Rock of Ages


J’ai vu récemment Rock Forever (Rock of Ages en VO), une comédie musicale d’un genre un peu particulier.

Très clairement, si jamais Twisted Sister, Mötley Crüe et Jouney n’évoquent rien pour vous, passez votre chemin. Si jamais le hair-metal, le glam et le hard FM des années 80 ne suscitent chez vous aucune forme de nostalgie, passez là encore votre chemin. Car il s’agit ici d’une oeuvre au pitch parfaitement cucul, au service d’une bande son fabuleuse, interprétée par les deux tourtereaux de l’histoire Julianne Hough (quels cheveux !!) et Diego Gonzales Boneta, mais aussi par les vieux de la vieille d’Hollywood Alec Baldin, Catherine Zeta-Jones et Tom Cruise.

Rock Forever raconte l’histoire d’une jeune fille venue de sa campagne, au fin fond de l’Oklahoma, se frotter au monde étrange de LA à la sauce 1987. A une époque où le hard rock à la sauce US déferlait sur les ondes, porté par des chevelus adeptes du lycra tels que Ratt, Dokken, Cinderella, Mötley Crüe, Twisted Sister, Skid Row, Def Leppard, et tant d’autres. Avec peut-être une mention spéciale pour le groupe qui apparaît de nulle part en 1987 et qui connaîtra un rapide succès jusqu’aux années 1993-94, Guns n’Roses.

Cette jeune fille au prénom prédestiné, Sherrie, fafit très rapidement la rencontre de Drew, barman au Bourbon Club, boîte de Sunset bd dans laquelle se produit le gratin du glam et du hard. Drew est aussi chanteur à ses heures, et rêve de percer à Hollywood. Sherrie, elle, est une fan de hard FM qui vient surtout chercher l’amour. Les deux tourtereaux étaient faits pour se rencontrer et ne mettent pas longtemps à conclure.

Comme dans toute bonne comédie musicale, ensuite ils se déchirent, se retrouvent, se détestent et puis s’aiment.

Voilà pour le scénario, qu’on peut sans forcer rédiger sur un texto.

Dans un registre au final assez proche du jeu vidéo Brütal Legend, Rock Forever ne vit que par la grâce de la nostalgie. Dans Brütal vous incarnez un Jack Black descendant directement du Dieu du métal, et appelant à coup de riffs dévastateurs les anges Ozzy, Lemmy et les autres, pour trucider ces enc… ces enf… ces petites b… enfin bref, les tenants du hair metal, menés par l’infecte Lionwhyte. Dans Rock Forever, en revanche, les glammers sont au coeur de l’histoire d’amourette digne de la bibliothèque rose.

Rock Forever pratique l’auto-dérision, le kitch à outrance, et c’est cela qui le rend si sympathique.

Il en devient même enthousiasmant lorsqu’apparait Stacee Jaxx, réincarnation manifeste d’Axl Rose, interprété par un Tom Cruise absolument parfait. De sympathique et agréable aux oreilles, le film en devient carrément jouissif. Son dialogue avec Alec Baldwin, qui incarne le patron du Bourbon, est d’anthologie. Ses performances scéniques (oui, il danse et chante lui-même, comme tous les autres acteurs du film) sont mémorables de jouissance et de décadence (notamment lorsqu’il joue Pour Some Sugar on Me de Def Leppard).

Ajoutez à cela trois rôles féminins réussis (Julianne Hough, bien meilleure actrice et chanteuse que son alter ego masculin ; Catherine Zeta-Jones, toujours belle à pleurer et poussant la chorégraphie en chantant du Twisted Sister ; et Malin Akerman, proprement volcanique) et tous les ingrédients sont bien présents pour un parfait moment de détente. Qui ferait presque poindre une larme à l’oeil du vieux nostalgique de cette époque que je suis. Ce n’est ni Spinal Tap, ni Wayne’s World, mais c’est une autre itération autour d’un thème qui nous plaît tant.

Henry Hazlitt, la Leçon magistrale


« L’art de l’économie consiste à comprendre non seulement l’immédiat mais aussi les effets à long terme de tout acte ou de toute politique ; il consiste à tracer les conséquences de cette politique non seulement pour un groupe, mais pour tous les groupes »

Henry Hazlitt, L’Economie en une leçon, 1946

Henry Hazlitt est né le 28 Novembre 1894, à Philadelphie. Dans sa biographie, Jeff Riggenbach indique que son père est mort alors qu’il était encore bébé. Sa mère et lui vivent dans la précarité pendant neuf ans, jusqu’à ce qu’elle se remarie et déménage avec sa famille recomposée à Brooklyn. Ce sont dans les écoles publiques de ce quartier qu’il acquière son goût pour l’éducation. Mais sa malchance ne s’arrête pas là. Alors qu’il est en deuxième année au City College de Manhattan, la mort de son beau-père replonge la famille dans la pauvreté. Hazlitt doit quitter ce prestigieux établissement, et trouver un emploi pour aider sa mère. Après quelques mois à occuper un emploi subalterne, il décide de s’essayer au journalisme. Il écrit déjà beaucoup, à ses heures. Il adore l’écriture. Il a presque terminé le manuscrit de son premier livre. « Je décidai que je voulais être un journaliste », dira-t-il bien des années après, « car c’était la seule façon que je voyais d’accéder à l’écriture ».

Il a à peine 20 ans, en 1915, lorsqu’il se met ainsi au service du Wall Street Journal. Au début, son travail consiste à prendre en dictée les informations des journalistes et à les dactylographier. Les reporters téléphonent leurs histoires, soit les dictant à partir de leurs notes, soit lisant à haute voix une version déjà écrite – fréquemment manuscrite ; Hazlitt les dactylographie pour que la rédaction puisse les examiner. Il y a plus enrichissant, mais c’est un début.

Mais Hazlitt écrit déjà bien mieux que les journalistes qui l’utilisent. Il vient tout juste de publier son premier ouvrage, à 21 ans à peine. Intitulé Thinking as a Science, il rédige un ensemble d’observations sur la méthodologie de l’assimilation mentale de ce qu’on lit ou de ce que l’on apprend sur le monde. La qualité de l’écriture, la finesse et la profondeur de sa pensée sont pour le moins étonnantes de la part d’un très jeune adulte.

Hazlitt se construit progressivement une carrière de journaliste, passant d’un quotidien à l’autre. Il quitte le Wall Street Journal pour travailler successivement au New York Evening Post, puis au New York Evening Mail et enfin au New York Sun. Il expérimente à peu près tous les métiers qu’offre la profession de journaliste : éditorialiste, critique de livres, essayiste et chroniqueur, rédacteur financier, bretteur au cœur des grandes controverses du moment, le cas échéant. Puis il dirige le « dos du livre » – les pages de critique littéraire – de The Nation. Il devient même, peu après et pendant un temps assez court, le rédacteur en chef de la revue littéraire The American Mercury, où il est le successeur désigné du créateur Henry Louis Mencken. Ce dernier était une figure de la Old Right américaine. Journaliste, satiriste et critique littéraire, cynique et libre penseur, H.L. Mencken était connu comme le « Sage de Baltimore » et le Nietzsche américain. Il a été l’un des maîtres à penser du courant libertarien américain contemporain. Dans sa revue, Mencken qualifie Hazlitt de « seul critique d’art compétent que je connaisse qui soit aussi un économiste compétent », ainsi que « un des rares économistes de toute l’histoire qui sache vraiment écrire. »

Au New York Times, qui l’accueille dans les années trente et quarante, Henry Hazlitt écrit des éditoriaux portant sur la guerre et l’économie. Puis, en 1946, il publie son ouvrage le plus célèbre, L’Economie en une leçon et quitte le NY Times pour Newsweek. Il cherche à définir quelle doit être la relation juste de l’individu à la société. C’est pourquoi il se met à la recherche d’une théorie complète qui pourrait lui donner un sens à tout cela. C’est l’Ecole autrichienne qui la lui apportera.

Il est vrai que dès les années 1910 et 1920, Henry Hazlitt s’était familiarisé avec les idées de l’école autrichienne, en particulier celles de Ludwig von Mises. Comme le rappelle justement Jeff Riggenbach, Hazlitt a joué un rôle important dans la diffusion des idées de cette école aux Etats-Unis. En particulier, lorsque Mises trouve refuge à New York, échappé qu’il est d’une Europe largement dominée par les nazis, il a besoin de travailler pour vivre. Hazlitt fait ce qu’il peut, ce qui s’avère être plutôt beaucoup. Il s’arrange pour que Mises écrive plusieurs articles courts pour le New York Times, pour porter son nom à l’attention du monde intellectuel américain. Il aide Mises à obtenir une bourse de la Fondation Rockefeller qui lui permet d’écrire deux courts ouvrages, Le Gouvernement omnipotent et La Bureaucratie. Il persuade Yale University Press de publier ces deux petits livres en 1944, ainsi qu’un bien plus long : L’Action Humaine, quelques années plus tard, en 1949.

Hazlitt appuie Mises pour qu’il obtienne un poste de professeur « invité » à l’Université de New York. Il organise le comité des riches donateurs qui offrent l’argent représentatif du salaire de Mises. L’Université, elle, est extrêmement réticente face à cet anti-Keynes en une époque de renouveau du New Deal et de plan Marshall, et ne souhaite pas dépenser sur ses fonds propres pour payer ses heures. Enfin, Hazlitt présente Mises à Leonard Read de la Foundation for Economic Education (FEE), qui lui apporte un poste complémentaire comme conférencier et conseiller sur les questions économiques.

De surcroît, alors qu’il organise des entrevues, Hazlitt présente Mises à une immigrante russe débarquée de Petrograd, âgée d’une trentaine d’années, passionaria et romancière, qui se fait appeler Ayn Rand. Elle n’est pas spécialement célèbre. Son premier roman, qui décrit l’enfer soviétique et est largement autobiographique, Nous les vivants, n’a pas rencontré le moindre succès. Sa pièce de théâtre, La Nuit du 16 janvier, n’est guère plus prisée à Broadway. Elle n’a pas encore écrit La Source vive, roman individualiste qui raconte l’histoire d’un architecte qui ne suit que le chemin qu’il s’est tracé, et qui rencontrera un certain succès. King Vidor en tirera le film Le Rebelle en 1949. Elle n’a pas écrit non plus son roman mondialement connu, fleuve et échevelé, La Grève. Elle n’a encore ni nom, ni réputation, ni fortune. Elle est en pleine ascension. Un peu d’aide d’un écrivain reconnu et établi – par exemple, une recommandation, auprès d’un intellectuel plus âgé, important et promoteur d’idées très proches des siennes – lui serait précieuse. Comme il l’a été pour Ludwig von Mises, Henry Hazlitt a alors été un soutien capital pour Ayn Rand.

