Ne le dis à personne


film2Long-métrage français. Genre : Thriller
Durée : 2h05 min Année de production : 2006

Réalisé par Guillaume Canet
Avec François Cluzet, André Dussollier, Marie-Josée Croze. D’après le roman Tell No One de Harlan Coben

Ce film a été lauréat de quatre César en 2007 : meilleur réalisateur, meilleur acteur (François Cluzet), meilleur montage et meilleure musique. Rien que ça.

Voyons un peu le synopsis : Sa femme Margot a été sauvagement assassinée par un serial killer. Totalement détruit, Alex ressasse jour après jour le souvenir bouleversant de son amour perdu.

Huit ans ont passé. Alex reçoit un e-mail anonyme. Il clique : une image ? Le visage d’une femme au milieu d’une foule, filmé en temps réel. Celui de Margot ?

J’avais particulièrement apprécié Mon Idole, le premier film de Guillaume Canet. Sorte de tragi-comédie déjantée et décadente, avec en particulier un extraordinaire François Berléand en sexy bunny.

Préparez-vous, dans ce second film, à être scotchés à votre fauteuil. Si, lorsqu’il commence, rien ne laisse entrevoir un tel choc, c’est parce que tout est calme et paisible. Un groupe d’amis partage une soirée, il règne une ambiance chaleureuse et détendue, la musique nous envoûte et nous berce, il y a de l’amour dans l’air… on y est presque. Alex aime Margot, Margot aime Alex, et le bonheur est palpable.

A l’issu d’une baignade nocturne et romantique, c’est le drame. Margot est assassinée sauvagement. Pourquoi ? comment ? Nous n’en savons rien. Un saut dans le temps nous expédie huit ans plus tard, avec les mêmes questions sans réponses. Des questions que se pose toujours Alex qui ne supporte pas de vivre sans Margot, et vit en apnée depuis la mort de sa chère et tendre. Et puis, alors que le huitième anniversaire de sa disparition approche, Alex reçoit un mail étrange…

A partir de cet instant, prenez une grande respiration, car cette intrigue va devenir votre propre enquête !

Les images se bousculent dans un labyrinthe de soupçons. La musique de Matthieu Chedid nous entraîne dans une course à la vérité sombre et envoûtante. Nous sentons que nous sommes en train de nous enfoncer dans un tourbillon glauque et sanglant digne des plus grands films noirs ! L’atmosphère est pesante, et on y croit, on s’accroche à ce personnage qui est guidé par cet amour plus fort que tout.

François Cluzet nous donne à voir certainement son plus grand rôle, plein d’émotions sans jamais tomber dans le larmoyant. Le film nous offre un homme bouleversé mais animé par un sentiment profond d’amour. Mais ici, pas de romantisme à l’eau de rose, juste une motivation profonde. Il y croit, et il court, il court poussé par cette guitare baryton, qui résonne en nous, et nous met sous tension.

On retiendra bien sûr cette traversée du périphérique dans laquelle se lance Alex.

Les fans du bouquin ne retrouveront pas tous les détails, ils seront transportés de New-York à Paris, avec une histoire un peu chamboulée, un puzzle mélangé, mais qui fonctionne parfaitement ! Les pièces ont retrouvé leur nouvelle place, guidées par un réalisateur qui a bel et bien fait ses preuves. Plus qu’une adaptation, c’est une atmosphère que Guillaume Canet nous offre ici. Ce thriller nous entraîne, nous submerge, et nous plait parce qu’il nous heurte et nous choque. Un excellent film.

