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Stefan Zweig, libéral et tragique face au nazisme


Par Francis Richard.

 

Le monde d’hier, qui va de 1881 à 1941, n’est pas meilleur que le monde d’aujourd’hui : ce n’était pas mieux avant. Même si par certains aspects, et à certains moments, ce monde était meilleur, il ne l’était pas par d’autres et, quand il était meilleur, il ne l’était pas longtemps. Les deux mondes sont tout simplement différents. Tous deux imparfaits et éphémères.

Dans ce livre-testament, qui recouvre les soixante ans de sa vie, Stefan Zweig, à l’aide de sa seule mémoire (il a tout perdu ou presque), en 1941, avant de se donner la mort en 1942, écrit sesSouvenirs d’un Européen, dont toute l’œuvre est tendue vers un but, celui de l’union spirituelle de l’Europe, qui n’a, bien évidemment, rien à voir avec sa construction technocratique actuelle.

Idéalisme libéral et liberté individuelle

Stefan Zweig naît à une époque où règnent l’idéalisme libéral et la liberté individuelle. On se dit que le meilleur des mondes est possible. La sécurité et le progrès technique favorisent une prospérité croissante, qui profite à tous. Un heureux temps : « L’État […] ne songeait pas à soutirer en impôts plus de quelques pour cent, même sur les revenus les plus considérables… »

Comme ce monde n’est pas parfait, à l’école qu’il qualifie de stérile (il parle même d’ « atmosphère de geôle d’un lycée autrichien »), Stefan Zweig souffre de l’ « absence totale de relations intellectuelles et spirituelles ». Avec d’autres jeunes, cependant, il se désintéresse des vieux maîtres et s’intéresse aux tenants de l’art nouveau, sous toutes ses formes, considéré par leurs aînés comme décadent et anarchiste.

Comme ce monde n’est pas parfait, la sexualité ne peut certes pas être bannie, mais elle ne doit pas être visible et les sexes sont différenciés autant qu’il est possible. Or il est bien connu que « seul ce qui est refusé occupe le désir, seul ce qui est interdit irrite la convoitise : et moins les yeux avaient à voir, les oreilles à entendre, plus la pensée se repaissait de rêves… »

Mais, ajoute Stefan Zweig, « nous avons joui de plus de libertés publiques que la génération d’aujourd’hui » (celle de l’après Première Guerre mondiale) « soumise au service militaire, au service du travail, dans beaucoup de pays à une idéologie de masse, et dans tous, en réalité, livrée sans défense à l’arbitraire d’une politique mondiale stupide » :

« Nous pouvions nous consacrer à notre art, à nos inclinations spirituelles, perfectionner notre vie intérieure, d’une manière plus personnelle et plus individuelle, en étant moins dérangés. Une existence cosmopolite nous était possible, le monde entier nous était ouvert. Nous pouvions voyager sans passeport ni visa partout où il nous plaisait, personne n’examinait nos opinions, notre origine, notre race ou notre religion. »

Stefan Zweig conclut, avec Friedrich Hebbel qui disait : « Tantôt nous manque le vin, tantôt la coupe. Rarement l’un et l’autre sont accordés à la même génération. Si les mœurs laissent à l’homme quelque liberté, c’est l’État qui le contraint. Si l’État ne l’opprime pas, ce sont les mœurs qui tentent de le modeler. »

Le-monde-d'hierMême si « la couche sociale du libéralisme était mince »et que la lutte du même nom commençait, Stefan Zweig peut écrire : « Jamais je n’ai aimé davantage notre vieille terre que dans ces dernières années d’avant la Première Guerre mondiale, jamais je n’ai espéré davantage l’unification de l’Europe, jamais je n’ai cru davantage en l’avenir que dans ce temps où nous pensions apercevoir une nouvelle aurore. »

Il insiste : « Le monde n’était pas seulement plus beau, il était aussi devenu plus libre. » C’était sans compter avec la puissance qui conduit d’aucuns, les prédateurs, à en vouloir toujours plus : « L’essor avait peut-être été trop rapide. Les États, les villes avaient acquis trop vite leur puissance et le sentiment de leur force incite toujours les hommes, comme les États à en user et à en abuser… »

