Comment augmenter le chômage ?


Auteur : Bruno Jarrosson
Editeur : Dunod
Date de parution : 2017-01-11
EAN papier : 9782100760329

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Bruno Jarrosson est un consultant en stratégie, auteur de nombreux ouvrages sur ce sujet et plus généralement sur la gestion stratégique des organisations. Par ailleurs, il est l’auteur de deux pièces de théâtre. Ou peut-être de trois, tant cet opuscule ironique semble relever autant du grand-guignol que de la réalité, malheureusement. En quelques pages, Jarrosson nous lire avec un humour décapant une analyse infaillible sur ce qu’il faut appeler avec lui l’organisation scientifique du chômage, politique menée depuis quarante ans par tous les gouvernements successifs, et qui a donné des résultats si bons qu’ils sont quasi inespérés : la hausse bienheureuse et continue du chômage.

Les chiffres sont parlants. 1974 : 200 000 demandeurs d’emploi. 2016 : 3 550 000 chômeurs. Comment expliquer une telle réussite, si ce n’est en posant l’hypothèse que la France a tout fait pour augmenter le chômage et que ça a marché. Cela tombe bien car, comme ce livre le démontre, la France est en excellente voie pour faire encore beaucoup mieux !

Et pour une fois qu’une politique menée avec résolution atteint les buts qu’elle se donne, il convient de l’encourager, de l’étendre, voire même de donner des leçons aux autres pays. Notez que sur ce dernier aspect, les Français ne sont jamais en reste et excellent, depuis la nuit des temps, dans le fait de donner des leçons à la terre entière.

Les propos suivants s’appuient bien entendu sur l’ouvrage qui vient de paraitre, mais aussi sur cet excellent article de 2013.

L’Organisation scientifique du chômage

La politique de promotion du chômage est, en France, basée sur l’OSC. L’organisation scientifique du chômage. De quoi s’agit-il ? L’OSC consiste à décourager par tous les moyens légaux le contrat de travail. Si le marché du travail fait de la résistance, une armée de fonctionnaires déterminés va le mettre au pas. Les techniques utilisées depuis quarante ans se sont révélées si efficaces qu’on n’en a pas varié. En voici quelques-unes.

  1. Le coup de pouce. Il s’agit d’augmenter le salaire minimum plus vite que l’inflation. Ce qui a été fait puisque le pouvoir d’achat du SMIC a bien plus que doublé en trente ans. À chaque coup de pouce, des dizaines de milliers de personnes se trouvent exclues du marché du travail. La méthode est d’autant plus imparable qu’elle consiste à abaisser le niveau de vie au nom de l’augmentation du niveau de vie. On est pile-poil dans la novlangue façon Huxley. On comprend que les gouvernement aient usé et abusé d’une si merveilleuse méthode pour augmenter le chômage. Mais naturellement, celle-ci, qui ne touche que les plus bas salaires, se révèle vite insuffisante.
  2. Le lestage des charges sociales. L’idée est simple, il suffisait d’y penser : faire financer la protection sociale par le travail plutôt que par la consommation (la TVA) ou le capital productif (la TVA sociale). Les biens sont produits par la combinaison du travail et du capital puis ils sont consommés. On peut donc prélever le financement de la protection sociale sur le travail, sur le capital ou sur la consommation. Fort heureusement, c’est le premier choix qui a été fait. Il s’agit de punir le travail pour l’exclure de l’économie. Dans ce domaine-là, la France a été plus loin que la plupart des autres pays européens et en a recueilli les magnifiques résultats. Par exemple, en cas de forte croissance, le chômage baisse toujours moins en France qu’ailleurs. Bien entendu, ceci ne tient que si on a une administration qui sait effectivement et efficacement lutter contre le travail au noir. Les Italiens, par exemple, n’ont jamais pu résoudre ce problème. L’administration italienne devrait venir prendre des leçons de l’administration française sur l’organisation scientifique du chômage.
  3. Le financement des retraites. Même principe que pour les charges sociales : depuis trente ans on n’a cessé d’augmenter les cotisations employeurs et salariés.
  4. L’encouragement de l’oisiveté. Décourager le travail ne suffit pas. Encore faut-il encourager l’oisiveté. Il est donc fondamental de redistribuer à ceux qui ne travaillent pas l’argent que l’on a prélevé sur ceux qui s’obstinent à travailler. C’est ce qui a été fait.
  5. Faire peur aux employeurs. Il suffisait en effet d’y penser, s’il n’y a plus d’employeur, il n’y aura plus de salarié. Il suffit de judiciariser le contrat, et cela exclusivement contre l’employeur. Dans ce domaine, la créativité a été sans borne : indemnités de licenciement, requalification de l’intérim en CDI, réduction de la durée légale du travail (c’est en France qu’elle est la plus faible au monde, youhou), contrôles URSAFF fréquents et incompréhensibles, sans parler de l’Inspection du travail et de son sacro-saint Code. Il s’agit de bien faire comprendre à celui qui embauche qu’il devient automatiquement la cible privilégiée – et solvable – de l’administration, voire de la justice. Si dans le même temps on peut mettre en examen un patron connu et faire mousser l’affaire dans les médias, c’est encore mieux. Après tout, les patrons qui se retrouvent en délicatesse avec la justice n’ont que ce qu’ils méritent. Quelle idée aberrante, voire choquante, de vouloir créer de la richesse et de l’emploi ?

Au fil des ans, cette politique en faveur du chômage a été affinée et a rencontré un succès croissant. Ce qui nous laisse en toute franchise béats d’admiration en faveur de nos hommes et femmes politiques qui, en dépit des obstacles constants, des critiques ignorantes, des alternances fréquentes, de la croissance mondiale agaçante, ont su maintenir le cap d’une augmentation constante du chômage.

Hélas, une certaine modestie les empêche souvent de se prévaloir de leurs succès.

Un triomphe, dont seule notre modestie légendaire nous empêche de nous prévaloir

Nos hommes politiques sont trop modestes, c’est là leur moindre défaut. Ils n’osent pas assez souligner leurs succès dans la lutte pour le chômage et lorsqu’ils dressent un bilan, c’est en général pour créditer ces succès à d’autres qu’eux-mêmes. On doit saluer ici le fair play, pour ne pas dire la grandeur d’âme, caractéristique de l’esprit français. Chapeau bas, les artistes.

Cette modestie, plus déraisonnable encore qu’admirable, se manifeste de trois façons : la minimisation des chiffres d’une part ; le blues des ministres du Chômage d’autre part ; et enfin par le classique et néanmoins efficace « c’est pas moi c’est l’autre.

La minimisation des chiffres. Pourquoi faire sortir des statistiques des chômeurs ? Pourquoi, à chaque annonce d’une augmentation du chômage, cet un air modeste de gamin pris en faute, indiquant que ça ne va pas durer, que la courbe va bientôt se retourner ? Pourquoi afficher une telle prudence, un tel manque de confiance dans des politiques qui ont fait leur preuve ? Au fil des ans « l’inversion de la courbe du chômage » – toujours évoquée, jamais observée – est devenue la grande menace avec laquelle on éradique la confiance en l’avenir. Heureusement, elle ne vient jamais, ou alors ce n’est qu’un écran de fumée, et la politique pour le chômage reprend ses droits. Ouf.

Le blues des ministres. On comprend bien que nos gouvernants regrettent de n’avoir pas pu augmenter le chômage plus vite, qu’ils se laissent aller parfois sur ce sujet à une certaine tristesse. On voudrait toujours faire mieux à court terme. Mais dans la perspective du long terme, le succès est massif et incontestable. Certes il s’agit d’un travail d’équipe dont nul ne peut s’attribuer pour lui seul les lauriers. Il n’y a pas de champion de France de la création du chômage, mais un magnifique succès collectif et bi partisan.

Le « c’est pas moi c’est l’autre ». La loi sur les trente-cinq heures fut une des plus magnifiques étapes dans l’accélération tant attendue du chômage. On ne soulignera jamais assez la fascinante contribution des trente-cinq heures, à laquelle nous devons la suppression de centaines de milliers d’emplois. Chapeau bas. Augmenter le chômage en diminuant le temps de travail est une idée géniale de créativité, une innovation si étonnante qu’elle a mis du temps à émerger et que seule la France a eu le courage de mettre en œuvre avec résolution et constance. Comme quoi pour l’innovation et les macarons, il faut la durée. L’idée est géniale et innovante parce qu’elle est contre-intuitive et qu’elle fonctionne. Le ministre du Chômage de l’époque, Martine Aubry, tutoie désormais les plus grands noms de la pensée contemporaine, dans une sorte de Hollywood Walk of Fame du génie français.

Un raisonnement intuitif pourrait nous faire penser qu’en diminuant le temps de travail de chaque emploi, on augmente le nombre d’emplois. Gros risque. Mais nos gouvernants se méfient à juste titre des raisonnements directs et ont fait justement confiance à un raisonnement plus subtil. On ne la leur fait pas, ils ne sont pas des politiciens pour rien. En réduisant légalement le temps de travail, on augmente mécaniquement et massivement le coût du travail. Ce qui supprime de facto des centaines de milliers d’emplois. Et ouais. On ne peut qu’admirer nos gouvernants d’avoir pris un tel risque car si ça marche en théorie, il restait à démontrer que ça marche en pratique. C’est chose faite depuis. Et cerise sur le gâteau, on envoie aux investisseurs étrangers un message dissuasif sur la France. On peut regretter d’ailleurs que de ce point de vue-là, l’occasion ait été mal exploitée. Mais bon, on ne peut pas toujours tout réussir.