L’Homme du lac


L’Homme du lac est un roman de l’Islandais Arnaldur Indridason. Le commissaire Erlendur, spécialiste des enquêtes liées aux disparitions, va devoir découvrir pourquoi, un beau jour de printemps, un squelette datant d’il y a trente ans a été retrouvé au fond du lac de Kleifarvatn.  Squelette qui plus est non « ordinaire », si tant est que ce mot ait un sens pour un squelette. Son crâne est fendu d’une importante entaille verticale, témoignage d’une mort violente. Un marteau ? Un autre objet contondant ? Nul ne le sait. Enfin, le squelette était lesté à un appareil de transmission dont les lettres étaient effacées. Mais quelques lettres restent plus ou moins lisibles. C’est de l’alphabet cyrillique. Un appareil de transmission soviétique en Islande ? Pour quoi faire ? Il n’y a jamais eu d’espionnage, quel qu’il soit, en Islande, d’après le gouvernement du pays comme d’après les sources policières.

Erlendur va devoir enquêter sur les disparitions des années soixante. De Ford Falcon en ambassades, cette quête le mènera jusqu’à se pencher sur le passé d’étudiants communistes islandais des années cinquante, partis, sous les bons auspices du Parti, étudier à l’université de Leipzig, en RDA. Et qui en sont revenus, comment dire, changés. Les meilleures recrues du Parti socialiste islandais, les dirigeants de demain, une fois revenus de RDA ont abandonné tout engagement politique.

Arnaldur Indridason a deux particularités. Tout d’abord il est Islandais, et nous fait découvrir le pays des fjords et des geysers par essence fort méconnu sous nos latitudes. Le polar suédois (Henning Mankell, Stieg Larsson) est devenu un mainstream incontournable, qui nous permet de mieux connaître la social-démocratie suédoise de Stockholm (où se déroule l’intrigue principale de Millenium) comme celle de Scanie (Sud du pays, qui abrite les enquêtes de Kurt Wallander).  Nous connaissons en revanche bien plus mal la petite île nordique, ni scandinave ni européenne, qu’est l’Islande. Ce petit coin de terre peu habité, rural et pauvre jadis, urbain et relativement opulent de nos jours. L’autre particularité d’Indridason, c’est le sens qu’il donne à ses romans. L’enquête policière n’est chez lui qu’une sorte de prétexte à une réflexion souvent féroce sur la société islandaise, ses dérives et ses travers. Plus qu’à un travail de romancier, Indridason fait référence à un travail de sociologue, d’historien et de journaliste. Qu’est-ce que l’engagement ? Quels étaient les idéaux des jeunes communistes des années cinquante ? Que faisait la Stasi en RDA à cette époque (et plus tard, voir par exemple La Vie des autres) ? Quelle attitude a eu la police politique face aux étudiants qui sympathisaient avec ce qui deviendra l’invasion de Budapest par les chars soviétiques en 1956 ? Face aux sympathisants de ce qui sera le Printemps de Prague ? Y a-t-il eu ou non un espionnage croisé (pour le compte de l’URSS / pour celui des Etats-Unis) en Islande, comme un peu partout ailleurs dans le monde ? Quels en étaient les enjeux ?

Au final, L’Homme du lac parle d’une histoire d’amour. Avorté.  Entre un jeune idéaliste islandais, Tomas, espoir du Parti socialiste, et une militante hongroise, Ilona, qui tient un discours nettement plus en faveur du respect des libertés individuelles, et en particulier de la liberté d’expression. Tout était fait pour les unir, excepté la Stasi, et son bras séculier au sein de l’université, Lothar. Excepté aussi la géniale invention dictatoriale de la surveillance réciproque, qui faisait que chaque citoyen de RDA se devait de dénoncer n’importe laquelle de ses connaissances suspecte de non-alignement avec la doctrine officielle du Parti. Un enfant devait dénoncer ses parents, une femme son mari, un étudiant son prof.

Une époque étrange, injustement peu décriée en France, qui ne vaut pas mieux que les pires moments du nazisme. C’est de cela dont parle le roman d’Indridason.

Dans les bois éternels


Dans les bois éternels, un roman noir de Fred Vargas

Il y a les positivistes, et les pelleteurs de nuages. Il y a ceux qui croient dur comme fer à la logique infaillible de la science, et il y a ceux qui se fient à leur intuition. Il y a ceux qui fondent les enquêtes policières sur des faits avérés, des déductions logiques, et il y a ceux qui font vagabonder leur esprit et leur imagination afin de comprendre ce qui s’est passé. Le commandant Danglard de la Criminelle est un excellent exemple de ces positivistes. Il y en a d’autres dans la brigade. Le commissaire Adamsberg, dont le nom n’a rien de suédois, il vient des montagnes Béarnaises et de la vallée de Pau, le village de Caldhez, est un pelleteur hors pair.

