Contre le droit au travail


61ndb67Qz4LAlexis de Tocqueville, Contre le droit au travail, préface de Pierre Bessard, Les Belles Lettres, à paraître le 14 septembre 2015.

Prononcé à l’Assemblée constituante le 12 septembre 1848 lors de la discussion sur l’adjonction d’un article ouvrant un « droit au travail » au projet de nouvelle constitution, ce discours retentissant demeurait jusqu’à présent enfoui dans la compilation des innombrables interventions du député Tocqueville au sein de ses Œuvres complètes : accompagné de ses éclairantes notes préparatoires, il est pour la première fois l’objet d’une publication spécifique. Ce texte révèle un Tocqueville inattendu, non plus le sociologue et historien mais un acteur profondément engagé dans les affrontements idéologico-politiques consécutifs à la Révolution de 1848 : un orateur et polémiste talentueux aussi peu « académique » et « modéré » que possible, proposant ici un condensé de sa philosophie politique.

C’est une contribution initiale et majeure à un débat de fond qui demeure d’actualité, où Tocqueville expose cursivement les raisons de son opposition tranchée au « droit au travail » et sa logique ; formules choc : son adoption ferait de l’Etat « le grand et unique organisateur du travail », « le maître et possesseur de chaque homme », le « propriétaire unique de chaque chose »… C’est aussi l’occasion de découvrir Tocqueville farouche adversaire du socialisme inspirant un tel droit ; autres formules choc : le socialisme est « une attaque directe contre la propriété et la liberté individuelles », « une nouvelle formule de la servitude humaine ».

Mon passage préféré est le suivant, une belle illustration des talents d’orateur de Tocqueville, dans un élan empli tout à la fois de spontanéité et de maîtrise :

Eh quoi messieurs, tout ce grand mouvement de la révolution française n’aurait abouti qu’à cette société que nous peignent avec délices les socialistes, à cette société réglementée, réglée, compassée, où l’État se charge de tout, où l’individu n’est rien, où la société agglomère en elle-même, résume en elle-même toute la force, toute la vie, où le but assigné à l’homme est uniquement le bien-être, cette société où l’air manque! où la lumière ne pénètre presque plus.

Et plus loin :

Non, messieurs, la démocratie et le socialisme ne sont pas solidaires l’un de l’autre. Ce sont choses non seulement différentes mais contraires. La démocratie donne toute sa valeur possible à chaque homme, le socialisme fait de chaque homme un agent, un instrument, un chiffre. La démocratie et le socialisme ne se tiennent que par un mot, l’égalité ; mais remarquez la différence : la démocratie veut l’égalité dans la liberté, et le socialisme veut l’égalité dans la gène et dans la servitude.

Le texte intégral du discours du 12 septembre 1848 est disponible ici.

Pierre Bessard est journaliste et président de l’Institut libéral suisse de Genève.

Les Belles Lettres, collection [Petite] Bibliothèque classique de la liberté, 13,50 €, 96 pages, ISBN 978-2251390604

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Le temps s’écoulera à l’envers


Henry Hazlitt, Time will Run Back, 1951.

 

time-will-run-backLe Temps s’écoulera à l’envers… Tel est le titre du roman d’Henry Hazlitt, initialement publié en 1951 sous le titre La Grande Idée.  Il brosse un univers dans lequel le capitalisme n’existe pas, et utilise habilement la fiction pour illustrer ses enseignements sur l’économie, ceux qu’il présenta avec génie dans l’Economie en une leçon (1946).

 

Nous sommes en 2100. Ou plus exactement en l’An de Marx 282. 282 ans après la naissance du Père de tous les peuples. Voici une parfaite uchronie, la réécriture de l’Histoire à partir de la modification d’un événement du passé. Hazlitt dépeint un avenir dans lequel la plupart des pays sont gouvernés par un régime communiste. L’influence soviétique s’est répandu, depuis longtemps déjà, sur le monde entier ou presque. Dans ces pays, toutes les traces et objets du monde capitaliste ancien ont été anéantis. Tous les livres, y compris les plus grands romans classiques, les livres d’histoire, de philosophie, la musique, bref tout ce qui pourrait évoquer le capitalisme, ou simplement se référer à l’époque précommuniste, est tenu secret et enfermé dans des coffres auxquels seuls les membres de la nomenklatura peuvent accéder. Rien du monde précommuniste ne saurait filtrer. Les individus vivent désormais dans un monde parfait, qui s’appelle Wonworld, équivalent du Panem de Hunger Games. Et rien d’autre ne saurait exister. Wonworld, c’est le Commonwealth du communisme ; c’est la fédération mondiale de tous les pays collectivistes. Les membres du parti et les hauts fonctionnaires ont rédigé de toutes pièces de nouveaux livres d’histoire pour les masses, qui réinventent et réinterprètent le passé politique et économique. Du passé, la table a été rasée.
Time Will run back nous peint un monde sans aspérité, mais c’est tout sauf un monde idéal. Hazlitt souligne les insuffisances et les méfaits d’une économie collectiviste, centralisée et planifiée. Celle-ci ne saurait fonctionner autrement que dans un régime totalitaire. Wonworld a ainsi, non seulement cessé de progresser, mais a même en réalité considérablement régressé par rapport à la période antérieure. Ce que les dirigeants de la nomenklatura n’ont, bien sûr, de cesse de masquer. Cette régression est certes économique, mais aussi technologique, morale et sociétale. Il n’est jusqu’à la langue pratiquée qui a fait du passé table rase ; on pratique désormais le marxanto, une langue internationale qui combine l’espéranto et les concepts du matérialisme historique. Cette langue applique à merveille la célèbre sentence de Conficius (« Lorsque les mots perdent leur sens, les gens perdent leur liberté ») ; elle limite le champ des idées que les individus peuvent concevoir et exprimer, et accentue ainsi le contrôle que l’Etat exerce sur eux.

 

Le héros de notre histoire s’appelle Peter Uldanov. Ce n’est pas n’importe qui. Il n’est rien moins que le fils du Grand, de l’Immense, de Notre Maître à tous, Stalénine. Le dictateur vénéré de Wonworld. Suite à une mésentente entre ses parents, jadis, Peter a connu une enfance particulière. Il a été élevé par sa mère dans les Bermudes, territoire autonome, loin des influences de son père, et ne connaît presque rien de Wonworld. Des professeurs choisis par sa mère se sont chargés de son éducation. Il connaît à merveille les sciences, les mathématiques, la musique aussi. Il se passionne pour le piano et le classique. Il est brillant, apte à penser par lui-même et à user de sa raison. Mais n’entend rien à la politique et à l’économie.

