Nous Autres


ImageEn 1920, Zamiatine (1884-1937) débute la rédaction de Nous autres, une anti-utopie qui tire son sens des débats qui entourent la naissance d’une conception technocratique de l’organisation socialiste de la production et d’une théorie mécaniste des transformations idéologiques et culturelles. Bouclé à la fin de l’année 1921, le manuscrit est aussitôt mis à l’index. Si bien que la première édition, en 1924, sera une traduction en langue anglaise. Une édition tchèque paraît à Prague en 1927 à l’initiative du linguiste Roman Jakobson. Une édition française sort à Paris en 1929. La publication intégrale de l’ouvrage dans sa langue d’origine ne paraîtra qu’en 1952 et à New York, et il faut attendre 1988 pour qu’elle soit éditée en territoire russe. Quant à l’auteur, il mourra en exil à Paris.

Dans L’Etoile rouge, Bogdanov, en plus d’imaginer l’automatisation du travail, inventait des ordinateurs et des fusées propulsées grâce à la fusion atomique. Zamiatine, lui, fait débuter son roman de la sorte : « La construction de l’Intégral sera achevée dans 120 jours. Une grande date historique est proche : celle où le premier Intégral prendra son vol dans les espaces infinis. Il y a mille ans que nos héroïques ancêtres ont réduit toute la sphère terrestre au pouvoir de l’Etat unique, un exploit plus glorieux encore nous attend : l’intégration des immensités de l’univers par l’Intégral, formidable appareil électrique en verre et crachant le feu. Il nous appartient de soumettre au joug bienfaisant de la raison tous les êtres inconnus, habitants d’autres planètes, qui se trouvent peut-être encore à l’état sauvage de la liberté. S’ils ne comprennent pas que nous leur apportons le bonheur mathématique exact, notre devoir est de les forcer à être heureux. Mais avant toute arme, nous emploierons celle du Verbe… Vive l’Etat unique ! Vive les numéros ! Vive le Bienfaiteur ! ». Ainsi parle D-503, le constructeur de l’Intégral. Cet homme du quatrième millénaire est l’habitant type d’une société planétaire urbaine, vidée des campagnes et des paysans, qui impose le devoir d’Harmonie entre tous les individus-numéros sous la direction du Bienfaiteur, numéro entre les numéros, après avoir décrété que le seul moyen de délivrer l’homme du crime, c’est de le « délivrer de la liberté ». Le « Mien » est impossible. Seul le « Nous » a droit de cité. Fondus en un seul corps aux millions de mains, tous s’orientent selon les « Tables des Heures ». Tous se lèvent et s’abandonnent au sommeil comme un seul numéro, tous portent la cuiller à la bouche et mastiquent la « nourriture naphtée » en même temps, tous se rendent au même instant à la « salle d’exercice de Taylor », et ainsi de suite. Le plus grand des « monuments littéraires » parvenus jusqu’à cette société qui vénère la ligne droite et la « beauté du mécanisme » est l' »Indicateur des Chemins de fer ». L’autre étant la Bible de Frederick Winslow Taylor, l’inventeur du management scientifique, le « prophète qui a su regarder dix siècles en avant » mais que l’on se targue d’avoir dépassé en étendant son système à tout le fuseau horaire. Ou du moins presque, car de 16 heures à 17 heures et de 20 heures à 21 heures, l’organisme unique se divise encore en cellules uniques. Mais l’on ne désespère pas de faire entrer les 86 400 secondes dans les « Tables des Heures ». En chacun de « Nous autres », il y a un métronome invisible. Chacun porte en soi un automate et un phonographe. Les haut-parleurs de l’Usine musicale tournent toujours le même Hymne quotidien à l’Etat, comme les anciennes Walkyries. La ville a vaincu et l’on pousse les habitants des villages vers elle pour les « sauver de force » et leur « apprendre le bonheur ».