La brigade, composée de vingt-sept policiers, a pour mission d’enquêter à Paris sur les crimes commis par des individus.  Elle vient de recevoir le renfort du lieutenant Veyrenc, ou plutôt Veyrenc de Bilhc,  qui est lui aussi Béarnais, originaire de Laubazac, village très proche de Caldhez. Adamsberg ne saurait dire s’il est ravi ou inquiet de la présence d’un tel collègue, qui a deux particularités, et l’une provient de l’autre : il a été passé à tabac et laissé pour mort trente ans plus tôt, attaqué par des jeunes de Caldhez sans raison apparente ; il a une chevelure tigrée, mi-brune mi-rousse, qui lui donne un charme indéniable, qui ne laisse pas indifférent Camille, l’ex de Adamsberg.  Enfin, ce Veyrenc débite à longueur de journée des vers en douze pieds, de Racine ou de sa propre inspiration, comme d’autres descendent des canettes de bière. Rien de très rassurant.

La brigade a pour charge d’enquêter sur un double meurtre étrange commis porte de la Chapelle, deux truands dealers qui se sont fait trancher la gorge. La nature des entailles permet d’affirmer, selon la légiste, que le criminel est certainement une femme. D’environ 1,62 mètre. Qui cire ses chaussures en cuir bleu jusqu’aux semelles. Détail étrange et rare, qui s’explique par la volonté de ne pas être en contact avec le sol de ses crimes. Or il se trouve qu’une femme de soixante-quinze ans, condamnée à perpétuité il y a quelques années suite à une enquête menée par Adamsberg, s’est échappée d’une prison allemande en massacrant son gardien. Elle avait pour habitude de tuer les petits vieux, elle en avait trente-trois à son actif. Serait-ce elle qui commettrait ces nouveaux crimes ? Qui, par ailleurs, commandite des hommes de main pour déterrer des cadavres, à Montrouge comme en Haute-Normandie ? Qui laisse quelques infimes traces de cirage bleu près de ses crimes ?

Et quel rapport avec des massacres atroces de cerfs dans les forêts de cette même Normandie ?

Comme son voisin Lucio le disait un jour à Adamsberg, « Des fois, ça me gratte. Ça me gratte sur mon bras manquant, soixante-neuf ans plus tard. A un endroit bien précis, toujours le même, dit le vieux […]. Ma mère savait pourquoi : c’est la piqûre de l’araignée. Quand mon bras est parti, je n’avais pas fini de la gratter. Alors elle me démange toujours. […] C’est tout simple, c’est que le sentiment n’a pas fini sa vie. Et si on meurt avant d’avoir finir de vivre, c’est pareil. Les assassinés continuent à traîner dans le vide, des engeances qui viennent nous démanger sans cesse ».

Se pourrait-il que le commissaire Adamsberg coure après une ombre ?

Un excellent polar que celui-ci. Je vous le conseille vivement. Il m’a donné envie de lire les autres « rompols » de Fred Vargas.

La reine dans le palais des courants d’air – Millenium 3


stieg-larsson-millenium-31221207873Voici enfin pour moi le moment venu de vous parler du troisième tome de Millenium, intitulé La Reine dans le palais des courants d’air. Comme vous le savez, j’ai déjà chroniqué les deux premiers volumes de la trilogie de Stieg Larsson ici et ici.

Je ne vais pas vous raconter en détail l’intrigue de ce troisième et dernier volume, ce serait profondément impoli de ma part. Je n’ai pas l’intention de déflorer le suspense, sinon en vous indiquant qu’il y a une nette montée en puissance des acteurs et des situations, un peu à la manière du Seigneur des anneaux, si j’ose dire.

