edith Packer.


Une autre théorie de l’exploitation


Dans un essai intitulé The Political Economy of Freedom Essays in Honor of F.A. Hayek (1985), il s’interroge sur les fondements et sur le devenir de la théorie, fort populaire durant tout le XXe siècle, de l’exploitation du prolétariat. Selon celle-ci, le capitalisme disposerait d’une logique intrinsèquement pernicieuse, fondée sur le quasi esclavage de la classe laborieuse, au profit des intérêts conjoints des bourgeois et des capitalistes, lesquels, mus par l’avarice sinon la convoitise, ne constitueraient qu’une classe de parasites dévorant le travail des masses. Nonobstant la hausse continue du niveau de vie moyen dans les pays développés, depuis la Révolution industrielle, les laudateurs de la théorie de l’exploitation l’attribuent, non au capitalisme, mais aux limites qui lui ont été imposées. Ce faisant, les collectivistes attribuent la croissance économique et le progrès technique aux syndicats et au droit du travail, ainsi qu’au paternalisme de certains employeurs, essentiellement des capitaines d’industrie.


Les collectivistes n’imaginent même pas un monde dans lequel les syndicats n’existeraient pas, sans salaire minimum ni législation sur la durée maximale de travail, sans loi sur le travail des enfants. En l’absence de telles règles, ils pensent que les taux de salaires retomberaient au niveau de subsistance ; que les femmes et les enfants retravailleraient dans les mines ; et que la durée quotidienne du travail serait aussi longue que le patronat pourrait l’imposer.


Smith et Ricardo ont été vus à juste titre comme les précurseurs de cette théorie de l’exploitation, en créant un système impliquant nécessairement la victoire de ce concept. Avec la théorie de la valeur-travail, et la loi d’airain des salaires, la théorie de l’exploitation a jeté un profond discrédit sur les concepts fondamentaux du taux de salaire et de l’épargne comme source de profit. Deux générations plus tard, l’abandon des doctrines classiques sur l’épargne a rendu possible le keynésianisme et l’inflation, les déficits, ainsi que l’accroissement de la dépense publique et des pouvoirs de l’Etat. Simultanément, l’abandon de la théorie selon laquelle les coûts de production sont les déterminants directs des prix (plutôt que l’équilibre de l’offre et de la demande), a conduit aux théories de la concurrence « pure et parfaite », aux oligopoles, à la concurrence monopolistique, aux prix administrés ou encore à la politique antitrust. De la sorte, et par deux chemins distincts, la théorie de l’exploitation a permis selon Reisman l’avancée du socialisme.


Ce cadre implique la croyance selon laquelle les salaires sont la forme originelle et première de revenu, desquels les profits et les revenus non-salariaux proviennent et sont déduits, lorsque le capitalisme et les capitalistes sont apparus, en gros au moment de la Révolution industrielle. Smith a été l’un des fondateurs de cette théorie. Pour lui, dans les économies pré-capitalistes, tous les revenus proviendraient des salaires reçus par les travailleurs. Les salaires sont le revenu originel. Les profits, selon Smith, ne sont apparus qu’avec le capitalisme. Et ne sont que la déduction du salaire naturel et du salaire d’équilibre.


On trouve la même logique chez Marx : l’économie pré-capitaliste est marquée, selon lui, par le schéma B-M-B (un travailleur produit un bien B, le vend pour de l’argent M, et achète d’autres biens B). Il n’y a pas d’exploitation, pas de profit, pas de surplus. Tous les revenus sont, donc, des salaires. Au moment où le capitalisme naît, Marx pense que nous passons à un schéma M-B-M’ (le capitaliste dépense une somme de monnaie M en achat de matériel et de machines, et en payant des salaires. Un bien B est produit, qui est vendu pour une plus grande somme d’argent, M’). La différence entre l’argent dépensé par le capitaliste et l’argent reçu de la vente du bien constitue son surplus, son profit.


Marx explique ainsi comment les profits sont déduits des salaires. Selon lui, les capitalistes versent en effet arbitrairement un salaire égal à la simple reproduction de la force de travail. Or, les capitalistes vendent la production du salarié à un prix correspondant à un plus grand nombre d’heures. Entre les deux, l’exploitation.


C’est bien cette théorie des salaires originels que Reisman critique en priorité. Pour lui, cette doctrine est fausse à un triple titre : tout d’abord, elle oublie que le profit, c’est le fait que les recettes des ventes sont supérieures aux coûts monétaires de production ; ensuite, que le capitaliste, c’est quelqu’un qui achète pour vendre à profit ; enfin, que le salaire, c’est l’argent payé en échange de la réalisation du travail par le salarié (et non en échange des produits créés par le travail).


La demande de biens et de services est différente de la demande de travail. En achetant des produits, on ne paye pas des salaires, pas plus qu’on ne touche un salaire en vendant des produits. Dans une économie pré-capitaliste, si bien sûr une telle économie a jamais existé, tous les revenus vont aux travailleurs. Mais non pas, comme Marx le croyait, en salaires ; ils sont, en réalité, des profits.


Par définition, l’apparition des salaires n’a été possible qu’avec l’apparition des capitalistes.


Le capitalisme a créé les salaires. La conséquence immédiate en a donc été une baisse des profits réalisés sur les ventes. Autrement dit, plus l’économie est capitalistique, plus bas sont les profits réalisés. Sans capitalistes, la seule manière de survivre est d’utiliser ses moyens de production et de vendre ses propres produits (pour pouvoir donc empocher des profits). Il faut pour cela avoir sa terre, avoir produit ou hérité des outils nécessaires à sa production. Peu de gens peuvent survivre de cette manière. Le génie du capitalisme a rendu possible pour le plus grand nombre de vivre en vendant son travail plutôt qu’en tentant de vendre le produit de son travail.


Aujourd’hui comme hier, le profit est toujours un revenu du travail, même s’il est largement un retour sur le capital investi et s’il est variable selon le volume dudit capital investi. Les salaires, eux, dépendent du prix du travail.


Dans ce cadre, la nature du travail du capitaliste consiste à augmenter la productivité (et donc les salaires réels) du travailleur manuel. La seule manière d’avoir un taux de profit élevé, c’est en effet d’être un innovateur, en offrant de meilleurs produits, ou bien des produits identiques à la concurrence, mais moins chers. Il faut donc des innovations permanentes, car le rattrapage par la concurrence est rapide.


Il n’y a aucune exploitation du travail des salariés. Ces salaires sont payés par les capitalistes actifs ; ils ne viennent donc pas en déduction des salaires, mais des profits. Si on devait vraiment parler d’« exploitation », ajoute Reisman, ce serait celle non des salariés, mais des capitalistes !


Bien sûr, le paiement de ces salaires ne constitue pas une exploitation, car ces salaires constituent aussi une source de gain pour les capitalistes.


