Nous, les vivants !


27000100428960LÀ Pétrograd, dans les années 20, Kira, une jeune femme russe, intègre et passionnée, décide de se donner à Andréi, un communiste dont elle déteste les idées, pour sauver d’une mort certaine l’homme qu’elle aime, Léo.

Sur un fond romanesque, Ayn Rand traite de sujets philosophiques, et notamment de la liberté de pensée et d’action, de l’individu contre la dictature et le collectivisme.

Ayn Rand est née à Saint-Pétersbourg en 1905. Elle a émigré aux U.S.A. en 1926. Elle a écrit quatre romans et neuf livres philosophiques.

Nous les vivants a été vendu à plus de deux millions d’exemplaires en anglais.

La famille Argounova arrive à Petrograd, en 1922, par un convoi ferroviaire dans lequel s’amoncellent hommes et paquets. Les paquets étaient enveloppés dans des draps, des journaux, des sacs à farine. Les êtres humains étaient empaquetés dans des manteaux râpés et des châles.

Kira, 18 ans, est une jeune fille profonde, intelligente jusqu’à la provocation, imperméable aux questions politiques mais très consciente des bienfaits de l’accomplissement d’une vie par soi-même et pour soi-même. Alexandre Dimitrievitch, son père, à la tête de toute sa famille, est de retour à Petrograd après cinq années d’exil volontaire. Cet ancien bourgeois déchu par la Révolution espère commencer une vie nouvelle. Mais il n’a pas le sou.

Galina Petrovna, son épouse, a hate de retrouver sa soeur. Elle s’inquiète pour Kira, sa fille, qui, par sa froideur obséquieuse et son caractère entier, fait fuir tous les prétendants. Elle ne parvenait pas souvent à bien comprendre ce qu’elle nommait les « lubies » de Kira. Elle comprenait mieux Lydia, sa fille aînée, au comportement plus prévisible et plus pieux.

Les Argounova, au moment de la Révolution, quittèrent Petrograd pour la Crimée, afin d’attendre que la capitale soit libérée du joug rouge. Ils abandonnèrent leurs biens, leur demeure s’ouvrant sur Kamenostrovski, l’avenue élégante de Petrograd. Ils connurent cinq années de cabanons surpeuplés, avec les vents pénétrant de Crimée qui sifflaient à travers les poreux murs de pierre ; cinq années de thé à la saccharine, d’oignons frits dans l’huile de lin, de bombardements nocturnes et de matins de terreur quand seuls les drapeaux rouges ou tricolores annonçaient dans les rues aux mains de qui la ville était passée. Argounova pensait rentrer bien vite ; cinq ans plus tard, c’est dans une résignation morne et silencieuse que la famille prit le train pour rentrer à Petrograd.

La ville avait vécu cinq années de révolution. Quatre d’entre elles avaient vu se fermer une à une les artères et boutiques, et la nationalisation avait déposé poussière et toile d’araignée sur les vitrines en verre laminé. La dernière année avait porté savons et lavette, de la peinture neuve pour les nouveaux propriétaires, car la N. E. P. (nouvelle politique économique) de l’état avait annoncé un « compromis temporaire » et autorisé les petits magasins privés à rouvrir timidement.

La famille Argounova rend visite aux Dunaev, liés qu’ils sont à eux par Maria Petrovna, la soeur de Galina. Leur somptueux appartement n’est plus qu’un fourbis sans non, les vitres de leur porte d’entrée étaient remplacées par des planches clouées à la hâte, le tapis moelleux du rôle d’entrée avait disparu, et la cheminée sculptée à la main était couverte de graffitis. Galina retrouva sa soeur devant une porte capitonnée dont la toile huilée était en lambeaux, tandis que de gros morceau de coton souillé frangeaient le pourtour.

