Contre le droit au travail


61ndb67Qz4LAlexis de Tocqueville, Contre le droit au travail, préface de Pierre Bessard, Les Belles Lettres, à paraître le 14 septembre 2015.

Prononcé à l’Assemblée constituante le 12 septembre 1848 lors de la discussion sur l’adjonction d’un article ouvrant un « droit au travail » au projet de nouvelle constitution, ce discours retentissant demeurait jusqu’à présent enfoui dans la compilation des innombrables interventions du député Tocqueville au sein de ses Œuvres complètes : accompagné de ses éclairantes notes préparatoires, il est pour la première fois l’objet d’une publication spécifique. Ce texte révèle un Tocqueville inattendu, non plus le sociologue et historien mais un acteur profondément engagé dans les affrontements idéologico-politiques consécutifs à la Révolution de 1848 : un orateur et polémiste talentueux aussi peu « académique » et « modéré » que possible, proposant ici un condensé de sa philosophie politique.

C’est une contribution initiale et majeure à un débat de fond qui demeure d’actualité, où Tocqueville expose cursivement les raisons de son opposition tranchée au « droit au travail » et sa logique ; formules choc : son adoption ferait de l’Etat « le grand et unique organisateur du travail », « le maître et possesseur de chaque homme », le « propriétaire unique de chaque chose »… C’est aussi l’occasion de découvrir Tocqueville farouche adversaire du socialisme inspirant un tel droit ; autres formules choc : le socialisme est « une attaque directe contre la propriété et la liberté individuelles », « une nouvelle formule de la servitude humaine ».

Pierre Bessard est journaliste et président de l’Institut libéral suisse de Genève.

Les Belles Lettres, collection [Petite] Bibliothèque classique de la liberté, 13,50 €, 96 pages, ISBN 978-2251390604

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Maison Ikkoku


Une fois n’est pas coutume, alors que j’ai parlé jusqu’à présent de choses pour le moins diverses (musique, films, politique, littérature, horlogerie, et j’en passe), je n’avais jamais encore abordé la question des mangas et de la japanimation. Je corrige donc le tir et tente de combler ce vide avec le présent article. Il sera consacré à Maison Ikkoku (めぞん一刻, mezon ikkoku), qu’on appelle en France Juliette je t’aime. Autant préciser les choses tout de suite. C’est à mes yeux la meilleure série animée japonaise. Même la meilleure série animée tout court. Le manga est le meilleur de tous les mangas que j’ai lus. Et son auteur, la célèbre mangaka Rumiko Takahashi, la plus grande de toutes les mangaka. D’hier, d’aujourd’hui et vraisemblablement de demain. C’est dire si je place la barre haut. Et si j’ai perdu depuis longtemps toute forme d’objectivité lorsque je m’épanche sur Maison Ikkoku.

MI_09_06_25Il y en a sans doute qui ne connaissent pas. Je vais donc vous présenter dans un premier temps de quoi il s’agit, lorsqu’on parle de la Pension des mimosas (plus ou moins la traduction de Maison Ikkoku, ou Ikkoku-san).

Il s’agit d’un manga démarré en 1981. Oui, 1981, il y a presque 35 ans. Et qui s’est achevé en 1987. Il a été adapté par le studio Studio Deen, produit par Kitty Film, de 1986 à 1988. L’excellent character design a été assuré par la non moins excellente Akemi Takada (Creamy, Max et compagnie, Lamu…). Et il a été diffusé en France à compter du lundi 5 septembre 1988, sur TF1, tout le long de ses 96 épisodes. Notez donc que le succès de ce manga fut tel, que son adaptation en anime a démarré alors même que l’histoire du manga n’était pas achevée.

Maison Ikkoku raconte une histoire longue, complexe, exigeante. Et cette histoire est racontée pour l’essentiel, mais pas exclusivement, sous l’angle de Yusaku Godai (Hugo), un étudiant raté qui passe son temps à tenter de préparer ses concours d’entrée à l’université, et qui échoue à chaque fois. C’est un « Rōnin » comme on dit dans le Japon moderne. Il habite dans une pension de famille, chose déjà largement désuète au moment où ce manga a été écrit, et a comme voisins des locataires tous plus tarés les uns que les autres. Sa chambre est un lieu de fête et de persécution de cet étudiant raté. A telle enseigne qu’il n’en peut plus, et va quitter cette fameuse Pension des mimosas pour aller habiter dans un endroit plus tranquille.

Il s’apprête à franchir la porte de la pension, lorsqu’il tombe nez à nez avec Kyoko Otonashi (Juliette), dont il tombe immédiatement raide amoureux. Contre toute attente, car elle est bien jeune, c’est la nouvelle concierge de la pension. Godai ne veut plus, et ne voudra plus jamais, quitter Maison Ikkoku.

Mais rien n’est simple. Si deux ans seulement séparent Kyoko de Godai, Kyoko garde en elle une terrible mélancolie, on sent que cette jeune femme qui était jadis pleine de vie, n’est plus aujourd’hui qu’une personne perdue dans ses pensées. Son sourire timide cache une profonde tristesse. Car, malgré son jeune âge, elle est veuve. Elle n’a été mariée que six mois, avant que la mort n’emporte l’homme de sa vie, Soichiro Otonashi (Maxime). Non seulement elle est encore amoureuse de ce dernier, mais elle souhaite lui rester fidèle, et n’envisage absolument pas de refaire sa vie.

Godai l’aime de tout son cœur, mais comment se mesurer face à un spectre ? Il aura certes un rival, en la personne de Shun Mitaka (François), professeur de tennis BCBG et genre parfait, alors que lui, Godai, est aussi fauché que le blé de la fin de l’été. Mais son véritable rival, c’est Soichiro.

3796272796_95359e9a37_oPour compliquer le tout, ses voisins de la Pension (en particulier ce malade de Yotsuya (Stéphane), personnage non seulement bizarre, mais franchement chelou et pervers, ou encore Mme Ichinose (Pauline), commère plus ou moins malveillante) ne vont pas lui faciliter la tâche. Sans parler de ses propres prétendantes, Kozue (Suzanne, doublée par Catherine Laborde, oui, la miss météo de TF1 depuis une quinzaine d’années !) ou ultérieurement Ibuki (Clémentine, personnage clé selon moi bien que largement sous-estimé).

Je n’en dis pas plus sur l’histoire en tant que telle, je ne veux pas tout spolier non plus. Je me contenterai ici de quelques commentaires d’ordre général.

Tout d’abord, ce manga est le plus réaliste que je n’ai jamais connu. Il dépeint la société japonaise des années 80 de l’intérieur comme personne. A tel point que c’est difficile pour un non-japonais de s’approprier les multiples références présentes à l’écrit comme dans l’anime (les plats que les personnages mangent, les panneaux dans la rue, les codes, rites, symboles divers typiquement nippons). Il en ressort que des thèmes extrêmement sérieux et importants sont traités, parfois avec légèreté, parfois gravité : la place de la femme japonaise, le statut de veuve et son acceptation sociale, la vie étudiante et ses déboires dans cette mégapole absolue qu’est Tokyo, la précarité, la promiscuité, la carrière promise de salaryman que Godai, devenu nettement plus mature, parvient à éviter, l’indépendance recherchée par les principaux protagonistes, chacun à sa façon. Il y a énormément de justesse dans le propos, mais le ton n’est jamais ennuyeux bien au contraire, Rumiko Takahashi est même une maîtresse dans l’art de pratiquer le quiproquo, la situation absurde, le jeu de mot qui l’est tout autant, l’humour loufoque.

Maison_ikkoku_11Ensuite, ce manga et son anime dégagent quelque chose de spécial. Quelque chose qu’il est difficile de verbaliser. Un état d’esprit mélancolique, une sorte de spleen général, qui débouche pourtant sur une formidable joie de vivre in fine. Il est impossible de ne pas accrocher à Maison Ikkoku, de ne pas plonger dans cette histoire avec tous ces personnages. De ne pas avoir de l’empathie pour Godai, de l’amour pour Kyoko ou Ibuki, de la compassion pour Kozue, de l’admiration pour Soichiro. Le manga parvient, outre l’humour ou les thèmes sérieux évoqués ci-dessus, à faire passer aussi cet état d’esprit (fun’iki). Ce qui est un exploit dans ce genre de format. L’effet est du reste renforcé dans la version anime, qui joue comme jamais des pauses, des passages lents et langoureux, des scènes d’introspection, le tout illustré par une bande-son parfaite. Moi qui ai adoré d’autres animes auparavant (par exemple les Cités d’Or), la bande-son, les génériques (presqu’une vingtaine se sont succédés !), les détails innombrables de Maison Ikkoku écrasent absolument toute concurrence, quelle qu’elle soit. Jamais aucun autre anime n’a provoqué chez moi la sensation que j’ai eue en regardant il y a plus de 25 ans Maison Ikkoku. Et cette même sensation revient, intacte, à chaque fois que je revois ne serait-ce qu’un seul épisode de cette série culte.

Evidemment il y a le poids de la nostalgie, il joue à fond. Mais cet argument est un peu court. Revoir Maison Ikkoku avec des yeux d’adultes n’est pas stupide. Lire le manga après l’anime n’est pas stupide. Revoir les épisodes en VO plutôt qu’en VF, comprendre certains passages censurés à l’époque (Ah, les bitures à la limonade ! Ah, les scènes un poil trop osées, comme les revues érotiques que Godai cache dans sa chambre, le pseudo strip-tease de Kyoko, … !), n’est pas stupide. Car cette histoire n’est pas faite pour les enfants. C’est un seinen, un manga pour (jeune) adulte. La tranche d’âge visée par Takahashi était, grosso modo, les 16-30 ans. L’anime troque l’humour déjanté du manga pour un humour plus conventionnel, et vise un public un peu plus large, disons 14-30 ans. Alors que chez nous cet anime a été diffusé sur TF1 dans le Club Dorothée, qui, lui, visait un cœur de cible nettement plus jeune (disons, 8 à 12 ans). Ceci explique la censure. Mais aussi l’intérêt pour un adulte de se pencher dans cette histoire (et, pour le manga, d’aller au-delà du tome 5, qui marque une véritable rupture dans l’atmosphère de celui-ci). Le hiatus existe et perdure, il est agaçant pour le puriste. Mais il n’a bien évidemment rien de comparable avec Hokuto No Ken (Ken le Survivant), qui était destiné aux adultes, diffusé au Japon entre 23h30 et minuit, et qui n’avait rien, mais alors rien, à faire dans une émission pour enfants. Ceci nous a certes permis de bénéficier d’un doublage d’anthologie, mais donne aussi une idée claire sur la manière dont AB achetait n’importe quelle série japonaise sans même la visionner auparavant…

Surtout, Maison Ikkoku raconte au fil de cette longue histoire (qui s’étale sur 7 ans) ce qu’est véritablement l’amour. Comment il naît, comment le coup de foudre de Godai, garçon impétueux, irréfléchi, versatile, parvient à se transformer au fil de sa maturité en véritable amour. Cet amour que chacun rêverait de connaître un jour, bien qu’il soit largement inatteignable. Et parvenir à passer un tel message via une série animée, un manga, ou quelque autre support que ce soit d’ailleurs, est une gageure. Pourtant, ce défi a été parfaitement relevé ici.