A tout prendre, dit Reisman, le vrai système d’exploitation du travail, c’est le socialisme. En régime socialiste, le citoyen n’est pas une fin en lui-même ; mais un moyen entrant dans les objectifs imposés par la société. Mais qui détermine ces objectifs, sinon les dirigeants de l’Etat ? L’individu devient le moyen de la fin de la société, telle qu’elle est interprétée et déterminée par les leaders de l’Etat socialiste. Et la finalité de la société, ce sont les buts des dirigeants de cette société. L’individu, en régime socialiste, peut passer sa vie à travailler dur pour ses dirigeants, qui n’ont aucune raison de lui offrir plus que le minimum nécessaire à sa subsistance. Ceux-ci ne lui donneront plus que s’il est nécessaire d’anticiper et de se prémunir contre des révoltes ou rébellions. Ou encore pour donner du corps au prestige du régime. Dans un tel cas, les dirigeants fourniront un niveau de vie relativement élevé aux scientifiques militaires, aux agents de police, aux agents secrets, aux intellectuels et aux athlètes qui travaillent à la gloire du régime. Le pékin moyen, lui, devra se sentir heureux si on lui donne de quoi survivre. Heureux, car, comme Mises et Hayek l’ont montré, l’absence de coordination et même le chaos du socialisme est si grand, qu’en l’absence d’un monde capitaliste à proximité, le socialisme aurait conduit à la destruction de la division du travail et par conséquent, à un retour à une économie primitive, de type féodale.


Le socialisme n’est même pas capable de maintenir ses esclaves en esclavage ; livré à lui-même, il conduit le travailleur moyen à sombrer toujours plus bas dans la pauvreté – tandis qu’apparaît une dépopulation de masse.


Les bulles économiques, du bon temps à la crise


Pour Reisman, qui fait oeuvre didactique, les caractéristiques essentielles du cycle économique d’expansion-récession peuvent être comprises par analogie avec la situation financière d’un seul individu.


Ainsi, dit-il, imaginons qu’une personne ordinaire mène sa vie ni au-dessus ni en-dessous de ses moyens. Un jour, elle reçoit un courrier recommandé d’une grande banque, l’informant qu’elle est l’unique héritière d’une grande fortune, et qu’elle est invitée à se rendre aux bureaux de la banque pour signer les autorisations nécessaires pour disposer de cet héritage. Naturellement, cette personne se rend auprès de sa banque pour s’approprier cette fortune.


Qu’il s’agisse d’une fortune de 10 ou 100 millions d’euros, elle aura certainement un impact non négligeable sur la vie de cette personne. Elle ouvre en effet la possibilité à cet individu d’obtenir des biens dont il n’aurait pu que rêver auparavant. Il peut maintenant s’offrir une maison, même une villa. Il peut refaire sa garde-robe, faire le tour du monde, démissionner de son travail qui ne l’intéresse plus vraiment. S’il est entrepreneur, il peut agrandir ses investissements. S’il ne l’est pas, il peut envisager de créer une entreprise. Il peut aussi investir et spéculer sur les marchés financiers, dans la mesure où cette nouvelle fortune lui permet de ne pas trop se soucier des éventuelles pertes de quelques milliers d’euros ; en effet, il pourrait perdre un million et être encore riche.


C’est la période du « boom ». La vie semble facile. Ses perspectives d’avenir sont sans limite. Tout le reste de sa vie, il se souviendra avec nostalgie de cet « âge d’or ». C’est le « bon temps ».


Soudain une seconde lettre vient mettre un terme à cette vie idyllique. Il s’avère que la fortune dont il a hérité avait été obtenue de façon illégale par son aïeul. De ce fait, la fortune ne pouvait lui appartenir en droit et ne pouvait donc être transmise à aucune personne.


Notre individu doit rendre la fortune qui lui avait été remise. Tous ses comptes sont gelés et il ne lui est plus autorisé de dépenser un sou de plus de la fortune qu’il pensait sienne. Il doit même reverser ce qui en reste.


Il se retrouve écrasé par une montagne de dettes qu’il ne peut rembourser. Il doit vendre sa villa, sans doute pour un prix inférieur à celui auquel il l’avait obtenu. (Cela peut s’expliquer par les frais de courtage et l’urgence de la situation qui l’empêchent de négocier un meilleur prix.) La vente de ses nouveaux vêtements et de ses autres biens ne lui rapportent qu’une petite misère. Rien de ce qu’il a dépensé lors de ses voyages ne peut être récupéré, et il en est de même pour tous les biens de consommations de luxe dont il avait profité. Quant à ses investissements, ils pourront être rentables ou non. Cela dit, s’il n’avait pas su faire fortune avant, ses investissements ont sans doute été faits sans trop de discernement et il est probable qu’ils ne soient pas profitables.


En tout et pour tout, recevoir cet « héritage » a été une catastrophe pour les finances personnelles de notre individu. En l’incitant à investir beaucoup sur le fondement de l’idée fausse qu’il était en possession d’une grande fortune, notre individu a vécu largement au dessus de ses moyens et il a dilapidé la plupart des économies qu’il avait accumulées avant de recevoir son « héritage ».


Le modèle d’un cycle de crise économique est selon Reisman similaire à celui qu’illustre le cas de notre individu. Dans les deux cas, le « boom » se caractérise par l’apparition d’une nouvelle somme importante de richesses qui n’existe pas en réalité. La crise est seulement la suite du comportement économique encouragé par cette fortune illusoire.


La richesse illusoire prend la forme de l’argent nouvellement créé par les banques qui vient se confondre avec le capital épargné, qui représente une véritable richesse matérielle. A l’instigation de la Fed durant la dernière crise économique, les banques ont créé par voie de prêt plusieurs milliards de dollars de monnaie. A la base de ce capital fictif, le système économique a été poussé à agir comme si une somme correspondante de richesses nouvelles et bien réelles s’était ajoutée aux richesses déjà existantes. Le résultat aux États-Unis fut la construction de ce qui pourrait se chiffrer à 3 million de nouvelles maisons que les consommateurs n’étaient pas en mesure d’acheter.


En fait, le capital réellement disponible lors du « boom » ne suffit pas à supporter les projets entrepris à l’instigation de l’expansion du crédit. Au lieu de créer des nouveaux capitaux qui viendraient s’ajouter au capital existant, l’expansion du crédit alimente l’augmentation des salaires et la flambée des prix. Cela réduit le pouvoir d’achat des fonds d’épargne. A terme, cela crée une situation où ceux qui auraient normalement été prêteur se trouvent dans l’impossibilité de prêter, ou de prêter autant qu’ils l’auraient souhaité. Ils ont en effet eux-mêmes besoin de capitaux supplémentaires pour financer leurs opérations internes, qui doivent à présent être réalisées à des salaires et des prix plus élevés. Dans le même temps, et pour les mêmes raisons, les emprunteurs s’aperçoivent que les sommes qu’ils ont empruntées sont insuffisantes. Alors que les emprunteurs ont besoin de plus d’argent, les prêteurs peuvent seulement en offrir moins. Le résultat est un resserrement du crédit (« credit crunch ») qui aboutit à la faillite des entreprises par manque de fonds.


Pendant la période de « boom », des dettes énormes ont été accumulées. Alors que ces dettes deviennent insolvables, le capital des entreprises qui ont prêté ces fonds sont réduits d’autant. Au cours de ce processus, le capital des banques qui ont créé les nouveaux crédits additionnels peut être effacé, créant ainsi un risque réel de faillite et une baisse de la masse monétaire dans le système économique. Le simple soupçon d’un tel scénario crée une augmentation considérable de la demande d’argent papier à épargner, avec pour résultat une réduction générale des dépenses dans le système économique avant même une réduction de la masse monétaire.