La mère de Peter avait en effet, jadis, développé des idées relativement subversives ; elle osait douter de l’idéal communiste. Stalénine ne pouvait l’accepter. Il l’avait donc – c’est bien le moins – exilée dans les Bermudes, avec son fils, et, confiant dans les vertus immenses du collectivisme, il fit le pari de démontrer à sa femme qu’elle avait tort et que rien ne pouvait rivaliser avec le socialisme en action. Malheureusement, celle-ci est décédé depuis.

Après la mort de sa mère, Peter reçoit un beau jour une lettre laconique de son père, le convoquant en Russie, siège de Wonworld. Peter s’y rend, guidé par la curiosité plus que par l’assurance. Il ne connaît pour ainsi dire rien de son père. Il découvre un Stalénine vieux, en mauvaise santé, et qui pense ne plus en avoir pour très longtemps. Stalénine demande à son fils d’étudier, ici, à Moscou, ce qui manque cruellement à son éducation : la politique, l’économie. Et de devenir, une fois cela réalisé, son successeur. Peter est abasourdi ; comment pourrait-il envisager un seul instant cet avenir, alors qu’il ne sait même pas qui est Marx lui-même ?  Il refuse la main tendue par son père, veut faire du piano, pas dictateur !

Stalénine lui répond, calmement, qu’en réalité il n’a pas le choix. Le numéro 2 du parti, Bolshekov, a déjà les dents qui rayent le parquet et n’est pas loin de précipiter Stalénine dans la tombe pour pouvoir plus rapidement lui succéder. Et Bolshekov considère déjà Peter comme une menace potentielle, d’une part parce qu’il est le fils de Stalénine, et d’autre part parce qu’il a grandi loin des Brigades de Jeunesse du communisme mondial. Peter accepte donc d’apprendre, incognito pour mieux assurer sa sécurité, l’idéologie marxiste en actes. Stalénine demande même à Peter de savoir imiter sa signature, au cas où il arriverait malheur à son père.

Puisque Bolshekov complote sans cesse pour prendre le pouvoir, Stalénine lui demande, astucieusement, d’assurer l’enseignement économique et politique de Peter, tout en masquant bien sûr sa véritable identité. C’est une manière pour le dictateur de tenir son rival à distance et d’assurer ainsi sa sécurité.

Sauf que Peter est un être libre, doué de raison, qui pense par lui-même et s’interroge beaucoup, de manière d’ailleurs très candide, sur tout ce qu’il observe. Il pose à tout le monde des question que personne n’ose jamais poser. Ce qui, en temps ordinaire, est puni de la mort. Il ne comprend pas la logique du régime socialiste. Mais il comprend, de manière lumineuse, qu’il y a quelque chose qui cloche. Cette manière de raisonner par lui-même révolte et scandalise le doctrinaire Bolshekov, qui ne jure que par les Ecritures saintes du Capital et des autres œuvres sacrées.

La première chose que Peter découvre, c’est qu’à Wonworld, tout le monde vit dans la peur. Stalénine lui-même vit dans la peur. Tout le monde espionne son voisin. Tout non-repect des règles socialistes est dénoncé. Les individus ne sont rien que des numéros. A qui on affecte un domicile, un travail, un conjoint. Les journées de travail sont longues et épuisantes, les conditions de vie déplorables. Les gens sont entassés dans des dortoirs insalubres. L’intimité n’existe pas. La propagande est partout. Chacun a appris à vivre avec cela, et à gober n’importe quelle balivernes pourvu qu’elle vienne d’un membre du gouvernement. Du reste, si quelqu’un se risque à exprimer publiquement son désaccord, il subira, dans le meilleur des cas, de graves répercussions. La vérité, c’est donc ce que l’Etat décrète comme telle.

Il fait la connaissance de John Maxwell et de sa fille Edith, une belle bibliothécaire. Il ne tarde pas à tomber amoureux de celle-ci.

Peter découvre petit à petit le fonctionnement du régime collectiviste. A la tête de l’Etat, il y a le Politburo. C’est lui qui rédige les plans quinquennaux. Pour assurer leur mise en œuvre, la police procède à d’innombrables contrôles économiques et à une répression méthodique de la population. Peter commence à se poser de sérieuses questions sur le bien-fondé et les conséquences des nationalisations et du collectivisme.

Ensuite, Peter observe que Wonworld est une société extrêmement stratifiée. Chaque caste a son uniforme, à la couleur bien spécifique, qui ne laisse aucune place à l’ambiguïté. Il y a d’abord les Protecteurs. Bénis soient-ils ! Ils ne représentent, certes, qu’un seul pourcent de la population. Mais ce sont les dirigeants de l’Empire, les membres du Parti, ceux qui ont le privilège de consulter les œuvres culturelles, économiques, artistiques, des temps précommunistes. On trouve ensuite les Députés (intellectuels, ingénieurs, dirigeants d’entreprises d’Etat, hauts fonctionnaires), qui représentent environ 10% de la population. Ce sont les membres de la nomenklatura, qui à ce titre reçoivent des privilèges spéciaux, quoique de moindre importance que ceux des Protecteurs. Ensuite, il y a les Suspects sociaux, qui constituent presque 20% de Wonworld. Ils ont commis des crimes contre le socialisme, et/ou sont pour diverses raisons incapables d’être de bons Prolétaires. Enfin, on trouve les Prolétaires justement, qui composent le reste de la population, et qui sont les soi-disant « dirigeants » de Wonworld. Ils ont été, conformément à la doctrine marxiste, émancipés, car ils constituaient les opprimés et les exploités du régime précommuniste.

Après Bolshekov, c’est le numéro 3 du régime, un Américain, Thomas Jefferson Adams, qui poursuit l’éducation de Peter et l’entraine dans les entrailles de l’appareil d’Etat. Malgré ses craintes de départ, Peter et l’Américain s’entendent plutôt bien et se lient d’amitié. A l’instar de Candide face à Pangloss, Peter découvre progressivement, en dialoguant avec Thomas, les rouages de la production marxistes, des incitations, des prix, des profits et des pertes, de la propriété, des marchés, le sens de l’argent.

Un jour où le félon Bolshekov est en déplacement, Peter est fait membre du Parti Communiste, et entre ainsi dans la caste des Protecteurs.