Maria, femme si belle jadis, semblait usée et flétrie à présent. Celle qui était la chérie délicate et gâtée, que son mari portait dans ses bras jusqu’à sa voiture en hiver, dans la neige, paraissait à présent plus âgée que Galina Petrovna. Sa peau avait la couleur du linge souillé, ses lèvres n’étaient pas assez rouges, contrairement à ses paupières, qui l’étaient trop.

Vassili Ivanovitch, son mari, possédait avant la Révolution une entreprise de fourrure très prospère. Homme à la taille et à la puissance inouïes, il avait commencé comme trappeur dans les plaines de Sibérie, armé d’un fusil, d’une paire de bottes et de ses deux bras assez puissants pour soulever un boeuf. Il ne donna aucune nouvelle à sa famille pendant dix ans. De retour à Saint-Pétersbourg, il ouvrit un bureau dont sa famille n’aurait même pas pu se payer une poignée de porte. Il était aujourd’hui voûté, affaissé, changé. Irina, la fille de Vassili et Maria, était une femme de dix-huit ans destinée à des études artistiques. Elle avait une petite soeur, Acia. Victor, son frère, était étudiant communiste à l’institut de technologie, ayant pour ambition de devenir « ingénieur prolétarien », même s’il embrassait pas personnellement l’idéologie communiste. Les Dunaev survivaient d’ailleurs grâce à leurs deux enfants, puisque, comme le dit Maria :

« les cartes de rationnement, c’est que pour les employés du régime soviétique. Et pour les étudiants. Nous ne recevons que deux cartes de rationnement. Seulement deux cartes pour toute la famille… Et ce n’est pas facile. »

Les Argounova apprennent que leur maison de Kamenostrovski est à présent occupée par un peintre en lettres. Un vrai prolétaire. Ils apprennent que, même si la N. E. P. existe, et que les boutiques privées sont autorisées, ils n’auront pas d’argent pour acheter : « ils vous font payer dix fois plus cher qu’à la coopérative. Je (Maria) ne suis encore jamais allée dans une boutique privée. Nous n’avons pas les moyens. Personne n’en a les moyens. Nous ne pouvons même pas nous payer le théâtre. »

Vassili refusant absolument de prendre un emploi soviétique, les Dunaev survivaient en vendant petit à petit tous leurs biens. Il ne restait plus que des clous plantés dans des murs vides. Vassili était persuadé que le vent allait très bientôt tourner, que l’Europe, qui n’était pas aveugle, n’avait pas dit son dernier mot, que le jour viendrait bientôt de la libération de la Russie.

Dans le fil de la conversation de retrouvailles, on évoque l’installation à Petrograd de la famille Argounova, la nécessité pour Alexandre d’occuper un emploi soviétique, la nécessité pour les deux filles d’avoir le statut d’étudiants et ses privilèges. Ou bien d’employés, pour avoir droit à du lard et du sucre, voire même à des chaussures et des billets de tramway gratuits.

Mais Kira ne s’intéresse pas à la conversation. Peu lui importe qu’on débatte de son futur statut, car elle a choisi : elle sera ingénieur.

« Kira, fit son père, tu n’as jamais aimé les communistes et voilà que tu choisis l’un de ces métiers modernes qu’ils apprécient tant — femme ingénieur !

– tu vas construire des bâtiments pour l’état rouge ? Demanda Victor

– je construirai des bâtiments parce que j’en ai envie […]

— Franchement, dit Victor, ton attitude est quelque peu antisociale, Kira. Tu choisis un métier simplement parce que c’est ta volonté, sans penser un instant au fait que, en tant que femme, tu serais bien plus utile à la société dans une activité plus féminine. Nous devons tous penser à notre devoir envers la société.

– envers qui as-tu un devoir, au juste, Victor ? Demanda Kira

– envers la société

– c’est quoi, la société ?

– si je puis me permettre, Kira, ta question est puérile.

– mais je comprends pas, dit Kira en ouvrant des yeux dangereusement candides. Envers qui ai-je un devoir ? Envers ton voisin de pallier ? Où les miliciens du coin ? Ou l’employé de la coopérative ? Où le vieillard que j’ai vu faire la queue, à la troisième place, avec un vieux panier est un chapeau de femme ?