Après la Première Guerre mondiale et ses effets de ruine, Stefan Zweig décrit l’inflation qui va rendre mûr le peuple allemand pour le régime de Hitler :

  • Comme on manque de tout, des petits malins profitent de la pénurie pour s’enrichir en achetant à bas prix et en revendant au quadruple ou au quintuple.
  • L’État intervient pour faire cesser ces trafics et ne fait que développer le chaos.
  • La substance est considérée comme plus fiable que le « simple papier imprimé » : la monnaie métallique disparaît.
  • L’État fait « rendre au maximum la planche à billets, afin de fabriquer le plus possible de cet argent artificiel » : il s’agit de faire cesser le bon vieux troc remis à l’honneur.
  • Le chaos revêt des « formes de plus en plus fantastiques » : en Autriche (où l’inflation sera moindre qu’en Allemagne) un loyer annuel d’un appartement moyen (l’État a interdit toute augmentation) coûte bientôt moins qu’un déjeuner.

Résultat : les épargnants sont réduits à la mendicité ; les débiteurs sont déchargés de leurs dettes ; ceux qui s’en tiennent à une correcte répartition des vivres meurent de faim ; l’immoralité triomphe :

« Qui savait corrompre faisait de bonnes affaires ; qui spéculait profitait. Qui vendait en se réglant sur le prix d’achat était volé ; qui calculait soigneusement se faisait quand même rouler.

Dans cet écoulement et cette évaporation de l’argent, il n’y avait point d’étalon, point de valeur fixe, il n’y avait qu’une seule vertu : être adroit, souple, sans scrupule, et sauter sur le dos du cheval lancé au grand galop, au lieu de se faire piétiner par lui. »

Pacifiste avant et pendant la guerre

Sans même imaginer de telles conséquences, une fois que la paix serait revenue, Stefan Zweig avait été pacifiste avant et pendant la guerre. Pendant une décennie, qui commence après la fin de l’inflation en Allemagne, de 1924 à 1933, il se réjouira, mais ce sera finalement de courte durée : « La paix semblait assurée en Europe, et c’était déjà beaucoup. »

En dépit des tensions et des crises : « On pouvait se remettre au travail, se recueillir, penser aux choses de l’esprit. On pouvait même de nouveau rêver et espérer une Europe unie. Pendant ces dix années — un instant à l’échelle de l’histoire universelle — il sembla qu’une vie normale allait enfin être accordée à notre génération éprouvée. »

Ce qui frappe en lisant ce livre (qui témoigne de biens d’autres façons d’un monde révolu), trois quarts de siècles après qu’il a été écrit, c’est l’incrédulité et la naïveté de Stefan Zweig — il l’avoue humblement — et de ses contemporains : ils ne croient jamais, à la veille de catastrophes, telles que la Première et la Seconde Guerre mondiale ou l’avènement de Hitler et la persécution des Juifs qui précède la Shoah, qu’elles puissent se produire.

Humainement, ce livre montre que les hommes sont pétris de contradictions, les artistes comme les autres :

« Un artiste porte toujours en lui une mystérieuse contradiction. Si la vie le secoue brutalement, il soupire après le repos, mais si le repos lui est donné, il aspire à de nouvelles obligations ; ceux qui se veulent cosmopolites comme les autres : Quand on n’a pas sa propre terre sous ses pieds […] on perd quelque chose de sa verticalité :

Le jour où mon passeport m’a été retiré, j’ai découvert, à cinquante-huit ans, qu’en perdant sa patrie, on perd plus qu’un coin de terre délimité par des frontières. »

  • Stefan Zweig, Le monde d’hier, Le livre de Poche, 512 pages (traduit de l’allemand par Serge Niémetz).


Sur le web

Le régime de Vichy a 76 ans : Pétain, le père des anti-libéraux


Les ordolibéraux, une histoire du libéralisme à l’allemande


22510100886770LPatricia Commun, Les ordolibéraux, histoire d’un libéralisme à l’allemande.