Alors pourquoi cette loi sur les trente-cinq heures, si bénéfique, n’a-t-elle pas de paternité claire ? À l’époque, en 1998, on l’attribuait à Martine Aubry, ministre du Travail très mobilisée par l’augmentation du chômage mais handicapée par la croissance. Et voilà que maintenant, dans un exercice de modestie certes admirable mais qui jette la confusion, madame Aubry ou son entourage laissent entendre que ce n’était peut-être pas son idée – mais celle de Dominique Strauss-Kahn, le fantôme du Sofitel déclassé dans un Novotel – que la loi n’a pu passer qu’avec l’appui ferme du Premier ministre Lionel Jospin – le spécialiste des premiers tours qui se prend le penne dans l’œil – que les effets sur le chômage ne seraient pas si clairs et devraient aussi à la politique de Jacques Chirac – le Corrézien presque SDF, si démuni qu’il doit être logé par un richissime levantin.

Voilà pour une fois le succès presque orphelin. Quel dommage, car cette posture morale qui force le respect brouille aussi le débat !

Comment aller plus loin, en finir avec l’emploi

Ce qui précède montre que la lutte contre l’emploi a atteint un certain degré de sophistication. Toutefois, même quand on atteint l’excellence, il ne faut pas renoncer à progresser. 3 280 000 chômeurs c’est bien, c’est même exceptionnel, mais cela laisse environ vingt-six millions de personnes au travail.

On peut aller plus loin, même au risque de l’impopularité. C’est après tout l’honneur du politique de savoir braver l’opinion publique pour promouvoir l’intérêt général. Nous en avons assez de preuves quotidiennes pour faire fonds sans réserve sur le courage et le refus de la démagogie qui anime nos gouvernants successifs.

Quelques idées donc pour aller plus loin, catalogue non exhaustif qui pourrait être enrichi par un exercice de créativité.

Passer aux trente-deux heures. Puisque les trente-cinq heures, ça a plutôt bien réussi pour augmenter le chômage, on pourrait amplifier ce succès en allant plus loin. Pourquoi ne pas aller aux trente-deux heures comme le propose depuis vingt ans Pierre Larrouturou ? Pourquoi ne pas reprendre et amplifier ce qui marche ?

Insulter les investisseurs étrangers. On doit à notre ministre dit du Redressement productif d’avoir lancé cette nouvelle méthode. Le ministre va chercher l’investisseur avec un fusil, l’invective fleurie à la bouche. Succès garanti. Bravo monsieur le productif ministre du Redressement productif, bel exemple de créativité au service d’une noble cause.

Supprimer la TVA. Pour augmenter le chômage, il est essentiel d’augmenter le coût du travail. On a certes jusqu’à maintenant fait brillamment financer la protection sociale par le contrat de travail. Mais pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? On pourrait aussi faire financer l’État en transférant les recettes de l’État de l’impôt au contrat de travail. Ainsi la France pourrait effacer les désavantages comparatifs qui lui restent et que nous avons soulignés plus haut. Encore une fois, augmenter le chômage en France n’est pas facile, il y faut de l’énergie, de la constance mais aussi de grands moyens et des stratégies audacieuses.

Interdire les licenciements. Si on parvient à rendre le contrat de travail indissoluble comme le mariage catholique et romain, on condamne de fait l’employeur à entretenir des rentiers. Effet dissuasif garanti. Ce système qui a fait ses preuves dans le secteur public pourrait être étendu au secteur privé.

Verser des prestations chômage illimitées. Il convient enfin de décourager les chômeurs de reprendre un travail. Il se peut certes que certains préfèrent travailler que rester chômeur, mais au moins il serait sain de gérer le revenu et que ceux qui sont au chômage ne gagnent pas moins que ceux qui travaillent.

La recette pour baisser le chômage est aussi connue – par les multiples exemples internationaux et les préconisations des économistes compétents – que celle des éclairs au chocolat. Si aucun gouvernement ne l’a fait, c’est donc qu’aucun gouvernement n’a voulu le faire.

Puisque ce succès de la hausse continue du chômage a permis d’identifier les moyens d’augmenter le chômage, puisque la recette est désormais bien connue, pourquoi se contenter des demi-mesures ? demande Bruno Jarrosson. Le moment n’est-il pas venu de tirer avantage du lucide courage de ces gouvernements qui n’ont jamais voulu baisser le chômage ?

Riveté au constat réaliste des faits économiques, ce livre explore les voies et délices d’un chômage généralisé fondé sur la résolution sans faille de ceux qui nous gouvernent.

Bruno Jarrosson est un philosophe et écrivain français né en 1955. Ingénieur Supélec, conseiller en stratégie, il enseigne la philosophie des sciences à Supélec et la théorie des organisations à l’Université Paris-Sorbonne. Co-fondateur et président de l’association « Humanités et entreprise », il est l’auteur de nombreux ouvrages, notamment Invitation à une philosophie du management (1991) ; Décider ou ne pas décider ? (1994) ; De la défaite du travail à la conquête du choix (1997) ; Pourquoi c’est si dur de changer (2007), Le temps des magiciens (2010) et dernièrement Les secrets du temps (2012). 

Suivre sur Twitter : @BrunoJarrosson

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Anselme Bellegarrigue (part 3, The End)


Un précurseur de Molinari et d’Ayn Rand ?
 