Stalénine fait alors une révélation importante à son fils : il lui apprend qu’il s’est livré à deux enregistrements, nommés « X » et « Y », qui sont placés dans un coffre-fort, et lui donne la combinaison correspondante. « Si jamais j’ai un jour un accident incapacitant, dit Stalénine, je te demande de diffuser à l’ensemble de la population de Wonworld l’enregistrement X ». « Et si jamais je meurs, ajoute-il, diffuse immédiatement sur toutes les ondes l’enregistrement Z ».

Staléline organise alors l’élection de Peter au sein des seins, le Politburo. C’est alors qu’Edith et son père sont enlevés par la police secrète. Peter essaie désespérément de les retrouver, sans succès et perd leur trace.

Soudain, Stalénine est frappé par un AVC débilitant. Peter va donc chercher l’enregistrement « X ». Accompagné de Thomas, il se rend au siège de la radio d’Etat et diffuse le message enregistré sur les ondes. Stalénine y proclame qu’il ne fera plus d’apparition publique, mais qu’il continuera à œuvrer en coulisses pour le bien du Prolétariat et de la nation. Et ajoute que Peter sera désormais son vice-président, chargé des affaires courantes en son absence. Bolshekov est nommé à la tête de l’Armée de Terre et de la Marine, mais, afin d’équilibrer les pouvoirs, Peter prend les commandes de l’Armée de l’Air.

Thomas tente de convaincre Peter de faire tuer Bolshekov, qui représente toujours un grand danger. Peter refuse de se livrer à une telle extrémité. Il refuse de vivre dans une société fondée sur la violence. Bolshekov décide d’organiser un défilé pour exposer toute sa puissance. Et c’est juste avant celui-ci qu’il apprend à la radio, éberlué, et dans la bouche de Stalénine, que Peter est désormais au-dessus de lui. Et qu’il a l’appui « sans réserve » de Bolshekov. Ce n’est rien de dire qu’il est fou de rage.

A tâtons, Peter tente avec son ami de comprendre et aussi de corriger les problèmes du communisme et de mettre en œuvre un certain nombre d’améliorations économiques. Ils apprennent tous deux de leurs erreurs, et tentent de comprendre les raisons des résultats imprévus qu’ils constatent, impuissants. Ils comprennent en particulier les écueils du système de planification centralisée, et que l’économie dirigée ne peut pas résoudre les problèmes de calcul économique. Sans propriété privée, en déduisent-ils, et sans marché libre et liberté de choix des consommateurs, l’impasse est certaine. Aucun être suprême, fût-ce un Dictateur ou le Politburo, ne peut tout gérer de manière efficace. Personne ne peut avoir une connaissance précise et fine de tout ce qui se passe en temps réel et partout dans l’économie. Plus encore, dans une économie dirigée, il est impossible de mesurer le coût réel des choses, tout comme il est impossible de lutter contre le gaspillage des ressources.

Peter en vient à penser qu’il faut mettre fin au régime de terreur qui règne. Qu’une séparation des pouvoirs, ou encore la présomption d’innocence, sont nécessaires. Qu’il faut une rule of law, qui lie par des règles tous les individus, mais aussi l’Etat lui-même. Ils envisagent des élections libres et régulières, et d’ailleurs l’expérimentent dans l’un des postes avancés du socialisme : la France.

Peter et Thomas conviennent que la clé d’une société meilleure est la liberté, y compris la liberté de choix tant pour les travailleurs que pour les consommateurs, la liberté de la presse, et la liberté de critiquer le gouvernement. Peter veut que la liberté individuelle soit respectée, afin que les individus fassent plus preuve d’initiative dans leur travail.  La liberté fait ressortir le meilleur chez les gens.

Les agriculteurs doivent profiter du surplus lié à ce qu’ils produisent ; les rations alimentaires doivent pouvoir être achetées et vendues, bref négociées selon les besoins et désirs de chacun. Peter et Thomas comprennent que l’économie de marché est une association volontaire de propriétaires, dans laquelle les gens sont libres de négocier et d’échanger ce qu’ils souhaitent en fonction de leur avantage réciproque. Le marché est un vecteur efficace et efficient d’information, qui produit donc le meilleur résultat au moindre coût. C’est un processus social qui découle naturellement des échanges volontaires et de la coopération entre les individus.

Sans les prix du marché, la gestion centralisée des moyens de production est irrationnelle et arbitraire. Une économie planifiée ne saurait allouer de manière optimale les ressources. Le socialisme détruit donc les incitations des profits et des pertes, et tous les avantages de la concurrence.

Progressivement, donc, Wonworld bascule vers une économie de marché. Mais Bolshekov le devine aisément et tente de renverser la vapeur. Il fait assassiner Stalénine. Une fois mort, son fils exécute donc les volontés de son père, et diffuse sur les ondes l’enregistrement « Z ». Dans celui-ci, Stalénine proclame que Peter est le nouveau dictateur de Wonworld.

Stupeur chez Bolshekov, qui passe alors à l’action en tente de tuer Peter. Celui-ci est contraint de fuir avec son ami en direction de l’Amérique, dans laquelle il fonde un nouveau régime destiné à mettre en application ses enseignements, et qu’il appelle Freeworld. Peter devient le président de Freeworld et établit la propriété privée des moyens de production, les sociétés par actions, la propriété foncière. Il constate que lorsque les droits de propriété privée sont respectés et protégés, la société progresse indubitablement.

L’or, qui était jusque-là une marchandise parmi d’autres, devient une monnaie car il est stable, non périssable, non inflationniste. Des entrepreneurs apparaissent, qui créent de nouveaux produits et services, de nouvelles méthodes de production, et la concurrence entre eux amène les consommateurs à être toujours mieux servis. Ceux qui réussissent sont ceux qui produisent un bien ou service au moindre coût, ou un meilleur bien ou service ; ceux qui échouent sont ceux qui ne satisfont pas assez lesdits consommateurs. Ceux qui prennent des risques sont donc récompensés, les autres sanctionnés. Nulle injustice là-dedans, bien au contraire. Freeworld prospère rapidement.

Pendant ce temps, la situation ne s’améliore pas côté Wonworld. Bien au contraire. Bolshekov, qui a pris les commandes, annonce que deux traîtres ont été exécutés. Ils auraient, selon lui, commis des actes de sabotage sur la demande expresse de Peter. Ils s’agissait de John Maxwell et de sa fille Edith.