Je n’ai pas grand chose à ajouter que ceci : si vous ne connaissez pas, ruez-vous sur l’anime, puis le manga. Si vous connaissez l’anime de vos jeunes années, regardez-le à nouveau, puis le manga. Si vous êtes fan de manga, et que vous ne connaissez pas Maison Ikkoku (impossible toutefois que vous n’ayez pas entendu parler de ce monument du romantisme…), et bien réparez vite cet oubli.

Je laisse le dernier mot à quelques fans, dont je partage totalement l’enthousiasme.

Niki écrit :

Cela est servie par une atmosphère unique crée par la convivialité de la pension de Mimosas, la grande pente devant la pension qui est le lieu le plus romantique de toute la japanimation, mais aussi par toutes les personnes que Hugo rencontrera durant son parcours, l’ivresse crée par les moments de joie ou de peine la mélancolie se dégageant du récit, l’ost tout simplement mémorable, enfin bref.

Difficile de décrire cette série, il y aurait tant à dire mais par peur de vous spoiler je m’arrêterais là, je n’ai qu’une chose a dire regardez-le diantre de merde, sans a priori débiles ou encore moins des attentes surfaites, et regardez-le en espérant que vous aurez le sourire béat tout le long de l’épisode et que vous riez aux éclats face à l’humour ravageur de la série, que vous ayez le cœur serré grâce au romantisme de la série, que vous preniez le même pied que j’ai pris hier a voir ces 15 épisodes.

un autre échange intéressant ici

vol5Vous pouvez également lire, sur la Mangathèque, le passage suivant :

Et la fin me direz-vous ? Pas de spoil, rassurez-vous… Sachez juste que la fin est superbe, émouvante, une vraie fin, une période se termine, une histoire se finit mais la vie continue, aucune frustration car aucun personnage n’est oublié… Evidemment, une fois tournée la dernière page, il est difficile d’accepter de quitter les joyeux pensionnaires de Maison Ikkoku, mais on garde inévitablement un grand sourire sur le visage, avec peut-être une petite larme à l’œil, ravi d’avoir pu suivre 7 ans dans la vie de ces hommes et de ces femmes, 7 ans de galères, d’erreurs, d’échecs, de réussites, de fausses joies, de bourdes, de maladresses mais surtout, 7 ans d’amour, de tendresse et d’humour…

Maison Ikkoku n’est ni mielleux, ni naïf, ni guimauve. Ici, ce sont des gens qui sont loin d’être parfaits, comme vous et moi, ancrés dans leur quotidien et qui apprennent à vivre ensemble et à trouver leur place. Maison Ikkoku, c’est l’histoire d’un amour qui se construit, qui se bâtit petit à petit, malgré les doutes, les peurs, les problèmes de communication, mis en scène avec pudeur, sensibilité, réalisme et un regard très adulte (mariage, maternité, mort, argent, chômage…). Maison Ikkoku est un manga à découvrir qui fait tour à tour rire et pleurer, à déguster page après page pour découvrir toutes les subtilités et les situations hilarantes dont les volumes sont truffés.

Sur le site kyoko.org, on peut lire ceci :

En étant le témoin de l’évolution de ses sentiments, de ses peurs, de ses hésitations du coeur, à partager ses joies, ses colères et ses peines, on ne peut que s’attacher à ce personnage si humain et j’ai fini par ressentir une profonde empathie avec ce que Rumiko Takahashi a essayé d’exprimer à travers ce personnage. Kyoko est très humaine et d’un naturel enjoué. Bien qu’elle n’ait pas toujours eu de la chance dans sa vie, elle a su rester chaleureuse.

Son seul défaut, jusque vers la fin de l’histoire, est de croire qu’il n’y a qu’une seule réponse aux problèmes de la vie. Mais elle saura changer pour enfin être heureuse…

En France, le manga a été édité par Tonkam dans une édition en dix tomes, mais celle-ci semble désormais épuisée.

71zALFufh5L._SL1200_Vous pouvez en revanche très facilement trouver le coffret DVD, en version intégrale non censurée, en VOST et en VF, avec les génériques originaux, les teasers… par exemple sur Amazon.

Enfin, un site de référence sur Kyoko Otonashi et Maison Ikkoku.

Omega Speedmaster 125


IMG_8104Je voudrais vous présenter aujourd’hui une montre qui me tient particulièrement à cœur. Elle fait partie de la série des Speedmaster d’Omega, la gamme de montres qui a équipé la NASA à l’occasion de l’ensemble de ses missions spatiales, les célèbres missions lunaires (Apollo, Gemini…) en particulier. C’est la Speedmaster « classique », dite Professional, ou encore « Moonwatch », qui remplit ce rôle. Mais Omega, flairant le bon coup, a depuis longtemps sorti tout un tas d’éditions spéciales, plus ou moins limitées, destinées à commémorer tel ou tel acte de bravoure spatial, tel événement lié à la conquête de l’espace, ou encore tel anniversaire particulier qui trouve à s’incarner dans l’iconique Speedmaster. La Speedmaster 125 relève de la dernière catégorie. Elle a été produite en 1973, à l’occasion des 125 ans de la prestigieuse manufacture fondée par la famille Brandt. Omega a choisi pour cette occasion de faire appel à son modèle phare entre tous, mais en le réinterprétant d’une manière typique des années 70. Il en ressort cette montre au boîtier improbable, au design unique, massif et cohérent, qui à la fois se distingue de toute Speedmaster ayant existé jusque-là ou à venir (y compris les spéciales « Mark » II, III, IV et V), et qui à la fois partage un ADN commun immédiatement identifiable avec ses consœurs. _MG_2921.jpg

Mais ne croyez pas que cette montre fut un succès. C’est au contraire l’un des plus cuisants échecs de la marque de Bienne. Seuls 2000 exemplaires furent produits, là où Omega produit en centaine de milliers des Mark II ou IV, des millions de Speedmaster Pro. Pourquoi il tel fiasco ? Impossible à dire, mais il s’agit peut-être de ce boitier si massif, spécial, unique, oversized pour l’époque (et encore très massif à l’aune des goûts actuels). C’est une montre qui peut fortement intimider, si j’ose dire. Au porté, elle ne convient clairement pas à tout le monde. Même une G-Shock sans concession passe mieux au poignet de beaucoup, que cette 125.

Cette montre est donc plutôt rare. Elle est aussi mythique, car il s’agit du tout premier chronographe (calibre 1041) à avoir bénéficié de la certification COSC (Contrôle Officiel Suisse des Chronomètres). Seules 3% des montres Suisses reçoivent ce certificat.

_MG_2950.jpgLe verre minéral comprend une échelle incorporée, sur le modèle typique des séries spéciales (Mark…), la plupart du temps une échelle tachymétrique. Le cadran comprend une particularité étonnante et qui contribue, à mes yeux, notablement à son charme : le logo appliqué, la marque, et le chiffre 125 sont une sorte de métal très sombre, presque noir. Noir sur noir, mais avec des reflets brillants sous certains angles, ce logo est une réussite totale et maîtrisée. Les connaisseurs savent que c’est une Omega, les autres doivent faire un effort particulier, tordre le cou par exemple, pour le découvrir. Le cadran comprend classiquement une petite seconde à 9h, comme sur toute Speedmaster, agrémenté ici d’un totalisateur 24h, une double aiguille du chronographe (la seconde du chronographe c’est la trotteuse « épée », la minute la trotteuse « avion »), et enfin un quantième à 3h. _MG_2968-Modifier-Modifier

Mon modèle a connu une existence tumultueuse. Achetée aux enchères, elle a été portée durant presque 40 ans par un général de l’Armée de Terre. Grand officier de la Légion d’honneur, son précédent propriétaire a été à l’origine de la création d’une unité d’élite de l’Armée. Je n’ai certes rien d’un grand militariste, et le mot est faible, mais connaître l’histoire de cette montre me rend comme débiteur d’une parcelle de celle-ci. Elle connaît à présent un quotidien d’une autre nature, certes, mais l’ADN de son ancien propriétaire, dans la mesure où je sais de qui il s’agit, vit encore à travers elle et à travers moi. Je ne suis pas prêt de me séparer de cette montre, qui est et reste pour l’instant « dans son jus ». Le cadran est parfait, la patine des index au tritium aussi. La lume des aiguilles a largement disparu. Enfin, cette montre tient l’heure sans la moindre difficulté et tutoie encore, 42 ans plus tard, le COSC, avec une aisance déconcertante.

Modèle  ST378.0801
IMG_8126.jpgCalibre Omega c.1041 Calibre de base Lemania 1341 Mouvement Automatique
Hauteur de boite 51mm Largeur sans couronne 42mm Largeur avec couronne 44.8mm Épaisseur de la boite 14.8mm Poids avec bracelet 183g   Série limitée à 2000 exemplaires.   IMG_8159.jpg

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Charlie Hebdo, liberté d’expression et islamisme radical


100309122_oEvidemment, tout a déjà été dit ou presque au sujet de la tragédie de Charlie Hebdo. Il est difficile de sortir de cette gueule de bois et de se poser devant son clavier pour écrire quoi que ce soit de pertinent. Je n’aurai donc pas cette prétention. Je souhaite simplement faire part de quelques réflexions, et vous renvoie par ailleurs et surtout vers le site Contrepoints qui contient de nombreuses références indispensables. Je ne peux bien évidemment que m’associer à la douleur des proches des victimes, et plus généralement de tous ceux pour qui la liberté de la presse est une valeur cardinale, et de tous ceux qui, comme moi, aimaient beaucoup le génie hilarant et provocateur de Charlie.

Ma première remarque, emboîtant le pas à l’ami Patrick Smets, c’est que la liberté d’expression est la mère de toutes les libertés. La liberté de la presse n’en est que sa déclinaison contemporaine. John Milton, Pierre Bayle et d’autres ont montré avec brio qu’aucune liberté ne saurait exister dès lors que la liberté d’expression n’est pas assurée. Seules les dictatures, islamistes ou autres, ne respectent pas la liberté d’expression. Comme l’écrivait Spinoza :

« Il est évident que les lois concernant les opinions menacent non les criminels, mais les hommes de caractère indépendant, qu’elles sont faites moins pour contenir les méchants que pour irriter les plus honnêtes, et qu’elles ne peuvent être maintenues en conséquence sans grand danger pour l’État»

La liberté d’expression est ce qui distingue un régime libéral d’un autre ; elle est la traduction concrète de la liberté d’opinion, que personne ne peut empêcher, pas même une tyrannie. Mais qui n’est qu’un ensemble vide si n’est pas assurée la liberté d’exprimer ses opinions.