L’économie en une leçon

Auteur prolixe (plus de vingt-cinq ouvrages dans sa vie), Hazlitt s’est fait connaître grâce à son livre à succès L’Économie en une leçon (1946) : ce livre est un ouvrage de vulgarisation sur les principes de l’économie de marché, fondé et ouvertement inspiré par Ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas de Frédéric Bastiat. Comme le dit lui-même Hazlitt dans son introduction : « On peut dire que mon livre en est la présentation moderne et qu’il est le développement et la généralisation d’une vérité déjà en puissance dans l’ouvrage de Bastiat. »

Hazlitt est également un des meilleurs pourfendeurs de son temps des idées keynésiennes. Ainsi, dans son ouvrage de 1959, The Failure of the New Economics: An Analysis of the Keynesian Fallacies, il établit une critique méthodique et systématique de la Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie de Keynes. Il en dira même qu’il n’a « pas pu y trouver une seule doctrine qui soit vraie et originale. Ce qui est original dans son livre est faux et ce qui est juste n’est pas nouveau. »

Le premier austro-américain

A l’époque où il quitte le City College, Henry Hazlitt est un disciple d’Herbert Spencer. Puis, en 1938, Hazlitt lit un livre intitulé Le Socialisme : une analyse économique et sociologique. Ce sera pour lui un choc. Cet ouvrage, de traduction anglaise récente, a été publié quelques années plus tôt à Londres. Il est issu d’un premier livre publié en Allemagne en 1922, rédigé par quelqu’un dont Hazlitt a entendu parler, mais n’a jamais lu auparavant, un économiste autrichien du nom de Ludwig von Mises. Mises y explique que la valeur économique des biens provient de la préférence subjective des individus. Que la valeur marginale, dans l’esprit de l’acheteur, de tout bien ou service détermine son prix. Que les prix véhiculent des informations aux entrepreneurs indiquant où les acheteurs aimeraient le plus voir les investissements productifs mis dans l’économie. Mises époustoufle Hazlitt. Il n’avait jamais eu l’occasion, jusque-là, de creuser les thèses de l’Ecole autrichienne. La découverte le bouleverse et lui donne le vertige.

Si bien qu’en 1945, lorsqu’il écrit L’Economie en une leçon, Hazlitt est complètement sous l’emprise des idées de Mises. Ce livre est la meilleure introduction rapide à l’économie autrichienne. Cela étant, ce livre n’est pas un ouvrage qui brille par une quelconque originalité. Il s’agit plutôt d’un exercice de vulgarisation – de grande qualité – des principaux préceptes de l’école autrichienne. Hazlitt rappelle également les principales critiques formulées par les tenants de l’école autrichienne aux thèses keynésiennes, d’autant plus fermement qu’elles ont le vent en poupe en cette période de New Deal.

A la manière de Frédéric Bastiat, Hazlitt insiste sur le fait que, pour analyser une politique ou un programme économique, il faut regarder plus loin que ce qui immédiatement apparent. S’il est vrai, dit Hazlitt, et comme le prétendent certains keynésiens, que les désastres et la destruction sont bons pour l’économie et créent de la richesse, alors les peuples victimes de tsunamis ou de tremblements de terre sont bénis des dieux. Or ce n’est visiblement pas le cas. Que ce soit pour justifier une guerre, ou pour convaincre les consommateurs d’acheter une voiture neuve pour « sauver la planète » et relancer l’industrie automobile, il suffit simplement de gratter le vernis du sophisme pour s’apercevoir que ces prémisses sont sans fondement. L’histoire de la vitre cassée de Bastiat en est une bonne illustration : le travail donné au vitrier, c’est ce qu’on voit, mais qu’en est-il de ce qu’on ne voit pas ? Si on suppose que remplacer la vitrine coûte 500€, le remplacement de cette vitrine va générer pour 500€ d’activité économique. Mais que ce serait-il produit si la vitrine n’avait pas été cassée ? M. Dupont ayant économisé ses 500€, n’aurait-il pas pu lui aussi les dépenser et générer également pour 500€ d’activité économique cette fois-ci utile – au moins utile pour lui, tout en jouissant encore de sa vitrine ?

Et ce n’est pas tout. Que ce serait-il passé si cette vitrine n’avait pas été cassée ? Si le vitrier n’avait pas eu à réparer la vitrine, qu’aurait-il fait ? Se serait-il tourné les pouces ? Sans doute pas. Il aurait peut-être installé des fenêtres dans une maison nouvellement construite, par exemple. Ou, s’il n’avait pas assez de travail, peut-être aurait-il mis ses autres talents au service d’une industrie qui en a plus besoin. Par conséquent, le fait d’avoir cassé cette vitre a détourné le vitrier de notre exemple d’un travail immensément plus productif. C’est véritablement ce qu’on ne voit pas. Non seulement la destruction ne paie pas, mais nous voyons rarement tout ce qui aurait pu être produit si elle n’avait jamais eu lieu.

La défense du capitalisme

Dans un autre de ses ouvrages, un petit livre d’anticipation intitulé Time will run back, Hazlitt met en scène deux protagonistes qui échangent sur l’histoire de la révolution soviétique, et plus encore de son succès planétaire. « Il y quelques différences suivant les historiens quant à l’exacte année où l’Âge Sombre a commencé. Certains la situent à 95 Av.M. (avant Marx), ce qui était l’année durant laquelle un bourgeois du nom d’Adam Smith est né ; d’autres la placent à 42 Av.M., qui est l’année d’apparition d’un livre de cet Adam Smith. Ce livre donna naissance à, et fournit un système élaboré d’excuses pour, l’idéologie capitaliste. » (…) « L’Âge Sombre représente toute la période de la naissance du capitalisme jusqu’à son éradication finale à la suite d’une série de guerres froides ou ouvertes entre environ 150 Ap.M., et le triomphe final du communisme en 184 Ap.M. »

Hazlitt explique le succès du communisme, et par conséquent la défaite du capitalisme, par la foi que les soviétiques ont placé en elle : « Et pourtant nous l’avons battu (le capitalisme) à la fin parce que nous avions l’arme formidable qui leur manquait. Nous avions la Foi ! Foi en notre Cause ! Une Foi qui n’a à aucun moment faibli ou hésité ! Nous savions que nous avions raison ! Raison sur tout ! Nous savions qu’ils avaient tort ! Tort sur tout ! »

En filigrane, Hazlitt reproche ainsi aux défenseurs du capitalisme leur mollesse et leur pusillanimité : « L’ennemi n’a jamais eu vraiment de foi dans le capitalisme (…) Chaque « réforme » qu’ils mirent en place comme « réponse » au communisme était un pas de plus dans la direction du communisme. À chaque réforme qu’ils adoptaient l’individu avait moins de pouvoir et l’Etat toujours plus. Petit à petit le contrôle des individus sur les ressources et les biens leur a été retiré ; petit à petit cela fut envahi par l’Etat. Au début ce n’était pas la « propriété » mais simplement le droit de décision qui fut accaparé par l’Etat. Mais ces idiots qui essayaient de « réformer » le capitalisme n’ont pas vu que le pouvoir de décision, le pouvoir de disposer, était l’essence de la « propriété. » (…) Graduellement leurs gouvernements ont décidé de toutes ces choses, mais morceau par morceau, au lieu de le faire en un seul grand saut logique. »

« Ils n’avaient pas le courage de voir que l’individu, parce qu’il n’est responsable devant personne, doit être privé de tout pouvoir, et que l’Etat, l’Etat qui représente tout le monde, doit être le seul dépositaire de tout le pouvoir, le seul décisionnaire, le seul juge de sa propre (volonté). »

En contrepoint du positionnement auquel il aspire, Hazlitt fait dire à l’un des protagonistes de cette histoire, que les pays bourgeois « se sont battus contre le communisme parce qu’ils étaient contre le communisme. C’était la seule chose sur laquelle ils parvenaient à s’entendre. Mais ils ne savaient pas ce qu’ils défendaient. Tout le monde était pour quelque chose de différent. Personne n’avait le courage de défendre un capitalisme qui répondait vraiment aux principes de base du capitalisme. Chacun avait son propre plan pour un capitalisme « réformé ». » Il est bien clair qu’Hazlitt, lui, en défenseur de la liberté et de l’Ecole autrichienne qu’il est, a sa vie durant entendu défendre le capitalisme et la liberté, avec certes des arguments pratiques, mais surtout des arguments éthiques. Ceux-là mêmes que des libertariens plus contemporains, Murray Rothbard en particulier, développeront ultérieurement.

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Economics in One Lesson: The Shortest and Surest Way to Understand Basic Economics

Henry Hazlitt

Thinking as a Science

The Failure of the New Economics: An Analysis of the Keynesian Fallacies (1959)

What You Should Know about Inflation (1960)

The Critics of Keynesian Economics (1960)

The Free Man’s Library: A Descriptive and Critical Bibliography (1956)

The Inflation Crisis, and How to Resolve It

Droit, rationalité et morale : les apports de l’analyse économique du droit


Richard Allen Posner (né en 1939 à New York) a la particularité, rare pour un juriste, d’être reconnu comme un penseur majeur dans d’autres disciplines que le droit. Actuellement juge à la Cour d’appel fédérale américaine, il a également exercé une carrière d’enseignant, d’abord à Stanford puis à Chicago. En particulier, c’est l’un des fondateurs de l’école dite Law and Economics, qui étudie le droit à l’aide des outils de l’analyse économique, pour d’une part évaluer son efficacité et d’autre part prédire quels seront les résultats d’une norme une fois mise en œuvre.

Auteur de multiples ouvrages, se concentrant en particulier sur les relations entre droit, rationalité et morale, Posner est aussi l’animateur d’un blog partagé avec Gary Becker, prix Nobel d’Economie et penseur majeur de l’Ecole de Chicago.  Si la pensée de Posner relève d’un certain scepticisme, il n’en reste pas moins un authentique libéral classique, qui combine avec finesse et originalité le raisonnement économique à la méthode juridique traditionnelle.

Richard Posner est le fondateur de l’analyse économique du droit, appelée aussi Law and Economics. Sous la direction de Gary Becker et accompagné de William Landes, au sein du National Bureau of the Economic Research, Posner mène à partir de 1969 des recherches portant sur le fonctionnement économique des cours de justice, ou encore sur les principaux concepts du droit constitutionnel et du droit civil.

Poursuivant en cela les travaux des précurseurs Guido Calabresi et Ronald Coase, Posner n’hésite pas à se servir des principes fondamentaux de la science économique pour attaquer vertement les fondements traditionnels du droit américain. En particulier, il remet en cause les acquis du droit de la concurrence américain (Antitrust Law). Il conteste par exemple l’existence de barrières à l’entrée sur un marché donné qui profiterait aux entreprises déjà en place. Pour l’Ecole de l’analyse économique du droit, ce constat n’est que le reflet de la plus grande efficience des entreprises déjà implantées. Posner ajoute qu’il n’y a aucune véritable barrière à l’entrée, excepté celles que les pouvoirs publics imposent par leur réglementation. De manière tout à fait nouvelle pour l’époque, il démontre qu’on ne devrait pas juger de l’existence ou de l’absence de concurrence d’après une photographie du marché à un moment donné, mais d’après le droit, la liberté pour de nouveaux concurrents d’y entrer et de proposer des produits nouveaux. Un monopole n’exclut donc pas la concurrence. Si une seule entreprise est présente sur le marché, ajoute Posner, mais que d’autres peuvent y entrer, c’est simplement parce que celle-là est la seule répondre à la demande aux conditions requises.

Posner poursuit par l’examen de nombreux autres pans du droit de Common law : les contrats, la responsabilité contractuelle et extra-contractuelle, le droit pénal, les litiges, arbitrages et contentieux. Sa thèse principale vise à illustrer la grande efficience du droit de Common law. Il considère même que celle-ci est peut-être non pas la nature, mais le but, du droit. A titre d’illustration, Posner considère que le système judiciaire anglo-saxon est efficient parce que les juges ont, à la différence des magistrats européens, des motivations économiques directes relatives à l’exercice de leur juridiction.

Dans son premier manuel, Economic Analysis of Law, paru en 1972, il jette les bases de ces concepts appelés à un bel avenir. Il fonde la même année le Journal of Legal Studies, domicilié à l’Université de Chicago. Il en est rédacteur en chef jusqu’à sa nomination au poste de juge, en 1982. Cette revue prolonge le Journal of Law and Economics  d’Aaron Director, et est même devenu une référence incontestée en matière d’analyse économique des phénomènes juridiques.