ABSi les liens de parenté entre la pensée d’Anselme Bellegarrigue et les deux autres pères de l’anarchisme français sont évidents (Han Ryner(2)  et plus encore Georges Palante, en particulier dans La Sensibilité individualiste), il est souvent mentionné que Bellegarrigue serait aussi et plus encore, en quelque sorte, un précurseur de l’anarcho-capitalisme par le truchement de Gustave de Molinari, et de la pensée objectiviste d’Ayn Rand. Ce point mérite discussion et ne paraît pas si évident que cela.
Anselme Bellegarrigue est un quasi contemporain de l’économiste belge Gustave de Molinari. En premier lieu, il apparait assez clairement que les sujets d’analyse de Molinari et ceux de Bellegarrigue se recoupent assez peu. Molinari a essentiellement écrit sur les règles naturelles d’organisation du marché, sur les moyens pour les ouvriers d’agir sur la marché du travail (bourses), sur les sphères « non marchandes » comme la religion, l’éducation, et enfin sur la place et le rôle de l’État. Ces sujets sont plutôt éloignés des préoccupations portées par l’anarchiste français.
Bien évidemment il y a des points de convergence, en particulier les thèses liées à la sensibilisation et à l’éducation des masses et des ouvriers, thème extrêmement cher à Molinari et que l’on retrouve, par l’action des journaux qu’il a animés, chez Bellegarrigue. Tous deux défendent avec ardeur des points qu’ils jugent essentiels au développement harmonieux des relations entre les individus. En premier lieu, la liberté d’expression. Ils estiment tous deux que toutes les opinions doivent pouvoir s’exprimer, et que le progrès des sciences en tous domaines est à ce prix. Ensuite, le droit d’association des travailleurs : la possibilité d’association des individus est une des clefs fondamentales de l’équilibre des sociétés mais, dans ce cadre, celle des travailleurs, confrontés au pouvoir du capital, revêt une importance toute particulière. Si Bellegarrigue n’est pas très prolixe sur ce point, Molinari aura de longs développements sur les bourses du travail, qui selon lui reflèteraient mieux l’offre et la demande d’emplois que ne le fera jamais une administration autoritaire. Enfin, la nécessité de former les individus. Pour que la liberté puisse s’exprimer pleinement, il ne suffit pas de la décréter, encore faut-il que les individus soient capables d’assumer seuls et librement leurs propres affaires. Il est donc tout à fait essentiel de former progressivement les gens.
On fait aussi par ailleurs de Bellegarrigue le précurseur d’Ayn Rand et de son objectivisme. Il est bien clair que la pensée de Rand comprend une dimension individualiste extrême qui n’est pas sans rappeler notre penseur. Nombre de citations de Rand pourraient illustrer ce propos, en voici deux, qui s’inscrivent tout à fait dans la lignée directe des écrits de Bellegarrigue :
« La plupart des systèmes politiques ont été des variantes de la même tyrannie étatiste, ne différant que par le degré et non par le principe fondateur, limités seulement par les accidents de la tradition, les désordres, les conflits sanglants et l’effondrement périodique. (…) Tous ces systèmes politiques étaient des expressions de l’éthique altruiste-collectiviste, et leur caractéristique commune est le fait que la société s’y trouvait placée au-dessus de la loi morale, dans une position d’omnipotence souveraine et d’acceptation aveugle de l’arbitraire. Ainsi, politiquement, tous ces systèmes étaient des variantes d’une société amorale. »
« Si certains ont le « droit » de vivre aux dépens du travail des autres, cela veut dire que ces autres sont privés de leurs droits et condamnés à travailler comme des esclaves. Tout prétendu « droit » d’un homme, qui nécessite de violer les droits d’un autre homme, n’est pas, et ne peut pas être un droit. Personne ne peut avoir le droit d’imposer une obligation que l’on n’a pas choisie, un devoir sans récompense ou une servitude involontaire. II ne peut pas y avoir de « droit de réduire des hommes à l’esclavage ». »
Sans toutefois détailler ce point outre mesure, car cela sortirait du format de cet article, il apparaît tout de même assez artificiel de souligner une quelconque filiation entre Bellegarrigue et Rand. La pensée objectiviste, magistralement développée dans l’ouvrage qu’Alain Laurent a récemment consacré à Ayn Rand(3), ne se résume en effet pas aux développements plus rudimentaires de Bellegarrigue. Il comprend de nombreuses autres dimensions, résumées de manière éclairante par Ayn Rand elle-même dans une chronique de 1962 au Los Angeles Times : une métaphysique (la réalité existe en tant qu’absolu objectif) ; un épistémologie (la raison est le seul moyen qu’àa l’homme pour percevoir la réalité ; une éthique (l’homme est une fin pour lui-même, et non un moyen pour les autres) et enfin une politique (le capitalisme de laissez-faire). Si pour Bellegarrigue la nature de l’homme lui impose de faire société, phénomène éminemment artificiel, et que faire société ne signifie en rien faire allégeance à un pouvoir tutélaire et accapareur des libertés individuelles, pour Rand, en revanche, tout provient de la réalité qui s’impose à l’individu, qui existe indépendamment de la conscience de l’individu, et à laquelle il n’accède que par l’effort de la conscience. La conscience, pour s’exercer, a besoin d’un code, d’une valeur cardinale vers laquelle elle tend : c’est la vie, le fait de se maintenir en vie, qui constitue cette valeur suprême. Et c’est à ce prix que l’homme pourra toucher au bonheur. Comme on le voit dans ces quelques lignes, les thèses de Rand n’ont qu’un lien assez éloigné avec la pensée de Bellegarrigue. Je renvoie pour de plus amples précisions aux chapitres de l’ouvrage d’Alain Laurent visés en note ci-dessous.
S’il fallait trouver un voisinage plus immédiat à la pensée de Bellegarrigue, et outre ses frère siamois Ryner et Palante, il faudrait plutôt se tourner à mon sens d’une part vers Max Stirner, et d’autre part vers Benjamin Tucker. Chez Stirner tout d’abord, il y a d’innombrables accents et formules que Bellegarrigue aurait pu faire siennes : « L’Etat est le maître de mon esprit, il veut que je croie en lui et il m’impose un credo, le credo de la légalité » ; « L’Etat est l’ennemi, le meurtrier de l’individu, l’association en est la fille et l’auxiliaire ; le premier est un esprit, qui veut être adoré en esprit et en vérité, la seconde est mon œuvre, elle est née de moi. L’État est le maître de mon esprit, il veut que je croie en lui et m’impose un credo, le credo de la légalité. Il exerce sur moi une influence morale, il règne sur mon esprit, il proscrit mon moi pour se substituer à lui comme mon vrai moi. ». Il proclame que les religions et les idéologies se fondent avant tout sur des superstitions. Il rejette aussi bien le libéralisme politique qui implique, selon lui, une soumission à l’Etat, que le socialisme qui subordonne l’individu à la société.
Stirner comme Bellegarrigue sont des partisan chevronnés de l’individualisme et de l’égoïsme. Mais si Stirner oppose l’association libre à la société par essence coercitive(5), Bellegarrigue, on l’a vu, oppose pour l’essentiel la société, libre dans l’état de nature, à l’Etat, Léviathan qui place les individus sous son joug.
Mais pour l’essentiel les points de comparaison s’arrêtent là. Posant le Moi en absolu, Stirner refuse la notion de droit naturel, qu’il juge chimérique. Il fait dériver la propriété non pas d’un droit, mais de la force(6). Rien n’est plus étranger à la pensée de Bellegarrigue. C’est qu’à bien des égards Stirner fait partie des « Hégeliens de gauche », qui est une des branches fondatrices du socialisme contemporain, concurrente d’une part du socialisme utopique d’Owen, Fourier ou Cabet, et d’autre part du socialisme scientifique marxiste(4). S’il place la liberté et l’individu comme des absolus, ce n’est pas au profit d’une réhabilitation de la société civile et des rapports humains naturels, fondés sur la liberté, la propriété et la responsabilité, mais au profit d’une anomie égotiste assumée. Quitte à trouver à Stirner une filiation, il faudrait plutôt à mon sens partir d’Etienne de la Boétie et prolonger, de façon magistrale, avec Nietzsche, que la chercher chez Bellegarrigue.
Reste enfin Benjamin Tucker. C’est dans son périodique anarchiste La liberté que celui-ci a formalisé ses principales thèses. On peut déjà observer ainsi, avec Bellegarrigue, une parenté de supports de publication. Tucker et ses amis rejettent l’autorité coercitive, la législation subie, la notion de contrat social. Pour Tucker, les anarchistes doivent être considérés comme des « démocrates jeffersoniens impavides ». En cette phase combinant Jefferson et Thoreau, il veut dire ainsi que « le meilleur gouvernement est celui qui gouverne le moins, et que celui qui gouverne le moins n’existe pas ». On croirait lire du Bellegarrigue dans le texte.
Tucker critique vertement le capitalisme d’Etat et la bourgeoisie d’Etat, comme Bellegarrigue le fera dans L’Anarchie, journal de l’ordre. Tucker comme Bellegarrigue insistent sur le fait que tous les monopoles, fussent-ils privés, ne peuvent perdurer qu’avec le soutien de l’Etat. Les deux en concluent que, plutôt que de renforcer l’autorité comme le préconisent les marxistes, il faut à l’inverse l’évacuer du jeu économique et laisser se déployer le principe qui lui est le plus hostile, celui de la liberté. Tucker résume cela de manière éclairante : « les seuls qui croient vraiment au laissez-faire sont les anarchistes », dit-il.
C’est en ce sens selon nous que Bellegarrigue peut être vu comme un précurseur, moins de l’objectivisme ou de l’anarcho-capitalisme, que de l’anarchisme individualiste américain contemporain.

Anselme Bellegarrigue (part 2)


Le père fondateur de l’anarchisme individualiste
ABAvec Han Ryner et Georges Palante, Anselme Bellegarrigue peut être considéré comme l’un des pères fondateurs, sinon LE premier, le plus antécédent, des fondateurs de l’anarchisme. Qui, à l’époque, ne contenait pas la dimension gauchiste, syndicaliste, qu’on lui connaît depuis la fin du XIXe siècle. L’anarchie, c’est l’état d’un peuple qui, voulant se gouverner par lui-même, manque de gouvernement précisément parce qu’il n’en veut plus.
Comme il l’écrit :
Qui dit affirmation du peuple, dit liberté individuelle ;
Qui dit liberté individuelle, dit souveraineté de chacun ;
Qui dit souveraineté de chacun, dit égalité ;
Qui dit égalité, dit solidarité ou fraternité ;
Qui dit fraternité, dit ordre social ;
Donc qui dit anarchie, dit ordre social.
Un gouvernement est fondé. C’est une construction sociale, éminemment artificielle, et en rien le fruit d’une évolution naturelle des sociétés. Or, dit Bellegarrigue, à l’instant même où le gouvernement est fondé, il a ses créatures, et, par suite, ses partisans ; et au même moment où il a ses partisans, il a aussi ses adversaires. La guerre civile s’explique donc, selon lui, par un gouvernement qui veut venir qui se trouve face à un gouvernement qui ne veut pas s’en aller. Partisans et adversaires du gouvernement forment les germes d’une guerre civile qui, tôt ou tard, éclatera au sein de la société.
Vous ne pouvez pas éviter la faveur qui fonde le privilège, qui provoque la division, qui crée l’antagonisme, qui détermine la guerre civile.
Tout l’objet du combat de Bellegarrigue consistera donc à convaincre les citoyens de renoncer d’une part à être des partisans, et de l’autre des adversaires du gouvernement. Et par conséquent à les rendre indifférents au gouvernement. C’est ainsi que la paix pourra être établie.
Il ajoute que si l’Etat est une fiction, l’intérêt général, quant à lui, n’existe pas : cette affirmation classique est martelée avec force par Bellegarrigue. La seule vérité naturelle, démontrée à la fois matériellement par le fruit de l’histoire et moralement par l’usage de la raison, c’est le moi.
Mon intérêt est égal à celui de qui que ce soit ; je ne puis devoir que ce qui m’est dû ; on ne peut me rendre qu’en proportion de ce que je donne, mais je ne dois rien à qui ne me donne rien ; donc, je ne dois rien à la raison collective, soit le gouvernement, car le gouvernement ne me donne rien, et il peut d’autant moins me donner qu’il n’a que ce qu’il me prend.
La société est un phénomène naturel, qui est la conséquence inévitable et forcée de l’agrégation des individus. L’intérêt collectif en découle : il est est une déduction providentielle et fatale de l’agrégation des intérêts privés. L’intérêt collectif ne peut donc être complet qu’autant que l’intérêt privé reste entier.
C’est le droit individuel qui pèse sur le droit collectif ; j’ai le même intérêt que la communauté à avoir une route et à respirer l’air sain, toutefois j’abattrais ma forêt et je garderais mon champ si la communauté ne m’indemnisait pas, mais comme son intérêt est de m’indemniser, le mien est de céder, Tel est l’intérêt collectif qui ressort de la nature des choses.
L’intérêt général, au sens de Rousseau, est donc pour lui porteur d’une menace terrible pour toute liberté individuelle. C’est pour l’essentiel par sa capacité de nuisance qu’il le définit :
Lorsque enfin vous appelez intérêt collectif celui que vous invoquez pour m’empêcher de gagner ma vie au grand jour, de la manière qui me plaît le mieux et sous le contrôle de tout le monde, je déclare que je ne vous comprends pas, ou, mieux, que je vous comprends trop.
Tout homme est un égoïste; quiconque cesse de l’être est une chose. La création du monde est datée du jour de ma naissance.