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Dans les années 1930-40, des économistes, juristes et sociologues allemands d’obédience libérale constatent l’échec d’un libéralisme économique inapte à régler le problème des crises économiques graves qui ont bouleversé l’Allemagne depuis la fin de la Première Guerre mondiale. Ils ont alors reconstruit les fondements économiques, juridiques, sociaux et culturels d’une économie de marché dont les bénéfices puissent être rendus accessibles et diffusés à l’ensemble de la société. Cette « économie de marché » prend, après la Seconde Guerre mondiale, l’appellation d' »économie sociale de marché ». Ses concepteurs, réunis à partir de 1948 autour de la revue Ordo, deviennent les « ordolibéraux« . Pour reconstruire une économie de marché efficiente, les ordolibéraux sont passés par la refondation d’une économie politique aux ambitions à la fois scientifiques, normatives et pratiques.

Cette nouvelle économie politique souhaitait rompre à la fois avec la tradition de l’Ecole classique, avec le déterminisme historique marxiste et le réformisme social de l’Ecole historique allemande, auxquels il était reproché des insuffisances théoriques ainsi qu’une incapacité à fournir des solutions efficaces aux graves crises économiques. L’objectif fut alors de poser les fondements scientifiques et pratiques d’un modèle alternatif au « laissez-faire » et au dirigisme économique national-socialiste et soviétique.

Les ordolibéraux dessinèrent alors l’esquisse théorique d’un ordre économique et social fondé sur une économie de marché dont le bon fonctionnement était garanti par un ensemble de règles juridiques claires, idéalement scellées durablement dans le cadre d’une constitution économique. Dans ce modèle, c’est une liberté concurrentielle non faussée, associée à une liberté des échanges et à une stabilité monétaire et budgétaire qui permet de diffuser de manière durable dans l’ensemble de la société une prospérité portée par les succès en matière de commerce international. Cette prospérité générale rend ainsi marginal, voire caduc, un système de redistribution sociale porté par l’Etat. Le succès économique de l’Allemagne des années 1950 a été – en partie – porté par ce modèle.

Une pensée humaniste, un interventionnisme conjoncturel

« Ordo » exprime d’abord une prise de position philosophique fondée sur les valeurs fondamentales de l’homme, qui implique le rejet tout à la fois du matérialisme hédoniste et de l’utilitarisme attribués aux libéraux classiques, et du matérialisme évolutionniste des théoriciens marxistes. Adhérant à la tradition chrétienne ainsi qu’à la philosophie idéaliste allemande, l’ordo-libéralisme a foi dans l’homme comme moteur de l’histoire et estime possible et nécessaire d’organiser l’économie en fonction d’un modèle consciemment choisi et scientifiquement défini.

Dans cet esprit, ils considèrent qu’il ne s’agit pas seulement de libérer l’économie et d’accroître la richesse et le bien-être individuel et collectif, mais avant tout de créer un ordre économique et social valable. « L’économie de marché, écrivait Röpke, est une condition nécessaire mais non suffisante d’une société libre, juste et ordonnée », qui était à ses yeux le véritable objectif. Et Rüstow était encore plus explicite quant à la primauté des valeurs sur les intérêts :

« Il y a infiniment de choses qui sont plus importantes que l’économie : la famille, la commune, l’État, le spirituel, l’éthique, l’esthétique, le culturel, bref l’humain. L’économie n’en est que le fondement matériel. Son objectif est de servir ces valeurs supérieures. »

Le mot “ordo” exprime ensuite un projet de société. Si le système économique doit être digne de l’homme, c’est-à-dire conforme à ses exigences morales de liberté, d’égalité et de stabilité et être efficace dans la satisfaction de ses besoins matériels, seul le régime de concurrence répond à cette double exigence. Cependant, il ne se réalise pas de lui-même. Il ne se développe qu’à l’intérieur d’un cadre forgé et maintenu par l’État, au sein d’un ordre construit par la loi.