La thèse principale d’Economic Analysis of Law est à la fois simple et révolutionnaire. L’Ecole de l’analyse économique du droit entend utiliser les outils de la science économique pour analyser les phénomènes juridiques. Nombreux sont les outils de l’économie que cette nouvelle discipline va mobiliser : l’analyse coût-avantage, les concepts de coûts moyens et marginaux et plus récemment, les tests économétriques. La gamme des phénomènes juridiques étudiés par Posner et ses collègues va du droit civil au droit pénal, de la Constitution à la régulation publique.

Il faut préciser que Posner n’est certes pas le premier à montrer l’interaction qui unit le juridique et l’économique. De nombreuses autres écoles de pensée ont fondé leur doctrine sur tout ou partie de cet axiome : le marxisme bien évidemment, mais aussi l’Ecole de Francfort, l’Ecole institutionnaliste ou encore l’Ecole historique allemande. Plus encore, la doctrine juridique, en particulier outre-Atlantique, a parfois réclamé, elle aussi, une plus grande compréhension de l’économie par le droit. Le courant dit Legal Realism a ainsi insisté, à partir des années 1920 jusqu’après la Deuxième Guerre Mondiale, sur le besoin que peuvent avoir les juristes de connaître le fonctionnement des marchés et de la sphère économique pour mieux comprendre leurs propres activités. Plus près de nous, les Critical Legal Studies analysent aussi le droit par les conflits et les rapports de force qu’ils prétendent reconnaître dans le marché.

Richard Posner ne nie d’ailleurs pas cette antériorité. Il distingue deux branches principales dans l’analyse économique du droit : la première, qui remonte à Adam Smith, analyse le droit économique proprement dit et notamment la réglementation du marché ; la seconde, créée par Jeremy Bentham et dans laquelle Posner s’inscrit tout particulièrement, applique les concepts d’analyse économique aux comportements non-marchands : accidents, criminalité, pollution, procédure, processus politique.

Pour Bentham, en effet, l’homme agit toujours rationnellement. Dans le champ économique, bien sûr, mais également dans toutes ses activités. Le comportement délictueux d’un individu revêt d’un calcul de nature « économique » : pour juguler la criminalité, il faut établir le « juste prix » de l’infraction. Ce qui veut dire, en clair, trouver un équilibre entre la sévérité de la peine d’une part, et la probabilité qu’elle fera l’objet d’une application, d’autre part.

De la sorte, Posner distingue l’approche normative et l’approche positive de l’analyse économique du droit. Et concentre ses recherches sur cette dernière. C’est à ce titre qu’il pose l’hypothèse que le droit d’origine judiciaire (common law ou judge-law), par opposition au droit d’origine législative ou réglementaire, encourage l’efficacité.

Mais si l’approche de Posner est positive, elle ne saurait se contenter de décrire, pour la légitimer, la place centrale de l’Etat dans la production des lois. Posner refuse au contraire toute approche « statocentriste », uniquement focalisée sur le rôle et la place de l’Etat. L’Etat n’est qu’une institution médiatrice, comme peut l’être une entreprise en droit privé, et certainement pas un acteur – a fortiori l’acteur unique – de la production du droit.

Les solutions de stockage dans le cloud


J’essaie depuis quelques temps diverses solutions de stockage en ligne. Je ne méconnais pas les critiques qui sont formulées à l’encontre de celles-ci, des plus classiques jusqu’aux plus récentes. En particulier, j’ai tenté les solutions Google Drive, Dropbox, MS SkyDrive et SugarSync.

Il en ressort, à mon sens, que le service le plus fiable n’est pas forcément le moins cher. Mais l’inverse n’est pas nécessairement vrai.

Dropbox, en effet, a à la fois l’avantage de la simplicité et de la fiabilité. Il est reconnu par diverses applications mobiles. Mais il est aussi le plus chiche, n’offrant que 2 Go d’espace gratuit, extensible certes mais à prix d’or. MS SkyDrive est un bon compris, il offre 7 Go d’espace gratuit et les extensions sont modiques. Google Drive se situe entre ces deux premières offres, mais l’absence d’interopérabilité des google documents et de reconnaissance de Drive par la plupart des applications mobiles me font me détourner de cette solution.

Reste enfin SugarSync, qui offre 5 Go d’espace disque, une plus grande liberté (pas besoin de synchroniser un dossier imposé, tout dossier du disque local peut faire l’affaire) et une bonne interopérabilité. Je vous conseille donc cette solution.

Ouvrir un compte SugarSync ici

Ouvrir un compte Dropbox ici

L’Etat, ses origines, son évolution et son avenir


A l’occasion de la sortie, sur notre bibliothèque électronique Librairal, de L’Etat, ses origines, son évolution et son avenir de Franz Oppenheimer, ouvrage fondamental initialement paru en 1913, nous vous invitons à lire la préface de cette édition électronique, annotée et augmentée. 

Par Fabrice Copeau.

Franz Oppenheimer, né le 30 mars 1864 à Berlin et mort le 30 septembre 1943 à Los Angeles, était un sociologue et économiste politique allemand. Il est pour l’essentiel connu pour le présent ouvrage Der Staat, paru en 1908, dans lequel il développe des théories majeures sur l’origine de l’État, et qui bénéficieront d’une longue postérité.

Oppenheimer étudie la médecine à Fribourg-en-Brisgau et à Berlin. Il pratique ensuite à Berlin entre 1886 et 1895. Il s’intéresse progressivement à l’économie politique et à la sociologie. Il devient à partir de 1895 rédacteur en chef de Die Welt am Morgen.

En 1909, il obtient un doctorat en économie à l’université de Kiel, avec une thèse sur David Ricardo, dont les idées exercèrent une grande influence sur lui. Entre 1909 et 1917, il est Privatdozent (professeur non rémunéré) à l’université de Berlin, puis occupe une chaire entre 1917 et 1919. Cette année, il part à l’université Goethe de Francfort sur le Main, occuper la première chaire de sociologie ouverte dans le pays. Il y dirigera en particulier la thèse de Ludwig Erhard, soutenue en 1925. Il eut aussi le célèbre ordo-libéral Wilhelm Röpke comme élève.

Juif, il part en 1934-1935 enseigner en Palestine. L’année suivante, il est fait membre honoraire de la société américaine de sociologie. En 1938, il émigre définitivement, au Japon puis aux Etats-Unis, s’y installant sur la côte Ouest. Il participe entre autres au lancement de l’American Journal of Economics and Sociology. Il enseigna également à l’université de Kobe.

« Moyen économique » et « moyen politique »

Pour Oppenheimer, il y a deux manières, exclusives l’une de l’autre, d’acquérir de la richesse ; la première est la production et l’échange volontaire avec les autres – la méthode du marché libre, qu’il appelle « la voie économique ». L’autre manière est plus simple parce qu’elle n’exige pas la productivité ; c’est la manière de l’accaparement des marchandises d’une autre personne, ou de ses services, par l’utilisation de la force et de la violence. C’est la méthode de confiscation unilatérale, du vol de la propriété des autres. C’est la méthode qu’Oppenheimer nomme « la voie politique » d’accroissement de la richesse. Comme l’écrit Murray Rothbard dans L’Anatomie de l’Etat, il devrait être clair que l’utilisation pacifique de la raison et de l’énergie dans la production est la voie « naturelle » pour l’homme : ce sont les conditions de sa survie et de sa prospérité sur cette terre. Il devrait être également clair que le moyen coercitif et exploiteur est le contraire de la loi naturelle ; il est parasitaire car, au lieu d’ajouter à la production, il en soustrait. « La voie politique » siphonne la production au profit d’un individu ou d’un groupe parasite et destructeur ; et ceci réduit non seulement le nombre des producteurs, mais abaisse également l’incitation du producteur à produire au-delà de sa propre subsistance. En fin de compte, le voleur détruit même sa propre subsistance en réduisant ou en éliminant la source de son propre approvisionnement[1].

Etat-ours et Etat-apiculteur

Oppenheimer retrace l’histoire universelle de la constitution de l’Etat, indépendamment des races, des époques, des ethnies, des religions, des croyances, des latitudes. Il observe un cheminement qui, plus ou moins lent, plus ou moins systématique, est le lot de toutes les civilisations et de toutes les époques. La première étape de l’Etat, c’est le vol, le rapt, le meurtre lors de combats frontaliers, échauffourées sans fin, que ni paix ni armistice ne peuvent faire cesser.

Peu à peu, le paysan, victime principale de ces hordes barbares, accepte son sort et cesse toute résistance. C’est alors que le berger sauvage, nomade et hostile, prend conscience qu’un paysan assassiné ne peut plus labourer, et qu’un arbre fruitier abattu ne peut plus rien porter. Dans son propre intérêt, donc, partout où c’est possible, il permet au paysan de vivre et épargne ses vergers. La tribu de nomades perd peu à peu toute intention de pratiquer le vol et l’appropriation violente.

Les pilleurs ne brûlent et ne tuent plus que dans la stricte mesure du « nécessaire », pour faire valoir un respect qu’ils estiment salutaire, ou pour briser une résistance isolée. Mais en général, le berger nomade ne s’approprie désormais que l’excédent du paysan. Il laisse au paysan sa maison, son équipement et ses provisions jusqu’à la prochaine récolte.

Dans une métaphore saisissante, Oppenheimer démontre que le berger nomade, qui était jadis comme l’ours, qui, pour voler la ruche, la détruit, devient progressivement, dans un second temps, comme l’apiculteur, qui laisse aux abeilles suffisamment de miel pour les mener jusqu’à l’hiver. Alors que le butin accaparé par la tribu de bergers nomades n’était qu’une pure et simple spoliation, où peu importait les conséquences, où les nomades détruisaient la source de la richesse future pour la jouissance de l’instant, désormais, a contrario, l’acquisition devient rentable, parce que toute l’économie est basée sur la retenue face à la jouissance de l’instant en raison des besoins de l’avenir. Le berger a appris à « capitaliser ». La société est passée de l’ « Etat-Ours » à l’ « Etat-apiculteur ».

La conception libérale de la lutte des classes

Par ailleurs, Oppenheimer montre que l’histoire de toutes les civilisations est celle du combat entre les classes spoliatrices et les classes productives. Il inscrit son analyse de la formation de l’Etat dans le cadre de cette théorie libérale de la lutte des classes.

Cette théorie fut d’abord l’œuvre de Charles Comte au XIXe siècle , l’auteur du journal Le Censeur Européen et l’un des maîtres de Bastiat[2]. Selon Comte, l’homme a le choix entre deux alternatives fondamentales : il peut piller la richesse produite par d’autres ou il peut travailler pour produire lui-même des richesses. On retrouve cette idée chez Bastiat aussi : « Il y a donc dans le monde deux espèces d’hommes, savoir : les fonctionnaires de toute sorte qui forment l’État, et les travailleurs de tout genre qui composent la société. Cela posé, sont-ce les fonctionnaires qui font vivre les travailleurs, ou les travailleurs qui font vivre les fonctionnaires ? En d’autres termes, l’État fait-il vivre la société, ou la société fait-elle vivre l’État ?[3]  ». Comme l’a fait justement remarquer Ralph Raico, la similarité entre cette analyse et celle d’Oppenheimer dans L’Etat est frappante. Sa genèse de l’Etat s’oppose frontalement à celle du gentil-Etat-protecteur, dans la tradition du contractualisme des Lumières, et inspirera Max Weber (« L’Etat, c’est le monopole de la violence physique légitime »).