Cinq ans plus tard, Bolshekov décide d’en finir et attaque Freeworld. Peter est blessé au combat ; Thomas prend les commandes des opérations militaires, et gagne bien des batailles. Mais il commet aussi des erreurs. Il demande aux épargnants de ramener toutes leurs pièces d’or, les entrepose contre un reçu, en promettant bien entendu de les rembourser sur simple demande.

Mais il faut bien financer le coût élevé de cette fichue guerre. Thomas émet toujours plus de papier-monnaie gagé sur l’or, même s’il n’y a pas d’or supplémentaire dans les caisses pour compenser de telles émissions. Face à l’inflation qui ne manque pas d’apparaître, Thomas tente de réglementer les prix, ce qui casse le thermomètre mais ne change rien à la température. Le contrôle de prix n’engendre que des pénuires.

Peter comprend alors que l’inflation est une phénomène monétaire, la traduction de l’illusion qui consiste à offrir toujours plus de papier-monnaie qui n’est pas ancré sur une valeur réelle.

Freeworld, malgré ses erreurs, est incomparablement plus puissante que Wonworld et l’emporte dans cette longue guerre. La paix revenue, le capitalisme, qui a supplanté avec une criante évidence le socialisme, se répand dans le monde entier.

Ce roman d’Henri Hazlitt n’est pas sans rappeler diverses dystopies bien connues, en particulier bien sûr 1984 d’Orwell, Anthem d’Ayn Rand, mais plus encore le relativement – et injustement – méconnu Nous autres d’Ievgueni Zamiatine.

Compléments

L’Ethique de la redistribution


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Bertrand de Jouvenel, L’Ethique de la redistribution, Les Belles Lettres, coll. Bibliothèque classique de la liberté, 144 pages, 17,50€, à paraitre le 23 septembre prochain. Acheter sur Amazon

En 1951, tournant le dos à son itinéraire l’ayant mené du socialisme national jusqu’à la collaboration idéologique avec Vichy, Bertrand de Jouvenel (1903-1987) publie au Royaume-Uni et en anglais The Ethics of Redistribution.
Dans le prolongement de Du pouvoir (1945) qui lui avait valu une renommée internationale de penseur politique, cet opus, inédit en français, développe avec une sobre alacrité une critique de l’extension du « Minotaure » que représente l’institution naissante de l’État-providence par le biais de la redistribution massive des revenus. Sa thèse : un inquiétant transfert des pouvoirs de décision des individus s’accomplit ainsi au profit de l’État, toujours plus omnipotent. Jouvenel met à mal le mythe d’une redistribution ne sollicitant que les plus riches. La logique fiscale conduit nécessairement à ponctionner aussi les classes moyennes. Une analyse singulièrement iconoclaste et prémonitoire.

Bertrand de Jouvenel est un auteur classique toujours intéressant. Et son livre The ethics of redistribution (qui curieusement va tout juste être traduit et publié en français) le prouve en s’attaquant à un des fondements jamais discuté (presque indiscutable) du consensus social-démocrate dans lequel il nous faut vivre. L’ouvrage est court mais dense et aborde avec calme et précision, loin de la polémique gratuite, les bases du sujet, le processus qui a débouché sur une énorme bureaucratie étatique dont la justification serait la redistribution des revenus entre les différentes couches socioéconomiques, selon l’idée générale, qui n’a jamais cessé de prendre de l’importance depuis, de « prendre aux riches pour donner aux pauvres ».

Jouvenel développe son argumentation avec tranquillité et précision, délimitant la question en signalant, par exemple, les différences existant entre la redistribution agraire et les arguments modernes en faveur de la redistribution, teintés d’un socialisme à la recherche d’un utopique homme nouveau. D’un trait de plume, il dévoile l’incohérence socialiste en demandant pourquoi le bien de la société passe par l’augmentation de la richesse mais pas dans le cas des individus et pourquoi l’appétit de la richesse serait mauvais chez les individus, mais pas pour la société.

Plus loin, Bertrand de Jouvenel nous montre que sous l’emphase de la redistribution ne se trouve pas le soucis du sort de ceux qui vivent dans des conditions indignes et humiliantes. Il ne s’agit pas de cela, chose parfaitement acceptable, mais propre de toute société saine ; il s’agit d’imposer l’égalitarisme, où il n’est pas si important de fixer un revenu décent que de limiter les revenus (de fait, signale l’auteur, un grand nombre de défenseurs de la redistribution sont moins satisfaits d’un relèvement général du niveau de vie qui conserve les inégalités, préférant de loin un écrasement de celles-ci vers le bas). L’autre trait de cette théorie moderne de la redistribution qui s’est imposée dans nos sociétés est son exigence de ce que l’agent chargé de mener cette tâche à bien soit l’État.Un État chaque fois plus gros et omniprésent, qui prend chaque fois plus de décisions sur les vie des personnes. Pour être plus précis, plus que l’État, Jouvenel pointe le jugement subjectif de la classe qui dessine les politiques.

Par contre, si l’on analyse, chiffres en main, ce qui reste de l’argumentation primaire et sentimentale à la manière de Robin des Bois – Jouvenel retourne le couteau dans la plaie quand il rappelle que c’est devenu une nouvelle habitude d’appeler juste n’importe quelle chose comprise comme émotionnellement désirable –, la réalité est que les riches ont toujours su échapper à la pression fiscale. Le second pas apparaît évident : il s’agit non pas de prendre aux riches, mais bien aux couches croissantes de ce que l’on a coutume d’appeler la classe moyenne. Pour donner aux pauvres ? Au final, pas grand chose, dès lors que l’énorme machinerie sociale, véritable usine à gaz, que nous avons construit, l’État bureaucratique, absorbe une grande partie des ressources enlevées aux familles de la classe moyenne. Et si l’on analyse encore plus en détail, comme le fait Jouvenel, et si nous désagrégeons en groupes plus compacts cette classe nébuleuse, on peut observer comment la redistribution cesse d’aller du haut vers le bas pour se transformer en flux horizontaux qui bénéficient à certains collectifs, qui parfois peuvent même disposer de revenus supérieurs à ceux à qui ont les a enlevés pour soi-disant les attribuer aux plus pauvres de la société. La réalité ressemble finalement bien peu à la théorie émotionnelle initiale.