Je vais tout de même brosser un rapide état des lieux du contexte d’ouverture de ce tome 3. Si dans le tome précédent, Lisbeth Salander, autiste goth, marginale et hackeuse géniale, était au coeur de l’action, parvenant même à presque éclipser notre ami le journaliste de Millenium Mickael Blomkvist, nous retrouvons dans ces scènes finales un équilibre plus proche du tome 1, où c’est bien le pisse-bleu et non la suicide girl qui mène la danse. On avait laissé cette dernière presque morte, au fond d’un trou d’une maison de campagne isolée. Elle sera en convalescence pendant une grande partie de ce troisième épisode. Pendant ce temps, fort long, Mickael, assisté de tous ses alliés et amis, va tenter d’aider celle que personne n’a jamais aidé, sans même qu’elle le sache vraiment, Lisbeth.

Vous me direz, et à juste titre, mis à part un médecin, un chirurgien, personne ne peut véritablement aider quelqu’un à réussir sa convalescence, autisme ou pas. Vous aurez bien évidemment raison en théorie, mais Lisbeth est vraiment quelqu’un de spécial. Pas seulement à cause de son caractère unique et souvent détestable, mais aussi par son histoire, son passé, et la qualité des gens qui lui veulent du mal.

Lisbeth a des ennemis, nombreux, déterminés, et surtout extrêmement puissants. Ils se terrent peut-être dans l’ombre, mais leur pouvoir de nuisance surpasse des forces que personne ne pourrait imaginer. Blomkvist ne sait pas vraiment à quel morceau il s’affonte ; il va vite l’apprendre, à ses dépends…

Ce troisième et dernier tome clot en apothéose cette histoire, même si le tome 1 forme presque un tout, tandis que les tomes 2 et 3 sont indissociables. En cela, le déséquilibre de l’histoire me rappelle celui de la première odysée de Star Wars. Outre les observations déjà formulées pour les opus précédents, qui restent vraies, je soulignerai juste que Larsson, de mon point de vue, sombre un peu dans le grandiloquent et le grand-guignolesque, et a peut-être poussé un peu loin le bouchon de l’intrigue. D’autres me répondront bien sûr que la fin de l’histoire coiffe d’une couronne étincelante l’ensemble du récit. Je vous laisse seuls juges à l’issue des quelques 2000 pages des trois volumes.

Rien n’enlèvera au demeurant le fait que c’est une excellente série. Je remercie une dernière fois Olivier de me l’avoir conseillée.

Millenium 2 – La fille qui rêvait d’un bidon d’essence… et d’une alumette


millenium-2Voici déjà un bon moment que j’ai lu le tome II de Millénium, ou plutôt des aventures de Lisbeth Salander et Mikael Blomkvist, la première autiste hackeuse sous curatelle, le second journaliste d’investigation co-directeur d’une revue bobo quoique de grande qualité à Stockholm.

J’avais omis de vous parler de ce deuxième bouquin, par manque de temps et certainement pas par manque d’envie. En effet, ce nouveau volet de la saga Millénium (en attendant le troisième et dernier avatar, qui sortira à la rentrée) est largement à la hauteur du premier. L’intrigue de ce polar nordique se focalise plus sur le rôle de Lisbeth, et moins sur celui de Mikael.

L’histoire débute là où Les Hommes qui n’aimaient pas les femmes s’arrêtait. Blomkvist triompha avec panache à la fois d’un maniaque sexuel maquillé en capitaine d’industrie, et d’un financier véreux aux méthodes particulièrement douteuses. Il triompha, certes, mais ne tira tout de même pas aussi bien son épingle du jeu que Lisbeth, qui, du haut de ses innombrables talents numériques, rafla la mise, au sens propre comme au figuré. Après s’être mise au vert quelques temps, Lisbeth est de retour en Suède, vit encore plus cachée qu’auparavant, et rien ne semble pouvoir troubler sa quiétude en Powerbook, sinon une copine de temps en temps pour satisfaire ses légitimes désirs lesbiens.