De plus, L’Etat d’Oppenheimer est un excellent complément au livre de Bertrand de Jouvenel, Du pouvoir, Histoire naturelle de sa croissance (1945). Là où Oppenheimer écrit, en effet : « Qu’est-ce, alors, que l’Etat comme concept sociologique ? L’Etat, dans sa genèse (…) est une institution sociale, imposée par un groupe victorieux d’hommes sur un groupe défait, avec le but unique de régler la domination du groupe victorieux sur le groupe défait, et de se protéger contre la révolte intérieure et les attaques de l’étranger. Téléologiquement, cette domination n’a eu aucun autre but que l’exploitation économique du vaincu par les vainqueurs. », Bertrand de Jouvenel ajoute, comme en miroir : « l’Etat est essentiellement le résultat des succès réalisés par une bande des brigands, qui se superpose à de petites et distinctes sociétés[4]. ».

La postérité de L’Etat

Parmi les auteurs grandement inspirés par Franz Oppenheimer, on trouve indubitablement Murray Rothbard. Dans L’Ethique de la liberté, il considère qu’Oppenheimer définit « brillamment l’Etat comme « l’organisation des moyens politiques ». C’est que l’Etat est d’une essence criminelle. »

Plus encore, sa définition de l’Etat n’est qu’un prolongement des écrits d’Oppenheimer. « L’État, selon les mots d’Oppenheimer, est l’ « organisation de la voie politique » ; c’est la systématisation du processus prédateur sur un territoire donné. Le crime, au mieux, est sporadique et incertain ; le parasitisme est éphémère, et la ligne de conduite coercitive et parasitaire peut être contestée à tout moment par la résistance des victimes. L’État fournit un canal légal, ordonné et systématique, pour la prédation de la propriété privée ; il rend certain, sécurisé et relativement « paisible » la vie de la caste parasitaire de la société[5] ».

De plus, Oppenheimer pointe du doigt une idée reprise et confirmée par nombre d’auteurs : comme la production doit toujours précéder la prédation, le marché libre est antérieur à l’état. L’État n’a été jamais créé par un « contrat social » ; il est toujours né par la conquête et par l’exploitation. Une tribu de conquérants, qui pille et assassine les tribus conquises, et décide de faire une pause, car elle se rend compte que le temps de pillage sera plus long et plus sûr, et la situation plus plaisante, si les tribus conquises étaient autorisées à vivre et à produire, les conquérants se contentant d’exiger comme règle en retour un tribut régulier.

Carl Schmitt ajoute : « Alors que la conception de l’Etat propre au XIXe siècle allemand, systématisé par Hegel, avait abouti à la construction intellectuelle d’un Etat situé loin au-dessus du règne animal de la société égoïste, et où régnaient la moralité et la raison objectives, [chez Oppenheimer] la hiérarchie des valeurs se trouvent à présent inversée, et la société, sphère de la justice pacifique, se place infiniment plus haut que l’Etat, dégradé en zone d’immoralité et de violence[6] ».

D’autre part, la distinction sociologique entre ceux qui vivent du pillage (spoliation) et ceux qui vivent de la production marquera aussi profondément les premiers intellectuels américains de la Old Right au XXe siècle : Albert Jay Nock[7] et Frank Chodorov.

Enfin, il est indéniable qu’Oppenheimer exerça une influence majeure sur nombre de libéraux allemands et américains, comme Ludwig Erhard, père du miracle économique allemand, Benjamin Tucker, Kevin Carson ou Albert Jay Nock. Si ces personnalités ont des idées si éloignées, c’est non seulement à cause des thèses éclairantes de l’auteur, mais aussi parce que l’on peut tirer deux conclusions de celles-ci : soit que l’Etat est une organisation aux fondements injustes et dont on doit se débarrasser ou limiter le pouvoir du nuisance (perspective minarchiste ou libertarienne), soit que l’on doive lutter contre ces injustices, y compris par l’utilisation de l’État et la modification des attributs de ce dernier. C’est la voie choisie par Oppenheimer, pour qui les libéraux doivent accepter une phase de transition durant laquelle le pouvoir politique rétablirait une situation juste. En particulier, pour Oppenheimer, c’est la répartition de la propriété foncière qui est injuste, répartition dont est responsable le pouvoir politique. Il convient d’y remédier en luttant contre les excès du pouvoir politique, qui maintient une société de classes. Pour cela, l’Etat doit être transformé, de moyen de conservation des privilèges et des monopoles à l’adversaire de ces derniers. Ainsi sera possible la transition entre un régime capitaliste non libéral et une vraie économie de marché, dans laquelle l’intérêt général sera atteint par la liberté économique[8].

Mais surtout, de cette lutte ancestrale entre le moyen politique et le moyen économique, le vainqueur apparaît clairement aux yeux d’Oppenheimer. Et c’est bien cela le plus important de sa pensée. En effet, si la tendance de l’évolution de l’Etat se révèle comme la lutte constante et victorieuse du moyen économique contre le moyen politique, le droit du moyen économique, le droit d’égalité et de paix, héritage des conditions sociales préhistoriques, était à l’origine borné au cercle étroit de la horde familiale. Autour de cet îlot de paix l’océan du moyen politique et de son droit faisait rage.

Or, peu à peu, ce cercle s’est de plus en plus étendu : le droit de paix a chassé l’adversaire, il a progressé partout à la mesure du progrès économique, de l’échange équivalent entre les groupes. D’abord peut-être par l’échange du feu, puis par l’échange de femmes et enfin par l’échange de marchandises, le territoire du droit de paix s’étend de plus en plus. C’est ce droit qui protège les marchés, puis les routes y conduisant, enfin les marchands qui circulent sur ces routes. L’Etat, ensuite, a absorbé ces organisations pacifiques qu’il développe. Elles refoulent de plus en plus dans son territoire même le droit de la violence. Le droit du marchand devient le droit urbain. La ville industrielle, le moyen économique organisé, sape par son économie industrielle et monétaire les forces de l’Etat Féodal, du moyen politique organisé : et la population urbaine anéantit finalement, en guerre ouverte, les débris politiques de l’Etat Féodal, reconquérant pour la population entière avec la liberté le droit d’égalité. Le droit urbain devient droit public et enfin droit international.

De là découle la conclusion optimiste du présent ouvrage : « Nous sommes enfin mûrs pour une culture aussi supérieure à celle de l’époque de Périclès que la population, la puissance et la richesse de nos empires sont supérieures à celles du minuscule Etat de l’Attique.

Athènes a péri, elle devait périr, entraînée à l’abîme par l’économie esclavagiste, par le moyen politique. Tout chemin partant de là ne peut aboutir qu’à la mort des peuples. Notre chemin conduit à la vie ! »

Et nous pouvons dès lors faire nôtres les dernières phrases de L’Etat :

« L’examen historico-philosophique étudiant la tendance de l’évolution politique et l’examen économique étudiant la tendance de l’évolution économique aboutissent au même résultat : le moyen économique triomphe sur toute la ligne, le moyen politique disparaît de la vie sociale en même temps que sa plus ancienne, sa plus tenace création. Avec la grande propriété foncière, avec la rente foncière, périt le capitalisme.

C’est là la voie douloureuse et la rédemption de l’humanité, sa Passion et sa Résurrection à la vie éternelle : de la guerre à la paix, de la dissémination hostile des hordes à l’unification pacifique du genre humain, de la bestialité à l’humanité, de l’Etat de brigands à la Fédération libre. »

Notes

  1.  Murray N. Rothbard, L’Anatomie de l’Etat, in Egalitarianism as a Revolt Against Nature and Others Essays, Auburn, Mises Institute, 1974, pp. 55-88, trad. F. Ribet, brochure libéraux.org, disponible sur catallaxia.
  2. Voir notamment : Considérations sur l’état moral de la nation française, et sur les causes de l’instabilité de ses institutions, vol. 1, pp. 1-2, 9.
  3. Tome VII de l’édition Guillaumin des Œuvres complètes de Bastiat, texte 60.
  4. Du Pouvoir, p. 100-101.
  5. Murray N. Rothbard, L’Ethique de la liberté, trad. F. Guillaumat et P. Lemieux, Les Belles Lettres, 1991 ; nouvelle édition, préface de Jérémie Rostan, Les Belles Lettres, 2011.
  6. Carl Schmitt, La notion de politique, 1932.
  7. Albert Jay Nock a écrit vivement que « l’Etat clame et exerce le monopole du crime (…) Il interdit le meurtre privé, mais lui-même organise le meurtre à une échelle colossale. Il punit le vol privé, mais lui-même fait main basse sans scrupule sur tout ce qu’il veut, qu’il s’agisse de la propriété d’un citoyen ou d’un étranger. », Nock, On Doing the Right Thing, and Other Essays (New York, Harper and Bros., 1929), p. 143 ; cité in Jack Schwartzman, « Albert Jay Nock—A Superfluous Man, » Faith and Freedom (December, 1953) : 11.
  8.  Franz Oppenheimer, « Praktische Ökonomik und Volkwirtschafspolitik », Annalen der Naturphilosophie, 12, 1913, p.22, cité par N. Goldschmidt, p. 966.

A lire sur Librairal

George Reisman


« Le vrai système d’exploitation du travail, c’est le socialisme. En régime socialiste, le citoyen n’est pas une fin en lui-même ; mais un moyen entrant dans les objectifs imposés par la société. Et qui détermine ces objectifs, sinon les dirigeants de l’Etat ?»


George Reisman a été professeur émérite d’économie à la Pepperdine University à Los Angeles. Avec Israel Kirzner, Hans Sennholz et Louis Spadaro, il est l’un des quatre économistes qui ont passé leur doctorat d’économie à l’Université de New York sous la direction de Ludwig von Mises, dont il a traduit les Grundprobleme des Nationalökonomie sous le titre Epistemological problems of Economics (en français, Problèmes fondamentaux de l’économie).


Reisman a écrit The Government against the Economy (1979), repris sous une forme modifiée dans Capitalism: A Treatise on Economics en 1996. Dans cet ouvrage, il cherche à opérer une synthèse entre l’économie classique et l’économie autrichienne, en unifiant les doctrines d’Adam Smith, David Ricardo, John Stuart Mill et Jean-Baptiste Say, avec celles de Carl Menger, Ludwig von Mises et Friedrich Hayek.


Il a travaillé étroitement avec Ayn Rand, dont l’influence sur son œuvre est au moins aussi grande que celle de son mentor Mises. Il se considère comme un objectiviste, bien qu’il ne soit plus affilié à l’Ayn Rand Institute. Divers Objectivistes ont du reste pris leurs distances avec lui, pour des raisons que Leonard Peikoff refuse d’expliquer.


George Reisman a publié des articles dans des revues savantes telles que The Quarterly Journal of Austrian Economics, The Journal of Libertarian Studies, et The American Journal of Economics and Sociology, et dans divers journaux.


Il est Président de la Jefferson School of Philosophy, Economics and Psychology. Il est marié à la psychothérapeute Edith Packer.


Une autre théorie de l’exploitation


Dans un essai intitulé The Political Economy of Freedom Essays in Honor of F.A. Hayek (1985), il s’interroge sur les fondements et sur le devenir de la théorie, fort populaire durant tout le XXe siècle, de l’exploitation du prolétariat. Selon celle-ci, le capitalisme disposerait d’une logique intrinsèquement pernicieuse, fondée sur le quasi esclavage de la classe laborieuse, au profit des intérêts conjoints des bourgeois et des capitalistes, lesquels, mus par l’avarice sinon la convoitise, ne constitueraient qu’une classe de parasites dévorant le travail des masses. Nonobstant la hausse continue du niveau de vie moyen dans les pays développés, depuis la Révolution industrielle, les laudateurs de la théorie de l’exploitation l’attribuent, non au capitalisme, mais aux limites qui lui ont été imposées. Ce faisant, les collectivistes attribuent la croissance économique et le progrès technique aux syndicats et au droit du travail, ainsi qu’au paternalisme de certains employeurs, essentiellement des capitaines d’industrie.