Il y a bien d’autres choses encore dans ce petit livre : l’argutie d’argumenter sur la base des satisfactions subjectives et de tenter de mesurer le bonheur ; une solide critique de la théorie marginaliste dans les revenus ; la discrimination créée au nom de l’égalité ; comment l’augmentation de la redistribution conduit toujours à une extension des pouvoirs de l’État : le traitement discriminatoire envers les familles et en faveur des corporations, etc. En définitive, un livre important où la thèse centrale est cruciale : les politiques redistributives ont provoqué un changement de mentalité devant les dépenses publiques, dont le principal bénéficiaire n’est pas la classe au revenu le plus bas face à la classe au revenu supérieur, mais bien l’État face au citoyen.

Cet ouvrage est traduit par Michel Lemosse, qui est professeur émérite de civilisation anglaise à l’Université de Nice.

A lire également :

L’économie politique et le socialisme


22510100549610LMichel Chevalier, L’Economie politique et le socialisme, suivi de Accord de l’économie politique et de la morale, préface de Jean-Marc Daniel, Les Belles Lettres, en librairie le 13 juin 2014.

 

Dans le premier et célèbre texte issu de la conférence d’ouverture de son cours annuel au Collège de France, le polytechnicien et ancien saint-simonien Michel Chevalier (1806-1879) – par ailleurs artisan du Traité de libre échange entre la France et le Royaume-Uni en 1860 – défend l’économie politique et de ce fait l’économie de libre marché contre les accusations d' »égoïsme » lancées par les premiers adeptes du socialisme et en particulier Louis Blanc.

Il y démontre que la prospérité économique générale ne peut provenir que de la poursuite de l' »intérêt personnel » et du plein exercice de la « responsabilité individuelle », et que libre concurrence raisonnée et esprit d’association peuvent aller de pair. En assimilant finalement le socialisme à une survivance de l' »alchimie » et le qualifiant d' »utopie ténébreuse », il inaugure une polémique qui redouble d’intensité aujourd’hui, parfois dans les mêmes termes.

Le second texte, de même origine et également publié à l’époque dans le Journal des Économistes, précise certains points de cette thématique, entre autres le lien consubstantiel entre morale et économie politique, et critique le principe sur lequel étaient fondées les tentatives avortées d' »organisation du travail » par l’Etat lors de la Révolution de 1848 : plus que jamais d’actualité.

Jean-Marc Daniel est professeur d’économie à l’ESCP (Ecole supérieure de commerce de Paris), économiste à l’Institut de l’Entreprise, directeur de Sociétal, chroniqueur au Monde et à BFM Business.

Animal Farm


ImageOrwell, l’auteur célèbre de 1984, rédige au sortir de la deuxième guerre mondiale un ouvrage en forme de pamphlet à l’encontre du régime concentrationnaire soviétique, en s’intéressant non au régime liberticide et oppressif (ce sera le cas dans 1984), mais à la désinformation permanente et à l’oligarchie qui règne tant en URSS que dans les démocratie populaires, d’Europe et d’ailleurs. Par conséquent cet ouvrage doit être lu comme le premier volet du désenchantement orwellien du socialisme. Lequel a plus d’un titre pour en parler, lui qui fût clochard à Londres et à Paris, et qui ne parvint à survivre qu’en enchaînant les petits boulots de plongeur ou de pigiste.

Orwell publie Animal Farm (La Ferme des animaux) en 1945, et sortira 1984 trois ans plus tard.

Des animaux vivent dans une ferme de la campagne anglaise, qui jouxte un manoir. Mr Jones en est le propriétaire. Mais les conditions de travail des animaux sont précaires : rations de nourriture bien menues, repos tout juste compensateur, pas de jours fériés ni de repos dominical, même pas de syndicat de vaches laitières ou de canards au col vert. Si bien que le vieux cochon Sage l’Ancien, qui maîtrise la rhétorique qui harangue les foules, décide de fomenter un complot et lance une révolte. Il promet un monde meilleur, sans exploitation, passant par la fin de la domination humaine. Une nouvelle ère doit voir le jour, l’Animalerie. Un chant est d’ailleurs créé à cette occasion : Bêtes d’Angleterre. L’Animalerie aura vocation à s’étendre à la terre entière : « animaux de tout pays, unissez-vous ! » scanderont bientôt les exploités du monde entier, promet Sage l’Ancien.

Bêtes d’Angleterre et d’Irlande,
Animaux de tous les pays,
Prêtez l’oreille à l’espérance
Un âge d’or vous est promis.
L’homme tyran exproprié,
Nos champs connaîtront l’abondance,
De nous seuls ils seront foulés,
Le jour vient de la délivrance.
Plus d’anneaux qui pendent au nez,
Plus de harnais sur nos échines,
Les fouets cruels sont retombés
Eperons et morts sont en ruine.
Des fortunes mieux qu’en nos rêves,
D’orge et de blé, de foin, oui da,
De trèfle, de pois et de raves
Seront à vous de ce jour-là.
O Comme brillent tous nos champs,
Comme est plus pure l’eau d’ici,
Plus doux aussi souffle le vent
Du jour que l’on est affranchi.

Un 21 juin, la révolution éclate enfin : Jones et ses ouvriers sont mis en fuite par toute la basse-cour, aidés en cela par vaches, veaux, chevaux, ânes et dindons. Deux cochons, dignes héritiers de Sage, prennent la tête du nouveau régime : Boule de Neige et Napoléon. Un troisième cochon se charge de la communication, qui était jadis muselée et qui doit à présent souscrire au réalisme animal : il se nomme Brille-Babil.

Sept principes sont alors édictés, et gravés sur la paroi de la grange, au vu et su de toute l’Animalerie :

1. Tout deuxpattes est un ennemi
2. Tout quatrepattes ou tout volatile est un ami
3. Nul Animal ne portera de vêtements
4. Nul Animal ne dormira dans un lit
5. Nul Animal ne boira d’alcool
6. Nul Animal ne tuera un autre Animal
7. Tous les Animaux sont égaux

Un certain nombre d’animaux du nouveau régime se montrent des exécuteurs zélés : Malabar tout d’abord, un cheval très fort, très musclé, qui repoussera deux contre-attaques humaines ; Douce ensuite, jument qui ne sait pas bien lire et qui croit donc sur paroles les propos changeants de Brille-Babil.