Ma deuxième remarque est exprimée de manière magistrale par Patrick, je me permets donc de le citer longuement :

La liberté d’expression n’est pas seulement un droit individuel. Elle participe aussi à l’enrichissement du débat public et les atteintes à cette liberté réduisent la capacité des gens à réfléchir. Les idées n’apparaissent pas par hasard, mais parce qu’elles semblent porteuses d’une part de vérité pour ceux qui y adhèrent. C’est à travers le débat que cette part de vérité va être appréciée, soupesée, affinée, réinterprétée ou abandonnée. Dans un régime démocratique, les citoyens ont le droit et le devoir  d’effectuer individuellement ce travail de réflexion critique. Et si d’aventure émerge une théorie abjecte ou imbécile, il faut encore démonter le mécanisme par lequel elle se pare de l’apparence de la vérité. Il faut montrer en quoi cette théorie est erronée et aider les gens à comprendre ce qui fait la différence entre une idée vraie et une idée fausse.

L’intérêt de la liberté d’expression, c’est que tout idée nouvelle, déviante, originale, à contre-courant, puisse apparaître dans le champ du débat intellectuel. Et cette idée nouvelle peut être stupide comme brillante ; encore faut-il démontrer qu’elle est l’un ou l’autre. Le débat permis par la liberté d’expression permet d’infirmer ou de valider les idées qui apparaissent, et enrichissent ainsi collectivement la société.

Troisième remarque : Au-delà de la seule liberté d’expression, c’est aussi un esprit libertaire qui est mort le 7 janvier dernier. 2015 marque la fin de mai 68. Charlie Hebdo est l’illustration même de l’esprit de libération né des années de plomb du régime gaulliste. Et surtout, le rêve de toute une génération d’un monde plus libre, plus tolérant, quitte à se dresser contre toute coercition de manière « bête et méchante », comme Charlie savait si génialement le faire. En cela, Wolinski, Cabu, Charb et les autres étaient des maîtres et nous devons continuer à nous en inspirer. Personne, aucune dogme, aucune idéologie, aucune idée, ne relève du sacré. Il n’y a aucune exception à cette règle. C’est notre modèle de société qui en dépend.

Quatrième remarque : quelle est la véritable nature de cet attentat ? Est-ce un « simple » crime horrible, comme l’écrit Guy Sorman ? Un acte de fanatiques religieux, qui cherchent à venger le prophète ? Un acte politique, de la part de gens qui refusent la laïcité, la séparation du pouvoir religieux et de la société ? Evidemment, un peu tout cela à la fois. Vraisemblablement un acte religieux, de la part des frères Kouachi, qui cherchent à prolonger en France un djihad déjà éprouvé au Moyen-Orient. N’en déplaise à ceux qui prétendent qu’ils n’ont rien à voir avec les musulmans, c’est bien au nom d’Allah et de Mahomet qu’ils ont tué. Mais il est vrai aussi qu’en s’attaquant à un symbole de la liberté d’expression, et en attaquant la France en son cœur, leur acte est aussi (et surtout) un acte politique. Qui fait écho aussi bien aux appels au meurtre d’occidentaux lancés par Daesh, qu’à la volonté de créer un califat en Irak et en Syrie. Et ne traiter que le volet « terroriste » de cet événement tragique ne résout rien à ce dernier aspect, qui est bien plus complexe à traiter.

La question est d’éradiquer l’islamisme radical partout dans le monde, pas juste chez nous. De forcer l’islam a rentrer dans la seule sphère privée de laquelle il n’aurait jamais dû sortir. A l’heure où j’écris ces lignes, une prise d’otages à lieu dans une imprimerie. J’ai peur pour les otages. Mais encore plus peur pour les victimes de demain des fous d’Allah, si jamais nous ne faisons rien.

Il faudra enfin non pas restreindre nos libertés, mais au contraire les développer encore. C’est la meilleure réponse possible aux islamistes. Il ne faut jamais leur céder, car sinon c’est leur donner raison. Il est étonnant que certains partisans autoproclamés de la liberté d’expression aient une opinion quelque peu différente. Comment peut-on prétendre, comme certains sur Twitter, que Charlie Hebdo l’aurait bien cherché ? Comment des dessins peuvent-ils justifier de tels actes ? Qui peut sérieusement considérer que des dessins sont une provocation insupportable ?

A ces derniers, je dédie donc le dessin suivant.

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Bonne année


Je vous souhaite à toutes et tous une excellente année 2015 !

Dossier Bertrand de Jouvenel


Alors que parait la nouvelle livraison de la revue Laissons Faire, je vous propose ci-dessous un petit dossier consacré à Bertrand de Jouvenel et que je vous ai concocté pour l’occasion.

jouvenel
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Bonne lecture !

 

Coluche et les Rolex du Cœur


Vous pensez tout connaitre de Coluche. Son humour, son talent indéniable, ses films, sa passion pour la vitesse et les motos. Mais saviez-vous qu’il était aussi un fin collectionneur de belles montres ?

Il y a 30 ans, Coluche fondait les Restos du coeur... une Cartier au poignet
Regardez attentivement la photo ci-dessus. Vous l’avez déjà vue tant de fois. Vous pensez à la campagne hivernale des Restos du Cœur qui démarre actuellement. A la musique de Jean-Jacques Goldman et aux Enfoirés.
Pourtant, il y a un détail qui vous a sans doute échappé. Coluche, sur cette photo les bras croisés, porte une magnifique Cartier Tortue. Une montre à 15 000 euros. Comme l’écrit le site BellesMontresOnline,

l’humoriste et acteur à l’origine de l’association, qui a servi 130 millions de repas lors de la saison 2013-2014, était un passionné d’horlogerie. À la ville comme sur scène, au cinéma comme à la télévision, il arborait souvent des modèles onéreux, dont le prix flirterait aujourd’hui avec les 100 000 euros.

 Je n’ai pas envie de commenter ici le talent de Coluche, en tant qu’humoriste, que cinéaste et qu’acteur, qui me parait indiscutable, quoiqu’un cran en dessous de Jean Yanne ou de Pierre Desproges. Il n’a pas volé, loin de là, l’argent qu’il a gagné durant sa vie, et jusqu’à la preuve du contraire il ne l’a extorqué à personne, à la différence des hommes de l’Etat. Bien sûr l’humoriste est critiquable, l’acteur plus ou moins bon (Tchao Pantin me parait des plus dispensables), et j’ai mieux apprécié ses écrits que ses spectacles. Pour autant, Coluche est un indéniablement un marqueur de la société française des années 70-80, et à ce titre marque encore de nos jours pleinement les esprits de nos contemporains. Je ne commenterai pas en tant que tel son goût pour les montres de luxe, que je partage avec lui, à défaut, pour ma part, d’avoir les moyens de me les acheter. Enfin, je ne ferai volontairement aucun lien entre ses goûts et son engagement humaniste qui prit la forme de la création des Restos du Coeur. Je laisse chacun se forger sa propre opinion sur le personnage, qui ira vraisemblablement de la critique du charity-business à la défense d’une oeuvre en faveur des plus démunis, comme Bill Gates par exemple peut le faire en Afrique.
Et puis quelqu’un qui a écrit des aphorismes d’anthologie tels que
Les fonctionnaires sont tellement habitués à ne rien faire que lorsqu’ils font grève, ils appellent ça une « journée d’action »
 ou encore :
La moitié des hommes politiques sont des bons à rien. Les autres sont prêts à tout.
mérite notre respect et notre gratitude.
Je me contenterai donc de souligner qu’à la faveur de ses passages médiatiques, du visionnage de scènes issues de ses films, de photos d’époque, il est possible de noter et de souligner le goût sûr et prononcé de Coluche pour les belles montres. Ce qui suffit – à mes yeux, je ne vous demande pas de partager mon point de vue –  à le rendre encore plus sympathique. Je remercie le site Belles Montres Online qui m’a fournit de nombreuses précisions sur ces itérations horlogères de Coluche, qui n’ont, au demeurant, pas vocation à être exhaustives.

La Rolex Submariner de Banzaï

Dans le film Banzaï, sorti en 1983, Coluche apparaît à l’écran avec au poignet une Rolex Submariner. Probablement une référence 1680 qui aujourd’hui se vend sur le second marché pour environ 6 000 euros. Symbole de l’horlogerie de luxe sport chic, la Submariner est réputée pour sa robustesse, sa précision et son look indémodable. Un classique horloger.

La Submariner, c’est LA montre de plongée ; celle qui a inventé les codes de cet incontournable de toutes les marques horlogères modernes, même si Rolex ne peut s’enorgueillir d’être le premier fabricant de montres de plongée. A la demande du Commandant Cousteau, c’est Blancpain et sa Fifty Fathoms qui lui dame le pion de quelques années.

La « Sub », c’est la montre mille fois imitée, jamais égalée ; les codes graphiques de celle-ci datent des années 1950, et sont désormais passés dans le domaine public. Il en ressort que de nombreuses marques, de qualité parfois, douteuses souvent (je pense par exemple à l’Ice Watch) s’inspirent – pour employer un doux euphémisme – de la Submariner. Peut-être la seule et unique montre que tout un chacun peut reconnaitre immédiatement au poignet de quelqu’un.

Une Marine quand il faut être sérieux

Ce n’est pas parce que Coluche nous faisait rire qu’il n’était pas pour autant une personne raffinée. Il ne faut donc pas s’étonner de le voir en costume trois-pièces, les cheveux bien coiffés avec au poignet une montre Breguet Marine d’une valeur de 8 000 euros. Entre son boîtier en or blanc et son cadran guilloché parcouru par des aiguilles bleuies, ce garde-temps est l’un des summums du raffinement horloger. Étonnant de le croiser au poignet de Coluche ? Pas vraiment.

Bréguet appartient de nos jours au Swatch Group. C’est l’une des marques les plus anciennes de l’histoire de l’horlogerie, fondée par Abraham Bréguet en 1775 à Paris – oui, j’ai bien écrit en 1775, ce qui laisse songeur au regard de la durée de vie des entreprises modernes, et qui fait de cette maison horlogère une contemporaine de la Déclaration des droits de Virginie, de la Déclaration d’Indépendance, et de la Richesse des Nations, rien que ça ! Bréguet reste de nos jours une marque parmi les plus réputées de l’horlogerie helvético-française. Les montres Breguet sont facilement reconnaissables à leur boîtier cannelé, le plus souvent en or, leur cadran finement guilloché ou émaillé et leurs aiguilles en acier bleui dont les pointes se terminent en pomme évidée. La quintessence du classicisme. Une valeur très très sûre, en effet, qui surprend chez Coluche mais qui est la preuve évidente d’un goût particulièrement avisé.