La conclusion à tirer de ceci est que pour éviter les krachs, il faut éviter les booms donc les politiques inflationnistes de crédit qui en sont responsables. Les « booms » ne sont pas des périodes de prospérité mais plutôt de dilapidation des richesses. Plus ils durent, plus le désastre qui s’en suit est terrible.


Le pourfendeur du keynésianisme


Reisman se veut l’un des meilleurs pourfendeurs du keynésianisme. Dans son maître-ouvrage, Capitalism, les illustrations de cette thèse abondent. Voici par exemple le cas des ressources naturelles et des emplois “verts”.


Sous le capitalisme et sa liberté économique, la disponibilité des ressources économiquement utilisables issues de la nature peut parfaitement s’accroître dans l’avenir à mesure que l’homme développe sa connaissance et sa maîtrise physique de la nature. Ce développement du savoir et du pouvoir de l’homme lui sert en même temps à améliorer progressivement son environnement,  entendu au sens de son milieu matériel extérieur, qui tient sa valeur de sa contribution à la vie et au bien-être de l’homme.


Reisman s’interroge donc sur les soi-disant centaines de milliers, voire millions, de nouveaux emplois « verts » qui devraient naître d’une substitution des éoliennes et des panneaux solaires  aux combustibles fossiles pour produire de l’énergie. Ces emplois « verts » seraient créés à construire des éoliennes, à produire et installer des panneaux solaires, et aussi à construire un nouveau réseau électrique pour transporter toute cette électricité qui est censée en résulter.


Pour Reisman on envisage ce problème comme une bonne occasion de créer toujours plus d’emplois liés à l’énergie éolienne et solaire. On pourrait en effet créer ceux-ci si, chaque fois que le vent cesse de souffler ou le soleil de briller, on employait des êtres humains pour faire tourner des arbres de générateur entourés de cuivre, à la manière d’une meule dans un moulin.


En effet,  promouvoir les objectifs de l’écologisme peut parfaitement créer un nombre d’emplois virtuellement illimité. Et Reisman démontre, par l’absurde et avec malice, les errements de ce raisonnement.


On pourrait éliminer les gros camions et leurs émissions « polluantes »,  pour les remplacer  par des portefaix,  qui trimballeraient les marchandises sur leur dos. Les navires et leurs émissions,  on pourrait les supprimer en remplaçant leurs moteurs « sales » par la main d’œuvre impeccable des bancs de rameurs (des voiles seraient un autre substitut, mais elles n’arrivent pas à la cheville des rames pour ce qui est du nombre d’emplois nécessaires). Quant aux automobiles avec leurs émissions, on pourrait les remplacer par des chaises à porteurs et leurs équipes de valets.


Etant donné qu’on ne saurait jamais prendre trop de précautions,  il s’ensuit que, si l’objectif est de créer des emplois, on peut présenter un argumentaire écologiste pour extraire tous les gisements de charbon connus puis, au lieu d’employer ce charbon à des usages anti-écologiques  comme la production d’électricité ou le chauffage des maisons, se borner à l’enterrer de nouveau. Mais cette fois-là, dans des dépôts arrangés de telle sorte qu’aucune fuite éventuelle de métaux lourds dans l’environnement ne soit possible.


En fait, rien n’est plus facile que d’imaginer des choses qui exigent de mettre en œuvre une quantité quasi-illimité de travail pour accomplir un résultat pratiquement nul. Car telle est, selon Reisman, la nature de tous les programmes visant à « créer des emplois ». Et telle est la nature de l’écologisme.


Un livre de synthèse : George Reisman, Capitalism : A Treatise on Economics, 1996, 1096 p. Ce monumental ouvrage est un brûlot qui rejette en bloc la doctrine keynésienne selon laquelle l’Etat doit adopter une politique de déficit budgétaire pour juguler le chômage. Reisman soutient au contraire que l’intervention publique dans le système économique est une des causes du chômage, de l’inflation, de l’expansion du crédit et de la récession. Reisman défend avec acharnement les capitalitalistes, des preneurs de risques, qui élèvent le salaire réel du travailleur lambda et son niveau de vie, en augmentant la productivité, la quantité et la qualité des produits. Le socialisme, a contrario, c’est le système qui exploite le travail et provoque d’étouffants contrôles monopolistiques. Il s’oppose au recyclage obligatoire des déchets, défend le délit d’initiés et s’oppose à l’interdiction du travail des enfants, dans cette somme revigorante.


Bibliographie sélective

George Reisman, 1979, The Government against the Economy, Ottawa, IL: Caroline House

George Reisman, 1982, “Capitalism: The Cure for Racism”, The Intellectual Activist, Vol. 2, n°20, September 8

George Reisman, 1985, “Classical Economics Versus the Exploitation Theory”, In: Kurt R. Leube et Albert Zlabinger, dir., The Political Economy of Freedom Essays in Honor of F. A. Hayek, Munich and Vienna: Philosophia Verlag

George Reisman, 1996, Capitalism: A Treatise on Economics. Ottawa, Illinois: Jameson Books

George Reisman, 2005, “Ayn Rand and Ludwig von Mises”, The Journal of Ayn Rand Studies, Vol 6, n°2, Spring, pp251–258

Walter Block


« L’économie dirigée ou planifiée est la facilité même dans sa conception. Les chefs de l’économie décident simplement ce qui doit être produit, qui doit le produire et comment, et qui doit recevoir les bénéfices de cette production.

Par contraste, l’économie volontaire ou l’économie de marché libre est très complexe. Le particulier peut décider de ce qu’il veut produire et comment le produire. Le stimulant est sa jouissance personnelle du produit et de ce qu’il peut en obtenir quand il le vend à d’autres gens. Au lieu d’être coordonnée par des directives économiques, l’économie du marché libre est, comme nous l’avons constaté, coordonnée par le mécanisme des profits et pertes. »

Économiste, longtemps professeur à l’Université de Vancouver, Walter Block enseigne aujourd’hui sur la côte est des États-Unis à l’université Loyola de la Nouvelle-Orléans. Il a été le premier trésorier du Center for Libertarian Studies dont le président était John Hagel III et le directeur, Walter E. Grinder.

Dans son ouvrage Défendre les indéfendables (1975), il prend une position pour le moins étonnante. Une fois bien distinguée, en guise d’avant-propos, la différence fondamentale entre une activité moralement condamnable et le droit inaliénable juridiquement reconnu à tel ou telle de l’exercer, Walter Block entend démontrer, en bon économiste utilitariste, que ces activités que notre société redécouvre, sont non seulement acceptables mais bénéfiques pour l’ensemble de la communauté (elles répondent toutes, en effet, à une demande des citoyens).

Tel est l’objet de ce livre sulfureux, véritable OVNI dans dans le ciel de l’idéologie consensuelle dominante, à droite comme à gauche.

Walter Block n’entend pas ici faire œuvre de théoricien : Défendre les indéfendables est un brûlot de vie pratique. On n’y trouvera que des cas concrets et quotidiens (une cinquantaine) regroupés en grandes parties thématiques (l’argent, le sexe, les médias, etc.).

Des prostituées aux proxénètes, des dealers aux drogués, des pollueurs aux maîtres chanteurs, tous les parias de la bonne morale sociale trouvent chez Walter Block un défenseur paradoxal, à la pensée infaillible fondée sur les démonstrations les plus rationnelles, faisant de lui un cas unique, sans aucun préalable ni équivalent contemporain. Block est le premier qui a le courage de proposer une défense libertarienne de certaines activités paisibles et pourtant considérées inconvenantes par les bien-pensants.