Boule de Neige veut construire un moulin pour développer de manière intensive la production de la ferme. Napoléon est d’un avis contraire et considère qu’il y a d’autres priorités. Ce dernier, aidé d’une meute de chiens qu’il a spécialement dréssés et rétirés de leur mère, pourchasse Boule de Neige et parvient à le mettre en fuite. Napoléon devient donc seul maître de la Ferme des Animaux. C’est alors qu’un moulin est finalement construit. Napoléon en endosse le prestige, et Brille-Babil se charge de rappeler à l’ordre tous ceux qui osent avancer que Napoléon était contre ce projet du temps de Boule de Neige. Napoléon était pour ce projet, c’est le penseur, l’instigateur et le réalisateur du moulin, assène Brille-Babil. Tous les animaux, plus naïfs que les cochons, croient volontiers cette propagande et chacun convient que sa mémoire doit sans doute lui faire défaut et qu’en effet, Napoléon doit être l’instigateur du moulin.

Maleureusement, une tempête détruit ce moulin précaire, et à plusieurs reprises ; il sera reconstruit à chaque fois par Malabar, qui finalement mourra d’épuisement. Toutes les dégradations dues aux aléas climatiques, et même les attaques humaines, tous les maux de la ferme sont imputés à ce traitre, à cet « homme » (!) de Boule de Neige. Des Animaux « avouent », après un interrogatoire secret mené par des cochons, avoir aidé le complot de Boule de Neige et sont donc exécutés par Napoléon.

Afin de lutter contre ces ennemis de l’intérieur, les cochons prennent de plus en plus de privilèges : ils suppriment notamment le libre débat du dimanche, dans lequel tous les Animaux pouvaient faire connaître leurs doléances et grâce auxquel les cochons devaient rendre des comptes. Progressivement, et sans qu’aucun animal ne le remarque, et malgré le léger trouble des plus anciens, un certain nombre de principes sont modifiés :

5. Nul Animal ne boira d’alcool plus que de raison
4. Nul Animal ne dormira dans un lit avec des draps

Qui ne se réduisent finalement plus qu’en seul commandement :

Tous les Animaux sont égaux, mais certains plus que d’autres.

Brille-Babil dit et répète que tous ceux qui imaginent que des principes fondateurs ont changé se trompent : ils ont toujours été comme cela. Et toujours, en cas de doute ou de trouble, les moutons sont là pour couper toute discussion en chantant « Quatre pattes oui ! deux pattes non ! Quatre pattes oui ! deux pattes non ! » sous les yeux des cochons, qui à présent portent de plus en plus souvent des vêtements.

In fine, les relations se normalisent entre cochons et humains, à telle enseigne que ces derniers viennent féliciter les cochons. Les humains leur avouent en effet que jamais on a autant exploité les animaux que dans cette ferme dirigée par des cochons. Alors les cochons, devenus obèses, se dressent sur deux pattes lors de leurs déplacements dans la ferme. Mais les moutons sont là pour scander à nouveau ce chant (qui n’a jamais changé) : « Quatre pattes bon ! Deux pattes mieux ! Quatre pattes bon ! Deux pattes mieux ! ».

Et les autres Animaux de la ferme, qui observent juchés sur une fenêtre un repas hommes-cochons qui a lieu dans une pièce luxueuse et chauffée de la ferme, ont bien du mal et finalement ne parviennent plus à distinguer les hommes des cochons et les cochons des hommes.

Henry Hazlitt, la Leçon magistrale


« L’art de l’économie consiste à comprendre non seulement l’immédiat mais aussi les effets à long terme de tout acte ou de toute politique ; il consiste à tracer les conséquences de cette politique non seulement pour un groupe, mais pour tous les groupes »

Henry Hazlitt, L’Economie en une leçon, 1946

Henry Hazlitt est né le 28 Novembre 1894, à Philadelphie. Dans sa biographie, Jeff Riggenbach indique que son père est mort alors qu’il était encore bébé. Sa mère et lui vivent dans la précarité pendant neuf ans, jusqu’à ce qu’elle se remarie et déménage avec sa famille recomposée à Brooklyn. Ce sont dans les écoles publiques de ce quartier qu’il acquière son goût pour l’éducation. Mais sa malchance ne s’arrête pas là. Alors qu’il est en deuxième année au City College de Manhattan, la mort de son beau-père replonge la famille dans la pauvreté. Hazlitt doit quitter ce prestigieux établissement, et trouver un emploi pour aider sa mère. Après quelques mois à occuper un emploi subalterne, il décide de s’essayer au journalisme. Il écrit déjà beaucoup, à ses heures. Il adore l’écriture. Il a presque terminé le manuscrit de son premier livre. « Je décidai que je voulais être un journaliste », dira-t-il bien des années après, « car c’était la seule façon que je voyais d’accéder à l’écriture ».

Il a à peine 20 ans, en 1915, lorsqu’il se met ainsi au service du Wall Street Journal. Au début, son travail consiste à prendre en dictée les informations des journalistes et à les dactylographier. Les reporters téléphonent leurs histoires, soit les dictant à partir de leurs notes, soit lisant à haute voix une version déjà écrite – fréquemment manuscrite ; Hazlitt les dactylographie pour que la rédaction puisse les examiner. Il y a plus enrichissant, mais c’est un début.

Mais Hazlitt écrit déjà bien mieux que les journalistes qui l’utilisent. Il vient tout juste de publier son premier ouvrage, à 21 ans à peine. Intitulé Thinking as a Science, il rédige un ensemble d’observations sur la méthodologie de l’assimilation mentale de ce qu’on lit ou de ce que l’on apprend sur le monde. La qualité de l’écriture, la finesse et la profondeur de sa pensée sont pour le moins étonnantes de la part d’un très jeune adulte.