Seuls les « Méphi » (abréviation de Méphisto) résistent. Hors les Murs d’onde à haute tension qui protègent le monde des artefacts, ils vivent nus, au contact des arbres, des animaux et du soleil. Entre les deux forces qui mènent le monde, l’entropie et l’énergie, ce mouvement révolutionnaire underground a parié sur la dernière parce qu’elle détruit l’heureuse tranquillité de l’équilibre et tend au « douloureux mouvement perpétuel ». Ce sont les « antichrétiens », ceux qui refusent de révérer l’entropie comme un dieu, comme le faisaient les ancêtre de « Nous », les chrétiens. A la tête de ces opposants : une femme libérée, I-330, qui boit, fume et réhausse sa beauté grâce à des parfums que l’on ne peut obtenir qu’à la sauvette, tous comportements inconnus des ressortissants en uniforme de l’Etat unique. Soumise aux pires tortures par le Bienfaiteur, elle ne parle pas. Au philosophe-mathématicien qui célèbre l’Etat unique comme la « dernière révolution », comme la fin de l’histoire, elle répond que, comme le nombre des chiffres est infini, il ne peut y en avoir un dernier, et donc il n’y a pas de dernière révolution. « La dernière, c’est pour les enfants : l’infini les effraie et il faut qu’il dorment tranquillement la nuit… » L’erreur des aïeux, artisans de la révolution après une « Guerre de deux cents ans », est de croire; parce qu’ils vivaient dans l’univers « également répandu partout », qu’ils étaient le « dernier » chiffre, qu’il n’y avait « plus d’après » ; « Ah, Ah ! « également répandu partout », la voilà bien, l’entropie, l’entropie psychologique. Tu ne sais pas; mathématicien, qu’il n’y a de vie que dans les différences : différence de température, différence de potentiel. Et si la même chaleur ou le même froid règne partout dans l’univers, il faut les secouer pour que naissent le feu, l’explosion, la géhenne. Nous les secouerons ».

Pour se défaire de la véritable maladie, celle de l' »imagination », les « ennemis du bonheur » doivent subir la « Grande opération » qui rend parfait comme des machines et ouvre le chemin du bonheur à cent pour cent. Ainsi lobotomisé, le cerveau est un mécanisme réglé comme un chronomètre, brillant, sans une poussière. La « noblesse de sentiments » n’est qu’un préjugé, une survivance des époques féodales. « L’Homo sapiens ne devient homme, au sens plein du mot, que lorsqu’il n’y a plus de points d’interrogation dans sa grammaire, mais uniquement des points d’exclamation, des virgules et des points. » Chaque étincelle d’une dynamo est une étincelle de la raison pure, chaque mouvement de piston un syllogisme irréprochable. Le mécanisme n’a pas d’imagination. Dans le paradis promis, les saints ne connaissent ni le désir, ni la pitié, ni l’amour. Car on leur a enlevé l’imagination. Les anges sont les esclaves de Dieu.

Le 17 août 1934, Jdanov lançait le mot d’ordre du « réalisme socialiste » en reprenant l’expression de Staline pour définir le rôle des écrivains : les « ingénieurs d’âmes ». « Etre ingénieur d’âmes, assenait-il aux participants du premier congrès des écrivains soviétiques, veut dire avoir les pieds fermement appuyés sur le sol de la vie réelle. Cela signifie à la fois rompre avec le romantisme à l’ancienne, avec ce romantisme qui présentait une vie inexistante et des personnages inexistants, qui portait le lecteur à se soustraire aux contradictions de l’existence, en le lançant dans un monde chimérique d’utopie… La littérature soviétique doit savoir représenter nos héros, doit savoir regarder vers nos lendemains. Ceci n’est pas se livrer à l’utopie, puisque nos lendemains se préparent dès aujourd’hui par un travail conscient et méthodique… La situation actuelle de la littérature bourgeoise est telle qu’elle ne peut désormais plus créer de grandes oeuvres… Les célébrités de cette littérature qui a vendu sa plume au capital sont aujourd’hui les voleurs, les mouchards, les prostitués, les brigands ». En 1933, l’Etat-parti avait interdit l’importation des films d’Hollywood.

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Le futur aux trousses


1975_le_futur_aux_troussesFilm français (1974) de Dolorès Grassian. Avec Andréa Ferréol dans un rôle complètement dingue, Bernard Fresson, Claude Rich, Michel Aumont, Guy Tréjean.

Dans une époque future qui se veut pourtant très proche, Sermeuze, le directeur d’une importante holding spécialisé dans les loisirs, qui occupent désormais quatre jours de la semaine, n’a plus rien à vendre. Au siège central, les informations concernant la situation internationale ne sont pas rassurantes et le bilan est même très pessimiste: la crise économique frappe partout, les meilleures organisations sont touchées comme les autres. Toutes les études de marché sont formelles : chômage, récession, pollution, surpopulation, famine et bien pire encore. La situation est grave. Les Français ne croient plus en rien. Quel sera l’avenir ? Que veulent vraiment les gens ? Que veulent-ils devenir ? Qui veulent-ils être ? Quelqu’un d’autre, alors il faut leur vendre une autre identité.

Un futurologue (irrésistiblement interprété par un Claude Rich chevelu) lui propose d’utiliser les refoulements de chacun, les fantasmes et vices cachés (du trans au maso, en passant par le psychotique, l’incestueux et le pervers, l’éventail est large) comme la richesse de demain. Au conseil d’administration, les pleins pouvoirs sont donc confiés au futurologue Borel qui prétend tenir un plan de relance unique au monde.