Walter Block, en tant qu’économiste, a réalisé des analyses sérieuses sur le droit de propriété et sur l’organisation industrielle avec la concurrence, le monopole et les lois antitrusts en point de mire. Libéral et scientifique, il fait partie du bureau éditorial du Journal of Libertarian Studies.

Défendre les boucs émissaires de la société

L’essai Défendre les indéfendables est le seul ouvrage de Block qui ait été traduit en français. Sous un titre, et surtout un sous-titre assez provocateurs (proxénètes, vendeurs d’héroïne, prostituées, maîtres chanteurs, faux-monnayeurs et autres boucs émissaires de notre société), ce dernier expose les idées libertariennes sur des sujets sensibles qui sont prétextes à de grandes dépenses d’argent et d’énergie dans les sociétés occidentales.

La thèse de Walter Block est que beaucoup d’activités prohibées aujourd’hui ne violent pas le droit naturel et ne devraient donc pas tomber sous le coup des lois. Au contraire, il démontre que ceux et celles qui pratiquent ces activités sans agresser quiconque sont injustement persécutés et méritent le nom de héros. Que ces activités soient jugées morales ou immorales est un autre problème. Pour les libertariens, la morale est affaire personnelle tant qu’on n’agresse personne.

Ces personnes et les activités qu’elles pratiquent peuvent être grosso modo classées en deux groupes : d’une part, des personnes qui proposent un service condamné par d’autres personnes pour des raisons « morales » ; d’autres part des personnes exerçants certaines activités économiques souvent mal vues mais pourtant très utiles.

Dans le premier groupe, on trouvera les prostituées qui rendent un service visiblement apprécié puisqu’elles continuent à exercer leurs activités malgré la répression policière et la condamnation des bien-pensants. On trouvera aussi le toxicomane qui dans une société libre ne passerait pas son temps à agresser les autres pour avoir de quoi se procurer sa dose, ce qui serait un immense progrès par rapport à la situation actuelle.

Du côté des activités économiques mal vues mais utiles, on peut citer l’importateur qui fournit à la population des produits moins chers, le faux-monnayeur qui ne fait que contrefaire une fausse monnaie fabriquée par l’Etat et le publicitaire dont l’activité relève en dernière analyse de la liberté d’expression. De son côté, le « vieil intraitable », celui qui refuse de vendre sa maison alors qu’à la place on pourrait construire un magnifique immeuble moderne ou un superbe aéroport nous rappelle le caractère sacré et intouchable de la propriété privée. Le « vieil intraitable » pousse la perversité jusqu’à refuser des offres de rachat dont le montant est bien supérieur à la valeur vénale de son bien et ainsi, il défend la liberté de tous.

D’autres chapitres sont consacrés notamment à l’employeur capitaliste, au « jaune » et au spéculateur. Walter Block ne craint pas d’examiner aussi le problème du travail des enfants et celui du policier corrompu par le « Milieu ».

Condamnés à la fois pour des raisons morales et économiques, l’auteur examine également le cas des intermédiaires qui sont régulièrement rendus responsables de tous les maux économiques alors que si on fait appel à eux, c’est bien que leur fonction est jugée utile. Il coûte souvent moins cher de trouver des clients ou des fournisseurs en s’adressant à des intermédiaires qui sauront mettre en relation des gens ou des entreprises ayant besoin les uns des autres que de chercher par soi-même de tels partenaires. Les proxénètes entrent dans cette catégorie et la violence qu’on les accuse de faire subir souvent aux femmes est due à la prohibition et à la clandestinité qui entourent leurs activités plutôt qu’à ces activités mêmes. De la même façon les fournisseurs de drogues pourraient exercer paisiblement leur activité dans une société libre.

Pour l’auteur, l’avortement interdit à l’époque où il écrit, doit être légalisé.

Phénomène plus inquiétant, certains interdictions qui n’étaient pas concevables à l’époque se sont bel et bien matérialisées. Walter Block explique que l’argument selon lequel il faut interdire l’héroïne sous prétexte que son usage peut rendre les héroïnomanes incapables de travailler et « d’assumer leurs obligations financières envers leur famille » est inacceptable car nombreuses sont les activités qui peuvent rendre leurs usagers incapables d’accomplir leur tâche dans certains domaines. Il faudrait donc interdire aussi « le jeu, l’alcoolisme, l’usage du tabac, la conduite d’automobiles, les voyages aériens (…). Ceci serait manifestement absurde. » Toutefois, de nos jours, on observe que l’usage du tabac est de plus en plus considéré comme un délit, en attendant de devenir un crime. L’alcoolisme par ailleurs est régulièrement, et depuis toujours l’objet de dénonciations via des campagnes de presse.

Walter Block affirme que l’on peut parfaitement être pour la liberté dans tous les domaines sans se satisfaire des excès possibles : il convient de combattre, mais sur le plan moral, par la conviction ou d’autres méthodes de persuasion, pas en « obligeant » les individus à être « vertueux sans leur consentement ». Il est l’exemple de ce qu’on appelle un paléo-libertarien (libertarien mais avec une morale conservatrice). Le point de vue libertarien ne prend absolument aucune position morale ou de valeur sur les actions perverses. La seule question est de savoir si ces actions constituent une agression initiée et non voulue. Si tel est le cas, la position libertarienne réclame l’utilisation de la force pour les arrêter, non à cause de leur dépravation mais parce qu’elles violent le seul et unique axiome libertarien : le principe de non agression contre des non agresseurs. Si ces actions n’impliquent pas de force de coercition, la philosophie libertarienne nie qu’on puisse leur opposer la violence, aussi bizarres, exotiques ou méprisables qu’elles puissent être.

Block ajoute que sa morale personnelle ne l’amène pas à approuver ce qu’il défend d’un point de vue libertarien : « Ce n’est pas parce qu’un libertarien refuse d’incarcérer les pervers qu’il doit rester moralement neutre vis-à-vis d’un tel comportement. Donc, y sommes nous favorables ou opposés ? Les soutenons-nous ou y résistons nous ? Les applaudissons-nous ou les dénonçons-nous ? De ce point de vue, je suis un conservateur culturel. Ce qui veut dire que je déteste l’homosexualité, la zoophilie et le sado-masochisme, tout comme la prostitution, le proxénétisme, la prise de drogue et tout autre comportement dégénéré du même type. » Et, plus loin : « Ce n’est pas parce que nous ne voulons pas envoyer en prison le pornographe que nous aimons ce qu’il fait. Au contraire, il est parfaitement cohérent de défendre ses droits d’exercer cette profession tout en le détestant, lui et ses actions. »

L’exemple de la prostitution

La prostituée peut se définir comme quelqu’un qui a choisi de pratiquer de plein gré la transaction de services sexuels contre rétribution. Deux personnes se sont réunies volontairement, avec l’intention d’obtenir l’une et l’autre satisfaction. Il y a ceux, et parmi eux les partisans de la libération de la femme, qui déplorent le triste sort des pauvres prostituées opprimées, et qui estiment leur vie dégradante et exploitée. Mais la prostituée, elle, ne considère pas la vente de relations sexuelles comme dégradante. Une fois pris en compte les avantages (heures de travail réduites, haute rémunération) et les inconvénients (harcèlement par la police, versement de commission obligatoire à son souteneur, conditions de travail médiocres), la prostituée préfère manifestement son métier, sinon elle ne continuerait pas à l’exercer.