– la société, Kira, est une entité extraordinaire.

– on peut tracer toute une ligne de zéro,le résultat sera toujours nul, dit Kira […]

– j’ai peur pour ton avenir, Kira, dit Victor. Il est temps que tu te résigne à accepter la vie. Tu n’iras pas loin avec de telles idées.

– tout dépend de la direction que je souhaite prendre, répondit Kira. »

Animal Farm


ImageOrwell, l’auteur célèbre de 1984, rédige au sortir de la deuxième guerre mondiale un ouvrage en forme de pamphlet à l’encontre du régime concentrationnaire soviétique, en s’intéressant non au régime liberticide et oppressif (ce sera le cas dans 1984), mais à la désinformation permanente et à l’oligarchie qui règne tant en URSS que dans les démocratie populaires, d’Europe et d’ailleurs. Par conséquent cet ouvrage doit être lu comme le premier volet du désenchantement orwellien du socialisme. Lequel a plus d’un titre pour en parler, lui qui fût clochard à Londres et à Paris, et qui ne parvint à survivre qu’en enchaînant les petits boulots de plongeur ou de pigiste.

Orwell publie Animal Farm (La Ferme des animaux) en 1945, et sortira 1984 trois ans plus tard.

Des animaux vivent dans une ferme de la campagne anglaise, qui jouxte un manoir. Mr Jones en est le propriétaire. Mais les conditions de travail des animaux sont précaires : rations de nourriture bien menues, repos tout juste compensateur, pas de jours fériés ni de repos dominical, même pas de syndicat de vaches laitières ou de canards au col vert. Si bien que le vieux cochon Sage l’Ancien, qui maîtrise la rhétorique qui harangue les foules, décide de fomenter un complot et lance une révolte. Il promet un monde meilleur, sans exploitation, passant par la fin de la domination humaine. Une nouvelle ère doit voir le jour, l’Animalerie. Un chant est d’ailleurs créé à cette occasion : Bêtes d’Angleterre. L’Animalerie aura vocation à s’étendre à la terre entière : « animaux de tout pays, unissez-vous ! » scanderont bientôt les exploités du monde entier, promet Sage l’Ancien.

Bêtes d’Angleterre et d’Irlande,
Animaux de tous les pays,
Prêtez l’oreille à l’espérance
Un âge d’or vous est promis.
L’homme tyran exproprié,
Nos champs connaîtront l’abondance,
De nous seuls ils seront foulés,
Le jour vient de la délivrance.
Plus d’anneaux qui pendent au nez,
Plus de harnais sur nos échines,
Les fouets cruels sont retombés
Eperons et morts sont en ruine.
Des fortunes mieux qu’en nos rêves,
D’orge et de blé, de foin, oui da,
De trèfle, de pois et de raves
Seront à vous de ce jour-là.
O Comme brillent tous nos champs,
Comme est plus pure l’eau d’ici,
Plus doux aussi souffle le vent
Du jour que l’on est affranchi.

Un 21 juin, la révolution éclate enfin : Jones et ses ouvriers sont mis en fuite par toute la basse-cour, aidés en cela par vaches, veaux, chevaux, ânes et dindons. Deux cochons, dignes héritiers de Sage, prennent la tête du nouveau régime : Boule de Neige et Napoléon. Un troisième cochon se charge de la communication, qui était jadis muselée et qui doit à présent souscrire au réalisme animal : il se nomme Brille-Babil.

Sept principes sont alors édictés, et gravés sur la paroi de la grange, au vu et su de toute l’Animalerie :

1. Tout deuxpattes est un ennemi
2. Tout quatrepattes ou tout volatile est un ami
3. Nul Animal ne portera de vêtements
4. Nul Animal ne dormira dans un lit
5. Nul Animal ne boira d’alcool
6. Nul Animal ne tuera un autre Animal
7. Tous les Animaux sont égaux

Un certain nombre d’animaux du nouveau régime se montrent des exécuteurs zélés : Malabar tout d’abord, un cheval très fort, très musclé, qui repoussera deux contre-attaques humaines ; Douce ensuite, jument qui ne sait pas bien lire et qui croit donc sur paroles les propos changeants de Brille-Babil.