Les collectivistes n’imaginent même pas un monde dans lequel les syndicats n’existeraient pas, sans salaire minimum ni législation sur la durée maximale de travail, sans loi sur le travail des enfants. En l’absence de telles règles, ils pensent que les taux de salaires retomberaient au niveau de subsistance ; que les femmes et les enfants retravailleraient dans les mines ; et que la durée quotidienne du travail serait aussi longue que le patronat pourrait l’imposer.


Smith et Ricardo ont été vus à juste titre comme les précurseurs de cette théorie de l’exploitation, en créant un système impliquant nécessairement la victoire de ce concept. Avec la théorie de la valeur-travail, et la loi d’airain des salaires, la théorie de l’exploitation a jeté un profond discrédit sur les concepts fondamentaux du taux de salaire et de l’épargne comme source de profit. Deux générations plus tard, l’abandon des doctrines classiques sur l’épargne a rendu possible le keynésianisme et l’inflation, les déficits, ainsi que l’accroissement de la dépense publique et des pouvoirs de l’Etat. Simultanément, l’abandon de la théorie selon laquelle les coûts de production sont les déterminants directs des prix (plutôt que l’équilibre de l’offre et de la demande), a conduit aux théories de la concurrence « pure et parfaite », aux oligopoles, à la concurrence monopolistique, aux prix administrés ou encore à la politique antitrust. De la sorte, et par deux chemins distincts, la théorie de l’exploitation a permis selon Reisman l’avancée du socialisme.


Ce cadre implique la croyance selon laquelle les salaires sont la forme originelle et première de revenu, desquels les profits et les revenus non-salariaux proviennent et sont déduits, lorsque le capitalisme et les capitalistes sont apparus, en gros au moment de la Révolution industrielle. Smith a été l’un des fondateurs de cette théorie. Pour lui, dans les économies pré-capitalistes, tous les revenus proviendraient des salaires reçus par les travailleurs. Les salaires sont le revenu originel. Les profits, selon Smith, ne sont apparus qu’avec le capitalisme. Et ne sont que la déduction du salaire naturel et du salaire d’équilibre.


On trouve la même logique chez Marx : l’économie pré-capitaliste est marquée, selon lui, par le schéma B-M-B (un travailleur produit un bien B, le vend pour de l’argent M, et achète d’autres biens B). Il n’y a pas d’exploitation, pas de profit, pas de surplus. Tous les revenus sont, donc, des salaires. Au moment où le capitalisme naît, Marx pense que nous passons à un schéma M-B-M’ (le capitaliste dépense une somme de monnaie M en achat de matériel et de machines, et en payant des salaires. Un bien B est produit, qui est vendu pour une plus grande somme d’argent, M’). La différence entre l’argent dépensé par le capitaliste et l’argent reçu de la vente du bien constitue son surplus, son profit.


Marx explique ainsi comment les profits sont déduits des salaires. Selon lui, les capitalistes versent en effet arbitrairement un salaire égal à la simple reproduction de la force de travail. Or, les capitalistes vendent la production du salarié à un prix correspondant à un plus grand nombre d’heures. Entre les deux, l’exploitation.


C’est bien cette théorie des salaires originels que Reisman critique en priorité. Pour lui, cette doctrine est fausse à un triple titre : tout d’abord, elle oublie que le profit, c’est le fait que les recettes des ventes sont supérieures aux coûts monétaires de production ; ensuite, que le capitaliste, c’est quelqu’un qui achète pour vendre à profit ; enfin, que le salaire, c’est l’argent payé en échange de la réalisation du travail par le salarié (et non en échange des produits créés par le travail).


La demande de biens et de services est différente de la demande de travail. En achetant des produits, on ne paye pas des salaires, pas plus qu’on ne touche un salaire en vendant des produits. Dans une économie pré-capitaliste, si bien sûr une telle économie a jamais existé, tous les revenus vont aux travailleurs. Mais non pas, comme Marx le croyait, en salaires ; ils sont, en réalité, des profits.


Par définition, l’apparition des salaires n’a été possible qu’avec l’apparition des capitalistes.


Le capitalisme a créé les salaires. La conséquence immédiate en a donc été une baisse des profits réalisés sur les ventes. Autrement dit, plus l’économie est capitalistique, plus bas sont les profits réalisés. Sans capitalistes, la seule manière de survivre est d’utiliser ses moyens de production et de vendre ses propres produits (pour pouvoir donc empocher des profits). Il faut pour cela avoir sa terre, avoir produit ou hérité des outils nécessaires à sa production. Peu de gens peuvent survivre de cette manière. Le génie du capitalisme a rendu possible pour le plus grand nombre de vivre en vendant son travail plutôt qu’en tentant de vendre le produit de son travail.


Aujourd’hui comme hier, le profit est toujours un revenu du travail, même s’il est largement un retour sur le capital investi et s’il est variable selon le volume dudit capital investi. Les salaires, eux, dépendent du prix du travail.


Dans ce cadre, la nature du travail du capitaliste consiste à augmenter la productivité (et donc les salaires réels) du travailleur manuel. La seule manière d’avoir un taux de profit élevé, c’est en effet d’être un innovateur, en offrant de meilleurs produits, ou bien des produits identiques à la concurrence, mais moins chers. Il faut donc des innovations permanentes, car le rattrapage par la concurrence est rapide.


Il n’y a aucune exploitation du travail des salariés. Ces salaires sont payés par les capitalistes actifs ; ils ne viennent donc pas en déduction des salaires, mais des profits. Si on devait vraiment parler d’« exploitation », ajoute Reisman, ce serait celle non des salariés, mais des capitalistes !


Bien sûr, le paiement de ces salaires ne constitue pas une exploitation, car ces salaires constituent aussi une source de gain pour les capitalistes.


A tout prendre, dit Reisman, le vrai système d’exploitation du travail, c’est le socialisme. En régime socialiste, le citoyen n’est pas une fin en lui-même ; mais un moyen entrant dans les objectifs imposés par la société. Mais qui détermine ces objectifs, sinon les dirigeants de l’Etat ? L’individu devient le moyen de la fin de la société, telle qu’elle est interprétée et déterminée par les leaders de l’Etat socialiste. Et la finalité de la société, ce sont les buts des dirigeants de cette société. L’individu, en régime socialiste, peut passer sa vie à travailler dur pour ses dirigeants, qui n’ont aucune raison de lui offrir plus que le minimum nécessaire à sa subsistance. Ceux-ci ne lui donneront plus que s’il est nécessaire d’anticiper et de se prémunir contre des révoltes ou rébellions. Ou encore pour donner du corps au prestige du régime. Dans un tel cas, les dirigeants fourniront un niveau de vie relativement élevé aux scientifiques militaires, aux agents de police, aux agents secrets, aux intellectuels et aux athlètes qui travaillent à la gloire du régime. Le pékin moyen, lui, devra se sentir heureux si on lui donne de quoi survivre. Heureux, car, comme Mises et Hayek l’ont montré, l’absence de coordination et même le chaos du socialisme est si grand, qu’en l’absence d’un monde capitaliste à proximité, le socialisme aurait conduit à la destruction de la division du travail et par conséquent, à un retour à une économie primitive, de type féodale.


Le socialisme n’est même pas capable de maintenir ses esclaves en esclavage ; livré à lui-même, il conduit le travailleur moyen à sombrer toujours plus bas dans la pauvreté – tandis qu’apparaît une dépopulation de masse.


Les bulles économiques, du bon temps à la crise


Pour Reisman, qui fait oeuvre didactique, les caractéristiques essentielles du cycle économique d’expansion-récession peuvent être comprises par analogie avec la situation financière d’un seul individu.


Ainsi, dit-il, imaginons qu’une personne ordinaire mène sa vie ni au-dessus ni en-dessous de ses moyens. Un jour, elle reçoit un courrier recommandé d’une grande banque, l’informant qu’elle est l’unique héritière d’une grande fortune, et qu’elle est invitée à se rendre aux bureaux de la banque pour signer les autorisations nécessaires pour disposer de cet héritage. Naturellement, cette personne se rend auprès de sa banque pour s’approprier cette fortune.


Qu’il s’agisse d’une fortune de 10 ou 100 millions d’euros, elle aura certainement un impact non négligeable sur la vie de cette personne. Elle ouvre en effet la possibilité à cet individu d’obtenir des biens dont il n’aurait pu que rêver auparavant. Il peut maintenant s’offrir une maison, même une villa. Il peut refaire sa garde-robe, faire le tour du monde, démissionner de son travail qui ne l’intéresse plus vraiment. S’il est entrepreneur, il peut agrandir ses investissements. S’il ne l’est pas, il peut envisager de créer une entreprise. Il peut aussi investir et spéculer sur les marchés financiers, dans la mesure où cette nouvelle fortune lui permet de ne pas trop se soucier des éventuelles pertes de quelques milliers d’euros ; en effet, il pourrait perdre un million et être encore riche.


C’est la période du « boom ». La vie semble facile. Ses perspectives d’avenir sont sans limite. Tout le reste de sa vie, il se souviendra avec nostalgie de cet « âge d’or ». C’est le « bon temps ».


Soudain une seconde lettre vient mettre un terme à cette vie idyllique. Il s’avère que la fortune dont il a hérité avait été obtenue de façon illégale par son aïeul. De ce fait, la fortune ne pouvait lui appartenir en droit et ne pouvait donc être transmise à aucune personne.


Notre individu doit rendre la fortune qui lui avait été remise. Tous ses comptes sont gelés et il ne lui est plus autorisé de dépenser un sou de plus de la fortune qu’il pensait sienne. Il doit même reverser ce qui en reste.


Il se retrouve écrasé par une montagne de dettes qu’il ne peut rembourser. Il doit vendre sa villa, sans doute pour un prix inférieur à celui auquel il l’avait obtenu. (Cela peut s’expliquer par les frais de courtage et l’urgence de la situation qui l’empêchent de négocier un meilleur prix.) La vente de ses nouveaux vêtements et de ses autres biens ne lui rapportent qu’une petite misère. Rien de ce qu’il a dépensé lors de ses voyages ne peut être récupéré, et il en est de même pour tous les biens de consommations de luxe dont il avait profité. Quant à ses investissements, ils pourront être rentables ou non. Cela dit, s’il n’avait pas su faire fortune avant, ses investissements ont sans doute été faits sans trop de discernement et il est probable qu’ils ne soient pas profitables.


En tout et pour tout, recevoir cet « héritage » a été une catastrophe pour les finances personnelles de notre individu. En l’incitant à investir beaucoup sur le fondement de l’idée fausse qu’il était en possession d’une grande fortune, notre individu a vécu largement au dessus de ses moyens et il a dilapidé la plupart des économies qu’il avait accumulées avant de recevoir son « héritage ».


Le modèle d’un cycle de crise économique est selon Reisman similaire à celui qu’illustre le cas de notre individu. Dans les deux cas, le « boom » se caractérise par l’apparition d’une nouvelle somme importante de richesses qui n’existe pas en réalité. La crise est seulement la suite du comportement économique encouragé par cette fortune illusoire.