Quand je souffre, quel bien me revient-il des jouissances d’autrui? Quand je jouis, que retirent de mes plaisirs ceux qui souffrent ? Que m’importe ce qui s’est fait avant moi? En quoi suis-je touché par ce qui se fera après moi? Je n’ai à servir ni d’holocauste au respect des générations éteintes, ni d’exemple à la postérité. Je me renferme dans le cercle de mon existence, et le seul problème que j’aie à résoudre, c’est celui de mon bien-être.

Que se passerait-il si, a contrario, je ne suivais pas mon propre intérêt ? Si je faisais preuve d’altruisme et d’abnégation (si je refuse mon moi) ? Du moment que l’abnégation de tous ne peut profiter à tous, elle doit nécessairement profiter à quelques-uns ; ces quelques-uns sont alors les possesseurs de tous, et ce sont probablement ceux-là qui se plaindront de mon égoïsme.

Vous avez cru jusqu’à ce jour qu’il y avait des tyrans ! Eh bien vous vous êtes trompés, il n’y a que des esclaves : là où nul n’obéit, personne ne commande.(…) L’abnégation, c’est l’esclavage, l’avilissement, l’abjection ; c’est le roi, c’est le gouvernement, c’est la tyrannie, c’est la lutte, c’est la guerre civile. L’individualisme, au contraire, c’est l’affranchissement, la grandeur, la noblesse; c’est l’homme, c’est le peuple, c’est la liberté, c’est la fraternité, c’est l’ordre.
Selon Bellegarrigue non seulement il n’y a pas, mais il ne peut pas y avoir de contrat social, d’abord parce que la société n’est pas un artifice, un fait scientifique, une combinaison de la mécanique ; la société est un phénomène providentiel et indestructible ; les hommes sont en société par nature. L’état de nature est déjà l’état de société ; il est donc absurde de vouloir constituer, par un contrat, ce qui est constitué de soi. Il ajoute également :
En second lieu, parce que mon mode d’être social, mon industrie, ma croyance, mes sentiments, mes affections, mes goûts, mes intérêts, mes habitudes échappent à l’appréhensibilité de toute stipulation ; par la raison simple, mais péremptoire, que tout ce que je viens d’énumérer est variable et indéterminé ; parce que mon industrie d’aujourd’hui peut n’être pas mon industrie de demain ; parce que mes croyances, mes sentiments, mes affections, mes goûts, mes intérêts, mes habitudes changent, ou chaque année, ou chaque mois, ou chaque jour, ou plusieurs fois par jour, et qu’il ne me plaît pas de m’engager vis-à- vis de qui que ce soit. (…) Quand bien même tout le peuple français consentirait à vouloir être gouverné dans son instruction, dans son culte, dans son crédit, dans son industrie, dans son art, dans son travail, dans ses affections, dans ses goûts, dans ses habitudes, dans ses mouvements, et jusque dans son alimentation, je déclare qu’en droit, son esclavage volontaire n’engage pas plus ma responsabilité que sa bêtise ne compromet mon intelligence.
Le premier, et de manière aussi claire et sans nuance, Bellegarrigue fait du pouvoir l’ennemi à abattre. Tant dans l’ordre social que dans l’ordre politique. Tous les partis aspirent, par construction, à atteindre le pouvoir, et par conséquent l’essence même du pouvoir est la source de la politique. Or tout pouvoir est l’ennemi du peuple car le pouvoir est toujours le pouvoir, c’est-à-dire le signe irréfragable de l’abdication de la souveraineté des individus. Quiconque a le pouvoir est donc immédiatement dangereux. Les partis, lorsqu’on les dépouille de ce prestige patriotiques dont ils s’environnent pour attraper les sots, n’est tout simplement qu’un assemblage d’ambitieux vulgaires, faisant la chasse aux emplois.

Mais le peuple est berné par le jeu du pouvoir et des élections. Tout change parce que rien ne change, les mêmes causes produisent toujours les mêmes effets.

Comme un gouvernement se trouve, à tort ou à raison, entouré d’un appareil de forces qui lui permet de traquer, de persécuter, d’opprimer ceux qui veulent le dépouiller, le peuple qui, par contrecoup, subit les mesures oppressives provoquées par l’agitation des ambitieux et dont, d’ailleurs, la grande âme s’ouvre aux tribulations des opprimés, suspend ses affaires, marque un point d’arrêt dans la voie progressive qu’il parcourt, s’informe de ce qui se dit, de ce qui se fait, s’échauffe, s’irrite et finalement prête main-forte pour aider au renversement de l’oppresseur. Mais le peuple ne s’étant pas battu pour lui, attendu que le droit n’a pas, pour triompher, besoin de combat, il a vaincu sans profit ; mis au service des ambitieux, son bras a poussé au pouvoir une nouvelle coterie à la place de l’ancienne et bientôt les oppresseurs de la veille, devenant les opprimés, le peuple qui, comme devant, reçoit encore le contrecoup des mesures oppressives provoquées par l’agitation du parti vaincu et dont, comme toujours, la grande âme s’ouvre aux tribulations des victimes, suspend de nouveau ses affaires, et finit par prêter une fois de plus main-forte aux ambitieux.
Mais si, a contrario, le peuple s’occupait exclusivement de ses intérêts matériels, de son commerce, de ses affaires, et s’il couvrait de son indifférence ou même de son mépris cette basse stratégie qu’on appelle la politique, les partis, tout à coup isolés, cesseraient de s’agiter ; le sentiment de leur impuissance glacerait leur audace.
Ils sécheraient sur pied, s’égraineraient peu à peu dans le sein du peuple, s’évanouiraient enfin et le gouvernement qui n’existe que par l’opposition, qui ne s’alimente que des querelles que les partis lui suscitent, qui n’a sa raison d’être que dans les partis, qui, en un mot, ne fait depuis cinquante ans que se défendre et qui, s’il ne se défendait plus, cesserait d’être, le gouvernement, dis- je, pourrirait comme un corps mort; il se dissoudrait de lui-même, et la liberté serait fondée.
Le vote, l’exercice du suffrage universel, n’est pas une garantie, mais est au contraire la cession pure et simple de la souveraineté. Là encore, le sens de la formule de Bellegarrigue fait mouche :
Le peuple a tous les droits imaginables ; je m’attribue, pour ma part, tous les droits, même celui de me brûler la cervelle ou de m’aller jeter dans la rivière ; mais, outre que le droit à ma propre destruction est placé en dehors du calme de la loi naturelle et cesse de s’appeler un droit en devenant une anomalie du droit, un désespoir, cette exaltation anormale que, pour aider le raisonnement, j’appellerai encore un droit, celui-ci ne saurait, dans aucun cas, me donner la faculté de faire partager à mes semblables le sort qu’il me convient personnellement de subir. En est-il ainsi à l’égard du droit de voter ? Non. Dans ce cas, le sort du votant entraîne le sort de celui qui s’abstient. (…) Je ne vois pas, par exemple, comment ni pourquoi les trois millions de Français qui ne votent jamais sont passibles de l’oppression légale ou arbitraire que fait peser sur le pays un gouvernement fabriqué par les sept millions d’électeurs votants. Je ne vois pas, en un mot, comment il arrive qu’un gouvernement que je n’ai pas fait, que je n’aie pas voulu faire, que je ne consentirai jamais à faire, vient me demander obéissance et argent, sous prétexte qu’il y est autorisé par ses auteurs.

L’homme qui se fait élire est mon maître, je suis sa chose ; tous les Français sont sa chose. En mettant son bulletin dans l’urne, l’électeur dit au candidat : «  je vous donne ma liberté sans restriction ni réserve ; je mets à votre disposition, je livre à votre discrétion mon intelligence, mes moyens d’action, mon capital, mes revenus, toute ma fortune ; je vous cède mes droits et ma souveraineté. »

L’électorat consacre et l’aliénation de ce qui est à soi, et l’aliénation de ce qui appartient aux autres. il est évident, dès lors, que le vote est, d’un côté, une duperie, et, de l’autre, une indélicatesse, tranchons le mot, une spoliation.