Pourquoi alors le harcèlement et les interdictions contre la prostitution ? L’impulsion ne provient pas du client ; c’est un participant bien disposé. Si le client décide que fréquenter une prostituée n’est pas avantageux pour lui, il a la possibilité de cesser. La tendance à l’interdiction de la prostitution ne provient pas non plus des prostituées. Elles ont choisi d’elles-mêmes leur tâche et peuvent presque toujours y renoncer si elles changent d’avis sur les bénéfices relatifs. L’initiative d’interdire la prostitution a été lancée par des « tierces personnes » qui ne sont pas directement concernées par ces commerces.

En fait, toutes les relations humaines volontaires, des relations amoureuses aux relations intellectuelles, sont des marchés. Dans le cas de l’amour romantique et du mariage, la transaction se traite en termes d’affection, de considération, de gentillesse, etc. Le marché peut être heureux, et les partenaires peuvent trouver de la joie à donner. N’empêche que c’est quand même un marché. S’il y a transaction, il y a aussi paiement. Là où il y a paiement pour des relations qui impliquent des rapports sexuels comme le mariage et certains modèles de rencontre, il y a prostitution, selon la définition de ce terme. Toutes les relations où interviennent des transactions, celles qui comportent des rapports sexuels aussi bien que celles qui n’en comportent pas, sont une forme de prostitution.

La fonction du proxénète, de l’autre côté, est en soi identique à celle d’un courtier. De même que le font les courtiers — en ce qui concerne les biens immobiliers, l’assurance, le marché financier, les investissements, les opérations à terme sur marchandises, etc., le souteneur a pour fonction de mettre en relation deux parties intéressées par une transaction et ceci à moindre frais qu’il ne leur en aurait coûté sans ses bons offices. Chaque partie d’une transaction opérée par un courtier gagne au courtage, sans quoi ni l’une ni l’autre ne passeraient par lui. Et il en est de même dans le cas du proxénète. Le client ne perd pas de temps en attente et en quêtes vaines ou sans intérêt. Téléphoner à un proxénète pour un rendez-vous avec une prostituée est plus commode que d’user son temps et sa peine à en rechercher une soi-même. Le client a aussi la sécurité de savoir que la prostituée lui vient avec une recommandation.

La prostituée y gagne également. Elle gagne le temps qui autrement aurait été perdu à la chasse au client. Elle est aussi protégée par le proxénète — contre des clients indésirables et des policiers dont une partie de l’activité consiste à empêcher les prostituées d’engager des relations commerciales volontaires avec des adultes consentants. Les rendez-vous organisés par le proxénète apportent à la prostituée une sécurité physique supplémentaire qu’elle n’a pas quand elle arpente le trottoir ou va d’un bar à l’autre.

La prostituée n’est pas plus exploitée par le proxénète que le fabricant ne l’est par le vendeur qui racole des acheteurs pour lui, ou l’actrice qui verse à un agent un pourcentage de ses gains afin qu’il lui trouve de nouveaux rôles. Dans ces exemples, l’employeur, grâce aux services de l’employé, gagne plus que ne lui coûte son salaire. Si tel n’avait pas été le cas, la relation employeur-employé ne se serait pas établie. La relation de la prostituée avec le proxénète (d’employeur à employée) apporte les mêmes avantages.

Bien sûr, cela ne signifie pas pour Block que la prostitution soit un acte désirable. Le péché de cet acte – pour l’acheteur comme pour le vendeur – réside dans son attaque contre l’âme. Ce n’est pas parce que Block récuse la prohibition qu’il donne une valeur à la prostitution en elle-même. Le monde serait bien, bien meilleur, si personne ne se prostituait, non parce que des sanctions légales seraient prises mais parce que les gens ne voudraient pas se dévaluer eux-mêmes.

L’exemple de la vente et de la consommation de drogue

Les drogues ne sont pas une abomination moindre que la prostitution. Elles détruisent l’âme. Elles sont une forme lente, parfois pas si lente, de suicide. Même vivant, le drogué ne vit pas véritablement : il a échangé un moment d’extase contre la conscience et la compétence. Ces drogues sont une attaque contre le corps et l’esprit. Le consommateur devient esclave de la drogue et n’est plus maître de sa propre vie. D’un certain point de vue, c’est encore pire que l’esclavage complet. Au moins, durant l’âge d’or de cette « curieuse institution », au cours du dix-neuvième siècle et avant, les victimes de l’esclavage pouvaient concevoir de s’échapper. Ils pouvaient certainement s’imaginer libres. Alors que pour les esclaves de la drogue, au contraire, le but même de la liberté devient bien trop souvent atrophié.

La situation du drogué sous la prohibition actuelle est pitoyable, mais c’est en grande partie à cause de la criminalisation de la drogue. L’usager ne peut pas profiter d’un conseil médical, la drogue est elle-même souvent impure et très chère, ce qui encourage le crime et boucle le cercle vicieux, etc. Au lieu de tout cela, Block envisage le drogué dans des conditions idéales (légalisées), où la substance est bon marché, pure et immédiatement disponible, où il n’y a pas besoin de partager les seringues, où les conseils médicaux sur le « bon » usage et les dosages « sûrs » sont directement à disposition.

Block ne réclame nullement l’interdiction légale de la drogue. La prohibition n’est pas uniquement un cauchemar dans la pratique (elle augmente le crime, elle répand le manque de respect pour la loi légitime, etc.) mais elle est également éthiquement inacceptable. Les adultes doivent avoir un droit légal (mais pas moral) de polluer leur corps s’ils le veulent. A ceux qui objectent qu’il s’agit d’une forme lente de suicide, Block répond que le suicide lui-même doit être légal.

Par conséquent, conclut-il, même si les drogues sont moralement problématiques, elles ne doivent pas être interdites. Il en est de même des pratiques sexuelles immorales. Après tout, il y a de nombreux comportements qui sont légaux et pourtant immoraux ou déplacés. Nous pourrions inclure le commérage, se moquer des handicapés mentaux, ne pas se lever pour laisser sa place à une femme enceinte, la triche lors de simples jeux « pour le plaisir », le manque de manières, la méchanceté gratuite. Ces actes sont plus ou moins graves pour ceux qu’ils offensent, mais ils sont tous assez méprisables, chacun à sa façon. Et il est pourtant erroné de les interdire par la loi. Pourquoi ? parce qu’aucune d’elle ne comprend de violence.

Un livre de synthèse : Walter Block, Défendre les indéfendables, 1975 : Walter Block expose les idées libertariennes sur des sujets sensibles qui sont prétextes à de grandes dépenses d’argent et d’énergie dans les sociétés occidentales.

La thèse de Walter Block est que beaucoup d’activités prohibées aujourd’hui ne violent pas le droit naturel et ne devraient donc pas tomber sous le coup des lois. Au contraire, il démontre que ceux et celles qui pratiquent ces activités sans agresser quiconque sont injustement persécutés et méritent le nom de héros. Que ces activités soient jugées morales ou immorales est un autre problème. Pour les libertariens, la morale est affaire personnelle tant qu’on n’agresse personne.