Mikael a retrouvé sa place au sein de Millénium, lui qui a été malmené précédemment par une enquête bâclée qui lui a coûté sa place. Il projette, avec deux collaborateurs free-lance en appui, de sortir un numéro spécial consacré aux méthodes esclavagistes employées par des proxénètes venus de Russie ou de pas loin, à l’encontre de jeunes femmes naïves venues gagner leur croute en Occident. Vous pointez ici du doigt, fidèles lecteurs, la principale faiblesse de cet opus : le thème central, très féministe, n’est pas très différent de celui de Millénium I, ce qui est très dommage et signe d’un manque de renouvellement flagrant de la part de Stieg Larsson.

Je ne veux pas vous dévoiler plus avant l’intrigue, ce serait fort peu urbain de ma part, et probablement vain, dans la mesure où je vous fais confiance pour vous faire votre propre opinion au sujet de ce roman d’excellente facture et haletant. Je me bornerai à dire que Lisbeth est décidément pleine de ressources, et que nous ne sommes sans doute pas encore au bout de nos surprises la concernant. Son passé, son présent et son futur restent au mieux troubles, au pire obscurs.

Ce bouquin-là est à la hauteur du premier, je l’ai dit, et incarne tout autant que celui-ci la nouvelle vague du roman policier suédois. Tout comme le commissaire Wallander d’Henning Mankell, dont j’ai déjà si souvent parlé (je fais ici une piqure de rappel, car je me rends bien compte que tous les lecteurs de ce blog ne sont pas des réguliers, loin de là). Je ne prétends pas que Larsson fasse ici preuve de grande crédibilité, dans la mesure où Lisbeth la punkette gothique est si caricaturale qu’on a du mal à imaginer un seul instant qu’elle puisse avoir la moindre existence réelle, ce qui est pourtant le ressort de base de tout roman. C’est tout aussi vrai pour Blomkvist, qui est encore, comme je l’écrivais dans le billet précédent, le double de Larsson, son prolongement fantasmatique, tellement parfait et gentil qu’il en devient parfaitement lassant.

Si le trait qui dessine les personnages est grossier, le déroulé de l’histoire est haletant et extrêmement bien pensé, c’est le premier pilier de l’œuvre de l’auteur. Le second pilier réside, quant à lui, dans l’état d’esprit qui se dégage des romans de Larsson. Un état d’esprit joyeusement libertaire, à l’amour libre assumé, à l’homosexualité latente, au contournement des autorités stériles ou collabos. On se croirait retourné dans un film du début des années soixante-dix, et c’est, je crois, ce qui me plaît le plus chez Larsson. C’est ce qui le rend si joyeusement sympathique.

Kurt Wallander ou l’inertie au service du mouvement


J’accueille sur ce blog un billet rédigé par mon ami Olivier, et consacré à l’oeuvre de Henning Mankell, auteur suédois dont je vous ai déjà parlé ici à plusieurs reprises.  Je le remercie et vous souhaite au passage une bonne lecture de cet excellent texte.

Voici donc un billet sur la série des Kurt Wallander. Je m’efforcerai de parler de la psychologie du personnage plutôt que d’éplucher chacun des romans, je vous laisse les découvrir au gré de vos envies.

C’est à croire que plus on se rapproche du grand nord, plus l’activité artistique y est féconde et bouillonnante, à l’image des geysers d’Islande, les talents jaillissent régulièrement. Pour ne citer que les plus connus nous trouvons Bjork, Nils Petter Molvaer, Eivind Aarset, Danielsson, pour la musique, Larsson, Edwardson, Joensuu pour les écrivains « noirs ». ( cette liste étant totalement arbitraire et subjective bien sûr !)