Boule de Neige veut construire un moulin pour développer de manière intensive la production de la ferme. Napoléon est d’un avis contraire et considère qu’il y a d’autres priorités. Ce dernier, aidé d’une meute de chiens qu’il a spécialement dréssés et rétirés de leur mère, pourchasse Boule de Neige et parvient à le mettre en fuite. Napoléon devient donc seul maître de la Ferme des Animaux. C’est alors qu’un moulin est finalement construit. Napoléon en endosse le prestige, et Brille-Babil se charge de rappeler à l’ordre tous ceux qui osent avancer que Napoléon était contre ce projet du temps de Boule de Neige. Napoléon était pour ce projet, c’est le penseur, l’instigateur et le réalisateur du moulin, assène Brille-Babil. Tous les animaux, plus naïfs que les cochons, croient volontiers cette propagande et chacun convient que sa mémoire doit sans doute lui faire défaut et qu’en effet, Napoléon doit être l’instigateur du moulin.

Maleureusement, une tempête détruit ce moulin précaire, et à plusieurs reprises ; il sera reconstruit à chaque fois par Malabar, qui finalement mourra d’épuisement. Toutes les dégradations dues aux aléas climatiques, et même les attaques humaines, tous les maux de la ferme sont imputés à ce traitre, à cet « homme » (!) de Boule de Neige. Des Animaux « avouent », après un interrogatoire secret mené par des cochons, avoir aidé le complot de Boule de Neige et sont donc exécutés par Napoléon.

Afin de lutter contre ces ennemis de l’intérieur, les cochons prennent de plus en plus de privilèges : ils suppriment notamment le libre débat du dimanche, dans lequel tous les Animaux pouvaient faire connaître leurs doléances et grâce auxquel les cochons devaient rendre des comptes. Progressivement, et sans qu’aucun animal ne le remarque, et malgré le léger trouble des plus anciens, un certain nombre de principes sont modifiés :

5. Nul Animal ne boira d’alcool plus que de raison
4. Nul Animal ne dormira dans un lit avec des draps

Qui ne se réduisent finalement plus qu’en seul commandement :

Tous les Animaux sont égaux, mais certains plus que d’autres.

Brille-Babil dit et répète que tous ceux qui imaginent que des principes fondateurs ont changé se trompent : ils ont toujours été comme cela. Et toujours, en cas de doute ou de trouble, les moutons sont là pour couper toute discussion en chantant « Quatre pattes oui ! deux pattes non ! Quatre pattes oui ! deux pattes non ! » sous les yeux des cochons, qui à présent portent de plus en plus souvent des vêtements.

In fine, les relations se normalisent entre cochons et humains, à telle enseigne que ces derniers viennent féliciter les cochons. Les humains leur avouent en effet que jamais on a autant exploité les animaux que dans cette ferme dirigée par des cochons. Alors les cochons, devenus obèses, se dressent sur deux pattes lors de leurs déplacements dans la ferme. Mais les moutons sont là pour scander à nouveau ce chant (qui n’a jamais changé) : « Quatre pattes bon ! Deux pattes mieux ! Quatre pattes bon ! Deux pattes mieux ! ».

Et les autres Animaux de la ferme, qui observent juchés sur une fenêtre un repas hommes-cochons qui a lieu dans une pièce luxueuse et chauffée de la ferme, ont bien du mal et finalement ne parviennent plus à distinguer les hommes des cochons et les cochons des hommes.