Bellegarrigue place l’avenir dans la réserve, dans l’abstention et l’inertie civique, et enfin dans l’activité économique, bref dans tout ce qui n’est pas politique. Dans tout ce qui est même la négation de la politique.
Pour être libre, voyez-vous, il n’y a qu’à vouloir. La liberté, que l’on nous a sottement appris à attendre comme un présent des hommes, la liberté est en nous, la liberté c’est nous. Ce n’est ni par fusils, ni par barricades, ni par agitations, ni par fatigues, ni par clubs, ni par scrutins qu’il faut procéder pour l’atteindre, car tout cela n’est que du dévergondage. Or, la liberté est honnête et on ne l’obtient que par la réserve, la sérénité et la décence.

Anselme Bellegarrigue (part 1)


Un personnage de roman, entre Defoe et Hergé 
ABAnselme Bellegarrigue, né en 1813 dans le Gers, est sans conteste l’un des hérauts de l’anarchisme naissant du milieu du XIXe siècle, qui fleure bon les senteurs épicées et les mets succulents du Sud Ouest. Fils de négociant, Anselme fréquente dans son adolescence le lycée d’Auch, puis fonde à Toulouse La Mosaïque du Midi, une bucolique et champêtre revue d’histoire locale (plus locale que d’histoire, d’ailleurs). Loin de faire son affaire, La Mosaïque vivote, tant et si bien que Bellegarrigue décide de revendre cette publication à l’éditeur Paya. Mais « Paya ne paya pas » Bellegarrigue, ce qui donne à ce dernier l’objet d’un des premier pamphlets. Il en sera, par la suite, peu avare. Sa feuille satirique, intitulée L’Epingle, sera même interdite et Bellegarrigue poursuivi. Il part alors en voyage, et visite, durant les année 1846-48, les Antilles, La Nouvelle-Orléans, puis plus au nord New York et Boston. Ses voyages ont une incidence majeure sur sa conviction, désormais chevillée au corps, des bienfaits de la démocratie, du gouvernement limité et même de la souveraineté individuelle pure et simple sur toute forme de dirigisme.
Anselme Bellegarrigue revient en France le 21 février 1848, à l’aube de la chute de la monarchie de Juillet.
Le rôle qu’il exerça dans le cours de ces événements en peu connu avec précision. Ce qui, en revanche, est certain, c’est qu’il ne cessa pas de critiquer le cours que prend le mouvement révolutionnaire au lendemain du renversement de Louis-Philippe. On connait bien cet échange resté célèbre : un Gavroche en armes lui dit : « Cette fois, on ne nous la volera pas notre victoire ! » ; Bellegarrigue lui rétorque alors : « Ah, mon ami, la victoire, on vous l’a déjà volée ; n’avez-vous pas nommé un gouvernement provisoire ? »
Il fréquente alors la Société Républicaine Centrale, dite « Club Blanqui », du nom du socialiste « enfermé » Auguste Blanqui, frère de l’économiste Adolphe que nous apprécions beaucoup dans nos colonnes. Bellegarrigue exige une modification de la forme du gouvernement, l’introduction de la démocratie, l’avènement non seulement de la souveraineté du peuple, mais aussi de la souveraineté individuelle. Il accuse les partis politique fantoches de la Seconde République, d’avoir détourné la révolte populaire vers plus d’autorité et de centralisme, et les qualifie en conséquence du doux sobriquet de « vermine des nations ». Il dénie aux événements de 1848 le qualificatif de « Révolution », dans la mesure où, selon lui, « une Révolution doit être la ruine non pas d’un gouvernement, mais du gouvernement ».
Sa proximité avec les blanquistes et autres socialistes non marxistes ne doit pas conduire à méprendre le lecteur d’aujourd’hui sur le compte de Bellegarrigue. C’est exclusivement la contestation de l’autorité, que ces mouvements incarnent par excellence, qui l’attire. Mais Bellegarrigue ne se prive pas, et c’est le moins que l’on puisse dire, de critiquer copieusement les mesures sociales que tous ces socialistes, utopistes, républicains, solidaristes, marxistes ou proto-marxistes, aspirent de leurs vœux. Car pour lui, au final, toute mesure gouvernementale quelle qu’elle soit, revient à l’esclavage des uns par les autres, à la lutte violente entre les hommes.
C’est en 1849 qu’il fonde à Meulan l’Association des libres penseurs, avec notamment son grand ami toulousain Ulysse Pic et Joseph Noulens. Mais les innombrables arrestations dont sont victimes les membres de cette fraternité ont finalement raison de leurs publications, devenues entre-temps extrêmement contestataires.
Ceci n’arrête toutefois pas Bellegarrigue dans son élan ; plus que jamais, il enchaîne les publications anarchistes par le truchement de diverses publications qui s’interrompent parfois rapidement, parfois plus tardivement, au gré du jeu du chat et de la souris qu’il joue avec les autorités gouvernementales. En 1848, il publiait déjà Au fait ! Au fait ! Interprétation de l’idée démocratique, puis Le Dieu des riches et le Dieu des pauvres, puis Jean Mouton et le percepteur ; puis La Civilisation ; puis enfin, et surtout, en 1850, L’Anarchie, journal de l’ordre, journal qu’il édite, publie et distribue lui-même. Deux numéros seulement paraissent, par manque de lecteurs. Le troisième numéro, consacré à l’origine de la richesse, n’est pas publié. Pour Sharif Gemie(1), L’Anarchie constitue le tout premier manifeste anarchiste au monde. 
Au début des années 1850, Bellegarrigue diversifie son activité et modère un peu son activisme. Il se livre d’une part à l’écriture d’un roman (Le Baron de Camebrac, en tournée sur le Mississipi) et d’autre part à celle d’un essai (Les Femmes d’Amérique), qui évoquent chacun à leur manière les observations qu’il a pu faire de la société américaine de l’époque.
Mais c’est alors qu’il prépare un Almanach de l’Anarchisme, qu’intervient le coup d’Etat du 2 décembre 1851, ourdi par Louis-Napoléon, et qui met un coup d’arrêt aux activités subversives de Bellegarrigue en France.Afin de fuir la persécution, il préfère retourner une nouvelle fois en Amérique, au Honduras cette fois, où – d’après les minces informations dont on dispose, en particulier le témoignage de Max Nettlau – il aurait enseigné, puis au San Salvador où il aurait même occupé des fonctions de ministre ! On croirait presque lire la biographie d’un personnage de Tintin perdu chez les Picaros.
Mieux encore, cette fois-ci d’après le témoignage de son fils, il aurait ensuite choisi, un peu à la manière de Spencer, de « retourner à l’état de nature » et de s’installer sur les côtes du Pacifique tel un Robinson moderne.
(to be continued…)