Une Daytona par passion

En bon passionné de vitesse, Coluche se devait de porter une montre de pilote lorsqu’il était au volant de sa Ford Fairlane, ou aux commandes d’un de ses bolides à deux roues. Quoi de mieux qu’une Rolex Daytona « Big Red », véritable Graal horloger aux yeux de bien des collectionneurs, rendue populaire depuis son apparition au poignet de l’acteur Paul Newman, dans le film Virages. Elle est surnommée « Panda » en raison de son cadran blanc et de ses compteurs noirs, et son charme agit sur n’importe quel amateur d’horlogerie sportive. Aujourd’hui, le modèle que portait Coluche s’arrache aux enchères pour environ 30 000 €.

Ah la Daytona « Cosmograph » Panda !  Créée par Rolex en 1963, c’est le premier chronographe de cette auguste maison. Il embarquait pendant longtemps le fameux El Primero de Zenith, avant que Rolex décide, enfin, de développement son mouvement maison. Que dire sur la Rolex Daytona baptisée « Paul Newman » par les collectionneurs ? C’est un chronographe cher, très cher même, et terriblement efficace. L’un des plus beaux (d’ailleurs, bien plus beau à mon avis que la Daytona contemporaine, qui sombre dans l’ornière bling-bling dans laquelle Rolex se trouve souvent à présent). L’un des plus fiables aussi. Seule la Speedmaster d’Omega, la « moonwatch », la montre des missions spatiales en général et lunaires en particulier, parvient à lui tenir la dragée haute. Et dans une moindre mesure, la El Primero déjà citée. La Daytona, c’est l’incarnation de la vitesse, des courses endiablées du circuit de Floride, de celles d’Indianapolis ou du Mans. Avant même que Tag Heuer ne truste ce créneau rémunérateur, sur lequel il s’est peu ou prou spécialisé depuis la célèbre Monaco portée par Steve McQueen.

De curieuses Audemars Piguet

En plus d’être humoriste, comédien, animateur radio, pilote de moto et fan d’automobile américaine, Coluche était un passionné de montres, un amateur averti, dont la collection renferme quelques modèles très pointus. On pense notamment à un chronographe Jules Audemars en or avec cadran en émail signé Audemars Piguet d’une valeur de 14 000 euros, ou encore à la pièce surprenante qu’il porte dans le film Le Maître d’école. Une Cartier Art Déco de 1945 livrée par Audemars Piguet. Une double signature et une provenance qui ont permis à cette montre rectangulaire d’apparaître aux enchères chez Antiquorum en avril 1992 à 25 000 francs suisses (soit environ 20 000 euros actuellement). Que sont devenues les montres préférées de la collection de Michel Colucci ? En tout cas, on ne les a pas encore croisées en ventes aux enchères.

Cet inventaire n’est sans doute pas exhaustif, et si parmi mes lecteurs certains peuvent m’aider à le compléter, c’est bien volontiers que j’amenderai ce billet.

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De la souveraineté


41x+Wwfn9LL._SY300_De la souveraineté est un livre de la maturité de Bertrand de Jouvenel, qui gagne à être relu.

Dans un Avertissement plein de modestie, l’auteur de Du Pouvoir, dont le présent ouvrage est la suite directe, indique qu’il lui a coûté beaucoup de peines et craint qu’il n’en coûte aussi au lecteur. C’est exact que Bertrand de Jouvenel s’est engagé dans une exploration d’une extrême difficulté (« exploration » est son propre terme), la plus difficile assurément qui puisse de nos jours tenter — ou ne pas tenter — un spécialiste de science politique. Exploration renouvelée à partir de plusieurs points de départ, et non point, comme Du Pouvoir, « la carte bien clairement tracée d’un pays bien connu ». Exploration, enquête (sur l’autorité souveraine), recherche (du bien politique) : en aucune façon un Traité de souveraineté, tel que Jean Bodin en a laissé voici bientôt quatre siècles le magistral monument : mais, pour reprendre une expression du fameux juriste angevin, l’auteur ici a « pris la mire plus haut ».

Si haut que le lecteur moyen, s’il en est à cet ouvrage d’une extrême intensité intellectuelle — et morale — risque d’être plus d’une fois déconcerté, ne serait-ce que par le vocabulaire souvent original par sa rigueur même. Mais où commence et où finit, en pareille matière qui fourmille de fausses évidences, le lecteur moyen ? Je pense donc que la « clef » livrée par l’auteur dans cette étonnante page 23 pour faciliter précisément l’intelligence de son ouvrage sera précieuse à tout lecteur. Bertrand de Jouvenel s’y avoue essentiellement préoccupé des bienfaits que les hommes se procurent mutuellement par la coopération sociale, cette coopération par laquelle, dit-il ailleurs, « l’homme se fait ». En conséquence tout ce qui maintient et tout ce qui enrichit cette coopération — soulignons : enrichit — le trouve attentif. Mais cet enrichissement lui semble dû à l’incessant jaillissement d’initiatives dispersées, tel que l’esprit le plus fort est impuissant à former « une image prévisionnelle épuisant les possibilités futures» de la coopération ; il faut donc écarter l’idée, désormais si chère à tant d’esprits pour des raisons multiples, que cette coopération doive être successivement édifiée à partir d’ « un seul centre organisateur ». Certes, pour que puissent fructifier tous les germes lancés, certaines conditions de stabilité sont nécessaires, et « un immense complexe d’agents de modification et d’agents de régularité », mais l’autorité publique ou souveraine, comme on l’appelle, n’y est qu’un agent « parmi d’autres », le plus puissant mais qui ne doit pas se prendre pour « le seul ». L’auteur préfère la considérer comme le grand complémentaire. Si bien que l’ouvrage, malgré son titre, est beaucoup moins consacré à l’histoire du concept de souveraineté qu’à développer et justifier, étayer cette conception de l’autorité souveraine, simple servante des rapports sociaux, pour le service de l’homme.

La première partie, intitulée « De l’Autorité », développe expressément la conception originale dont il s’agit. La seconde, intitulée « Du Bien politique », et qui correspond spécialement au sous-titre de l’ouvrage, explore le problème de l’emploi légitime du Pouvoir, ou du Bien commun, ou problème du Quoi par opposition au problème du Qui (c’est-à-dire de la source légitime du Pouvoir, lequel a trop éclipsé le premier dans les recherches de la science politique contemporaine). Le même souci la domine de raisonner sur un « réseau social ouvert », où les rapports sociaux sont étendus et diversifiés. La troisième partie, intitulée « Du Souverain », étudie à la lumière de l’histoire, Moyen âge et Ancien régime, le problème d’une bonne régulation de la volonté dominante (c’est ici le reliquat de l’histoire du concept de souveraineté que l’auteur avait eu, pour commencer, dessein d’écrire, avant de s’apercevoir que son étude risquait de faire double emploi avec certains chapitres de Du Pouvoir). Cette bonne régulation, par le jeu de « butoirs sensibles », d’un souverain dont la puissance a pris de plus en plus de plénitude, dont le pouvoir de décision est devenu de plus en plus compréhensif, fait corps avec le souci du bon contenu, de la bonne consistance de la décision revêtue de la forme impérative, autrement dit de « la bonté dans la volonté souveraine », ou Bien politique. Enfin la quatrième partie, « De la Liberté », qui part de Descartes et de Hobbes, qui passe par Rousseau pour aboutir à de fulgurantes considérations sur la liberté d’opinion et la lumière naturelle, don direct de Dieu, semble apporter à deux siècles de distance une vérification singulièrement étoffée à la fameuse phrase de L’Esprit des lois : « II n’y a point de mot qui ait reçu plus de différentes significations, et qui ait frappé les esprits de tant de manières que celui de liberté ». Et ce Montesquieu qui écrivait quelques lignes plus loin qu’il fallait éviter de confondre le pouvoir du peuple avec la liberté du peuple eût reconnu sa pensée, enrichie des résonances de deux siècles tumultueux, dans la cinglante conclusion des pages de Bertrand de Jouvenel consacrées à la liberté comme pouvoir : « Tout cela est important, mais c’est l’histoire de l’impérialisme humain, et non pas l’histoire de la liberté. Et quiconque croit voir la liberté essentiellement dans le pouvoir de l’homme est dénué du vrai sentiment de la liberté ».

Le hasard a voulu que, pendant l’assez long temps où ce livre — qu’il faut lire et relire, quitter et reprendre pour en laisser reposer et fructifier en soi les semences — est resté sur ma table, je fus amené à étudier d’assez près d’une part les saint-simoniens, d’autre part Tocqueville, soit le jour et la nuit ou la nuit et le jour si l’on préfère (je n’entends pas par cette image banale porter un jugement de valeur ! ) Les saint-simoniens, sur les traces de leur maître extraordinaire, prophète de l’industrialisme, furent sans doute les premiers à organiser contre la thèse de « l’incessant jaillissement d’initiatives dispersées », l’idée futurement chère à tant d’esprits de la coopération sociale successivement édifiée à partir « d’un seul centre » producteur et distributeur. Rêve « polytechnicien » selon une expression de Raymond Aron, rêve technocratique, rêve marxiste aussi et apparemment du même fond saint-simonien. Rêve dont il n’y a pas ici à discuter s’il est réalisable ou non et à quelle échelle, s’il a été ou non réalisé et à quel prix. Ce qui nous intéresse est de mettre en regard ce texte étonnant, trop peu connu, de Tocqueville dans La Démocratie en Amérique : « Les hommes mettent la grandeur de l’idée d’unité dans les moyens, Dieu dans la fin : de là vient que cette idée de grandeur nous mène à mille petitesses. Forcer tous les hommes à marcher de la même marche vers le même objet, voilà une idée humaine. Introduire une variété infinie dans les actes, mais les combiner de manière à ce que tous ces actes conduisent par mille voies diverses vers l’accomplissement d’un grand dessein, voilà une idée divine — l’idée humaine de l’unité est presque toujours stérile, celle de Dieu immensément féconde ».

Sur quoi renchérit le distingué commentateur de l’édition M. -Th. Génin de l’ouvrage, André Gain : « C’est bien par la convergence que se réalisent les grandes œuvres, non par l’identité des volontés contraintes ». Voire : l’affirmation mérite une discussion véritablement scientifique, véritablement de science politique. Mais entre ce texte de Tocqueville et la prédication saint-simonienne, voilà le débat remarquablement situé. Que Bertrand de Jouvenel vienne, à plus de cent ans d’intervalle, relayer ici Tocqueville avec la profondeur d’une pensée sûre d’elle-même et l’éclat d’un talent aujourd’hui consacré qui lui permettent de n’être pas écrasé par la comparaison, c’est ce qui saute aux yeux.