La richesse illusoire prend la forme de l’argent nouvellement créé par les banques qui vient se confondre avec le capital épargné, qui représente une véritable richesse matérielle. A l’instigation de la Fed durant la dernière crise économique, les banques ont créé par voie de prêt plusieurs milliards de dollars de monnaie. A la base de ce capital fictif, le système économique a été poussé à agir comme si une somme correspondante de richesses nouvelles et bien réelles s’était ajoutée aux richesses déjà existantes. Le résultat aux États-Unis fut la construction de ce qui pourrait se chiffrer à 3 million de nouvelles maisons que les consommateurs n’étaient pas en mesure d’acheter.


En fait, le capital réellement disponible lors du « boom » ne suffit pas à supporter les projets entrepris à l’instigation de l’expansion du crédit. Au lieu de créer des nouveaux capitaux qui viendraient s’ajouter au capital existant, l’expansion du crédit alimente l’augmentation des salaires et la flambée des prix. Cela réduit le pouvoir d’achat des fonds d’épargne. A terme, cela crée une situation où ceux qui auraient normalement été prêteur se trouvent dans l’impossibilité de prêter, ou de prêter autant qu’ils l’auraient souhaité. Ils ont en effet eux-mêmes besoin de capitaux supplémentaires pour financer leurs opérations internes, qui doivent à présent être réalisées à des salaires et des prix plus élevés. Dans le même temps, et pour les mêmes raisons, les emprunteurs s’aperçoivent que les sommes qu’ils ont empruntées sont insuffisantes. Alors que les emprunteurs ont besoin de plus d’argent, les prêteurs peuvent seulement en offrir moins. Le résultat est un resserrement du crédit (« credit crunch ») qui aboutit à la faillite des entreprises par manque de fonds.


Pendant la période de « boom », des dettes énormes ont été accumulées. Alors que ces dettes deviennent insolvables, le capital des entreprises qui ont prêté ces fonds sont réduits d’autant. Au cours de ce processus, le capital des banques qui ont créé les nouveaux crédits additionnels peut être effacé, créant ainsi un risque réel de faillite et une baisse de la masse monétaire dans le système économique. Le simple soupçon d’un tel scénario crée une augmentation considérable de la demande d’argent papier à épargner, avec pour résultat une réduction générale des dépenses dans le système économique avant même une réduction de la masse monétaire.


La conclusion à tirer de ceci est que pour éviter les krachs, il faut éviter les booms donc les politiques inflationnistes de crédit qui en sont responsables. Les « booms » ne sont pas des périodes de prospérité mais plutôt de dilapidation des richesses. Plus ils durent, plus le désastre qui s’en suit est terrible.


Le pourfendeur du keynésianisme


Reisman se veut l’un des meilleurs pourfendeurs du keynésianisme. Dans son maître-ouvrage, Capitalism, les illustrations de cette thèse abondent. Voici par exemple le cas des ressources naturelles et des emplois “verts”.


Sous le capitalisme et sa liberté économique, la disponibilité des ressources économiquement utilisables issues de la nature peut parfaitement s’accroître dans l’avenir à mesure que l’homme développe sa connaissance et sa maîtrise physique de la nature. Ce développement du savoir et du pouvoir de l’homme lui sert en même temps à améliorer progressivement son environnement,  entendu au sens de son milieu matériel extérieur, qui tient sa valeur de sa contribution à la vie et au bien-être de l’homme.


Reisman s’interroge donc sur les soi-disant centaines de milliers, voire millions, de nouveaux emplois « verts » qui devraient naître d’une substitution des éoliennes et des panneaux solaires  aux combustibles fossiles pour produire de l’énergie. Ces emplois « verts » seraient créés à construire des éoliennes, à produire et installer des panneaux solaires, et aussi à construire un nouveau réseau électrique pour transporter toute cette électricité qui est censée en résulter.


Pour Reisman on envisage ce problème comme une bonne occasion de créer toujours plus d’emplois liés à l’énergie éolienne et solaire. On pourrait en effet créer ceux-ci si, chaque fois que le vent cesse de souffler ou le soleil de briller, on employait des êtres humains pour faire tourner des arbres de générateur entourés de cuivre, à la manière d’une meule dans un moulin.


En effet,  promouvoir les objectifs de l’écologisme peut parfaitement créer un nombre d’emplois virtuellement illimité. Et Reisman démontre, par l’absurde et avec malice, les errements de ce raisonnement.


On pourrait éliminer les gros camions et leurs émissions « polluantes »,  pour les remplacer  par des portefaix,  qui trimballeraient les marchandises sur leur dos. Les navires et leurs émissions,  on pourrait les supprimer en remplaçant leurs moteurs « sales » par la main d’œuvre impeccable des bancs de rameurs (des voiles seraient un autre substitut, mais elles n’arrivent pas à la cheville des rames pour ce qui est du nombre d’emplois nécessaires). Quant aux automobiles avec leurs émissions, on pourrait les remplacer par des chaises à porteurs et leurs équipes de valets.


Etant donné qu’on ne saurait jamais prendre trop de précautions,  il s’ensuit que, si l’objectif est de créer des emplois, on peut présenter un argumentaire écologiste pour extraire tous les gisements de charbon connus puis, au lieu d’employer ce charbon à des usages anti-écologiques  comme la production d’électricité ou le chauffage des maisons, se borner à l’enterrer de nouveau. Mais cette fois-là, dans des dépôts arrangés de telle sorte qu’aucune fuite éventuelle de métaux lourds dans l’environnement ne soit possible.


En fait, rien n’est plus facile que d’imaginer des choses qui exigent de mettre en œuvre une quantité quasi-illimité de travail pour accomplir un résultat pratiquement nul. Car telle est, selon Reisman, la nature de tous les programmes visant à « créer des emplois ». Et telle est la nature de l’écologisme.


Un livre de synthèse : George Reisman, Capitalism : A Treatise on Economics, 1996, 1096 p. Ce monumental ouvrage est un brûlot qui rejette en bloc la doctrine keynésienne selon laquelle l’Etat doit adopter une politique de déficit budgétaire pour juguler le chômage. Reisman soutient au contraire que l’intervention publique dans le système économique est une des causes du chômage, de l’inflation, de l’expansion du crédit et de la récession. Reisman défend avec acharnement les capitalitalistes, des preneurs de risques, qui élèvent le salaire réel du travailleur lambda et son niveau de vie, en augmentant la productivité, la quantité et la qualité des produits. Le socialisme, a contrario, c’est le système qui exploite le travail et provoque d’étouffants contrôles monopolistiques. Il s’oppose au recyclage obligatoire des déchets, défend le délit d’initiés et s’oppose à l’interdiction du travail des enfants, dans cette somme revigorante.


Bibliographie sélective

George Reisman, 1979, The Government against the Economy, Ottawa, IL: Caroline House

George Reisman, 1982, “Capitalism: The Cure for Racism”, The Intellectual Activist, Vol. 2, n°20, September 8

George Reisman, 1985, “Classical Economics Versus the Exploitation Theory”, In: Kurt R. Leube et Albert Zlabinger, dir., The Political Economy of Freedom Essays in Honor of F. A. Hayek, Munich and Vienna: Philosophia Verlag

George Reisman, 1996, Capitalism: A Treatise on Economics. Ottawa, Illinois: Jameson Books

George Reisman, 2005, “Ayn Rand and Ludwig von Mises”, The Journal of Ayn Rand Studies, Vol 6, n°2, Spring, pp251–258

Mancur Olson, le penseur décoiffant de la lutte des classes


Mancur Olson (1932-1998)


Image« Les grand groupes peuvent rester inorganisés et ne jamais passer à l’action même si un consensus sur les objectifs et les moyens existe. »


Mancur Olson (1932-1998) est un économiste américain, contributeur à l’école des choix public. Il est connu principalement pour ses deux ouvrages La Logique de l’action collective (1965) et The Rise and Decline of Nations (1982).


Né le 22 janvier 1932, à Grand Forks, Dakota du Nord, il décède le 19 février 1998. Diplômé en sciences économiques (North Dakota State University), Docteur en sciences économiques (université Harvard), il a été enseignant en sciences économiques à l’université Princeton puis à l’université du Maryland. Il fonde en 1990 le Center for Institutional Reform and the Informal Sector à l’université du Maryland.


Dans son maître ouvrage (adapté de sa thèse de doctorat à Harvard sous la direction de Thomas Schelling) Mancur Olson s’appuie sur une approche de l’individualisme méthodologique, pour approfondir de manière critique le fonctionnement des groupes et des organisations de nature économique.


Il pointe notamment des situations où les individus membres d’un groupe ou d’une organisation peuvent adopter un comportement singulier, motivé par des considérations personnelles qui l’emportent sur la volonté de collaborer en vue de l’intérêt commun des membres du groupe/organisation.

La logique de l’action collective

Olson construit une taxinomie des groupes et particulièrement une classe qu’il nomme « les groupes latents » (groupe composé d’un grand nombre d’individus où il est aisé de se soustraire à l’effort collectif), objets principaux de son étude. La seconde idée force de la théorie de l’action collective concerne le coût et le bénéfice de cette action. Pour Olson, toute action collective a un coût pour l’individu (engagement, prise de risque, perte de temps, argent investi…) et des bénéfices ou avantages obtenus par l’action collective (protection sociale, augmentation de salaire, emploi…).

Or il existe une tendance pour les membres d’un groupe à profiter du bénéfice d’une action collective en cherchant à payer le coût minimum, voire à échapper au coût de cette action. Plus grand est le groupe et plus cette tendance est importante. C’est le phénomène du passager clandestin (free rider).

Mancur Olson énonce alors cette hypothèse (appelée « paradoxe d’Olson ») : « Les grands groupes peuvent rester inorganisés et ne jamais passer à l’action même si un consensus sur les objectifs et les moyens existe. »


Par conséquent, plus le nombre de membres constituant un groupe est élevé, plus la probabilité qu’il passe à l’acte est faible, car la contribution marginale d’un membre à la réussite du groupe est décroissante :

« Comme les groupes relativement petits sont fréquemment capables de s’organiser sur la base du volontariat et d’agir en conformité avec leurs intérêts communs et que les grands groupes ne sont pas dans l’ensemble en mesure d’y parvenir, l’issue du combat politique qui oppose les groupes rivaux n’est pas symétrique… Les groupes les plus petits réussissent souvent à battre les plus grands qui, dans une démocratie, seraient naturellement censés l’emporter. »

La logique du passager clandestin

Le problème fondamental qui constitue le point de départ de l’analyse d’Olson est  l’amalgame courant qui est fait entre rationalité individuelle et rationalité collective. Pour Olson, l’individu n’agit qu’en fonction d’une comparaison coûts/avantages. L’individu recherche essentiellement à servir ses intérêts, quels qu’ils soient, même s’il peut agir parfois en vertu de motivations irrationnelles.

Contrairement à l’idée communément répandue en sociologie, il est donc erroné de parler d’une rationalité de groupe. Si la différence entre les rationalités individuelle et collective n’était qu’une question de degré, le sociologue pourrait se contenter d’identifier les groupes en présence, leurs divergences, leur degré de conscience, leurs stratégies, et « la pièce [pourrait] commencer », comme l’écrit R. Boudon dans sa préface. Pour Olson, cette conception de la réalité sociale, qui n’est certes pas sans avantages, est trop facile. La communauté d’intérêt, même lorsqu’elle est évidente pour tous ses membres, ne suffit pas à provoquer l’action commune : la logique collective n’est pas logique de l’action individuelle.

Cette différence épistémologique est fondamentale. Un groupe organisé d’individus rationnels ayant tous un intérêt commun, étant tous conscients de cet intérêt, et pouvant chacun contribuer à la réalisation de cet intérêt, ne va pas agir dans le sens de cet intérêt commun, dans la plupart des cas. Ce qui semble paradoxal ne l’est que pour les tenants d’une rationalité de groupe assimilable à une rationalité individuelle : le groupe, en tant qu’ « identité transcendante » n’agit pas dans son intérêt. L’agrégation des intérêts individuels ne conduit pas à l’action collective. Olson n’y voit rien que de très rationnel : cette inaction du groupe est le fait d’individus poursuivant chacun leur intérêt personnel.