L’affaire Gayet d’un point de vue libéral


BeIvXCTIMAA_blb.jpg-largeSuite aux doubles révélations du magasine Closer, cela fait quelques jours à présent que le GayetGate occupe la scène médiatique, au point d’éclipser d’une part les valises de billets déversées au Sénat par le pourrissime Dassault pour empêcher la levée de son immunité, et d’autre part les diverses clowneries médiatiques du moment (quenelles dieudonesques incluses). Tout ou presque a déjà été dit sur les relations galantes de François Hollande. Il reste tout de même à mon sens à aborder un peu plus précisément ce fait divers d’un point de vue libéral, même si d’excellents blogueurs libéraux se sont déjà livrés ces derniers jours à cet exercice avec succès et talent, par exemple ici, ou encore .
En propos liminaires, il est bien clair que je n’insisterai pas sur le ridicule de la situation, sur un président qui fait l’objet d’une risée planétaire. Les articles et reportages sont innombrables pour se moquer – souvent assez gentiment d’ailleurs – de ce qui serait l’incarnation moderne de l’ « esprit français » par un « bon vivant ». Les reportages consacrés à la France par la presse internationale ne diffèrent au passage pas vraiment de ceux que notre propre presse consacre à l’Italie ou à la Belgique, qui font souvent l’objet d’un traitement un peu comique et assez humiliant. Se moquer est du reste à mon avis un peu injuste, dans la mesure où François Hollande est parvenu, certes à son insu, à valoriser sur la même selle de scooter deux aspects forts différents de la culture française : d’une part une coucherie abracadabrantesque digne de Feydeau, et d’autre part un look robotique intriguant à la Daft Punk.
Toutefois, je ne suis pas sûr du tout que cela contribue à rendre plus humain le président le plus mal-aimé des Français. Certes ce côté adolescent attardé est au final relativement sympathique, et pourrait donner l’image d’un homme, un simple homme, prêt à franchir tous les obstacles pour vivre pleinement son amour, et à mettre de côté son importante fonction pour mieux assouvir sa passion. François Hollande serait en ce sens et dans le meilleur des cas la réincarnation d’Anna Karénine, pour ne pas dire de Jessica ou Tressia, héroïnes des bluettes débiles qui font la fortune des éditions Harlequin.
Pour ma part, je crois surtout qu’il restera de cet épisode le souvenir du traitement qu’il inflige à sa compagne officielle. Ses proches, notamment Stéphane Le Foll, le décrivent à présent comme un individu sans la moindre empathie, sans aspérité, sans pitié pour ses proches. Ceci me parait désormais clair, alors que François Hollande a bâti une partie de son succès électoral sur sa personnalité, réputée plus agréable, affable et avenante que le puant et fat Sarkozy. De plus, un autre trait de caractère, et ce n’est pas une découverte, est une fois de plus confirmé par cette affaire : son incapacité à décider, à trancher. Tout a déjà été dit sur ce point et je n’ai rien à ajouter.
Il en ressort à mon sens non pas un président plus humain, plus faible mais plus sensible, ce qui était à vrai dire ma première réaction au moment de la sortie du scoop de Closer, mais un type sans âme, un monstre froid de la politique. Qui pense disposer de qui il veut par le simple fait de la fonction qu’il exerce. Comme si, en pastichant une formule célèbre, la fonction créait l’orgasme. Ceci le rend certainement plus détestable encore.
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Plus encore, l’attitude de François Hollande, et en particulier l’aplomb risible qu’il manifeste depuis l’éclatement au grand jour de cette affaire, en particulier à l’occasion de ses voeux de mardi dernier, frise le ridicule planétaire. Il paraît assez indéniable qu’en agissant de la sorte, il abaisse objectivement la fonction présidentielle. Et ceci me paraît, entre toutes, la meilleure des conséquences provoquées par cette affaire. Alors que les présidents de la IIIe et de la Ive République étaient des citoyens lambdas dotés le temps d’un ou deux mandats de responsabilités particulières, le général de Gaulle a renoué avec une longue tradition monarchique française, en mettant le président sur orbite et en le dotant de pouvoirs tout à fait exceptionnels. Les libéraux de l’époque, de tous partis, ont combattu ce choix. Depuis, quoique à des degrés divers, les présidents qui se sont succédés se sont inscrits dans cette trajectoire, avec des extrêmes (Mitterrand, Sarkozy) et des points bas (VGE, qui a notamment renforcé les prérogatives du parlement, ou encore Chirac et sa présidence immobile). De nos jours, en ce début de XXIe siècle, François Hollande a ce mérite de rabaisser la fonction présidentielle jusqu’à une ligne de flottaison analogue à celle des présidents de la IIIe République, la République libérale entre toutes. A l’époque des Alexandre Millerand (3 ans de mandat) et des deux Casimir Périer (14 mois de présidence du conseil du temps de la monarchie de Juillet, et 6 mois de présidence de la république pour Jean Casimir-Périer, son petit-fils), le président était tout sauf un demi-Dieu, mais un politocard parmi d’autres, potentiellement à la merci des députains et de la rue. Il en fut de même, quoique dans un autre registre, des Félix Faure et Paul Deschanels (célèbres amateurs de prostituées, en quelque sorte de lointains prédécesseurs de DSK). Les présidents n’étaient en rien des Louis XIV aux petits pieds, des Naboléons de jours de pluie, des individus sacralisés et quasi déifiés. La fonction ne signifiait pas la disparition de l’homme qui l’incarnait, mais marquait simplement une limite à l’exercice du pouvoir présidentiel, et même à l’aura présidentiel. Désormais, au contraire, le président est non seulement omniscient et omnipotent, mais encore titulaire d’un pouvoir absolu dont l’ensemble des institutions dépendent et procèdent. Les discours de De Gaulle sont sur ce point explicites, de même que les dispositions de la Constitution de 1958, le célèbre article 16 en particulier. Je ne comprendrais jamais la folie qui a présidé à un tel choix, qui fait courir sur nos têtes un risque immense et sans limite. Je préfère et de très loin le pouvoir limité de beaucoup au pouvoir illimité d’un seul.
Mais il y a plus ; de lois LOPSI en dérives de l’Etat-nounou, l’intrusion de l’Etat dans nos vies privées est chaque jour plus évidente. Et face à cela, les résistances sont manifestement faibles, excepté peut-être – et encore il y aurait beaucoup à dire – lorsque le portefeuille est en jeu, les mouvements de résistance à l’oppression fiscale en étant l’illustration. Il est clair que l’omniprésence de l’action publique dans nos vie, dans notre quotidien, va crescendo. Et nos libertés individuelles décroissent d’autant. Ceci nous déresponsabilise, nous infantilise, et fait planer sur nos têtes diverses menaces stupides (je fume dans un lieu public des cigarettes électroniques, par essence non nocives pour mes voisins ? je n’attache pas ma ceinture de sécurité ? Je mange trop gras, trop salé, trop sucré ? On me condamne, on m’amende, on me corrige, au sens littéral du terme. Comme si l’Etat n’avait pas plutôt à s’occuper de ses fonctions régaliennes, qu’il assume fort mal et de plus en plus mal).
Il est essentiel de lutter contre cette tendance et de s’armer contre l’intrusion de l’Etat dans nos vies privées. Et les médias constituent une arme de choix. En renversant la perspective, en mettant la vie privée des hommes politiques sur la sphère publique, ils constituent un excellent garde fou. Au plus les élus seront discrédités et traités comme ce qu’ils sont, des people sans épaisseur que seul l’appétit du pouvoir attire, et au plus ils y réfléchiront à deux fois lorsqu’il s’agira de voter des lois intrusives. Non seulement la sphère privée n’existe pas pour les hommes de l’Etat de facto, mais encore de jure, dans la mesure où c’est bien au peuple de surveiller les élus et non l’inverse. Les médias, au lieu d’être des larbins qui servent la soupe aux puissants, devraient exercer enfin le rôle de contre-pouvoir. Il est bien clair que ce n’est pas en étant subventionné à hauteur de la moitié de leur résultat qu’ils obtiendront une quelconque forme d’indépendance. L’indépendance c’est comme la liberté, ça se gagne, se mérite et se défend, ça ne tombe pas du ciel.
Cette surveillance des élus est un enjeu majeur et une condition de la préservation de nos libertés. Elle est multiforme, et si pour ma part les frasques de Hollande ne me choquent pas du tout (je ne suis pas franchement un modèle de vertu chrétienne), il est important que ceux pour qui la morale traditionnelle a de l’importance, sachent cela, et en tirent toutes les conséquences qui s’imposent à eux. Merci donc à Closer pour le travail réalisé. C’est avec ce genre d’initiatives que la société civile retrouvera le « sens commun » glorifié par Thomas Paine.

George Reisman


« Le vrai système d’exploitation du travail, c’est le socialisme. En régime socialiste, le citoyen n’est pas une fin en lui-même ; mais un moyen entrant dans les objectifs imposés par la société. Et qui détermine ces objectifs, sinon les dirigeants de l’Etat ?»


George Reisman a été professeur émérite d’économie à la Pepperdine University à Los Angeles. Avec Israel Kirzner, Hans Sennholz et Louis Spadaro, il est l’un des quatre économistes qui ont passé leur doctorat d’économie à l’Université de New York sous la direction de Ludwig von Mises, dont il a traduit les Grundprobleme des Nationalökonomie sous le titre Epistemological problems of Economics (en français, Problèmes fondamentaux de l’économie).


Reisman a écrit The Government against the Economy (1979), repris sous une forme modifiée dans Capitalism: A Treatise on Economics en 1996. Dans cet ouvrage, il cherche à opérer une synthèse entre l’économie classique et l’économie autrichienne, en unifiant les doctrines d’Adam Smith, David Ricardo, John Stuart Mill et Jean-Baptiste Say, avec celles de Carl Menger, Ludwig von Mises et Friedrich Hayek.


Il a travaillé étroitement avec Ayn Rand, dont l’influence sur son œuvre est au moins aussi grande que celle de son mentor Mises. Il se considère comme un objectiviste, bien qu’il ne soit plus affilié à l’Ayn Rand Institute. Divers Objectivistes ont du reste pris leurs distances avec lui, pour des raisons que Leonard Peikoff refuse d’expliquer.


George Reisman a publié des articles dans des revues savantes telles que The Quarterly Journal of Austrian Economics, The Journal of Libertarian Studies, et The American Journal of Economics and Sociology, et dans divers journaux.


Il est Président de la Jefferson School of Philosophy, Economics and Psychology. Il est marié à la psychothérapeute Edith Packer.


Une autre théorie de l’exploitation


Dans un essai intitulé The Political Economy of Freedom Essays in Honor of F.A. Hayek (1985), il s’interroge sur les fondements et sur le devenir de la théorie, fort populaire durant tout le XXe siècle, de l’exploitation du prolétariat. Selon celle-ci, le capitalisme disposerait d’une logique intrinsèquement pernicieuse, fondée sur le quasi esclavage de la classe laborieuse, au profit des intérêts conjoints des bourgeois et des capitalistes, lesquels, mus par l’avarice sinon la convoitise, ne constitueraient qu’une classe de parasites dévorant le travail des masses. Nonobstant la hausse continue du niveau de vie moyen dans les pays développés, depuis la Révolution industrielle, les laudateurs de la théorie de l’exploitation l’attribuent, non au capitalisme, mais aux limites qui lui ont été imposées. Ce faisant, les collectivistes attribuent la croissance économique et le progrès technique aux syndicats et au droit du travail, ainsi qu’au paternalisme de certains employeurs, essentiellement des capitaines d’industrie.