Les neuf romans qui composent la saga de Kurt Wallander trahissent tous à leur manière les inquiétudes qui assaillent Henning Mankell. La société suédoise et plus largement l’Europe s’est peu à peu modifiée, les frontières se sont ouvertes, les murs sont tombés, la monnaie s’unifie, les langues s’anglicisent. Comment s’adapter à cette nouvelle donne géo-politico-économico sociologique ? La saga Wallander pourrait tout aussi bien se sous-titrer, « l’inertie au service du mouvement » Je m’explique.

Wallander ne comprend pas le monde qui se construit sous ses yeux. La criminalité, les mœurs, la politique, les enfants, tout se métamorphose sans qu’il ne se sente concerné par ce changement. Le monde poursuit un cycle de dilatation et de rétrécissement de plus en plus rapide et incohérent. Le mur de Berlin s’écroule, chacun y va de son couplet en faveur des libertés retrouvées. Quelques années plus tard, les murs fleurissent à nouveau, en Israël, aux états unis, bientôt au sud de l’Europe. Le flux et le reflux idéologique casse puis reconstruit pour défaire à nouveau.

Wallander c’est la contradiction de l’inertie au service de l’action. Il est souvent prit de court, tétanisé par la violence qui se mue rapidement en comportement banalisé. Kurt est un arrêt sur image perpétuel, il s’immobilise, lutte, refuse, tergiverse, fait marche arrière. Ce côté quasi minéral du héros de Mankell sert tout aussi bien la narration que la perspective sociologique sous-jacente, lui donne force et rapidité.

Le polar est le style littéraire par excellence lorsqu’il s’agit de décortiquer au scalpel les dérives d’une société. Mankell s’emploie, en bon chirurgien, roman après roman, avec plus ou moins de succès d’ailleurs, à brosser un état des lieux de la Suède. Il y arrive brillamment, même si son analyse dérive trop souvent dans les marécages de la nostalgie.

Kurt Wallander est un personnage attachant, lucide, scrupuleux, fainéant, malheureux en amour mais il ne joue pas, comme quoi les dictons …Il voudrait faire du sport, acheter une maison ,un chien, se marier, renouer les liens distendus avec son ex femme, comprendre sa fille, trouver une place dans un pays qui se transforme trop vite pour lui. C’est sur ce dernier point que Mankell tourne en rond, à mon grand regret. Le stéréotype du flic qui refuse de s’adapter lorsque tout change autour de lui est une ficelle un peu courte pour un écrivain de son talent, mais bon, passons…

Je ne saurai trop vous conseiller de lire les romans de Mankell dans l’ordre chronologique. Il n’y a pas de liens entre les romans, cependant le héros évolue tout en gardant les trames des épisodes précédents. Voici pour commencer la liste des romans, du premier au dernier.

Meurtriers sans visage,

Les chiens de Riga

La lionne blanche

L’homme qui souriait

Le guerrier solitaire

La cinquième femme

Les morts de la Saint-Jean

La muraille invisible

Avant le gel

Mise à part Wallander, le personnage récurrent de la série est sans aucun doute Rydberg, le vieux flic, sage et mesuré, qui apparaît dans « Meurtriers sans visage ». Il meurt à la fin de ce premier opus mais continuera, enquête après enquête, à hanter la mémoire de Kurt, à tel point qu’il devient un double métaphysique, la personne qui se tient de l’autre côté du miroir, qui connaît la vérité ou du moins l’entrevoit. Wallander y fait souvent référence, lui demande conseil, s’interroge sur l’attitude qu’aurait adopté Rydberg face à telle ou telle énigme. L’osmose entre les deux personnages est telle, que peu à peu, Wallander se mue en Rydberg, clonage inéluctable du à son penchant récurrent pour le passé.

Le second personnage clé pour comprendre Wallander est celui de Baïba Leipa, la belle Lettonne, avec qui il entretiendra une relation tumultueuse, voire chaotique, à partir des chiens de Riga. Baïba est le symbole de l’auto castration qu’il s’inflige en permanence. Wallander est réfractaire à toute idée de changement ou de compromission, dans son travail et dans sa vie privée. Former un couple nécessite des compromis, chose qu’il est incapable d’envisager, malgré l’amour ( mais est-ce vraiment de l’amour ?) qu’il a pour cette femme.