Un producteur particulier n’a aucun intérêt à diminuer sa production, dans le but d’obtenir un prix plus élevé. Il n’a pas intérêt à assumer les coûts tout seul, mais au contraire à ce que ce soit ses rivaux qui les supportent ; mais, n’ayant aucune garantie quant à l’implication de ces derniers, le producteur n’agira pas. De la même manière, un individu n’a pas intérêt à sacrifier son temps et son argent pour soutenir un lobby afin d’obtenir une faveur publique.

L’individu adhère ainsi à un groupe exclusivement pour tirer profit de cette association. Si des intérêts purement personnels peuvent être satisfaits, et avec plus d’efficacité, par une action individuelle, ces organisations ont donc une fonction à remplir quand des intérêts individuels communs sont en jeu. C’est d’ailleurs leur fonction première, même si elles peuvent accessoirement servir des intérêts individuels particuliers, qui varient pour chacun des membres.

Un groupe vise à obtenir de toute autorité détentrice de biens collectifs (l’Etat, notamment), l’octroi de celui qui correspond à l’intérêt commun de tous les membres du groupe.

Les services d’un Etat doivent être disponibles pour tous quand ils le sont pour un : c’est le cas de la justice, ou de la défense. Ces avantages fournis par l’Etat sont généralement désignés sous le nom de « biens publics ». Olson appelle donc « bien commun », « collectif » ou « public », tout bien, qui consommé par Xi dans un groupe {X1,…Xn}, ne peut pas être refusé aux autres personnes du groupe (l’éclairage public, par exemple). Ceux qui n’achètent aucun bien public ou collectif ne peuvent être exclus du partage, alors qu’ils pourraient l’être du bien non collectif, quand bien même n’auraient-ils pas participé à l’effort collectif.

Ainsi, pour un tel individu, comme pour une entreprise sur un marché concurrentiel, les efforts individuels n’auront pas d’effet notable sur la situation globale du groupe et ils pourront profiter de toute amélioration apportée par les autres, qu’ils aient ou non participé à l’effort collectif. Il n’est donc pas rationnel pour lui de supporter des coûts, qui sont certains, destinés à la réalisation d’un objectif collectif, qui elle est incertaine.

L’individu décrit par Olson, qui se soustrait aux coûts du militantisme (argent et temps, comme pour les entreprises), mais qui profite de ses gains, est l’illustration type du concept de « passager clandestin ». Les exemples en sont nombreux, de l’employé non syndiqué qui profite des augmentations de salaire obtenues par le syndicat, au contribuable qui envoie ses enfants à l’école publique mais qui ne déclare pas tous ses revenus imposables.

L’action collective efficace

Une condition essentielle pour l’efficacité d’un groupe est sa capacité à obliger (de façon plus ou moins explicite) ses membres à l’effort collectif.

La meilleure façon de faire participer les membres d’un groupe est de les y contraindre. L’Etat, « monopole de la contrainte légitime », possède cette force de coercition : il institue un impôt qui constitue une obligation pour le contribuable. On peut évoquer également le cas, plus implicite, des closed-shop : la syndicalisation y est obligatoire pour qui prétend y travailler. La force contraignante de l’adhésion au groupe syndical est issue, précisément, dans la plupart des cas, d’une législation : elle est donc garantie par les moyens coercitifs de l’Etat.

Les organisations qui n’ont pas ces moyens doivent fournir à leurs membres actifs des avantages individuels, en plus des biens collectifs qu’elles défendent. Il faut que l’effort d’un membre d’un groupe, sa participation effective à l’action, soit directement récompensé par des « incitations sélectives » (selective incentives). Celles-ci peuvent être négatives (pénalisant ceux qui refusent de participer aux coûts de l’action collective), ou positives (récompensant ceux qui agissent dans l’intérêt du groupe). Un parti politique, par exemple, ne fournit pas que des biens collectifs (lutte pour le pouvoir selon une conception donnée de l’intérêt général) mais également individuels : positions de responsabilité, positions électives, … Ces biens sont évidemment insuffisants pour le nombre d’électeurs potentiels, d’où le faible taux d’adhésion aux partis.

On pourrait objecter à ce raisonnement qu’un individu peut agir aussi en vertu d’ambitions sociales, et non pas uniquement économiques. L’existence de tels facteurs sociaux ne contredit pas l’analyse d’Olson, la renforçant plutôt car selon lui, l’estime, par exemple, est un bien individuel non collectif.

Ces facteurs permettent à Olson d’expliquer l’efficacité de certains groupes, qui parviennent à se mettre en mouvement, malgré les éventuels passagers clandestins en leur sein. Mais surtout, Olson insiste sur les différences de taille entre les groupes, qui sont également des différences de nature.

Les « petits groupes » (« groupes privilégiés »), sont à bien des égards plus favorisés en termes d’efficacité. Tout d’abord, la plupart d’entre eux peut se procurer les biens collectifs sans avoir recours à des méthodes de coercition ou à quelque encouragement étranger au bien lui-même. En effet, dans un tel groupe, un membre peut juger que son gain personnel excède le coût total d’un montant donné de ce bien. Il est prêt, pour l’obtenir, à supporter tout seul le coût total. On peut donc penser qu’on obtiendra bien le bien collectif, quand le bénéfice individuel est supérieur au coût total ; et ce, du fait d’une action égoïste et volontaire.

Les groupes « agissants » sont plus petits que les groupes « non agissants ». Aux premiers appartient le pouvoir d’action, aux seconds, le pouvoir de consultation. Les petits groupes semblent pouvoir agir avec plus de décision et mieux utiliser leurs ressources.

Enfin il faut noter qu’en général les motifs sociaux ne sont opérants que dans des groupes de faible dimension, quand les membres ont des contacts directs entre eux. Les rapports d’amitié constituent ainsi des véritables motivations, et le travail de chacun est constaté par tous : il est difficile de ne rien faire sans s’exposer à la réprobation morale, et il est gratifiant de voir son travail reconnu.

Le concept du passager clandestin est donc beaucoup plus pertinent dans des groupes de taille supérieure, telle qu’aucun des membres n’ait assez de poids pour influencer de façon significative le cours des événements au sein du groupe.

Le premier problème qui se pose pour un groupe de grande taille est celui des coûts d’organisation. Ils sont fonction croissante du nombre d’individus. Par ailleurs il existe une quantité minimale de coûts d’organisation, en dessous de laquelle la coordination n’est pas du tout suffisante. Par conséquent les coûts initiaux sont considérables. De ce point de vue, la contrainte paraît nécessaire pour motiver l’effort.

Ensuite, il existe différents facteurs qui interdisent aux groupes les plus grands de servir leurs propres intérêts : d’une part, plus le groupe est grand, plus le bénéfice de chaque personne qui participe est petit, moins la récompense est adéquate à l’activité déployée en faveur de la collectivité, et plus la récompense est sous-optimale. D’autre part, plus le groupe est grand, moins il est vraisemblable qu’un petit nombre de représentants gagnent assez pour supporter les charges. En d’autres termes, moindres sont les possibilités d’organisation oligopolistique.

Donc plus le groupe est grand, plus grandes sont les difficultés à se procurer le bien en quantité optimale, sans recours à la coercition ou aux incitations extérieures. Olson les nomme groupes « latents ». Il choisit l’exemple des associations de consommateurs, groupe potentiel immense, mais qui ne propose aucun avantage individuel capable de motiver l’action.

Les syndicats et les groupes de pression

A l’aide d’un modèle logique simple reposant sur le postulat de la rationalité de l’individu, et à l’appui de constatations empiriques variées, Olson a forgé une grille d’analyse qu’il applique à un certain nombre de théories « traditionnelles », un certain nombre de phénomènes sociopolitiques et les théories classiques dont elles ont fait l’objet, pour en démontrer les incohérences et les insuffisances.

Olson veut mettre en évidence le fait que les syndicats constituent des groupes latents qui s’appuient, pour assurer leurs mobilisation et pérennité, sur un système de coercition : leur action a autant pour objectif d’obtenir des moyens leur permettant d’assurer l’adhésion obligatoire, que de défendre véritablement les intérêts des syndiqués. Ceci souligne donc à la fois le rôle de la contrainte. Mais aussi le rôle de la violence, par les piquets de grève, qui sont d’un enjeu déterminant dans le rapport de force entre syndicat, « jaunes », et patronat. Le pouvoir d’un syndicat, sa capacité plus ou moins importante à obtenir des biens collectifs, s’y joue.

Olson essaie de démontrer que, contrairement à une idée très répandue, le monopole syndical de l’emploi (son contrôle des licenciements et des embauches) ne peut s’expliquer par la peur du chômage chez les travailleurs. En réalité, le syndicalisme doit son développement à des lois qui ont favorisé son pouvoir au sein de l’entreprise, lui permettant de contrôler l’accès à l’emploi pour les non syndiqués, renforçant sa capacité de coercition. Le contrôle de l’emploi des syndicats vient en définitive de leur désir de survivre plutôt que du pessimisme des travailleurs face au problème de l’embauche. C’est le syndicat en tant qu’organisation, et non le travailleur, qui a besoin du contrôle de l’emploi.

L’Etat et la lutte des classes

Les théories développées par Olson lui permettent par ailleurs de jauger le concept de bien collectif au regard de l’action de l’Etat.

Certains biens sont de nature telle que si un l’obtient, tous l’obtiennent, ils ne sont donc pas adaptés à la mécanique du marché, selon laquelle chacun doit payer sa part. De ce point de vue, un certain nombre de services étatiques restreignent la liberté, en remplaçant les décisions individuelles libres par des décisions collectives arrachées par la force.

Cependant, si l’Etat décide de monter une entreprise publique pour fabriquer un produit, il n’est pas certain que cela se traduise par une atteinte à la liberté économique. Les consommateurs ne sont pas moins libres quand ils achètent dans le secteur public que dans le secteur privé. Quand le gouvernement fournit des biens et services collectifs, il restreint donc la liberté économique, mais quand il produit des biens non collectifs, il n’y touche pas. Ce sont donc les activités traditionnelles de l’Etat qui restreignent le plus la liberté économique, puisqu’il faut les financer par les impôts, qui sont des atteintes à la liberté de dépenser.

De ce point de vue, les conservateurs, qui réclament plus de défense de la part de l’Etat, restreignent donc la liberté économique aussi bien que les socialistes.

Olson veut démontrer que c’est la fourniture de biens collectifs et non la nature privée ou publique des institutions dispensatrices de tels biens qui détermine l’atteinte à la liberté économique. Un syndicat, dont le but est de fournir un bien collectif, est coercitif, lorsqu’il survit.

Olson emploie par ailleurs le concept de groupe latent pour remettre en cause la théorie marxiste de l’Etat. Selon Marx, l’Etat est l’instrument de domination d’une classe par l’autre. Au stade capitaliste de l’Histoire, l’Etat est le « Comité exécutif de la bourgeoisie ». L’histoire sociale est celle de la lutte des classes, groupes organisés d’intérêts humains, qui sont définis en fonction de leur relation avec la propriété des moyens de production, qui déterminent des intérêts communs au sein des classes.

Mais les faits démontrent que les conflits de classe ne sont pas universels : on peut en conclure que finalement, l’individu se soucie peu de ses intérêts de classe. La rationalité de l’individu marxiste est irréaliste.