Les collectivistes n’imaginent même pas un monde dans lequel les syndicats n’existeraient pas, sans salaire minimum ni législation sur la durée maximale de travail, sans loi sur le travail des enfants. En l’absence de telles règles, ils pensent que les taux de salaires retomberaient au niveau de subsistance ; que les femmes et les enfants retravailleraient dans les mines ; et que la durée quotidienne du travail serait aussi longue que le patronat pourrait l’imposer.


Smith et Ricardo ont été vus à juste titre comme les précurseurs de cette théorie de l’exploitation, en créant un système impliquant nécessairement la victoire de ce concept. Avec la théorie de la valeur-travail, et la loi d’airain des salaires, la théorie de l’exploitation a jeté un profond discrédit sur les concepts fondamentaux du taux de salaire et de l’épargne comme source de profit. Deux générations plus tard, l’abandon des doctrines classiques sur l’épargne a rendu possible le keynésianisme et l’inflation, les déficits, ainsi que l’accroissement de la dépense publique et des pouvoirs de l’Etat. Simultanément, l’abandon de la théorie selon laquelle les coûts de production sont les déterminants directs des prix (plutôt que l’équilibre de l’offre et de la demande), a conduit aux théories de la concurrence « pure et parfaite », aux oligopoles, à la concurrence monopolistique, aux prix administrés ou encore à la politique antitrust. De la sorte, et par deux chemins distincts, la théorie de l’exploitation a permis selon Reisman l’avancée du socialisme.


Ce cadre implique la croyance selon laquelle les salaires sont la forme originelle et première de revenu, desquels les profits et les revenus non-salariaux proviennent et sont déduits, lorsque le capitalisme et les capitalistes sont apparus, en gros au moment de la Révolution industrielle. Smith a été l’un des fondateurs de cette théorie. Pour lui, dans les économies pré-capitalistes, tous les revenus proviendraient des salaires reçus par les travailleurs. Les salaires sont le revenu originel. Les profits, selon Smith, ne sont apparus qu’avec le capitalisme. Et ne sont que la déduction du salaire naturel et du salaire d’équilibre.


On trouve la même logique chez Marx : l’économie pré-capitaliste est marquée, selon lui, par le schéma B-M-B (un travailleur produit un bien B, le vend pour de l’argent M, et achète d’autres biens B). Il n’y a pas d’exploitation, pas de profit, pas de surplus. Tous les revenus sont, donc, des salaires. Au moment où le capitalisme naît, Marx pense que nous passons à un schéma M-B-M’ (le capitaliste dépense une somme de monnaie M en achat de matériel et de machines, et en payant des salaires. Un bien B est produit, qui est vendu pour une plus grande somme d’argent, M’). La différence entre l’argent dépensé par le capitaliste et l’argent reçu de la vente du bien constitue son surplus, son profit.


Marx explique ainsi comment les profits sont déduits des salaires. Selon lui, les capitalistes versent en effet arbitrairement un salaire égal à la simple reproduction de la force de travail. Or, les capitalistes vendent la production du salarié à un prix correspondant à un plus grand nombre d’heures. Entre les deux, l’exploitation.


C’est bien cette théorie des salaires originels que Reisman critique en priorité. Pour lui, cette doctrine est fausse à un triple titre : tout d’abord, elle oublie que le profit, c’est le fait que les recettes des ventes sont supérieures aux coûts monétaires de production ; ensuite, que le capitaliste, c’est quelqu’un qui achète pour vendre à profit ; enfin, que le salaire, c’est l’argent payé en échange de la réalisation du travail par le salarié (et non en échange des produits créés par le travail).


La demande de biens et de services est différente de la demande de travail. En achetant des produits, on ne paye pas des salaires, pas plus qu’on ne touche un salaire en vendant des produits. Dans une économie pré-capitaliste, si bien sûr une telle économie a jamais existé, tous les revenus vont aux travailleurs. Mais non pas, comme Marx le croyait, en salaires ; ils sont, en réalité, des profits.


Par définition, l’apparition des salaires n’a été possible qu’avec l’apparition des capitalistes.


Le capitalisme a créé les salaires. La conséquence immédiate en a donc été une baisse des profits réalisés sur les ventes. Autrement dit, plus l’économie est capitalistique, plus bas sont les profits réalisés. Sans capitalistes, la seule manière de survivre est d’utiliser ses moyens de production et de vendre ses propres produits (pour pouvoir donc empocher des profits). Il faut pour cela avoir sa terre, avoir produit ou hérité des outils nécessaires à sa production. Peu de gens peuvent survivre de cette manière. Le génie du capitalisme a rendu possible pour le plus grand nombre de vivre en vendant son travail plutôt qu’en tentant de vendre le produit de son travail.


Aujourd’hui comme hier, le profit est toujours un revenu du travail, même s’il est largement un retour sur le capital investi et s’il est variable selon le volume dudit capital investi. Les salaires, eux, dépendent du prix du travail.


Dans ce cadre, la nature du travail du capitaliste consiste à augmenter la productivité (et donc les salaires réels) du travailleur manuel. La seule manière d’avoir un taux de profit élevé, c’est en effet d’être un innovateur, en offrant de meilleurs produits, ou bien des produits identiques à la concurrence, mais moins chers. Il faut donc des innovations permanentes, car le rattrapage par la concurrence est rapide.


Il n’y a aucune exploitation du travail des salariés. Ces salaires sont payés par les capitalistes actifs ; ils ne viennent donc pas en déduction des salaires, mais des profits. Si on devait vraiment parler d’« exploitation », ajoute Reisman, ce serait celle non des salariés, mais des capitalistes !


Bien sûr, le paiement de ces salaires ne constitue pas une exploitation, car ces salaires constituent aussi une source de gain pour les capitalistes.


A tout prendre, dit Reisman, le vrai système d’exploitation du travail, c’est le socialisme. En régime socialiste, le citoyen n’est pas une fin en lui-même ; mais un moyen entrant dans les objectifs imposés par la société. Mais qui détermine ces objectifs, sinon les dirigeants de l’Etat ? L’individu devient le moyen de la fin de la société, telle qu’elle est interprétée et déterminée par les leaders de l’Etat socialiste. Et la finalité de la société, ce sont les buts des dirigeants de cette société. L’individu, en régime socialiste, peut passer sa vie à travailler dur pour ses dirigeants, qui n’ont aucune raison de lui offrir plus que le minimum nécessaire à sa subsistance. Ceux-ci ne lui donneront plus que s’il est nécessaire d’anticiper et de se prémunir contre des révoltes ou rébellions. Ou encore pour donner du corps au prestige du régime. Dans un tel cas, les dirigeants fourniront un niveau de vie relativement élevé aux scientifiques militaires, aux agents de police, aux agents secrets, aux intellectuels et aux athlètes qui travaillent à la gloire du régime. Le pékin moyen, lui, devra se sentir heureux si on lui donne de quoi survivre. Heureux, car, comme Mises et Hayek l’ont montré, l’absence de coordination et même le chaos du socialisme est si grand, qu’en l’absence d’un monde capitaliste à proximité, le socialisme aurait conduit à la destruction de la division du travail et par conséquent, à un retour à une économie primitive, de type féodale.


Le socialisme n’est même pas capable de maintenir ses esclaves en esclavage ; livré à lui-même, il conduit le travailleur moyen à sombrer toujours plus bas dans la pauvreté – tandis qu’apparaît une dépopulation de masse.


Les bulles économiques, du bon temps à la crise


Pour Reisman, qui fait oeuvre didactique, les caractéristiques essentielles du cycle économique d’expansion-récession peuvent être comprises par analogie avec la situation financière d’un seul individu.


Ainsi, dit-il, imaginons qu’une personne ordinaire mène sa vie ni au-dessus ni en-dessous de ses moyens. Un jour, elle reçoit un courrier recommandé d’une grande banque, l’informant qu’elle est l’unique héritière d’une grande fortune, et qu’elle est invitée à se rendre aux bureaux de la banque pour signer les autorisations nécessaires pour disposer de cet héritage. Naturellement, cette personne se rend auprès de sa banque pour s’approprier cette fortune.


Qu’il s’agisse d’une fortune de 10 ou 100 millions d’euros, elle aura certainement un impact non négligeable sur la vie de cette personne. Elle ouvre en effet la possibilité à cet individu d’obtenir des biens dont il n’aurait pu que rêver auparavant. Il peut maintenant s’offrir une maison, même une villa. Il peut refaire sa garde-robe, faire le tour du monde, démissionner de son travail qui ne l’intéresse plus vraiment. S’il est entrepreneur, il peut agrandir ses investissements. S’il ne l’est pas, il peut envisager de créer une entreprise. Il peut aussi investir et spéculer sur les marchés financiers, dans la mesure où cette nouvelle fortune lui permet de ne pas trop se soucier des éventuelles pertes de quelques milliers d’euros ; en effet, il pourrait perdre un million et être encore riche.


C’est la période du « boom ». La vie semble facile. Ses perspectives d’avenir sont sans limite. Tout le reste de sa vie, il se souviendra avec nostalgie de cet « âge d’or ». C’est le « bon temps ».


Soudain une seconde lettre vient mettre un terme à cette vie idyllique. Il s’avère que la fortune dont il a hérité avait été obtenue de façon illégale par son aïeul. De ce fait, la fortune ne pouvait lui appartenir en droit et ne pouvait donc être transmise à aucune personne.