Pour comprendre Kurt, il faut s’attacher aux personnages qui l’entourent, ce sont finalement eux qui parviennent à dresser un profil psychologique du héros. Citons Sten Widen, son camarade de jeunesse, éleveur de chevaux alcoolique, Ebba, la réceptionniste du commissariat, un de ces personnages périphériques qui ont une importance cruciale dans le récit, Björk, le supérieur de Wallander, soucieux de l’image de la police, il fait deux pas en arrière quand Wallander en fait un en avant, Linda, sa fille, un ovni selon lui, elle est le symbole de son incompréhension, surtout lorsque cette dernière lui annonce dans la muraille invisible qu’elle veut à son tour devenir flic.

Ses collègues de travail sont les personnes qu’il côtoie le plus, cependant, il ignore tout de leur vie, la preuve en est, lorsque Svedberg est assassiné, il découvre qu’il cachait son homosexualité tout autant que son admiration pour lui. La mort est le seul lien qui lie Wallander à ses proches et au reste du monde.

Chacun de ces personnages définit un trait de caractère de Wallander. Widen pour la nostalgie des occasions manquées, il voulait être son impresario et le propulser comme chanteur d’opéra, Ebba représente le côté maternel, la femme qui comprend, s’inquiète et s’occupe de lui trouver une chemise propre, Björk, son opposé, pour son refus de transiger avec les journalistes, les notables et la hiérarchie, Linda et son incapacité à s’intégrer au changement. Si Baïba est éros, Rydberg est sans aucun doute Thanatos, une voix d’outre tombe, un point d’ancrage, une façon de s’accrocher à ce qui lui reste du passé. C’est précisément là que se trouve ma principale critique, Wallander est trop passéiste, Mankell se complaisant dans une critique de la société suédoise sans apporter un contre modèle crédible. Wallander voyage peu, la Lettonie pour les chiens de Riga, un voyage aux Caraïbes entre la lionne blanche et l’homme qui souriait, l’Italie avec son père. Son approche de l’extérieur, de l’autre, celui qui ne parle pas sa langue et ne partage pas ses coutumes est motivée, soit par le travail ( Riga) soit par la volonté de tout oublier ( les Caraïbes) contre voyage par excellence, soit le désir de se faire accepter par son père (l’Italie). Wallander est suédois et le restera jusqu’au bout, le mondialisme est une bestiole étrange qu’il regarde de loin, sans prendre la peine de la comprendre.

Chacune des énigmes des neufs romans est un modèle de construction. Wallander s’y montre d’une lucidité peu commune, se fiant à son instinct, remettant systématiquement en cause ses analyses, ses conclusions, acceptant les critiques de ses camarades de travail. Il doute de ses capacités, c’est sa principale qualité, cette déconstruction cartésienne qui lui permet de renouer les fils invisibles de l’enquête.

D’un point de vue stylistique, Mankell fait un sans faute, il faut le reconnaître. Ses intros sont percutantes, souvent très éloignées géographiquement d’Ystad ( l’Afrique du sud pour la lionne blanche, l’Algérie , la cinquième femme, la république dominicaine, le guerrier solitaire ) . Les énigmes contiennent cette part de crédibilité qui embarque le lecteur très rapidement, les personnages sont précis, affûtés, un vrai travail d’orfèvrerie littéraire si je puis dire. Un seul bémol cependant, Avant le gel, est, à mes yeux, le plus médiocre de la série, Mankell s’embourbant dans le personnage de Lisa comme une twingo dans un chemin de montagne. Mise à part cet opus, le reste de la série est fabuleuse, notamment « la muraille invisible » qui reste, de loin, mon préféré. A noter aussi l’épisode sans véritable intérêt de L’homme qui souriait .

Les chiens de Riga est une plongée claustrophobe dans une Lettonie verrouillée, cadenassée par l’union soviétique, La lionne blanche et ce mystérieux doigt noir retrouvé dans les décombres d’une maison, les scènes macabres des morts de la Saint Jean, les vieillards mutilés de « meurtriers sans visage », tous les romans de Mankell ont cette indéniable force narrative, sans jamais tomber dans le gore ou la sur-exploitation de la violence.