Mais la convergence, la combinaison vers un grand dessein à accomplir d’actes infiniment variés ne peuvent résulter d’un miracle. Idée divine, soit, acceptons-en l’hypothèse. Il reste que pour la réaliser Dieu a besoin des hommes. Bertrand de Jouvenel, creusant la notion d’autorité, propose le thème de l’entraîneur, par lui distingué de l’ajusteur : la source chaude, principe de mouvement, distinguée de la source froide, principe d’ordre, la forme essentiellement excitatrice de l’autorité distinguée de sa forme essentiellement calmante. Est libérale une société qui voit d’un œil favorable se déployer les autorités entraîneuses. Mais il reste que c’est l’autorité mainteneuse, et ajusteuse pour maintenir, qui fait le fond de la société. L’autorité entraîneuse n’est à la tête de la société que par intermittences, et sous réserve des ajustements nécessaires pour compenser le trouble croissant apporté par les innovations. A plus forte raison quand la société se fait elle-même entraîneuse, se réserve « le monopole de l’entraînement » afin d’assurer une direction centrale de tous les changements jugés bons : cela introduit une incertitude sociale qui doit être compensée, ajustée d’une façon ou d’une autre, pour que soit réalisé ce que l’auteur appelle le Bien politique. Nous voici loin du rêve grandiose et sommaire, du mythe d’ailleurs puissamment stimulant de l’unité « dans les moyens ». L’auteur prône ardemment, en tant que caractérisant une société progressive, un pullulement de « groupes d’action » très divers en grandeur et en nature ; il admet que « le genre humain progresse par des actions combinées qui exigent l’impulsion d’un entraîneur et la discipline » à laquelle, dux, il préside ; mais il refuse de faire de la société une grande famille, « comme le socialisme sentimental », ou une grande équipe, « comme le socialisme positiviste ». Ces groupes d’action multipliés, il sait bien qu’ils multiplient aussi les frictions et les tensions ; mais que, pour éliminer frictions et tensions, et arbitrages correspondants, la société entière soit « réduite en un seul groupe d’action, à la discipline duquel l’individu est soumis complètement et de façon permanente », c’est ce qu’il rejette absolument. Le rôle de Grand Aligneur que les goûts intellectuels actuellement régnants ou peut-être même une tendance constante de l’esprit humain au nom du « rationnel » assignent volontiers au gouvernement — ce rôle lui paraît le comble de l’irrationnel et du défi à la nature des choses. Rationnelle et naturelle, à ses yeux, est la structure sociale non qui répond au goût de l’esprit mais qui est dans le sens du « travail de la Vie, de l’œuvre de l’homme en tant que cause individuelle », au lieu d’être précisément en conflit avec ce travail et cette œuvre. Foin d’un ordre immédiatement perceptible certes à l’esprit le plus grossier mais dont tout « foyer autonome d’autorité » risquerait de déranger l’ordonnance géométrique, si bien qu’il faudrait empêcher de se former de tels foyers — ce qui est proprement faire « violence aux processus naturels ».

Ce refus et ce réquisitoire, le lecteur averti les reconnaît: il les a lus, à l’état brut, non élaborés, intuitions passionnées, chez Burke, ce relais intellectuel formidable entre Montesquieu et Tocqueville. L’auteur de De la Souveraineté suit en plein XXe siècle, en pleine collectivisation de la politique, la route royale trop désertée de ces trois grands Aînés. En même temps il apporte au néo-libéralisme contemporain une contribution d’une exceptionnelle qualité.

Justice. Liberté, ces mots que l’homme adore…

Bertrand de Jouvenel les soumet — ces mots que l’homme adore — à un traitement sévère, strictement scientifique même quand il fait appel à l’idée divine, et exclusif de toute adoration, de tout romantisme social, de toute « mystification » (comme on dit volontiers de nos jours, et à l’occasion pour mystifier… autrement !)

« II est impossible d’établir un ordre social juste … Rien n’est plus absurde que la défense d’un ordre social existant comme juste… le règne de la justice est impossible, conçu comme la coïncidence établie et continuellement maintenue de l’arrangement social avec une vue de l’esprit » : que de telles propositions soient de nature à scandaliser profondément des lecteurs de 1956, l’auteur s’en rend parfaitement compte ! Elles ne procèdent pourtant ni d’un défi ni d’une bravade. La page qui les rassemble (p. 212) ne fait que tirer paisiblement les conclusions de trente pages serrées et difficiles où la notion même de Justice est, pour citer l’auteur, « péniblement élucidée ». Qu’est-ce que faire justice, sinon appliquer dans une répartition l’ordre sériel pertinent ? Cette notion de pertinence, si rarement dégagée dans les discussions plus passionnées que justes (au double sens du mot) que le mot Justice déchaîne de nos jours, est fondamentale, et B. de Jouvenel l’éclairé par des exemples saisissants. Rien de plus difficile que le choix du critère pertinent, car il est lié à tel ou tel impératif de la fin. Et toute question de fins implique de graves divorces de jugements : fins proches ou fins lointaines, fins d’action ou simplement d’existence, etc. Comment répartir des ressources, qui sont des fruits, sans mettre en mouvement une horde de concepts et d’intérêts ? Il y a une « tension immanente à tout processus de répartition », et cette tension est d’autant plus grave que le processus est plus global : ce pourquoi « il convient que le processus général de répartition soit fragmenté en autant de petits processus autonomes qu’il est possible » (reconnaissons ici sous un nouvel éclairage, celui du Juste, la méfiance de l’auteur vis-à-vis du centre unique et son goût des foyers autonomes !) Apporter une formule de justice distributive globale relève de la présomption, non du bon sens ni de la science (et l’auteur note en passant que cette présomption s’allie trop souvent avec une désarmante indifférence « aux obligations immédiates de la justice commutative »). Etablir un ordre sériel pertinent « à toutes ressources et à tous égards » dépasse les forces de l’esprit humain : un ordre pertinent à l’égard des besoins que les hommes ont à satisfaire ne l’est pas à l’égard des mérites à récompenser ni à l’égard des possibilités à actualiser. Croire que l’autorité juste est celle qui instaure un ordre juste en tous points « est le chemin des plus dangereuses folies ». Se représenter la justice distributive comme le fait d’un suprême dispensateur est d’ailleurs le fait d’une pensée « pauvre et paresseuse ».

B. de Jouvenel nie-t-il donc la Justice, à la suite des vieux Sophistes, de Carnéade, de Hobbes (ramenant tout au Pouvoir), et en un sens de Pascal ? Non point. Ce contre quoi il s’acharne, c’est contre ce qui lui paraît être la conception actuelle de cette Justice, à savoir non plus une vertu des âmes, des hommes qualifiés précisément de « justes » à cause d’une certaine manière d’être, mais un certain arrangement des choses, un certain aménagement collectif, une certaine « configuration de la société, de la géométrie sociale » — coïncidant avec une vue quelconque de l’esprit. Ce qui l’enrage, c’est « l’absurdité d’une société où tout serait juste sans que personne eût à l’être » : et il lui paraît que les illusions nourries de nos jours débouchent logiquement là-dessus. Le règne de la Justice, il le croît possible seulement dans la mesure où « l’esprit de justice préside à toute décision impliquant un partage ». Justice distributive, si chacun opère le partage avec le souci de sa responsabilité et en comparant les co-partageants « sous le rapport pertinent à l’occasion » (cependant que chacun s’applique à rendre l’équivalent de ce qu’il a reçu : justice commutative). Cette justice distributive, bien loin d’être le fait d’un suprême dispensateur est le devoir de chacun, « ne se trouvant aucun être libre qui n’ait à prendre des décisions de partage entre autres ». Si grande que puisse être l’autorité de quelqu’un et si haute sa place dans une société, il n’a jamais à répartir « toutes choses entre tous », mais uniquement certaines choses entre certains à un moment donné : si alors il cherche et applique « l’ordre sériel pertinent à cette occasion », il a agi avec justice, iî a manifesté cette qualité de l’âme — et non des choses — qui est la vertu de justice, il a été « un juste », et c’est tout ce qu’on peut lui demander.

Quant à la Liberté, le seul résumé des soixante pages où l’auteur l’explore patiemment, et passionnément, nous mènerait trop loin. D’autant qu’elles vont loin, ces pages, et provoquent — dans toute la force du verbe — la discussion. Ce mot de Liberté — même s’agissant seulement, comme c’est ici le cas de la liberté de l’homme en société et non du libre-arbitre, bien que le libre-arbitre y soit lié, et qu’un Tocqueville l’y ait lié avec ferveur — ce mot sacré « inscrit sur les étendards de l’Occident », et pas seulement de l’Occident, on a tant joué sur lui, on a tant joué de lui, je serais tenté de dire : on s’est tant joué de lui depuis les Jacobins avec leur « despotisme de la liberté » se réclamant de Rousseau, depuis Hegel avec sa liberté objective ou vraie liberté jusqu’à nos jours ivres de confusion ! Contentons-nous de dire comment B. de Jouvenel prend son sujet, l’un des plus grands et des plus désespérants de la science politique.

Il part de Rousseau, du méconnu Rousseau (méconnu surtout par qui se réclame le plus de lui). « L’homme est né libre et partout il est dans les fers ». Les fers sont une gêne, un obstacle à l’exercice du pouvoir de l’homme : la liberté consiste à les enlever, c’est la liberté comme pouvoir : on sait déjà ce que l’auteur en pense. Les fers sont une honte, une indignité : la liberté consiste à accroître la dignité, c’est la liberté comme dignité. Elle n’exclut pas les obligations, qui dans une certaine mesure sont des fers, mais il y a des obligations dont l’homme est « lui-même l’appréciateur et il en est d’autres qui sont appréciées par un supérieur en puissance » ; et c’est justement dans la dignité d’appréciateur que réside la liberté de l’homme. « On est libre au moment et dans la mesure où l’on juge soi-même ses obligations et où seul on se contraint à les remplir ». Mais alors le conflit entre le jugement propre et le jugement d’autrui, et spécialement le jugement de l’autorité publique, met en péril cette liberté. Or ce conflit est inhérent aux époques (que les saint-simoniens eussent appelées critiques) de dispersion des croyances. Ce pourquoi l’aspiration à la liberté prend alors la forme d’un rêve utopique de retour à l’unité — rêve caressé par d’étroites sectes, d’ailleurs prêtes à tyranniser pour le réaliser contre les résistances.