Nous Autres


ImageEn 1920, Zamiatine (1884-1937) débute la rédaction de Nous autres, une anti-utopie qui tire son sens des débats qui entourent la naissance d’une conception technocratique de l’organisation socialiste de la production et d’une théorie mécaniste des transformations idéologiques et culturelles. Bouclé à la fin de l’année 1921, le manuscrit est aussitôt mis à l’index. Si bien que la première édition, en 1924, sera une traduction en langue anglaise. Une édition tchèque paraît à Prague en 1927 à l’initiative du linguiste Roman Jakobson. Une édition française sort à Paris en 1929. La publication intégrale de l’ouvrage dans sa langue d’origine ne paraîtra qu’en 1952 et à New York, et il faut attendre 1988 pour qu’elle soit éditée en territoire russe. Quant à l’auteur, il mourra en exil à Paris.

Dans L’Etoile rouge, Bogdanov, en plus d’imaginer l’automatisation du travail, inventait des ordinateurs et des fusées propulsées grâce à la fusion atomique. Zamiatine, lui, fait débuter son roman de la sorte : « La construction de l’Intégral sera achevée dans 120 jours. Une grande date historique est proche : celle où le premier Intégral prendra son vol dans les espaces infinis. Il y a mille ans que nos héroïques ancêtres ont réduit toute la sphère terrestre au pouvoir de l’Etat unique, un exploit plus glorieux encore nous attend : l’intégration des immensités de l’univers par l’Intégral, formidable appareil électrique en verre et crachant le feu. Il nous appartient de soumettre au joug bienfaisant de la raison tous les êtres inconnus, habitants d’autres planètes, qui se trouvent peut-être encore à l’état sauvage de la liberté. S’ils ne comprennent pas que nous leur apportons le bonheur mathématique exact, notre devoir est de les forcer à être heureux. Mais avant toute arme, nous emploierons celle du Verbe… Vive l’Etat unique ! Vive les numéros ! Vive le Bienfaiteur ! ». Ainsi parle D-503, le constructeur de l’Intégral. Cet homme du quatrième millénaire est l’habitant type d’une société planétaire urbaine, vidée des campagnes et des paysans, qui impose le devoir d’Harmonie entre tous les individus-numéros sous la direction du Bienfaiteur, numéro entre les numéros, après avoir décrété que le seul moyen de délivrer l’homme du crime, c’est de le « délivrer de la liberté ». Le « Mien » est impossible. Seul le « Nous » a droit de cité. Fondus en un seul corps aux millions de mains, tous s’orientent selon les « Tables des Heures ». Tous se lèvent et s’abandonnent au sommeil comme un seul numéro, tous portent la cuiller à la bouche et mastiquent la « nourriture naphtée » en même temps, tous se rendent au même instant à la « salle d’exercice de Taylor », et ainsi de suite. Le plus grand des « monuments littéraires » parvenus jusqu’à cette société qui vénère la ligne droite et la « beauté du mécanisme » est l' »Indicateur des Chemins de fer ». L’autre étant la Bible de Frederick Winslow Taylor, l’inventeur du management scientifique, le « prophète qui a su regarder dix siècles en avant » mais que l’on se targue d’avoir dépassé en étendant son système à tout le fuseau horaire. Ou du moins presque, car de 16 heures à 17 heures et de 20 heures à 21 heures, l’organisme unique se divise encore en cellules uniques. Mais l’on ne désespère pas de faire entrer les 86 400 secondes dans les « Tables des Heures ». En chacun de « Nous autres », il y a un métronome invisible. Chacun porte en soi un automate et un phonographe. Les haut-parleurs de l’Usine musicale tournent toujours le même Hymne quotidien à l’Etat, comme les anciennes Walkyries. La ville a vaincu et l’on pousse les habitants des villages vers elle pour les « sauver de force » et leur « apprendre le bonheur ».