La pierre angulaire de cet ordre est la constitution économique (Wirtschaftsverfassung), incluse dans la constitution politique et affirmant que la réalisation de la concurrence est le critère essentiel de toute mesure de politique économique. Après son approbation par le peuple dans le cadre de l’adoption de la constitution politique, la constitution économique est complétée par les principes constituants (die konstituierenden Prinzipien) élaborés par les spécialistes de l’économie et non plus par le peuple. Ces principes sont les suivants :

  • l’existence d’une monnaie stable (premier des principes constituants) ;
  • le libre accès au marché ;
  • la propriété privée, conçue moins comme un droit que comme une exigence du système ;
  • la liberté des contrats et son corollaire, la pleine responsabilité civile et commerciale des entreprises ;
  • la stabilité de la politique économique, nécessaire au développement des investissements et à la prévision économique.

Il ne suffit pas d’intégrer la constitution économique à la constitution politique pour que le réel se confonde avec l’idéal. L’objet de la politique économique est de rapprocher le premier du second, par des interventions conformes à la logique de l’économie de marché (Marktkonform). Les ordo-libéraux définissent, avec précision, les conditions de l’action des pouvoirs publics en établissant une distinction entre le cadre et le processus. Le cadre est tout ce qui entoure la vie économique, comme la démographie, l’enseignement, le droit, l’environnement, etc. Dans ces domaines, l’État peut et doit intervenir très largement. Son action sera qualifiée d’ordonnatrice (Ordnungspolitik). Le processus est l’activité économique elle-même. Le marché y détermine la formation des prix. Faussant les conditions de la concurrence, les interventions de l’État dans le processus sont particulièrement dangereuses. Restant donc nécessairement limitées, elles se bornent à éliminer les obstacles qui s’opposent au fonctionnement normal du marché. À l’égard du processus, la politique économique ne sera que régulatrice (Prozesspolitik).

Le tout au service d’un ordre spontané dont Röpke avait reconstruit les fondements, avant Polanyi et Hayek :

L’existence de l’ordre au lieu de l’anarchie, l’ordre spontané, si on veut, n’est pas en lui-même un phénomène étonnant. Les processus particuliers à la vie économique dans une société libre rend évident la supériorité fondamentale de l’ordre spontané sur l’ordre commandé. L’ordre spontané n’est pas juste une autre variété d’ordre, bien qu’il soit d’une habileté surprenante à fonctionner, si cela est nécessaire, même sans le commandement provenant d’en haut. Car si on montrait qu’une organisation d’un système économique d’une société libre peut être fondamentalement différente de l’organisation d’une armée, il y a des raisons de croire que c’est la seule possible.

Wilhelm Röpke, Economics of the Free Society (1962), p.4

Une synthèse inédite

L’économie sociale de marché se propose de réaliser la synthèse entre la liberté économique et la justice sociale. Au nom de la liberté économique, l’État doit mettre en œuvre une politique de concurrence. Au nom de la justice sociale, il doit lutter contre les inégalités engendrées par le système économique et mener une politique sociale. L’économie sociale de marché veut permettre aux individus la poursuite de leurs intérêts respectifs dans le cadre de la coordination par le marché et dans les limites fixées par la loi. Elle comprend des éléments constituants (konstituierende Elemente), formés par l’État de droit avec l’organisation de la propriété et de la concurrence, et des éléments complémentaires (ergänzende Elemente), qui sont la politique sociale et la politique de stabilisation macroéconomique.

L’économie sociale de marché constitue le projet de société proposé au peuple ouest-allemand par le gouvernement de Konrad Adenauer après la fondation de la république fédérale d’Allemagne. Avec les succès économiques des années 1950, elle obtient l’adhésion des principales forces politiques et sociales, ainsi que celle des couches les plus larges de la population. En 1959, le parti social-démocrate (SPD) adopte le programme de Bad Godesberg (Grundsatzprogramm der Sozialdemokratischen Partei Deutschlands). Celui-ci affirme que la libre concurrence et la libre initiative de l’entrepreneur sont des éléments importants de la politique économique social-démocrate. Il insiste aussi sur le rôle des pouvoirs publics. Il consacre le ralliement de la social-démocratie allemande à l’économie sociale de marché.