« Si on les laissait faire, et si les profits étaient sévèrement limités ou entièrement proscrits, le collectivisme coercitif en serait renforcé à ce degré extrême. Les libertés personnelles seraient noyées dans un déluge d’ordres venus du sommet. L’individu ne peut pas être libre si son existence économique est fondée sur le caprice d’un dictateur économique dont les ordres sont sans appel. Dans un marché libre, si vous quittez votre emploi, si un employé quitte votre service, si un client refuse de vous acheter ou un fournisseur de vous vendre, il y a d’autres patrons, employés, clients ou fournisseurs existants ou potentiels. Mais dans une économie surveillée il n’y a pas d’autres choix. Les déviations, les excentricités ou les inclinations non orthodoxes ne sont pas tolérées. »

Bibliographie sélective

Walter Block, 1975, Defending the Undefendable (Défendre les indéfendables (proxénètes, vendeurs d’héroïne, prostituées, maîtres chanteurs, faux-monnayeurs et autres boucs émissaires de notre société), trad. Les Belles Lettres, 1993).

Walter Block, 1985, Morality of the Market: Religious & Economic Perspectives

Walter Block, 1985, Theology, Third World Development and Economic Justice (avec Donald Shaw)

Walter Block, 1986, The U.S. Bishops & their Critics: an Economic and Ethical Perspective

Walter Block, 1990, Economics & the Environment: A Reconciliation

David Friedman, l’anarcho-capitalisme par la démonstration rationnelle


« Dans l’état socialiste idéal, le pouvoir n’attirera pas les fanatiques du pouvoir. Les gens qui prennent les décisions n’auront pas la moindre tendance à favoriser leurs intérêts personnels. Il n’y aura pas moyen, pour un homme habile, de détourner les institutions pour les mettre au service de ses propres fins. Et on verra les crocodiles voler. »

ImageDavid D. Friedman, né en 1945, est un écrivain libertarien, professeur d’université et promoteur de l’anarcho-capitalisme.

Docteur en physique diplômé de l’université de Chicago, il est davantage connu pour ses travaux d’économie politique. Il a exposé en particulier la théorie anarcho-capitaliste dans son œuvre majeure Vers une société sans État (The Machinery of Freedom).

Il a commencé par enseigner l’économie puis le droit à l’université de Santa Clara, reprenant l’idée d’Hayek selon laquelle il est impossible d’être économiste en se cantonnant à l’économie. Il est issu d’une famille d’intellectuels : son père, Milton Friedman, a reçu le Prix Nobel d’économie, et sa mère est l’économiste Rose Friedman. Son oncle Aaron Director est professeur de droit, tandis que son fils Patri Friedman est également un libertarien connu.

Grand amateur d’histoire, David Friedman fait partie de la Société d’Anachronisme créatif (Society for Creative Anachronism), association qui organise la reproduction de scènes historiques avec plusieurs milliers d’acteurs bénévoles. Il a organisé le plus grand tableau, the Pennsic War. Adepte de la science fiction, il a écrit une nouvelle de fantasy, Harald , publiée en 2006. Friedman est également chroniqueur pour Liberty magazine.

Une approche utilitariste du libéralisme

Alors que la plupart des libertariens adoptent un point de vue déontologique en termes de droit naturel, voire une approche aprioriste comme Rothbard, Friedman est quant à lui utilitariste, et s’attache à montrer que les conséquences de l’anarcho-capitalisme sont bénéfiques pour tout le monde, y compris les pauvres. Sa vision du passage à une société anarcho-capitaliste n’est pas ontologique mais au contraire pragmatique et graduelle : par exemple, il préconise, prolongeant ainsi les travaux de son père, les bons scolaires (education vouchers) comme un prélude à la privatisation du système éducatif, et la décentralisation de la police comme une étape vers une défense totalement privée.

Le droit de propriété est indépassable

Friedman fonde l’essentiel de son argumentation sur le caractère crucial du droit de propriété et de ses implications économiques. Il montre en particulier comment celui-ci est bafoué par les nombreuses politiques menées par la gauche comme par la droite. Il s’attaque notamment aux législations anti-trust, dont il démontre magistralement l’inanité, aux politiques d’aide sociale – qui favorisent surtout les classes moyennes – et, plus généralement, démontre qu’à travers l’appareil d’Etat, tout le monde en vient à voler tout le monde et donc que chacun y perd.

La propriété privée, pour David Friedman, ce n’est pas n’importe quoi. C’est d’abord le droit sur sa propre personne, puis le droit sur sa propre production et, enfin, le droit sur ce qu’on  échange  volontairement  avec les autres.

Sujet très important, et corollaire au droit de propriété, la « question sociale » n’est pas esquivée. Friedman montre de façon très convaincante que tout le monde serait gagnant dans une société libre. Il souligne le fait qu’un des problèmes que nous rencontrons quand nous jugeons les sociétés d’antan est la difficulté de faire la séparation entre les conséquences de la pauvreté et celles des institutions politiques. Ainsi les sociétés américaines et britanniques du XIXe siècle sont souvent décrites comme repoussantes par ceux qui les comparent aux sociétés du XXe siècle. Ce faisant, la plupart des historiens ignorent que nos sociétés contemporaines sont la résultante des progrès des sociétés du siècle précédent.

Un problème similaire existe dans l’analyse du féodalisme. Le féodalisme semble repoussant pour une large partie car les hommes étaient alors beaucoup plus pauvres qu’aujourd’hui. D’un autre côté, le féodalisme fut un système politique décentralisé dans lequel les armées combinées des barons surpassaient l’armée du roi. En plus, ce fut un système dans lequel les frontières – non entre les royaumes mais entre les baronnies – étaient très proches, ainsi les seigneurs locaux devaient tenir compte du fait que s’ils maltraitaient leurs sujets, ces derniers pouvaient s’installer chez le seigneur voisin.

Le passage du féodalisme à la monarchie absolue marqua donc, pour Friedman, une régression – les monarques du XVIe et du XVIIe siècles purent donc davantage opprimer leurs sujets que ne le purent les seigneurs féodaux du XIIIe siècle.

Enfin, il expose des arguments très forts pour prouver que les crises économiques, notamment la grande crise de 1929, sont dues aux interventions intempestives et surtout incompétentes des hommes de l’Etat. Il poursuit et confirme en cela les travaux de Murray Rothbard.

L’anarchie n’est pas le chaos

Friedman entreprend donc de détricoter l’Etat, cette construction monstrueuse qui nous opprime, menace nos libertés, nous rançonne, qui prétend monopoliser l’usage de la violence pour notre propre bien et qui finira par diriger chacun des actes de notre vie si nous le laissons faire. L’Etat qui fait tout pour penser à notre place, ce mythe, cette fiction qui est la principale cause des guerres du XXe siècle.

L’Etat ? Ou plutôt les hommes de l’Etat, car l’Etat comme entité abstraite n’existe pas, alors que les présidents de la république, les gouvernements, les fonctionnaires, les ministres et autres parasites de toutes sortes, eux, existent bien. L’Etat n’existe pas réellement, c’est une fiction légale qui prend sa substance du fait que des hommes collectent des impôts, paient des impôts, font respecter les lois édictées par les gouvernements, obéissent à ces lois.