Seuls les « Méphi » (abréviation de Méphisto) résistent. Hors les Murs d’onde à haute tension qui protègent le monde des artefacts, ils vivent nus, au contact des arbres, des animaux et du soleil. Entre les deux forces qui mènent le monde, l’entropie et l’énergie, ce mouvement révolutionnaire underground a parié sur la dernière parce qu’elle détruit l’heureuse tranquillité de l’équilibre et tend au « douloureux mouvement perpétuel ». Ce sont les « antichrétiens », ceux qui refusent de révérer l’entropie comme un dieu, comme le faisaient les ancêtre de « Nous », les chrétiens. A la tête de ces opposants : une femme libérée, I-330, qui boit, fume et réhausse sa beauté grâce à des parfums que l’on ne peut obtenir qu’à la sauvette, tous comportements inconnus des ressortissants en uniforme de l’Etat unique. Soumise aux pires tortures par le Bienfaiteur, elle ne parle pas. Au philosophe-mathématicien qui célèbre l’Etat unique comme la « dernière révolution », comme la fin de l’histoire, elle répond que, comme le nombre des chiffres est infini, il ne peut y en avoir un dernier, et donc il n’y a pas de dernière révolution. « La dernière, c’est pour les enfants : l’infini les effraie et il faut qu’il dorment tranquillement la nuit… » L’erreur des aïeux, artisans de la révolution après une « Guerre de deux cents ans », est de croire; parce qu’ils vivaient dans l’univers « également répandu partout », qu’ils étaient le « dernier » chiffre, qu’il n’y avait « plus d’après » ; « Ah, Ah ! « également répandu partout », la voilà bien, l’entropie, l’entropie psychologique. Tu ne sais pas; mathématicien, qu’il n’y a de vie que dans les différences : différence de température, différence de potentiel. Et si la même chaleur ou le même froid règne partout dans l’univers, il faut les secouer pour que naissent le feu, l’explosion, la géhenne. Nous les secouerons ».

Pour se défaire de la véritable maladie, celle de l' »imagination », les « ennemis du bonheur » doivent subir la « Grande opération » qui rend parfait comme des machines et ouvre le chemin du bonheur à cent pour cent. Ainsi lobotomisé, le cerveau est un mécanisme réglé comme un chronomètre, brillant, sans une poussière. La « noblesse de sentiments » n’est qu’un préjugé, une survivance des époques féodales. « L’Homo sapiens ne devient homme, au sens plein du mot, que lorsqu’il n’y a plus de points d’interrogation dans sa grammaire, mais uniquement des points d’exclamation, des virgules et des points. » Chaque étincelle d’une dynamo est une étincelle de la raison pure, chaque mouvement de piston un syllogisme irréprochable. Le mécanisme n’a pas d’imagination. Dans le paradis promis, les saints ne connaissent ni le désir, ni la pitié, ni l’amour. Car on leur a enlevé l’imagination. Les anges sont les esclaves de Dieu.

Le 17 août 1934, Jdanov lançait le mot d’ordre du « réalisme socialiste » en reprenant l’expression de Staline pour définir le rôle des écrivains : les « ingénieurs d’âmes ». « Etre ingénieur d’âmes, assenait-il aux participants du premier congrès des écrivains soviétiques, veut dire avoir les pieds fermement appuyés sur le sol de la vie réelle. Cela signifie à la fois rompre avec le romantisme à l’ancienne, avec ce romantisme qui présentait une vie inexistante et des personnages inexistants, qui portait le lecteur à se soustraire aux contradictions de l’existence, en le lançant dans un monde chimérique d’utopie… La littérature soviétique doit savoir représenter nos héros, doit savoir regarder vers nos lendemains. Ceci n’est pas se livrer à l’utopie, puisque nos lendemains se préparent dès aujourd’hui par un travail conscient et méthodique… La situation actuelle de la littérature bourgeoise est telle qu’elle ne peut désormais plus créer de grandes oeuvres… Les célébrités de cette littérature qui a vendu sa plume au capital sont aujourd’hui les voleurs, les mouchards, les prostitués, les brigands ». En 1933, l’Etat-parti avait interdit l’importation des films d’Hollywood.