Les difficultés économiques croissantes des années 1960 et 1970 provoquent une augmentation des critiques qui sont adressées à l’économie sociale de marché. Le succès des Verts correspond à l’institutionnalisation d’un discours fondamentalement contestataire. Il constitue l’un des éléments les plus importants du paysage politique allemand. Devenue largement l’affaire de tous, l’écologie a modifié la vision qu’ont les Allemands de la croissance économique. L’insistance sur la protection de l’environnement (Umweltschutz) n’a pas seulement permis aux Verts de s’intégrer à la politique allemande. Elle a aussi obligé les autres partis politiques à donner une place importante à ce thème dans leurs programmes respectifs et le gouvernement fédéral à renforcer les mesures de protection de l’environnement. La plus grande partie de la population ouest-allemande continue évidemment à se reconnaître dans le système d’économie sociale de marché, qui a fait la preuve de son efficacité. Comme l’ont montré les élections législatives du 18 mars 1990 en ex-R.D.A., la grande majorité des Allemands de l’Est souhaitent que ce système soit aussi le leur.

Parmi les tenants de l’ordolibéralisme, on trouve notamment Wilhelm RöpkeAlexander RüstowHans Großmann-DoerthWalter Eucken, ou même par extension le français Jacques Rueff

L’héritage théorique de l’ordolibéralisme est, à l’image de ses penseurs, vaste et divers : constitutionnalisme et institutionnalisme, mais aussi économie industrielle et théories du développement durable. Une relecture de ses grandes figures offre matière à repenser les fondements d’une science économique ouverte à une recherche interdisciplinaire.

Patricia Commun, ancienne élève de l’ENS-Ulm, est agrégée d’allemand, et professeur d’études germaniques à l’Université de Cergy-Pontoise.

Patricia Commun, Les ordolibéraux, histoire d’un libéralisme à l’allemande, Collection Penseurs de la liberté, Les Belles Lettres, 418 pages, 35€

ISBN 978-2-251-39906-5

En librairie le 13 mai 2016.

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A lire également

Hommage à Michel Leter (1959 – 2016)


Aujourd’hui mourait Michel Leter après un long combat contre la maladie. Esprit agile, inventif et cultivé, il était pour tous un exemple de vie consacrée à la culture et à la renaissance du libéralisme en France. Docteur ès lettres, il avait enseigné au Collège international de Philosophie, à l’université Paris 8, à l’Institut d’études politiques de Paris ainsi que dans un collège à La Courneuve situé au pied de la cité des 4000.

Le défenseur de l’éducation et de la culture

Chroniqueur culturel ironique et acéré, Michel Leter était aussi un défenseur de l’éducation. Il reprochait au socialisme culturel d’ouvrir la voie à la muséification du pays, comme en témoignent ses chroniques parues dans le recueil Tout est culture, et au socialisme universitaire (qu’il soit défendu par la droite ou par la gauche) de pétrifier le savoir jusqu’à l’ignorance. C’est en ce sens qu’il militait pour l’abolition du monopole universitaire institué par les lois Ferry de 1880.

L’historien des idées

Michel Leter avait consacré ses recherches à la réhabilitation des auteurs libéraux du XIXème siècle, auteurs qu’il finit par regrouper sous le nom d’« école de Paris » : « héritière indirecte, par les Idéologues, de l’école des économistes (dite physiocratique) du XVIIIème siècle, l’école de Paris a rassemblé les publicistes qui, sous la Monarchie de Juillet, sont restés fidèles à la philosophie libérale alors que triomphait la lecture doctrinaire de la Charte de 1830 et que les ministères orléanistes, portés au pouvoir par une révolution libérale, s’étaient figés peu à peu dans les camps conservateurs en politique et protectionnistes en économie » (Éléments pour une étude de l’école de Paris  (1803-1852) » in Nemo, Petitot, (dir.) Histoire du libéralisme en Europe.). Alors que Frédéric Bastiat était négligé dans son propre pays, la France, il participa activement à sa redécouverte en tant qu’éditeur et préfacier.