La société anarcho-capitaliste est possible

Dans son classique Vers une Société sans Etat, David Friedman expose avec clarté et humour sa conception du libertarianisme.

Il démontre non seulement la désirabilité, mais aussi la faisabilité pratique d’une société fonctionnant sans le moindre État, lequel est défini comme une agence de type gouvernementale bénéficiant d’un monopole de la violence légale et parfois de divers autres droits exclusifs.

Dans la deuxième partie de son ouvrage, « La Hotte du père Noël libertarien ou Comment vendre l’Etat par petits morceaux », il donne des exemples pratiques de la théorie libertarienne (enseignement, éducation, routes, immigration, santé, etc.) Il se situe clairement du côté des partisans de l’immigration libre.

Il fournit donc une illustration concrète de ce que serait le démantèlement progressif de l’Etat. Contrairement à ce que l’on croit souvent, il a existé et il existe encore de nombreux « services publics » aux Etats-Unis. David Friedman passe en revue certains d’entre eux et propose de les privatiser. Il commence par les écoles et les universités et poursuit avec les rues, la Poste et le programme spatial.

Il fournit aussi quelques réflexions sur la véritable fonction des réglementations étatiques, la démocratie, etc. « Imaginez cent personnes assises en cercle, écrit-il, chacune ayant sa poche pleine de pièces de un cent. Un politicien marche à l’extérieur du cercle, prenant un cent à chacun. Personne n’y prête attention : qui se soucie d’un cent ? Lorsqu’il a fini le tour du cercle, le politicien jette 50 cents devant une personne, qui est ravie de cette aubaine inattendue. On recommence le processus, en terminant avec une personne différente. Au bout de cent tours, chacun se retrouve plus pauvre de 100 cents ; plus riche de 50 cents, et heureux. »

Friedman présente, enfin, une courte étude sur la société islandaise médiévale qui, telle l’Irlande décrite par Rothbard – connut une période libertarienne.

La police et la juste privées

Friedman décrit les institutions qui seraient viables dans un cadre libertarien. Il détaille longuement le cas de la sécurité et de la justice, pour illustrer le changement de perspective auquel il faut parvenir pour constituer une société anarcho-capitaliste. Comment assurer sa sécurité, faire appel à la justice et définir le droit dans une société libre ? Par le marché et la concurrence, répond-il, toujours dans le respect de la propriété privée légitime bien sûr.

Si des boulangeries privées et concurrentes produisent un pain en général d’excellente qualité, pourquoi des entreprises privées et concurrentes de protection individuelle ne produiraient-elles pas une sécurité d’excellente qualité et pourquoi des tribunaux privés et concurrents ne produiraient-ils pas un droit d’excellente qualité ? Comment, sans gouvernement, pourrions-nous régler les conflits qui sont actuellement réglés dans les tribunaux ? Comment pourrions-nous alors nous protéger contre les criminels ?

Considérons d’abord, dit Friedman, le cas le plus facile, la résolution des conflits impliquant des contrats entre des sociétés bien établies. Une grande partie de tels litiges sont maintenant réglés non pas par des tribunaux d’Etat mais par l’arbitrage privé. Les sociétés, quand elles élaborent un contrat, indiquent la procédure d’arbitrage pour n’importe quel conflit qui peut surgir. Ainsi elles évitent les dépenses et les délais de la justice.

 

L’arbitre n’a aucune force de police. Sa fonction est de rendre des décisions, pas de les faire respecter. Les décisions arbitrées sont habituellement exécutoires, mais c’est un développement récent ; historiquement, l’exécution venait du désir d’une entreprise de maintenir sa réputation. Si on refuse le jugement d’un arbitre, il est difficile de persuader quelqu’un de signer un contrat qui indique un arbitrage ; personne ne veut jouer au jeu de « pile tu gagnes, face je perds ».

L’arbitrage, par lui-même, ne fournit aucune solution pour la personne dont la voiture est abîmée par un conducteur négligent, encore moins pour la victime d’un vol ; dans les deux cas, le plaignant et le défendeur, ayant des intérêts différents et aucun accord préalable, sont peu susceptibles de trouver un arbitre qui leur convienne mutuellement. Le défendeur n’a aucune raison d’accepter un arbitrage quel qu’il soit ; il a tout à y perdre – ce qui nous amène au problème d’empêcher la coercition.

Or, la protection contre la coercition est un bien économique. Elle est actuellement vendue dans une variété de formes – gardiennage, serrures, alarmes. Pendant que l’efficacité de la police étatique diminue, le marché fournit des produits de remplacement pour la police, comme pour les tribunaux.

Supposons, poursuit David Friedman, qu’un jour il n’y ait plus aucune police étatique, mais des agences de protection privées à la place. Ces agences vendent un service qui consiste à protéger leurs clients contre le crime. Peut-être vont-elles jusqu’à offrir une garantie de résultats en assurant leurs clients contre des pertes résultant d’actes criminels.

Comment de telles agences de protection pourraient-elles nous protéger ? Ce serait sur la base d’une décision économique, selon les coûts et l’efficacité des différentes solutions possibles. A une extrémité, elles pourraient se limiter à la défense passive, installant des serrures et des alarmes sophistiquées. Ou bien elles ne prendraient aucune mesure préventive, mais feraient de grands efforts pour retrouver les criminels coupables de délits contre leurs clients. Elles pourraient maintenir des patrouilles ou les voitures en faction, comme la police étatique actuelle, ou elles pourraient se reposer sur des substituts électroniques. De toute façon, elles vendraient un service à leurs clients, et auraient une incitation véritable à fournir une qualité de service aussi élevée que possible, au coût le plus bas. Il est raisonnable de supposer, dit Friedman, que la qualité de service serait plus élevée et le coût plus bas qu’avec le système étatique actuel.

Qui ferait les lois ? Sur quelle base l’arbitre privé déciderait-il quels actes sont criminels et comment ils devraient être punis ? La réponse est que des systèmes juridiques seraient produits dans le commerce sur le marché libre, exactement comme des livres et des soutiens-gorge sont produits aujourd’hui. Il pourrait y avoir concurrence parmi différentes marques juridiques, juste comme il y a concurrence entre différentes marques de voitures.

Dans une telle société il pourrait y avoir beaucoup de tribunaux et même beaucoup de systèmes légaux. Chaque paire d’agences de protection convient à l’avance quel tribunal elles invoqueront en cas de conflit. Ainsi les lois en vertu desquelles sera traité un cas particulier seront déterminées implicitement par l’accord anticipé entre les agences de protection des clients concernés. En principe, il pourrait y avoir un tribunal différent et un système de lois différent pour chaque paire d’agences de protection. Dans la pratique, beaucoup d’agences trouveront probablement commode de traiter avec les mêmes tribunaux, et beaucoup de tribunaux pourraient trouver commode d’adopter des législations identiques ou presque identiques, afin de simplifier les affaires avec leurs clients.

Avant de qualifier d’injuste ou de chaotique une société dans laquelle différentes personnes sont régies par différentes lois, rappelez-vous, poursuit Friedman, que dans notre société la loi en vertu de laquelle vous êtes jugés dépend du pays et même de la ville dans laquelle vous vous trouvez. Dans le cadre des arrangements décrits ici, elle dépend de votre agence de protection et de l’agence de la personne que vous accusez ou qui vous accuse.