Notre individu doit rendre la fortune qui lui avait été remise. Tous ses comptes sont gelés et il ne lui est plus autorisé de dépenser un sou de plus de la fortune qu’il pensait sienne. Il doit même reverser ce qui en reste.


Il se retrouve écrasé par une montagne de dettes qu’il ne peut rembourser. Il doit vendre sa villa, sans doute pour un prix inférieur à celui auquel il l’avait obtenu. (Cela peut s’expliquer par les frais de courtage et l’urgence de la situation qui l’empêchent de négocier un meilleur prix.) La vente de ses nouveaux vêtements et de ses autres biens ne lui rapportent qu’une petite misère. Rien de ce qu’il a dépensé lors de ses voyages ne peut être récupéré, et il en est de même pour tous les biens de consommations de luxe dont il avait profité. Quant à ses investissements, ils pourront être rentables ou non. Cela dit, s’il n’avait pas su faire fortune avant, ses investissements ont sans doute été faits sans trop de discernement et il est probable qu’ils ne soient pas profitables.


En tout et pour tout, recevoir cet « héritage » a été une catastrophe pour les finances personnelles de notre individu. En l’incitant à investir beaucoup sur le fondement de l’idée fausse qu’il était en possession d’une grande fortune, notre individu a vécu largement au dessus de ses moyens et il a dilapidé la plupart des économies qu’il avait accumulées avant de recevoir son « héritage ».


Le modèle d’un cycle de crise économique est selon Reisman similaire à celui qu’illustre le cas de notre individu. Dans les deux cas, le « boom » se caractérise par l’apparition d’une nouvelle somme importante de richesses qui n’existe pas en réalité. La crise est seulement la suite du comportement économique encouragé par cette fortune illusoire.


La richesse illusoire prend la forme de l’argent nouvellement créé par les banques qui vient se confondre avec le capital épargné, qui représente une véritable richesse matérielle. A l’instigation de la Fed durant la dernière crise économique, les banques ont créé par voie de prêt plusieurs milliards de dollars de monnaie. A la base de ce capital fictif, le système économique a été poussé à agir comme si une somme correspondante de richesses nouvelles et bien réelles s’était ajoutée aux richesses déjà existantes. Le résultat aux États-Unis fut la construction de ce qui pourrait se chiffrer à 3 million de nouvelles maisons que les consommateurs n’étaient pas en mesure d’acheter.


En fait, le capital réellement disponible lors du « boom » ne suffit pas à supporter les projets entrepris à l’instigation de l’expansion du crédit. Au lieu de créer des nouveaux capitaux qui viendraient s’ajouter au capital existant, l’expansion du crédit alimente l’augmentation des salaires et la flambée des prix. Cela réduit le pouvoir d’achat des fonds d’épargne. A terme, cela crée une situation où ceux qui auraient normalement été prêteur se trouvent dans l’impossibilité de prêter, ou de prêter autant qu’ils l’auraient souhaité. Ils ont en effet eux-mêmes besoin de capitaux supplémentaires pour financer leurs opérations internes, qui doivent à présent être réalisées à des salaires et des prix plus élevés. Dans le même temps, et pour les mêmes raisons, les emprunteurs s’aperçoivent que les sommes qu’ils ont empruntées sont insuffisantes. Alors que les emprunteurs ont besoin de plus d’argent, les prêteurs peuvent seulement en offrir moins. Le résultat est un resserrement du crédit (« credit crunch ») qui aboutit à la faillite des entreprises par manque de fonds.


Pendant la période de « boom », des dettes énormes ont été accumulées. Alors que ces dettes deviennent insolvables, le capital des entreprises qui ont prêté ces fonds sont réduits d’autant. Au cours de ce processus, le capital des banques qui ont créé les nouveaux crédits additionnels peut être effacé, créant ainsi un risque réel de faillite et une baisse de la masse monétaire dans le système économique. Le simple soupçon d’un tel scénario crée une augmentation considérable de la demande d’argent papier à épargner, avec pour résultat une réduction générale des dépenses dans le système économique avant même une réduction de la masse monétaire.


La conclusion à tirer de ceci est que pour éviter les krachs, il faut éviter les booms donc les politiques inflationnistes de crédit qui en sont responsables. Les « booms » ne sont pas des périodes de prospérité mais plutôt de dilapidation des richesses. Plus ils durent, plus le désastre qui s’en suit est terrible.


Le pourfendeur du keynésianisme


Reisman se veut l’un des meilleurs pourfendeurs du keynésianisme. Dans son maître-ouvrage, Capitalism, les illustrations de cette thèse abondent. Voici par exemple le cas des ressources naturelles et des emplois “verts”.


Sous le capitalisme et sa liberté économique, la disponibilité des ressources économiquement utilisables issues de la nature peut parfaitement s’accroître dans l’avenir à mesure que l’homme développe sa connaissance et sa maîtrise physique de la nature. Ce développement du savoir et du pouvoir de l’homme lui sert en même temps à améliorer progressivement son environnement,  entendu au sens de son milieu matériel extérieur, qui tient sa valeur de sa contribution à la vie et au bien-être de l’homme.


Reisman s’interroge donc sur les soi-disant centaines de milliers, voire millions, de nouveaux emplois « verts » qui devraient naître d’une substitution des éoliennes et des panneaux solaires  aux combustibles fossiles pour produire de l’énergie. Ces emplois « verts » seraient créés à construire des éoliennes, à produire et installer des panneaux solaires, et aussi à construire un nouveau réseau électrique pour transporter toute cette électricité qui est censée en résulter.


Pour Reisman on envisage ce problème comme une bonne occasion de créer toujours plus d’emplois liés à l’énergie éolienne et solaire. On pourrait en effet créer ceux-ci si, chaque fois que le vent cesse de souffler ou le soleil de briller, on employait des êtres humains pour faire tourner des arbres de générateur entourés de cuivre, à la manière d’une meule dans un moulin.


En effet,  promouvoir les objectifs de l’écologisme peut parfaitement créer un nombre d’emplois virtuellement illimité. Et Reisman démontre, par l’absurde et avec malice, les errements de ce raisonnement.


On pourrait éliminer les gros camions et leurs émissions « polluantes »,  pour les remplacer  par des portefaix,  qui trimballeraient les marchandises sur leur dos. Les navires et leurs émissions,  on pourrait les supprimer en remplaçant leurs moteurs « sales » par la main d’œuvre impeccable des bancs de rameurs (des voiles seraient un autre substitut, mais elles n’arrivent pas à la cheville des rames pour ce qui est du nombre d’emplois nécessaires). Quant aux automobiles avec leurs émissions, on pourrait les remplacer par des chaises à porteurs et leurs équipes de valets.


Etant donné qu’on ne saurait jamais prendre trop de précautions,  il s’ensuit que, si l’objectif est de créer des emplois, on peut présenter un argumentaire écologiste pour extraire tous les gisements de charbon connus puis, au lieu d’employer ce charbon à des usages anti-écologiques  comme la production d’électricité ou le chauffage des maisons, se borner à l’enterrer de nouveau. Mais cette fois-là, dans des dépôts arrangés de telle sorte qu’aucune fuite éventuelle de métaux lourds dans l’environnement ne soit possible.


En fait, rien n’est plus facile que d’imaginer des choses qui exigent de mettre en œuvre une quantité quasi-illimité de travail pour accomplir un résultat pratiquement nul. Car telle est, selon Reisman, la nature de tous les programmes visant à « créer des emplois ». Et telle est la nature de l’écologisme.


Un livre de synthèse : George Reisman, Capitalism : A Treatise on Economics, 1996, 1096 p. Ce monumental ouvrage est un brûlot qui rejette en bloc la doctrine keynésienne selon laquelle l’Etat doit adopter une politique de déficit budgétaire pour juguler le chômage. Reisman soutient au contraire que l’intervention publique dans le système économique est une des causes du chômage, de l’inflation, de l’expansion du crédit et de la récession. Reisman défend avec acharnement les capitalitalistes, des preneurs de risques, qui élèvent le salaire réel du travailleur lambda et son niveau de vie, en augmentant la productivité, la quantité et la qualité des produits. Le socialisme, a contrario, c’est le système qui exploite le travail et provoque d’étouffants contrôles monopolistiques. Il s’oppose au recyclage obligatoire des déchets, défend le délit d’initiés et s’oppose à l’interdiction du travail des enfants, dans cette somme revigorante.


Bibliographie sélective

George Reisman, 1979, The Government against the Economy, Ottawa, IL: Caroline House

George Reisman, 1982, “Capitalism: The Cure for Racism”, The Intellectual Activist, Vol. 2, n°20, September 8

George Reisman, 1985, “Classical Economics Versus the Exploitation Theory”, In: Kurt R. Leube et Albert Zlabinger, dir., The Political Economy of Freedom Essays in Honor of F. A. Hayek, Munich and Vienna: Philosophia Verlag

George Reisman, 1996, Capitalism: A Treatise on Economics. Ottawa, Illinois: Jameson Books

George Reisman, 2005, “Ayn Rand and Ludwig von Mises”, The Journal of Ayn Rand Studies, Vol 6, n°2, Spring, pp251–258