C’est par ce biais que l’auteur est amené à étudier de façon très serrée et très subtile l’évolution des croyances dans une société. Evolution convergente ou divergente ou alternativement l’une et l’autre ou encore convergente à certains égards et divergente à d’autres. Il dégage un « postulat de convergence » qu’il montre lié à l’idée de lumière naturelle, elle-même liée à la conviction chrétienne de la participation humaine à l’intelligence du Créateur. La lumière naturelle qui éclaire les esprits les défend ou les guérit des opinions erronées, simples « déviations de l’esprit par rapport à la vérité dont il à l’appétit naturel », aberrations sans portée sérieuse. D’où la justification de la décision majoritaire des démocraties par tout autre chose qu’un droit des plus nombreux c’est-à-dire de la force : par son caractère de recherche du vrai et du juste grâce au recours « à la lumière naturelle dans tous les esprits ». Le postulat inverse, celui de divergence, l’auteur le montre fondé sur une philosophie toute différente, matérialiste et relativiste : la raison qui attaque les croyances et normes sociales existantes en tant que coutumières et arbitraires manque de toute règle certaine pour en établir d’autres, « car il n’y en a point de vraies ni justes en soi ». Et de la diversité des situations et des intérêts, plus grande à mesure qu’une société progresse et se complique, naît une diversité toujours plus étendue des jugements. Comment redresser cette divergence sinon par une convergence artificiellement assurée et qui ne peut d’ailleurs porter que sur un utile (toute convergence sur un « juste » étant exclue) ? En éclairant les individus, le plus grand nombre possible d’individus, répondent les libéraux utilitaires du style James Mill. En établissant l’uniformité des situations, répondent les marxistes : tous étant dans la même situation, disons prolétarienne, voudront les mêmes règles.

A quoi l’auteur objecte que le libéralisme utilitaire a été démenti par les faits et le marxisme aussi. Le premier parce qu’on n’a vu dans les démocraties libérales de larges accords que « lorsque des sentiments moraux étaient en jeu », alors que « dans tout ce qui est de l’ordre des intérêts l’accord des esprits n’a jamais pu se faire ». Le second parce que, contrôlant étroitement les situations, il n’en a pas été moins obligé de contrôler étroitement les esprits.

Conclusion qui soulèvera une tempête d’objections, tout comme l’affirmation incidente que le libéralisme moral ne saurait mener à la tolérance : « La confiance montrée dans la sélection naturelle du juste et du vrai (postulat de convergence) tient étroitement à l’idée de lumière naturelle, à l’idée d’une participation humaine à l’essence divine. Laquelle n’étant plus crue, tout l’édifice s’écroule ».

Sur cet avertissement, ou ce constat pessimiste, l’ouvrage s’achève ; on est tenté de dire : tourne court. L’exploration est non pas terminée, mais interrompue. L’explorateur n’est pas à bout de course, mais après ce dur défrichement, ayant tracé quelques avenues lumineuses dans une forêt en partie vierge, il a besoin de reprendre haleine. De faire en quelque sorte le point avec lui-même.

Il nous a obligés à le faire avec nous-mêmes ses lecteurs sur quelques-uns des concepts les plus importants, et parfois les plus faussement clairs, de la science politique. Partis avec lui à la recherche du Bien politique, nous avons participé à ses tâtonnements, à ses lentes et subtiles démarches, nous avons buté avec lui sur mille difficultés méconnues que sa lucidité persuasive nous a forcés de connaître. Nous savons maintenant que le « bien commun se trouve dans la force du nœud social, dans la chaleur de l’amitié entre citoyens, dans la solidité des certitudes qu’ils se donnent, toutes conditions du bien que les hommes peuvent se faire mutuellement par l’existence de la société » ; nous savons que la fonction essentielle des autorités est « l’augmentation de la confiance régnant au sein de l’ensemble ». Mais nous savons également que l’extension des sociétés, l’agrégation de populations disparates, la contagion des cultures, le jaillissement des nouveautés, en somme tout ce qui caractérise précisément le processus de l’histoire, se trouve être en contradiction directe avec les conditions précédemment dégagées. Le Bien commun d’une Grande Société, trop grande pour qu’elle soit vraiment représentée dans les esprits et chérie par les cœurs, et pour qu’elle n’apparaisse pas « comme quelque chose de lourd et de confus, sans forme et sans visage ». Comment éviter que la plus large partie des membres de cette Société ne s’en désintéressent ? Nous savons aussi bien d’autres choses que nos réflexions en ces pages ont dû négliger mais dont le lecteur de l’ouvrage s’enrichira. Celle-ci notamment : que parler des rapports de l’Individu et de la Société est une façon commode de parler, mais qui amène à sous-estimer dangereusement « les assemblages fondamentaux » ; si chaque personne est unique, aucune n’est capable d’existence séparée ; les ensembles ne résultent pas, à titre de phénomènes secondaires, de synthèse d’individus, ce sont des phénomènes primaires de l’existence humaine ; inversement la Société en tant qu’extension et complexité maxima d’assemblage humain n’existe pas nécessairement ; le vrai point de départ d’une étude scientifique est donc dans les formations sociales élémentaires, à savoir l’unité domestique (le « feu » ) , le milieu d’existence, l’équipe d’action. Rétrécir à l’individu, distendre à la Société (qualifiée de « grande famille » ou de « grande équipe » abusivement, comme on a vu) égarent également l’esprit, substituent des vues de l’esprit à l’analyse exacte du réel observable, conduisent à une fausse science politique, au plus grand dam et de la science… et de la politique.

Le credo de la liberté


du pouvoir« Plus vous étendez la sphère du pouvoir, plus il se trouve de gens qui y aspirent. La vie va où est la vie. »

Odilon Barrot

On ne s’aperçoit pas qu’aucune révolution n’aboutit pas à l’appesantissement du Pouvoir. Hélas, dit-on, la Révolution est sortie de son lit naturel. Pitoyable incompréhension ! C’est le terme fatal auquel tout le bouleversement s’acheminait de façon nécessaire.

Les Cromwell ou les Staline ne sont pas conséquences fortuites mais bien le terme fatal des révolutions. Les débuts des révolutions offrent un charme inexplicable : l’événement va tout réparer, tout exaucer et tout accomplir. La Révolution française affranchit les paysans mais les force à porter un fusil, elle supprime les lettres de cachet mais élève la guillotine. Par la révolution de 1917, un pouvoir bien plus étendu que celui du tsar permet de regagner et au-delà le terrain que l’Empire avait perdu. On ne peut citer aucune révolution qui ait renversé un despote véritable (Charles 1er et non Henri VIII, Louis XVI et non Louis XIV, Nicolas II et non Pierre le Grand). Ils sont morts non de leur tyrannie mais de leur faiblesse.

La révolution établit une tyrannie d’autant plus complète que la liquidation aristocratique a été plus poussée. Les populations ne voulaient plus d’intendants royaux mais s’administrer elles-mêmes sur le plan local mais la Constituante détruit les unités historiques qui avaient la capacité et la volonté de gouverner. La Révolution a écrasé les droits qu’elle prétendait exalter. Dès janvier 1790, tout acte des tribunaux tendant à contrarier le mouvement de l’administration est déclaré inconstitutionnel. Ce sont des élections renouvelées pour choisir les juges mais le peuple ne choisit jamais assez au gré du Pouvoir et ses choix sont épurés a posteriori. En l’an VIII, le Pouvoir s’attribue la nomination des juges. Lénine déclare l’État foncièrement mauvais et il édifie un formidable appareil de contrainte en Russie.

Les révolutions ne sont pas des réactions de l’esprit de liberté : on n’en peut citer aucune qui ait renversé un despote véritable. Louis XVI n’a même pas su laisser tirer ses Suisses ; Nicolas II n’osa même pas venger son cher Raspoutine ; Charles Ier, vivotait sans menacer personne. Ils sont morts, ces rois, non de leur tyrannie, mais de leur faiblesse. En 1788, la monarchie est tellement en recul qu’elle devait sacrifier au cri général ses intendants de province, exécutants de la volonté centrale, qui cédaient la place aux assemblées provinciales : c’était le mouvement inverse de toute notre histoire. L’œuvre révolutionnaire, c’est la restauration de la monarchie absolue. La constituante sacrifie d’entrée les intérêts de ces mêmes privilégiés qui avaient réclamé la convocation des Etats. Les biens immenses du Clergé sont aussi rapidement livrés au Pouvoir, et les Parlements reçoivent un congé décisif. Le roi ne devient plus qu’un simple fonctionnaire de la volonté générale : alors pourquoi inamovible ? Les circonstances aidant, on le supprime, et le pouvoir exécutif se réunit au législatif dans les mains de la Convention.

La Constituante reconstruit la Justice sur des bases nouvelles, de façon qu’elle soit « toute-puissante pour secourir tous les droits et tous les individus ». Elle sera parfaitement indépendante du Pouvoir. Mais ce dernier très vite prétend que les juges s’inspirent non pas des lois dignes de ce nom que la Constituante a d’abord formulé, mais de mesures de circonstances, dirigées contre telles ou telles catégories de citoyens, et décorées du nom de lois. Il leur reproche trop de mollesse. Il fallait des tribunaux extraordinaires dont le modèle fut le Tribunal révolutionnaire de Paris. Puis en l’an VIII, le pouvoir s’attribue la nomination des juges et leur avancement. Ainsi la Révolution a enlevé à la Justice la fonction qu’elle exerçait auparavant, de défendre l’individu contre les entreprises du Pouvoir. Cette œuvre fut celle non de la Terreur, mais de la Constituante. Et ces principes sont restés en vigueur.

Les initiateurs de la doctrine démocratique ont pris la liberté de l’homme comme base philosophique. Ils se sont proposés de la retrouver comme résultat politique de leur effort. L’homme entrant en association a par là même accepté certaines règles de conduite nécessaires au maintien de l’association. Mais il n’est obligé d’obéir qu’à elles, n’a de maître et de souverain terrestre que la loi. « Un peuple libre, dit Rousseau, obéit aux lois mais il n’obéit qu’aux lois et c’est par la force des lois qu’il n’obéit pas aux hommes ». Ces postulats justifient immédiatement l’abaissement, la subordination du pouvoir. Il n’a d’autre raison d’être et d’autre droit que d’exécuter la loi. La question capitale est de décider d’où viendra la loi. En Angleterre, les assemblées étaient des congrès de privilégiés. En Face du pouvoir demandeur, les représentants disposaient de mandats impératifs. Mais lorsque la préférence donnée à l’assemblée sur le souverain l’a fait investir, elle seule, de la puissance législative, comme seul représentant de la Nation, on n’a point vu qu’on changeait par là son caractère, et que son attitude devait changer. Au lieu d’être juxtaposition d’intérêts divers, elle devenait représentation totale de la totalité nationale. Le parlement ne trouvait plus, lui, de représentants de la Diversité, de mandataires des intérêts particuliers, dont il eût à tenir compte ! Ce n’est pas le roi qui a disparu : le Pouvoir législateur représentant de l’intérêt national est son successeur ; mais ce qui a disparu, c’est la représentation des intérêts qui sont dans la nation. L’aristocratie parlementaire constitue alors « Le Prince », un prince plus puissant que n’était un roi non maître des lois. Ou bien ce prince réussit à s’affranchir de ses mandants ; il est alors absolu. Ou bien, au contraire, les membres de l’assemblée deviennent les instruments de partis, ou les jouets de mouvements extérieurs à l’assemblée. La bataille s’instaure, dont l’enjeu n’est plus seulement le pouvoir, mais les lois elles-mêmes, qui ne seront plus le reflet de vérités supérieures, mais varieront au gré des fluctuations du combat.