Dans une société anarcho-capitaliste, la loi est donc un produit du marché. Un tribunal vit de la facturation des services d’arbitrage qu’il rend. Son succès dépendra de la réputation qu’il obtiendra du point de vue de l’honnêteté, de la fiabilité, de la promptitude et de l’attrait auprès des clients potentiels de l’ensemble des lois qu’il applique. Les clients immédiats sont les agences de protection. Mais une agence de protection elle-même vend un produit à ses clients. Dans ce produit entrera le ou les systèmes juridiques des tribunaux dont elle est cliente, et sous lesquels ses clients seront par conséquent jugés. Chaque agence de protection essayera d’entrer en affaires avec les tribunaux dont le système juridique plaira le plus à ses clients.

S’il advient que les clients des deux agences soient aussi acharnés les uns que les autres, peut-être deux tribunaux seront choisis, un de chaque sorte, et les procès assignés aléatoirement entre eux. De toute façon, la préférence juridique du client, son avis quant au type de loi auquel il entend se soumettre, aura été un facteur important pour déterminer le type de loi qui le régit. Cela ne peut complètement contribuer à le déterminer, puisque accusé et accusateur doivent avoir la même loi.

Les différences entre les tribunaux seraient probablement plus subtiles. Les gens constateraient que les décisions d’un tribunal sont plus promptes ou plus prévisibles que celles des autres, ou que les clients d’une agence de protection sont mieux protégés que ceux des autres. Les agences de protection, essayant d’établir leur propre réputation, rechercheraient les « meilleurs » tribunaux.

Plusieurs objections peuvent être formulées contre un tel marché libre de la justice. Le premier est que les tribunaux rendraient la justice en décidant en faveur de celui qui paie le plus. Ce serait suicidaire ; sans une réputation d’honnêteté, ils n’auraient aucun client – à la différence de nos tribunaux actuels.

Une autre objection est que c’est le travail des tribunaux et de la législation de découvrir les lois, et pas de les créer ; il ne peut pas y avoir en concurrence deux lois de la pesanteur, aussi pourquoi devrait-il y avoir en concurrence deux lois sur la propriété ? Mais il peut y avoir deux théories en concurrence au sujet de la loi de la pesanteur ou de la définition des droits de propriété. La découverte est une activité aussi productive que la création. S’il est évident de déterminer une législation correcte, ou quelles règles sociales découlent de la nature de l’homme, alors tous les tribunaux s’entendront, de même que tous les architectes s’accordent quant aux lois de la physique. Si ce n’est pas évident, le marché engendrera la recherche destinée à découvrir des législations correctes.

Une autre objection est que dans une société avec beaucoup de systèmes juridiques on ne s’y retrouverait plus. Si cela s’avère être un problème sérieux, les tribunaux auront une incitation économique à adopter une législation uniforme, exactement comme les papeteries ont une incitation à produire du papier avec des tailles normalisées. Une nouvelle législation sera présentée seulement quand l’innovateur croira que ses avantages sont supérieurs à ceux de l’uniformité.

L’objection la plus sérieuse à la législation de libre marché est que le plaignant et le défendeur peuvent ne pas se mettre d’accord sur un tribunal commun. Évidemment, un meurtrier préférerait un juge clément. Si le ttribunal était choisi réellement par les parties après que le crime s’est produit, cela pourrait constituer une difficulté insurmontable. Dans le cadre des arrangements que j’ai décrits, le tribunal est choisi à l’avance par les agences de protection. On aurait du mal à trouver à un instant donné un nombre de meurtriers suffisant pour faire vivre leur propre agence de protection, une qui serait affiliée à des tribunaux qui ne considèreraient pas le meurtre comme un crime. Et même si c’était le cas, aucune autre agence n’accepterait de tels tribunaux. L’agence des meurtriers accepterait un tribunal raisonnable ou bien serait engagée dans une guerre désespérée contre le reste de la société.

Jusqu’à ce qu’il soit réellement accusé d’un crime, chacun veut des lois qui le protègent contre le crime et le laissent interagir paisiblement et productivement avec autrui. Même les criminels sont ainsi. Peu de meurtriers souhaiteraient vivre sous une législation qui leur permettrait de tuer – et aussi d’être tué.

Un livre de synthèse : David Friedman, Vers une société sans Etat, 1971, 1973, 1989 : Ce livre appelle à une privatisation de toutes les fonctions gouvernementales, en fournissant de nombreux exemples, et explore ainsi les conséquences de la pensée libertarienne, telles que l’histoire de l’Islande, et explique les raisons personnelles de l’auteur visant à défendre la pensée libertarienne.

Des chapitres portent sur la privatisation de la loi et de la police, et sur la fourniture de biens publics (tels que la défense nationale ou les routes) en société libertarienne. L’approche de Friedman est typiquement anarcho-capitaliste. Il y énonce en particulier une « loi » selon laquelle tout ce que fait le gouvernement coûte au moins deux fois plus cher que ce que coûterait l’équivalent dans le privé. Il illustre cette loi par plusieurs exemples, tels que le service des Postes.

Ce qui est passionnant dans ce livre, c’est que l’auteur est toujours tourné vers le concret. Peu de grands principes ici mais une foule de réflexions sur ce que serait la vie réelle dans une société libertarienne. Aucune question difficile n’est esquivée, l’auteur n’hésite pas à faire part de ses interrogations et même parfois de ses doutes (sur la défense nationale par exemple), d’où un sentiment de grande honnêteté intellectuelle et une approche des problèmes des plus stimulante.

« Ne demandez pas ce que l’Etat peut faire pour vous. Demandez ce que les hommes de l’Etat sont en train de vous faire ».

Bibliographie sélective

David Friedman, 1971, Vers une société sans Etat (nouvelles éditions en 1973 et 1989)
David Friedman, 1977, « A Theory of the Size and Shape of Nations », Journal of Political Economy 85, dans lequel il expose les limites de l’accroissement de la taille d’une nation en raison du désir de l’État de maximiser ses recettes fiscales
David Friedman, 1980, « Many, Few, One – Social Harmony and the Shrunken Choice Set », American Economic Review, vol. 70, no. 1 (mars), pp 225-232
David Friedman, 1980, « In Defense of Thomas Aquinas and the Just Price », History of Political Economy, 12
David Friedman, 1994, « Law as a Private Good: A Response to Tyler Cowen on the Economics of Anarchy », Economics and Philosophy, vol 10, pp 319–27
David Friedman, 1996, Hidden Order: The Economics of Everyday Life
Fabio Massimo Nicosia, 1997, « David Friedman, realista giuridico libertario », In: Fabio Massimo Nicosia, dir., Il diritto di essere liberi. Per una teoria libertaria della secessione, della proprietà e dell’ordine giuridico, Treviglio, Leonardo Facco Editore, pp 88-97
David Friedman, 2000, Law’s Order – What Economics Has to Do with Law and Why It Matters, Princeton, Princeton University Press
David Friedman, 2006, « Private Creation and Enforcement of Law: A Historical Case », In: Edward P. Stringham, Dir., Anarchy and the Law. The Political Economy of Choice, Ch 36, Cheltenham UK: Edward Elgar
David Friedman, 2008, Future Imperfect: Technology and Freedom in an Uncertain World

Le Must Read de la Rentrée (via Purenrgy’s Blog)


A lire le 22 septembre !

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