Hazlitt se construit progressivement une carrière de journaliste, passant d’un quotidien à l’autre. Il quitte le Wall Street Journal pour travailler successivement au New York Evening Post, puis au New York Evening Mail et enfin au New York Sun. Il expérimente à peu près tous les métiers qu’offre la profession de journaliste : éditorialiste, critique de livres, essayiste et chroniqueur, rédacteur financier, bretteur au cœur des grandes controverses du moment, le cas échéant. Puis il dirige le « dos du livre » – les pages de critique littéraire – de The Nation. Il devient même, peu après et pendant un temps assez court, le rédacteur en chef de la revue littéraire The American Mercury, où il est le successeur désigné du créateur Henry Louis Mencken. Ce dernier était une figure de la Old Right américaine. Journaliste, satiriste et critique littéraire, cynique et libre penseur, H.L. Mencken était connu comme le « Sage de Baltimore » et le Nietzsche américain. Il a été l’un des maîtres à penser du courant libertarien américain contemporain. Dans sa revue, Mencken qualifie Hazlitt de « seul critique d’art compétent que je connaisse qui soit aussi un économiste compétent », ainsi que « un des rares économistes de toute l’histoire qui sache vraiment écrire. »

Au New York Times, qui l’accueille dans les années trente et quarante, Henry Hazlitt écrit des éditoriaux portant sur la guerre et l’économie. Puis, en 1946, il publie son ouvrage le plus célèbre, L’Economie en une leçon et quitte le NY Times pour Newsweek. Il cherche à définir quelle doit être la relation juste de l’individu à la société. C’est pourquoi il se met à la recherche d’une théorie complète qui pourrait lui donner un sens à tout cela. C’est l’Ecole autrichienne qui la lui apportera.

Il est vrai que dès les années 1910 et 1920, Henry Hazlitt s’était familiarisé avec les idées de l’école autrichienne, en particulier celles de Ludwig von Mises. Comme le rappelle justement Jeff Riggenbach, Hazlitt a joué un rôle important dans la diffusion des idées de cette école aux Etats-Unis. En particulier, lorsque Mises trouve refuge à New York, échappé qu’il est d’une Europe largement dominée par les nazis, il a besoin de travailler pour vivre. Hazlitt fait ce qu’il peut, ce qui s’avère être plutôt beaucoup. Il s’arrange pour que Mises écrive plusieurs articles courts pour le New York Times, pour porter son nom à l’attention du monde intellectuel américain. Il aide Mises à obtenir une bourse de la Fondation Rockefeller qui lui permet d’écrire deux courts ouvrages, Le Gouvernement omnipotent et La Bureaucratie. Il persuade Yale University Press de publier ces deux petits livres en 1944, ainsi qu’un bien plus long : L’Action Humaine, quelques années plus tard, en 1949.

Hazlitt appuie Mises pour qu’il obtienne un poste de professeur « invité » à l’Université de New York. Il organise le comité des riches donateurs qui offrent l’argent représentatif du salaire de Mises. L’Université, elle, est extrêmement réticente face à cet anti-Keynes en une époque de renouveau du New Deal et de plan Marshall, et ne souhaite pas dépenser sur ses fonds propres pour payer ses heures. Enfin, Hazlitt présente Mises à Leonard Read de la Foundation for Economic Education (FEE), qui lui apporte un poste complémentaire comme conférencier et conseiller sur les questions économiques.

De surcroît, alors qu’il organise des entrevues, Hazlitt présente Mises à une immigrante russe débarquée de Petrograd, âgée d’une trentaine d’années, passionaria et romancière, qui se fait appeler Ayn Rand. Elle n’est pas spécialement célèbre. Son premier roman, qui décrit l’enfer soviétique et est largement autobiographique, Nous les vivants, n’a pas rencontré le moindre succès. Sa pièce de théâtre, La Nuit du 16 janvier, n’est guère plus prisée à Broadway. Elle n’a pas encore écrit La Source vive, roman individualiste qui raconte l’histoire d’un architecte qui ne suit que le chemin qu’il s’est tracé, et qui rencontrera un certain succès. King Vidor en tirera le film Le Rebelle en 1949. Elle n’a pas écrit non plus son roman mondialement connu, fleuve et échevelé, La Grève. Elle n’a encore ni nom, ni réputation, ni fortune. Elle est en pleine ascension. Un peu d’aide d’un écrivain reconnu et établi – par exemple, une recommandation, auprès d’un intellectuel plus âgé, important et promoteur d’idées très proches des siennes – lui serait précieuse. Comme il l’a été pour Ludwig von Mises, Henry Hazlitt a alors été un soutien capital pour Ayn Rand.

L’économie en une leçon

Auteur prolixe (plus de vingt-cinq ouvrages dans sa vie), Hazlitt s’est fait connaître grâce à son livre à succès L’Économie en une leçon (1946) : ce livre est un ouvrage de vulgarisation sur les principes de l’économie de marché, fondé et ouvertement inspiré par Ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas de Frédéric Bastiat. Comme le dit lui-même Hazlitt dans son introduction : « On peut dire que mon livre en est la présentation moderne et qu’il est le développement et la généralisation d’une vérité déjà en puissance dans l’ouvrage de Bastiat. »

Hazlitt est également un des meilleurs pourfendeurs de son temps des idées keynésiennes. Ainsi, dans son ouvrage de 1959, The Failure of the New Economics: An Analysis of the Keynesian Fallacies, il établit une critique méthodique et systématique de la Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie de Keynes. Il en dira même qu’il n’a « pas pu y trouver une seule doctrine qui soit vraie et originale. Ce qui est original dans son livre est faux et ce qui est juste n’est pas nouveau. »

Le premier austro-américain

A l’époque où il quitte le City College, Henry Hazlitt est un disciple d’Herbert Spencer. Puis, en 1938, Hazlitt lit un livre intitulé Le Socialisme : une analyse économique et sociologique. Ce sera pour lui un choc. Cet ouvrage, de traduction anglaise récente, a été publié quelques années plus tôt à Londres. Il est issu d’un premier livre publié en Allemagne en 1922, rédigé par quelqu’un dont Hazlitt a entendu parler, mais n’a jamais lu auparavant, un économiste autrichien du nom de Ludwig von Mises. Mises y explique que la valeur économique des biens provient de la préférence subjective des individus. Que la valeur marginale, dans l’esprit de l’acheteur, de tout bien ou service détermine son prix. Que les prix véhiculent des informations aux entrepreneurs indiquant où les acheteurs aimeraient le plus voir les investissements productifs mis dans l’économie. Mises époustoufle Hazlitt. Il n’avait jamais eu l’occasion, jusque-là, de creuser les thèses de l’Ecole autrichienne. La découverte le bouleverse et lui donne le vertige.

Si bien qu’en 1945, lorsqu’il écrit L’Economie en une leçon, Hazlitt est complètement sous l’emprise des idées de Mises. Ce livre est la meilleure introduction rapide à l’économie autrichienne. Cela étant, ce livre n’est pas un ouvrage qui brille par une quelconque originalité. Il s’agit plutôt d’un exercice de vulgarisation – de grande qualité – des principaux préceptes de l’école autrichienne. Hazlitt rappelle également les principales critiques formulées par les tenants de l’école autrichienne aux thèses keynésiennes, d’autant plus fermement qu’elles ont le vent en poupe en cette période de New Deal.