La violence est présente, c’est une nécessité, mais elle ne se trouve pas là où on l’attend. La véritable violence se trouve dans ce rapport conflictuel qu’entretient Wallander avec un monde qui perd ses fondamentaux sociologiques, moraux, intellectuels. La cruauté des crimes trouve son échos dans le malaise du commissaire Wallander, seul, divorcé, flic, amateur d’opéra.

Le fil conducteur des romans de Mankell est la solitude et la mort, son frère de sang. Wallander crèvera comme Rydberg, seul, flic en retraite, rongé par la nostalgie, l’incompréhension et les remords, il crèvera une fin d’après-midi venteuse, glaciale, en regardant la lumière vacillante du réverbère, assis derrière la fenêtre de sa cuisine, en écoutant un opéra de Verdi.

Je ne résiste pas à l’envie toute égocentrique, je le reconnais, de classer les neuf épisodes par ordre décroissant d’intérêt.

La muraille invisible

Les morts de la Saint-Jean

La lionne blanche

Les chiens de Riga

La cinquième femme

Meurtriers sans visage

Le guerrier solitaire

L’homme qui souriait

Avant le gel

A noter enfin la sortie en poche du retour du professeur de danse, nouvel opus de Mankell, mais sans Kurt Wallander.

Millenium 1 – Les hommes qui n’aimaient pas les femmes


 

millenium1204676782Voici un long moment que je n’ai donné signe de vie ici. Je vous prie, fidèles quoique clairsemés lecteurs, de m’en excuser. Olivier nous a conseillé, il y a peu, un polar intitulé Les Hommes qui n’aimaient pas les femmes, du Suédois Stig Larsson. Comme j’écrivais par ailleurs tout le bien que je pensais, en général, du désormais célèbre Henning Mankell (voir là et ), il me fallait donc de toute évidence et avec célérité me pencher sur cet auteur que je connaissais pas, tant je ne doutais pas un seul instant des goûts et des conseils de l’excellent Olivier.

Evidemment, j’ai été parfaitement satisfait par la qualité, tout bonnement excellente, de ce premier volet d’une trilogie baptisée Millénium, du nom de la revue que publient, à Stockholm, deux des principaux protagonistes et néanmoins amants, Mikael Blomkvist et Erika, la directrice du journal.

Sans vouloir vous dévoiler l’intrigue, je vous conseille de vous jeter sur ce bouquin sitôt que vous le trouverez. Larsson a un sens inné de la narration, de l’agilité imaginative, du tempo, du style. J’adore cet air de ne pas y toucher, qui débute comme une histoire de magouilles diligentées par d’obscurs capitaines d’industrie, qui, par le détour d’un vieil industriel sénile, obsédé par la mort de sa nièce dans les années soixante, vient à prendre une toute autre dimension. Du grand art.

Ce bouquin, certes, respire le politiquement correct, c’est un peu bobo-féministe, mais ça n’enlève rien à sa qualité, au contraire je dirais, ça lui donne une coloration particulière et non filandreuse. D’autant qu’il y a en réalité dans ce polar non pas une mais au moins deux intrigues, celle que je viens de citer, et la vie obscure et déjantée d’une freak piercée et tatouée, au look goth-grunge assumé du haut de son anorexie, sous curatelle et pourtant géniale, répondant au doux nom de Lisbeth Salander. La conjonction de l’érotomane pisse-bleu et de la junkie numérique formera un cocktail détonant.

A lire, ou plutôt à dévorer très vite. Je chroniquerai sans doute très bientôt le tome 2, La Fille qui rêvait d’un bidon d’essence et d’une alumette. Et peut-être aussi le tome 3, le dernier, puisque Larsson a eu la très mauvaise idée de disparaître soudainement à peine son manuscrit arrivé chez son éditeur.