La renaissance de l’école de Paris

Michel Leter n’était pas seulement un historien des idées et un chroniqueur culturel talentueux. Il était également un authentique philosophe particulièrement au fait des débats sur la nature du libéralisme et de l’économie politique. Le Capital I. L’invention du capitalisme n’avait pas simplement l’ambition de montrer à quel point toute la réflexion historique et économique sur le capital s’était inspirée de l’héritage libéral français1 : il cherchait à le rendre vivant à nouveau : alors que le marxisme invente la fiction d’un homme sans capital, l’école libérale s’appuie sur une anthropologie forte pour démontrer le contraire : « Tout homme, pourvu qu’il ne soit pas dépossédé de lui-même, est (…) capitalien. Il ne lui manque que la liberté d’exercer ses facultés pour devenir capitaliste… » (Le Capital I. L’invention du capitalisme). En revenant au libéralisme originel, Michel Leter a doté les nouvelles générations d’un outil critique dont les implications radicales en termes de philosophie politique sont encore trop peu connues.

La rédaction de Contrepoints s’associe à la douleur des amis et de la famille de Michel Leter, et leur présente ses sincères condoléances.

  1. Tout en la trahissant par le marxisme ! ↩
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Deux textes clefs pour comprendre la pensée de John Stuart Mill


003858799John Stuart Mill, Principes d’économie politique avec leurs applications en philosophie sociale. Extraits des Livres IV et V, Les Belles Lettres, collection Bibliothèque classique de la liberté, traduction par Jean-Gustave Courcelle-Séneuil et Hippolyte Dussard (1861) dans la version de la 2e édition, présentation par Alain Laurent. En librairie le 14 mars 2016.

 

John Stuart Mill, Sur le socialisme, Les Belles Lettres, collection (Petite) Bibiothèque classique de la liberté, traduction par Michel Lemosse. En librairie le 14 mars 2016.

Premier opus de maturité de l’immense penseur et économiste anglais que fut John Stuart Mill (1806-1873), les Principles of Political Economy with some of their Applications to Social Philosophy ont été maintes fois réédités après leur parution initiale en 1848: ils furent en effet « le traité le plus lu de la période » (Schumpeter). Le lecteur français n’y avait plus depuis longtemps accès, la seule traduction datant de 1864 n’ayant jamais été rééditée. Le présent volume comble cette lacune, en donnant à lire un choix raisonné des textes les plus importants du volume.
J.S. Mill s’y montre classiquement libéral en économie, partisan de la libre concurrence et d’un « laissez-faire » qui doit demeurer la « règle générale » tout en l’assortissant de notables restrictions qui seront sa marque propre et sanctionnent sa rupture avec l’économie politique orthodoxe. S’il y a chez Mill une adhésion claire aux principes classiquement libéraux de l’économie politique, celle-ci est néanmoins corrigée par l’introduction de notables « exceptions » au respect de la « règle générale du laissez-faire » (Livre V). Mill s’éloigne d’Adam Smith et de Ricardo, pour poser les bases d’un libéralisme modérément régulateur, ou « de gauche », comme on dit parfois.

Le lecteur y verra aussi poindre le libéral radicalement réformateur sur le plan social. Dans son chapitre sur l’« avenir des classes laborieuses », Mill prend fait et cause, exemples à l’appui, pour une distribution primaire bien plus équitable des richesses produites, par l’association du capital et du travail, par l’émancipation par l’éducation, ou la promotion des travailleurs en auto-entrepreneurs librement associés.

Idée qu’il poursuit dans son étonnant chapitre sur l’« état stationnaire », où affleurent déjà des préoccupations (malthusiennes) écologiques. Il anticipe les problématiques contemporaines d’une écologie raisonnée et critique d’une croissance démographique sans fin.

Enfin, Stuart Mill préfigure les thèmes émancipateurs, anticonformistes et antipaternalistes, du fameux On Liberty (1859), en faveur d’une pleine liberté individuelle contre l’étatisme, préfigurant en cela d’une dizaine année les thèses clefs de son maître-ouvrage.