Sermeuze décide alors de mettre en place une nouvelle forme inédite et révolutionnaire de distraction : la possibilité de se payer une double identité afin de permettre a tout un chacun de vivre ses fantasmes et ses refoulements. Il pense qu’un nouveau marché va naître : l’imaginaire !

Le calcul est simple : double identité, double consommation, et 1=2. Ce sera alors la prospérité pour tous et le bonheur. Puisque les temps à venir s’annoncent difficiles, il faut vendre de l’imaginaire pour satisfaire les souhaits et faciliter le plein épanouissement; il faut vendre la double identité, car tout le monde aspire à être un autre et, plus encore, posséder le rêve des gens, c’est posséder les gens.

Certains trouvent ce film excellent, acerbe et joyeux ; d’autres n’ont pas de mot assez dur, je cite par exemple ceci :

L’éternel problème des bonnes intentions. Et celle-ci ont une pâleur cadavérique à la vue de cet intordable navet. Décousu, sans idée précise, un semi-reportage foireux, pompeux et franchouillard. Et ceci sans évoquer la froideur du cadre, la petitesse du scénario, la lenteur de ce machin peu digeste. En prime une critique sociale qui arrive après la pluie. Entre ridicule et raté, triste et soporifique.

Je ne partage pas ce point de vue. Ou du moins, pas entièrement. Certes, ce film est réalisé à la truelle, et Dolorès ferait passer l’ami Joe d’Amato pour un digne esthète florentin. Je ne peux le nier. Par ailleurs, si l’idée d’incruster dans le fim plusieurs vrai-faux reportages est sans conteste une bonne idée, assez originale je crois pour l’époque, la réalisation poussive et digne d’un habitué de YouTube parvient à rendre presque pénible ces moments, hormis peut-être l’aspect anthropologique qui consiste à se replonger dans le Paris de l’immédiat après-soixante-huit.

C’est du reste selon moi la principale qualité de ce film pourtant indéniablement à voir. Il concentre jusqu’à la caricature la quintessence d’une époque définitivement révolue. Si aujourd’hui Pan est mort, bien vivace il était en 1974. La double identité (le slogan entêtant présent sur toutes les affiches de Fresson) est propice à tous les excès, toutes les déviances. Le sexe explose, l’échangisme, le transformisme, le n’importe quoi font leur loi. C’est sans doute ce que j’ai adoré dans ce film : l’atmosphère si décalée pour nous qui s’en dégage, si joyeuse, si débridée, celle d’une époque où l’on pensait encore qu’un nouveau monde fut possible, celui où l’ordre moral serait enfin abattu. Cet esprit joyeux irrigue tous les rets des seventies : je pourrais citer sans difficulté nombre d’exemples culturels, musicaux, cinématographiques, y compris dans le monde de l’avant-classement X, qui confirment cette observation. C’est en cela que ce film est grandiose, grinçant malgré tous ses défauts, et au final plus politique qu’il n’y paraît de prime abord (de prime abord, de toutes façons, les choses sont simples : un film de SF français, il y a de quoi se méfier ; des années soixante-dix qui plus est, il y a même de quoi s’inquiéter). Revenons un instant sur ce que j’entends pas l’aspect politique du film.

Malgré le prix de la double identité, en effet, chacun se fait un devoir d’appartenir à la nouvelle société, créée pour l’occasion. Sermeuze récolte le fruit économique de l’événement, mais le Gouvernement (représenté par un ministre de l’Intérieur qui rappelle ouvertement Poniatowski et qui préfigure aussi Peyreffite)  s’octroie le fichier de l’imaginaire en l’extorquant au businessman par la menace.

C’est alors que Borel comprend son erreur. Médiocres et égoïstes, les hommes ne s’identifient qu’à leurs semblables. Un nouveau monde est impossible. Les exactions se multiplient. Chacun veut commander ou imposer. La population prend peur et manifeste violemment. Le Gouvernement se réunit alors en séance extraordinaire et, à l’issue de celle-ci, un gardien d’immeuble, devenu dictateur grâce à la double identité, est autorisé à rétablir l’ordre à sa façon… Tout devra être répertorié, planifié et classé, chacun portera dorénavant un numéro et devra obéir sans broncher à l’Etat. Faute de quoi la peine de mort sera immédiate.

A noter enfin la présence d’Andrea Ferreol, à une époque exactement intermédiaire entre La Grande Bouffe etles Galettes de Pont-Aven.  Deux autres empreintes définitivement immarescibles d’une époque à jamais révolue.