Si l’on institue un corps législateur, il se subordonnera et s’intégrera la puissance législative. Rousseau l’a bien vu, car son système tendait à restreindre le nombre de lois, l’étendue des obligations imposées aux sujets, et des pouvoirs conférés aux magistrats. Il ne lui est pas venu à l’esprit que le peuple pût faire des lois mais il a voulu lui donner le moyen d’en repousser qui parussent injustifiées. Et c’est en effet un rôle négatif et éliminateur que joue en pratique le référendum, traduction libre du principe rousseauiste. Rousseau n’a jamais prétendu que le peuple fût qualifié pour choisir la législation « en progrès » d’une société « en progrès » : il ne croyait pas, on le sait, au progrès. Ce qu’il attendait de la législation populaire, dans les petits Etats, qui seuls l’intéressaient, c’était qu’elle entravât la prolifération des lois et l’habilitation indéfinie du pouvoir. Quel sujet d’étonnement et quelle leçon d’histoire sociale que le retournement prodigieux de la doctrine de Rousseau ! Non plus qu’une loi n’est loi, comme l’avait entendu Rousseau, que par le consentement du peuple, mais tout ce que veut le peuple, ou tout ce qu’on représente comme voulu par lui, est loi. On est revenu, en changeant simplement l’attribut, à l’adage qui révoltait les philosophes : « Ce qui plaît au prince, cela aura vigueur de loi ».

Comme le répète Clemenceau : « … si nous attendions de ces majorités d’un jour l’exercice de la puissance qui fut celle de nos anciens rois, nous n’aurions fait que changer de tyrannie. » Ce qu’on a rêvé, c’est que la garantie de la liberté résidait dans la souveraineté de la règle de droit, de la Loi. On a réclamé de plus en plus bruyamment la mise en œuvre de la souveraineté populaire et son absolutisme. On n’a pas compris que c’était renoncer à la difficile souveraineté des lois et quitter les garanties de la liberté ; qu’enfin on reconstituait un Imperium césarien qui devait dès lors trouver ses Césars.

Il n’y a point d’institutions qui permettent de faire concourir chaque personne à l’exercice du Pouvoir, car le Pouvoir est commandement et tous ne peuvent commander. La souveraineté du peuple n’est donc qu’une fiction qui ne peut être à la longue que destructrice des libertés individuelles. Le pouvoir démocratique se présente comme venant libérer l’homme des contraintes que faisaient peser sur lui l’ancien pouvoir. Cette hostilité à la formation de communautés plus petites ne se concilie pas avec la prétention d’instaurer le gouvernement du peuple par lui-même, puisque manifestement ce gouvernement est d’autant plus une réalité qu’il s’exerce dans des communautés plus petites. Tandis qu’il proclame la souveraineté du peuple, le Pouvoir démocratique la resserre exclusivement au choix de délégués qui en auront l’exercice plénier. Ainsi le prétendu « pouvoir du peuple » n’est relié au peuple que par le cordon ombilical très lâche des élections générales ; il n’est effectivement qu’un « pouvoir sur le peuple ». On a vu les corps représentatifs se développer en dépit de toutes les interdictions et de toutes les poursuites. Cette formation spontanée est un phénomène naturel qui corrige la fausse conception totalitaire de l’intérêt général. Or, faute d’avoir ménagé aux intérêts particuliers des moyens de défense, on les condamne à une activité offensive, qui les mène à l’oppression d’autres intérêts. Et ceux-ci se trouvent excités à stopper, pousser ou conquérir le Pouvoir par des procédés semblables. L’autorité n’est plus alors qu’un enjeu, elle perd toute stabilité, toute considération.

Tant que le peuple assemblé par circonscriptions regarde au mérite personnel et non à l’opinion affichée, l’assemblée est constituée par une élite de personnalités indépendantes. On a donc une assemblée vivante où les opinions toujours libres s’affrontent pour le bien de la patrie et l’instruction du public. Mais dès que l’assemblée représentative dispose du Pouvoir, comme il arrive en démocratie, l’appétit de commandement porte les membres à s’ordonner en fractions permanentes. Le groupe fait triompher des candidats qu’il a choisis moins en raison de leur valeur propre que de l’obéissance qu’ils promettent. Il faut alors arracher par n’importe quel moyen la voix dont l’électeur dispose. Se formeront alors des syndicats d’intérêts et d’ambitions, qui s’ingénieront à capter les suffrages pour investir des députés dociles.

Les initiateurs de la démocratie entendaient que la campagne électorale fût une saison d’éducation populaire par l’exposition complète des thèses opposées. Mais les modernes, en gens avisés, ont compris que former l’esprit des électeurs c’est aussi bien l’ouvrir aux arguments adverses qu’aux leurs propres et donc peine inutile. C’est sur les émotions qu’il faut agir. Loin d’éveiller la capacité citoyenne chez ceux qui ne la possèdent pas encore, on l’éteint chez ceux qui l’ont acquise. On fait vibrer la corde du loyalisme, tant on a transformé les électeurs en soldats, en « militants ». C’est que leurs meneurs sont les conquérants du Pouvoir.

Plus la « machine » est puissante, plus les votes sont disciplinés, et moins la discussion a d’importance : elle n’affecte plus le scrutin. La puissance effective quitte d’ailleurs l’assemblée à mesure que les partis gagnent en consistance et en discipline. Les consultations électorales prenant le caractère de luttes entre « machines », celle qui l’emporte peut mettre son chef au gouvernement et il n’aura presque point à tenir compte de l’assemblée où les whips lui assureront une majorité stable.

Ces compétitions aboutissent à la dictature d’un parti, c’est-à-dire d’une équipe, et d’un homme, son chef. Voilà le totalitarisme. Ils disposent de ressources immenses accumulées dans l’arsenal du Pouvoir. Il n’existe dans la société aucune contre-force capable d’arrêter le Pouvoir. On a tout d’abord pensé la liberté comme fin. Dans ce but, on a proclamé la souveraineté des lois. Ces lois, on les mettait au-dessus de l’homme. Il n’aurait point à trembler devant un particulier plus puissant, devant un groupe menaçant par son nombre, car entre ce puissant et lui, c’est la Justice impassible qui trancherait, selon les lois établies. Il n’aurait rien non plus à redouter des gouvernants, serviteurs des lois. Il fallait que l’on crût au caractère de nécessité des lois, qu’on les regardât comme inscrites dans la nature des choses, et non pas comme un produit de la volonté humaine. Or précisément, on se mettait à considérer les lois comme des règlements toujours susceptibles de critique et de révision. En fait les règles suprêmes de la vie sociale sont devenues l’objet de querelles politiques. Dès lors les volontés particulières se trouvaient déchaînées, puisque capables de faire ou défaire les lois. La loi est devenue l’expression des passions du moment. Comme on ne peut plus conquérir la puissance législative, à laquelle l’exécutive est réunie, que par le moyen d’une faction bien organisée, les factions vont gagnant en cohésion et en violence. L’incertitude en tout cas devient telle, les conditions nécessaires de la vie sociale sont à ce point ruinées, que les peuple enfin, las de l’impuissance d’un Imperium toujours plus disputé, aspirent à stabiliser ce poids écrasant du Pouvoir qui roule au hasard de main en main, et finissent par trouver un honteux soulagement dans la paix du despotisme.

A la faveur du déchirement de l’Eglise, le monarque temporel a prétendu communiquer directement avec le suzerain céleste, et il a justifié ainsi l’assomption d’une certaine puissance législatrice. Ainsi le pouvoir qui avait été auprès des autres pouvoirs et dans le droit, tendait à faire entrer en lui les pouvoirs sociaux et le Droit même. Toutes autres étaient les républiques de l’Antiquité, Rome particulièrement. Les différentes magistratures étant indépendantes, le Pouvoir, l’Imperium n’était concentré nulle part, sinon, quand les circonstances l’exigeaient, chez le dictateur temporaire. Et chaque autorité avait son pouvoir propre, potestas. De sorte que ces pouvoirs pouvaient entrer en conflit et l’un d’eux arrêter l’autre. Même à l’intérieur d’une même autorité la pluralité de ses détenteurs permettait à l’un d’eux de paralyser son collègue ou ses collègues. Qu’est-ce qu’un contre-pouvoir ? Evidemment une puissance sociale, un intérêt fractionnaire constitué. Leur self-defense, pour égoïste qu’en puisse être le principe, contribue à la création d’un équilibre social. Ces corps, Montesquieu les trouvait partout dans la société de son temps : noblesse, Clergé, assemblées d’Etats de provinces, corporations. Le séisme fut politique bien sûr, mais aussi intellectuel (Rousseau, Mably) : contre la souveraineté du roi fut affirmée et triompha la souveraineté du peuple. Le problème de la limitation du pouvoir, pense-t-on, ne se trouvait posé que par la solution vicieuse autrefois donnée au problème de la formation du pouvoir. Si le gouvernement émane d’une source pure, ce n’est plus sa faiblesse mais sa force qui fait la liberté, ce n’est plus son étendue, mais toute borne qu’on voudrait apporter à son action, qui serait antisociale ! Royer-Collard le dit fort bien : « La Révolution n’a laissé debout que les individus. […] La centralisation a pénétré modestement, comme une conséquence, une nécessité. En effet, là où il n’y a que des individus, toutes les affaires qui ne sont pas les leurs sont des affaires publiques, les affaires de l’Etat ».  Sans doute l’intention primitive des Constituants avait été restrictive : ils entendaient qu’aucun acte de gouvernement ne pût être fait qu’en vertu d’une loi, et qu’aucune loi ne pût être faite qu’en vertu d’un consensus populi. Mais leur système devait logiquement aboutir à rendre possible n’importe quel acte de gouvernement pourvu qu’une loi l’autorisât et à rendre possible n’importe quelle loi pourvu que le Parlement la votât. Aucun despote ne peut se permettre d’aller aussi loin que ceux qui se réclament de la souveraineté populaire. Citons Constant : « La tyrannie n’aura besoin que de proclamer la toute-puissance de ce peuple en le menaçant, et de parler en son nom en lui imposant silence » (Cours de politique constitutionnelle, ed. 1872).