A la manière de Frédéric Bastiat, Hazlitt insiste sur le fait que, pour analyser une politique ou un programme économique, il faut regarder plus loin que ce qui immédiatement apparent. S’il est vrai, dit Hazlitt, et comme le prétendent certains keynésiens, que les désastres et la destruction sont bons pour l’économie et créent de la richesse, alors les peuples victimes de tsunamis ou de tremblements de terre sont bénis des dieux. Or ce n’est visiblement pas le cas. Que ce soit pour justifier une guerre, ou pour convaincre les consommateurs d’acheter une voiture neuve pour « sauver la planète » et relancer l’industrie automobile, il suffit simplement de gratter le vernis du sophisme pour s’apercevoir que ces prémisses sont sans fondement. L’histoire de la vitre cassée de Bastiat en est une bonne illustration : le travail donné au vitrier, c’est ce qu’on voit, mais qu’en est-il de ce qu’on ne voit pas ? Si on suppose que remplacer la vitrine coûte 500€, le remplacement de cette vitrine va générer pour 500€ d’activité économique. Mais que ce serait-il produit si la vitrine n’avait pas été cassée ? M. Dupont ayant économisé ses 500€, n’aurait-il pas pu lui aussi les dépenser et générer également pour 500€ d’activité économique cette fois-ci utile – au moins utile pour lui, tout en jouissant encore de sa vitrine ?

Et ce n’est pas tout. Que ce serait-il passé si cette vitrine n’avait pas été cassée ? Si le vitrier n’avait pas eu à réparer la vitrine, qu’aurait-il fait ? Se serait-il tourné les pouces ? Sans doute pas. Il aurait peut-être installé des fenêtres dans une maison nouvellement construite, par exemple. Ou, s’il n’avait pas assez de travail, peut-être aurait-il mis ses autres talents au service d’une industrie qui en a plus besoin. Par conséquent, le fait d’avoir cassé cette vitre a détourné le vitrier de notre exemple d’un travail immensément plus productif. C’est véritablement ce qu’on ne voit pas. Non seulement la destruction ne paie pas, mais nous voyons rarement tout ce qui aurait pu être produit si elle n’avait jamais eu lieu.

La défense du capitalisme

Dans un autre de ses ouvrages, un petit livre d’anticipation intitulé Time will run back, Hazlitt met en scène deux protagonistes qui échangent sur l’histoire de la révolution soviétique, et plus encore de son succès planétaire. « Il y quelques différences suivant les historiens quant à l’exacte année où l’Âge Sombre a commencé. Certains la situent à 95 Av.M. (avant Marx), ce qui était l’année durant laquelle un bourgeois du nom d’Adam Smith est né ; d’autres la placent à 42 Av.M., qui est l’année d’apparition d’un livre de cet Adam Smith. Ce livre donna naissance à, et fournit un système élaboré d’excuses pour, l’idéologie capitaliste. » (…) « L’Âge Sombre représente toute la période de la naissance du capitalisme jusqu’à son éradication finale à la suite d’une série de guerres froides ou ouvertes entre environ 150 Ap.M., et le triomphe final du communisme en 184 Ap.M. »

Hazlitt explique le succès du communisme, et par conséquent la défaite du capitalisme, par la foi que les soviétiques ont placé en elle : « Et pourtant nous l’avons battu (le capitalisme) à la fin parce que nous avions l’arme formidable qui leur manquait. Nous avions la Foi ! Foi en notre Cause ! Une Foi qui n’a à aucun moment faibli ou hésité ! Nous savions que nous avions raison ! Raison sur tout ! Nous savions qu’ils avaient tort ! Tort sur tout ! »

En filigrane, Hazlitt reproche ainsi aux défenseurs du capitalisme leur mollesse et leur pusillanimité : « L’ennemi n’a jamais eu vraiment de foi dans le capitalisme (…) Chaque « réforme » qu’ils mirent en place comme « réponse » au communisme était un pas de plus dans la direction du communisme. À chaque réforme qu’ils adoptaient l’individu avait moins de pouvoir et l’Etat toujours plus. Petit à petit le contrôle des individus sur les ressources et les biens leur a été retiré ; petit à petit cela fut envahi par l’Etat. Au début ce n’était pas la « propriété » mais simplement le droit de décision qui fut accaparé par l’Etat. Mais ces idiots qui essayaient de « réformer » le capitalisme n’ont pas vu que le pouvoir de décision, le pouvoir de disposer, était l’essence de la « propriété. » (…) Graduellement leurs gouvernements ont décidé de toutes ces choses, mais morceau par morceau, au lieu de le faire en un seul grand saut logique. »

« Ils n’avaient pas le courage de voir que l’individu, parce qu’il n’est responsable devant personne, doit être privé de tout pouvoir, et que l’Etat, l’Etat qui représente tout le monde, doit être le seul dépositaire de tout le pouvoir, le seul décisionnaire, le seul juge de sa propre (volonté). »

En contrepoint du positionnement auquel il aspire, Hazlitt fait dire à l’un des protagonistes de cette histoire, que les pays bourgeois « se sont battus contre le communisme parce qu’ils étaient contre le communisme. C’était la seule chose sur laquelle ils parvenaient à s’entendre. Mais ils ne savaient pas ce qu’ils défendaient. Tout le monde était pour quelque chose de différent. Personne n’avait le courage de défendre un capitalisme qui répondait vraiment aux principes de base du capitalisme. Chacun avait son propre plan pour un capitalisme « réformé ». » Il est bien clair qu’Hazlitt, lui, en défenseur de la liberté et de l’Ecole autrichienne qu’il est, a sa vie durant entendu défendre le capitalisme et la liberté, avec certes des arguments pratiques, mais surtout des arguments éthiques. Ceux-là mêmes que des libertariens plus contemporains, Murray Rothbard en particulier, développeront ultérieurement.

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Economics in One Lesson: The Shortest and Surest Way to Understand Basic Economics

Henry Hazlitt

Thinking as a Science

The Failure of the New Economics: An Analysis of the Keynesian Fallacies (1959)

What You Should Know about Inflation (1960)

The Critics of Keynesian Economics (1960)

The Free Man’s Library: A Descriptive and Critical Bibliography (1956)

The Inflation Crisis, and How to Resolve It