Éditeur Les Belles Lettres
Support Livre broché
Nb de pages 222 p.
ISBN-10 2-251-39062-6
ISBN-13 978-2-251-39062-8
GTIN13 (EAN13) 9782251390628

22510100111030LLe second ouvrage constitue une traduction inédite en français des Chapters on Socialism (1879) par Michel Lemosse. Le tout agrémenté d’une présentation par Alain Laurent.

Paru en 1879 sous le titre On Socialism, ce bref texte de John Stuart Mill (1806-1873), inédit en français, est issu de notes rédigées à la fin de sa vie en vue d’un futur livre sur son rapport au socialisme naissant qui l’attire tout en suscitant ses réserves. Cet ouvrage sera finalement publié à titre posthume en 1879, six ans après sa mort. Sous la forme inachevée d’un texte en cinq chapitres, Stuart Mill répond à la question « Est-ce que les constructions théoriques socialistes sont réalisables et bénéfiques ? », et soumet ces « constructions » (où Louis Blanc a la part belle) à un « examen impartial ».

Attentif au sort des « classes laborieuses » depuis la révolution de 1848 et s’aidant de sa méticuleuse lecture de Louis Blanc, Mill exprime sa sympathie pour un « socialisme tempéré », progressif, non autoritaire et décentralisé – et plaide pour le développement d’une économie coopérative, autogérée mais ouverte à la libre concurrence ou à l’association égalitaire entre entrepreneurs et salariés. Il répudie, sans appel, le « socialisme autoritaire » (le communisme).

Mais Mill n’hésite pas à critiquer les déficiences de ce socialisme « tempéré » : idéalisme parfois béat, catastrophisme, incompréhension des vertus de la libre concurrence et risques liberticides (« tyrannie de la majorité », étatisation de l’éducation, …)

Malgré une mise en cause du principe de la propriété privée des moyens de production, Mill reste à distance du socialisme tout en s’affirmant en pionnier d’un libéralisme hardiment réformiste et déterminé à résoudre la question sociale.

Devenu adepte d’un « libéralisme progressiste », le grand penseur libéral demeure très méfiant envers l’État et continue à placer au-dessus de tout la liberté des individus. Aussi apparaît-il dans ces pages comme le préfigurateur de ce qu’on nomme le « social-libéralisme ». D’où le double intérêt de Sur le socialisme : pour l’histoire des idées, et la compréhension des débats qui font notre actualité.

Édition Première édition
Éditeur Les Belles Lettres
Support Livre broché
Nb de pages 160 p.
ISBN-10 2-251-39061-8
ISBN-13 978-2-251-39061-1
GTIN13 (EAN13) 9782251390611

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La Polerouter d’Universal Genève, une icône méconnue


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Bon. Si vous vous êtes retrouvé sur ce blog, ce ne peut être totalement le fruit du hasard. Mais plus probablement parce que vous vous intéressez de près au monde de l’horlogerie. Et si vous vous intéressez au monde de l’horlogerie, il y a forcément des noms que vous ne sauriez méconnaître. Toutefois, comme certains billets de ce modeste blog ont vocation à être repris par des sites plus « grand public », j’ose évoquer des noms qui pour certains feront office de banalités.

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Quelques chronographes « panda »


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J’ai récemment évoqué l’histoire des chronographes, à propos de la Seiko 6138-0030 Kakume, ainsi qu’au sujet de l’Omega Speedmaster 125. Nonobstant le caractère fort intéressant de ces montres et des mouvements qu’elles embarquent, lorsqu’on parle chronographe, on pense plus spontanément aux poids lourds que sont le Valjoux 7750 ou encore le Lemania 5100. Voire au Calibre 11 chrono-matic. Tout ça c’est bien, mais c’est de la technique. En réalité, me semble-t-il, l’avantage du chronographe, ce n’est – pour la plupart d’entre-nous – non pas son potentiel d’usage, qui n’a jamais intéressé personne (à part pour faire cuire un oeuf dur) et est franchement désuet à l’ère du smartphone, mais son potentiel esthétique. La présence de sous-compteurs, la complexité du cadran que le chronographe permet, offre une palette de possibilités aux designers sans commune mesure avec le banal cadran à 3 aiguilles.

Je voudrais donc ici vous…

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