En Angleterre, l’omnipotence s’était élevée en détruisant au nom de la masse qu’elle prétendait représenter les groupes animés d’une vie réelle. Mais les deux chambres sont l’organe des puissances sociales de fait. De là leur force, qu’elles n’empruntaient à aucune constitution. De là aussi leur prudence. Elles équilibrent bien moins le Pouvoir qu’elles ne le cernent. Mais à chaque fois qu’elles le veulent, les puissances sociales font agir le pouvoir, comme il se voit déjà en 1749 quand elles forcent Walpole à la guerre. Ainsi la « séparation des pouvoirs » qu’on observe en Angleterre est à la vérité le résultat d’un processus de refoulement de l’Imperium royal par les puissances sociales.

Rien de comparable en France où règne la solitude victorieuse de la Centralité. On découpe dans l’Imperium des tranches qu’on répartit entre le Roi, la chambre basse, une chambre haute. Mais chaque tronçon du serpent tend à régénérer le serpent tout entier. Le Roi se tient pour héritier d’un roi qui fut absolu, et l’assemblée d’une assemblée qui fut absolue. Puis en 1848 triomphait la souveraineté populaire. Et l’on vit alors reparaître l’erreur fondamentale de la première révolution, l’illusion qu’un pouvoir formé à partir du bon principe est indéfiniment bénéfique. Opposer, comme l’a fait la Deuxième république, à un président élu par le peuple, une Assemblée élue par le peuple, ce n’est pas organiser un équilibre d’éléments sociaux, mais seulement instaurer une dispute d’hommes investis par la même source.

Si la souveraineté réside dans un roi ou une aristocratie, appartient à un seul ou à quelques-uns, elle ne peut s’étaler exagérément sans choquer les intérêts du grand nombre, et il suffit de fournir à ces intérêts un organe, pour que les forces immenses qui s’expriment par ce moyen distendent peu à peu cet organe. Tandis qu’au contraire un organe de résistance accordé à une minorité contre le pouvoir de la multitude ne peut que s’atrophier progressivement, comme se resserre une tête de pont tenue par une armée très inférieure en nombre. De sorte que le Pouvoir n’éveillerait de résistances assez fortes pour le limiter que s’il est de caractère minoritaire. Tandis qu’étant de caractère majoritaire il peut aller jusqu’à l’absolutisme, dont le règne seul relève le mensonge de son principe et que, se disant Peuple, il n’est toujours que Pouvoir.

Ce que nous appelons de nos vœux est une suprématie par le droit. Un Droit aîné et mentor de l’Etat. Or le doit a perdu son autonomie. Comme le dit le code Justinien : nous avons chacun des droits, subjectifs, qui se situent et se concilient dans un Droit objectif, élaboration d’une règle morale s’imposant à tous, que le Pouvoir doit respecter et faire respecter. N’importe l’origine du pouvoir : il se légitime lorsqu’il s’exerce conformément au droit.

De nos jours, rien de semblable : le droit n’est, nous dit-on, que l’ensemble des règles édictées par l’autorité politique. L’autorité faiseuse de lois est donc toujours juste, par définition. Citons la Métaphysique des mœurs de Kant : « Il n’y a contre le suprême législateur de l’Etat aucune résistance légitime de la part du peuple; car il n’y a d’état juridique possible que grâce à la soumission à la volonté législative pour tous. […] Pour que le peuple fût autorisé à la résistance, il faudrait préalablement une loi publique qui la permit. » Carré de Malberg ajoute : « L’essence de la règle de règle de droit est d’être sanctionnée par des moyens de coercition immédiate […] Il ne peut se concevoir, en fait de droit, que du droit positif. »

Or l’Histoire ne nous montre-t-elle pas un Droit d’une bien autre dignité, fondé sur la Loi Divine et la Coutume ? Mais encore faut-il distinguer le cas de Hobbes, qui imagine un pouvoir total, et celui de Rousseau et Kant, qui se gardent bien de confier cette puissance législative illimitée à un monarque ou à une assemblée. Elle ne saurait appartenir pour eux qu’à tout le peuple. Mais ces grands penseurs, dans l’esprit de leurs temps, ne voyaient d’autre réalité que l’homme. Ils proclamaient sa dignité et les droits qu’il possède en tant qu’homme. Ils n’ont pas assez vu que ces droits pouvaient être en conflit avec la puissance législative illimitée. Cela revient à dire que les Déclarations des droits ont joué en fait le rôle d’un Droit placé au-dessus de la loi.

Ce n’est pas un hasard si l’on a vu s’avancer le Pouvoir à l’époque où la foi catholique a été ébranlée. C’est ainsi qu’on le voit de nouveau s’avancer du fait de l’ébranlement des principes individualistes de 89. Mais c’est Léon Duguit, autre grand constitutionnaliste, qui énonce la vraie doctrine du Droit : « L’activité de l’Etat dans toutes ses manifestations est limités par un droit supérieur à lui […] cette limitation ne s’impose pas seulement à tel ou tel organe, elle s’impose à l’Etat lui-même. »

Le juriste américain Marshall, en 1803, a su faire accepter aux Etats-Unis un système formulant expressément les règles suprêmes du Droit, et instituant une autorité confrontant les lois au Droit et rejetant celles qui l’offensent. Ces droits de la justice ne s’étendent pas seulement aux gestes d’un homme privé à l’égard d’un homme privé, mais aussi aux gestes d’un agent du Pouvoir à l’égard de quiconque. Ces garanties, comme en Angleterre, sont moins efficaces par les sanctions qu’elles comportent que par l’état d’esprit qu’elles entretiennent.

Mais progressivement la « législation judiciaire » anglaise n’a plus été épargnée par le flot des lois nouvelles ; la Cour suprême américaine s’est trouvée en butte au sentiment du public et a dû se mettre en veilleuse : c’est un reflet parmi d’autres du sentiment moderne que peut nulle part souffrir que l’opinion de quelques hommes arrête à elle seule ce que réclame l’opinion de toute la société. Mais il ne s’agit ni d’un côté ni de l’autre d’opinions. On a d’une part une émotion momentanée que des méthodes d’agitation permettent de créer facilement ; de l’autre des vérités juridiques dont le respect s’impose absolument. A rebours, ce dont la Cour suprême a souffert, c’est d’avoir défendu contre l’opportunité politique des principes qui avaient été eux aussi d’opportunité politique.

Les racines aristocratiques de la liberté

La liberté est la souveraineté concrète de l’homme sur soi-même. La liberté n’est pas une invention moderne. Nous concevons à peine qu’une société puisse vivre où chacun est juge et maître de ses actions. Le Romain est libre de tout faire mais il doit en supporter toutes les conséquences. Tout peut se faire mais il faut y mettre les formes, formes d’une extrême rigueur. Le plein droit civil n’a d’abord été le lot que des eupatrides ou patriciens. Puis les familles énergiques de la plèbe accèdent aux magistratures et forment avec le patriciat la nobilitas. La plèbe juridique disparaît mais il y a une plèbe de fait. Les hommes de la masse en viennent à priser moins leur liberté juridique que leur participation à la puissance publique. Le Sénat souffre que les tribuns réunissent la plèbe pour voter des résolutions, plebiscita. Le tribunat accoutume le peuple à l’idée du sauveur. T. Gracchus voulait que tout citoyen redevienne propriétaire. C. Gracchus que chaque citoyen ait sa ration de blé à bas prix (bientôt gratuite). Au lieu que se généralise l’indépendance concrète des membres de la société, ils deviennent les clients de la puissance publique.

Il y a un Pouvoir, un État dès que le divorce des intérêts individuels est assez profond pour qu’il faille un tuteur permanent compensant la faiblesse du grand nombre. En Angleterre, le système de la liberté est progressivement étendu à tous : la plèbe est appelée aux droits de l’aristocratie ou extension à tous d’une Liberté individuelle. En France, le système de l’autorité, la machine construite par la monarchie tombe aux mains du peuple pris en masse ou attribution à tous d’une Souveraineté armée.

Dès que le peuple politique comprend une majorité de personnes qui n’ont rien ou croient ne rien avoir à défendre, le peuple se livre au messianisme du Pouvoir. Trois choses importent au césarisme : perte du crédit moral des membres les plus anciennement libres, élévation d’une classe nouvelle de capitalistes séparée par sa richesse du reste des citoyens, réunion de la force politique avec la faiblesse sociale.

L’objet de la démocratie est de transformer le maître suprême de la Société, l’État, en son serviteur. La liberté n’est qu’un besoin secondaire par rapport au besoin primaire de sécurité. A tout instant, il existe dans n’importe quelle société des individus qui ne se sentent pas assez protégés (sécuritaires), et d’autres qui ne sentent pas assez libres (libertaires). Le roi s’appuyant sur les classes inférieures, il y a versement progressif dans les hautes couches sociales d’éléments puisés en bas, montés par le canal étatique. La dégénérescence intérieure transforme l’aristocratie. Les privilégiés cherchent à être protégés par l’État. N’ayant plus de force propre, ils sont devenus incapables de limiter le pouvoir : les aspirations libertaires résident alors dans la classe moyenne, alliée du pouvoir s’il faut discipliner une aristocratie désordonnée, alliée de l’aristocratie lorsque l’État veut étouffer la liberté. Tous les individus, toutes les classes tâchent d’appuyer leur existence individuelle à l’État et les nouveaux droits de l’Homme contredisent et abrogent ceux qu’avait proclamés le XVIIIe s. : la plénitude de la liberté implique la plénitude du risque. Dès qu’on attend de l’État une protection, une sécurité, il lui suffit de justifier ses envahissements par les nécessités de son protectorat. L’aspiration religieuse est naturelle à l’homme, on a vainement chassé la foi de la scène politique : le Pouvoir revêt un caractère de théocratie.

Une puissance bienfaisante veillera sur chaque homme, depuis le berceau jusqu’à la tombe, dirigeant son développement individuel et l’orientant vers l’emploi le plus approprié de son activité. Le jeu des lois positives laisse beaucoup de place à quantité de misères et de malheurs individuels. Les victimes réclament une intervention providentielle qui corrige ces conséquences. Le trouble social n’est pas imaginaire mais le Pouvoir procède par décisions arbitraires. L’homme concret agit sous l’empire de sentiments et de croyances. Nous sommes dirigés par des images de comportement : nous n’avons qu’à imiter, qu’à répéter. L’harmonie est menacée quand les images de comportement sont troublées. Le faux dogme de l’égalité, flatteur aux faibles, aboutit en réalité à la licence infinie des puissants. Aucun ordre social ne saurait se maintenir ou se rétablir si les dirigeants des groupes des groupes et les aînés des collèges ne remplissent pas leur mission. Le trouble des images de comportement se répand de haut en bas. La cohérence sociale ne peut alors être rétablie que par le Pouvoir, usant des méthodes grossières de la suggestion collective et de la propagande. C’est la solution totalitaire, mal appelé par le mal individualiste. Une métaphysique destructrice n’a voulu voir dans la Société que l’État et l’Individu. Elle a méconnu le rôle des autorités morales et de tous ces pouvoirs sociaux intermédiaires qui encadrent et protègent l’homme de l’intervention du Pouvoir.


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