En réalité, cette absence de conflits de classes est précisément due à comportement rationnel. Le bourgeois rationnel ne se mobilise pas pour obtenir des biens de la part de l’Etat : celui-ci le soutient de toute façon et ce n’est pas son action individuelle qui pèsera de façon décisive sur le cours des choses. Donc le bourgeois ignore ses intérêts de classe et agit dans son intérêt personnel. Le prolétaire est aussi rationnel : comme le bourgeois, il profite des victoires du mouvement, qu’il y participe ou non. Ainsi on peut dire que l’action de classe marxiste a tous les caractères du grand groupe latent.

L’absence de révolution, selon Olson, prouve qu’il n’y a pas, au niveau individuel, d’incitation économique à la lutte de classes. La théorie de Marx n’est pas incohérente du fait de l’irrationalité des acteurs, mais plutôt du fait de leur rationalité. Ce n’est pas, comme le prétend Marx, en raison de leur rationalité que les individus agissent pour leur classe, mais c’est au contraire en raison de leur rationalité qu’ils n’agissent pas ainsi. Le marxisme, fondé sur un comportement rationnel et utilitaire, apparaît, de fait, inconsistant. L’explication par l’irrationalité des agents, par des facteurs émotionnels, semble ainsi plus cohérente pour rendre compte des « actions de classe » effectivement constatées.

Un livre de synthèse : Mancur Olson (préf. Raymond Boudon), 1978, Logique de l’action collective, PUF, 199 p. Une partie de la littérature sociologique admet que les groupes comme les personnes sont dotés de volonté, de conscience et cherchent à promouvoir leurs intérêts, entrent en conflit, ont des stratégies bien définies. Selon Oison, c’est se rendre la vie trop facile que de supposer la logique de l’action collective réductible à la logique de l’action individuelle. La proposition impertinente qu’il cherche à promouvoir est qu’un groupe inorganisé de personnes ayant un intérêt commun, conscientes de cet intérêt et ayant des moyens de le réaliser ne fera, dans des conditions générales, rien pour le promouvoir. La communauté d’intérêt ne suffit pas à provoquer, contrairement à ce qu’affirme Marx, l’action commune permettant de promouvoir l’intérêt de tous. En dehors de ses possibilités d’application et de l’interprétation nouvelle qu’elle offre de nombreux phénomènes sociaux et politiques (syndicats, partis politiques, groupes de pression…), la théorie d’Oison ouvre une voie à la réinterprétation d’auteurs classiques comme Rousseau, Marx et Durkheim.


Bibliographie sélective

Mancur Olson (préf. Raymond Boudon), 1978, Logique de l’action collective, PUF.

Mancur Olson, 1982, Rise and Decline of Nation, Yale University Press.

Mancur Olson, 2000, Power and Prosperity: Outgrowing Communist and Capitalist Dictatorships, Oxford University Press.

Walter Block


« L’économie dirigée ou planifiée est la facilité même dans sa conception. Les chefs de l’économie décident simplement ce qui doit être produit, qui doit le produire et comment, et qui doit recevoir les bénéfices de cette production.

Par contraste, l’économie volontaire ou l’économie de marché libre est très complexe. Le particulier peut décider de ce qu’il veut produire et comment le produire. Le stimulant est sa jouissance personnelle du produit et de ce qu’il peut en obtenir quand il le vend à d’autres gens. Au lieu d’être coordonnée par des directives économiques, l’économie du marché libre est, comme nous l’avons constaté, coordonnée par le mécanisme des profits et pertes. »

Économiste, longtemps professeur à l’Université de Vancouver, Walter Block enseigne aujourd’hui sur la côte est des États-Unis à l’université Loyola de la Nouvelle-Orléans. Il a été le premier trésorier du Center for Libertarian Studies dont le président était John Hagel III et le directeur, Walter E. Grinder.

Dans son ouvrage Défendre les indéfendables (1975), il prend une position pour le moins étonnante. Une fois bien distinguée, en guise d’avant-propos, la différence fondamentale entre une activité moralement condamnable et le droit inaliénable juridiquement reconnu à tel ou telle de l’exercer, Walter Block entend démontrer, en bon économiste utilitariste, que ces activités que notre société redécouvre, sont non seulement acceptables mais bénéfiques pour l’ensemble de la communauté (elles répondent toutes, en effet, à une demande des citoyens).

Tel est l’objet de ce livre sulfureux, véritable OVNI dans dans le ciel de l’idéologie consensuelle dominante, à droite comme à gauche.

Walter Block n’entend pas ici faire œuvre de théoricien : Défendre les indéfendables est un brûlot de vie pratique. On n’y trouvera que des cas concrets et quotidiens (une cinquantaine) regroupés en grandes parties thématiques (l’argent, le sexe, les médias, etc.).

Des prostituées aux proxénètes, des dealers aux drogués, des pollueurs aux maîtres chanteurs, tous les parias de la bonne morale sociale trouvent chez Walter Block un défenseur paradoxal, à la pensée infaillible fondée sur les démonstrations les plus rationnelles, faisant de lui un cas unique, sans aucun préalable ni équivalent contemporain. Block est le premier qui a le courage de proposer une défense libertarienne de certaines activités paisibles et pourtant considérées inconvenantes par les bien-pensants.

Walter Block, en tant qu’économiste, a réalisé des analyses sérieuses sur le droit de propriété et sur l’organisation industrielle avec la concurrence, le monopole et les lois antitrusts en point de mire. Libéral et scientifique, il fait partie du bureau éditorial du Journal of Libertarian Studies.

Défendre les boucs émissaires de la société

L’essai Défendre les indéfendables est le seul ouvrage de Block qui ait été traduit en français. Sous un titre, et surtout un sous-titre assez provocateurs (proxénètes, vendeurs d’héroïne, prostituées, maîtres chanteurs, faux-monnayeurs et autres boucs émissaires de notre société), ce dernier expose les idées libertariennes sur des sujets sensibles qui sont prétextes à de grandes dépenses d’argent et d’énergie dans les sociétés occidentales.

La thèse de Walter Block est que beaucoup d’activités prohibées aujourd’hui ne violent pas le droit naturel et ne devraient donc pas tomber sous le coup des lois. Au contraire, il démontre que ceux et celles qui pratiquent ces activités sans agresser quiconque sont injustement persécutés et méritent le nom de héros. Que ces activités soient jugées morales ou immorales est un autre problème. Pour les libertariens, la morale est affaire personnelle tant qu’on n’agresse personne.

Ces personnes et les activités qu’elles pratiquent peuvent être grosso modo classées en deux groupes : d’une part, des personnes qui proposent un service condamné par d’autres personnes pour des raisons « morales » ; d’autres part des personnes exerçants certaines activités économiques souvent mal vues mais pourtant très utiles.

Dans le premier groupe, on trouvera les prostituées qui rendent un service visiblement apprécié puisqu’elles continuent à exercer leurs activités malgré la répression policière et la condamnation des bien-pensants. On trouvera aussi le toxicomane qui dans une société libre ne passerait pas son temps à agresser les autres pour avoir de quoi se procurer sa dose, ce qui serait un immense progrès par rapport à la situation actuelle.

Du côté des activités économiques mal vues mais utiles, on peut citer l’importateur qui fournit à la population des produits moins chers, le faux-monnayeur qui ne fait que contrefaire une fausse monnaie fabriquée par l’Etat et le publicitaire dont l’activité relève en dernière analyse de la liberté d’expression. De son côté, le « vieil intraitable », celui qui refuse de vendre sa maison alors qu’à la place on pourrait construire un magnifique immeuble moderne ou un superbe aéroport nous rappelle le caractère sacré et intouchable de la propriété privée. Le « vieil intraitable » pousse la perversité jusqu’à refuser des offres de rachat dont le montant est bien supérieur à la valeur vénale de son bien et ainsi, il défend la liberté de tous.

D’autres chapitres sont consacrés notamment à l’employeur capitaliste, au « jaune » et au spéculateur. Walter Block ne craint pas d’examiner aussi le problème du travail des enfants et celui du policier corrompu par le « Milieu ».

Condamnés à la fois pour des raisons morales et économiques, l’auteur examine également le cas des intermédiaires qui sont régulièrement rendus responsables de tous les maux économiques alors que si on fait appel à eux, c’est bien que leur fonction est jugée utile. Il coûte souvent moins cher de trouver des clients ou des fournisseurs en s’adressant à des intermédiaires qui sauront mettre en relation des gens ou des entreprises ayant besoin les uns des autres que de chercher par soi-même de tels partenaires. Les proxénètes entrent dans cette catégorie et la violence qu’on les accuse de faire subir souvent aux femmes est due à la prohibition et à la clandestinité qui entourent leurs activités plutôt qu’à ces activités mêmes. De la même façon les fournisseurs de drogues pourraient exercer paisiblement leur activité dans une société libre.

Pour l’auteur, l’avortement interdit à l’époque où il écrit, doit être légalisé.

Phénomène plus inquiétant, certains interdictions qui n’étaient pas concevables à l’époque se sont bel et bien matérialisées. Walter Block explique que l’argument selon lequel il faut interdire l’héroïne sous prétexte que son usage peut rendre les héroïnomanes incapables de travailler et « d’assumer leurs obligations financières envers leur famille » est inacceptable car nombreuses sont les activités qui peuvent rendre leurs usagers incapables d’accomplir leur tâche dans certains domaines. Il faudrait donc interdire aussi « le jeu, l’alcoolisme, l’usage du tabac, la conduite d’automobiles, les voyages aériens (…). Ceci serait manifestement absurde. » Toutefois, de nos jours, on observe que l’usage du tabac est de plus en plus considéré comme un délit, en attendant de devenir un crime. L’alcoolisme par ailleurs est régulièrement, et depuis toujours l’objet de dénonciations via des campagnes de presse.

Walter Block affirme que l’on peut parfaitement être pour la liberté dans tous les domaines sans se satisfaire des excès possibles : il convient de combattre, mais sur le plan moral, par la conviction ou d’autres méthodes de persuasion, pas en « obligeant » les individus à être « vertueux sans leur consentement ». Il est l’exemple de ce qu’on appelle un paléo-libertarien (libertarien mais avec une morale conservatrice). Le point de vue libertarien ne prend absolument aucune position morale ou de valeur sur les actions perverses. La seule question est de savoir si ces actions constituent une agression initiée et non voulue. Si tel est le cas, la position libertarienne réclame l’utilisation de la force pour les arrêter, non à cause de leur dépravation mais parce qu’elles violent le seul et unique axiome libertarien : le principe de non agression contre des non agresseurs. Si ces actions n’impliquent pas de force de coercition, la philosophie libertarienne nie qu’on puisse leur opposer la violence, aussi bizarres, exotiques ou méprisables qu’elles puissent être.

Block ajoute que sa morale personnelle ne l’amène pas à approuver ce qu’il défend d’un point de vue libertarien : « Ce n’est pas parce qu’un libertarien refuse d’incarcérer les pervers qu’il doit rester moralement neutre vis-à-vis d’un tel comportement. Donc, y sommes nous favorables ou opposés ? Les soutenons-nous ou y résistons nous ? Les applaudissons-nous ou les dénonçons-nous ? De ce point de vue, je suis un conservateur culturel. Ce qui veut dire que je déteste l’homosexualité, la zoophilie et le sado-masochisme, tout comme la prostitution, le proxénétisme, la prise de drogue et tout autre comportement dégénéré du même type. » Et, plus loin : « Ce n’est pas parce que nous ne voulons pas envoyer en prison le pornographe que nous aimons ce qu’il fait. Au contraire, il est parfaitement cohérent de défendre ses droits d’exercer cette profession tout en le détestant, lui et ses actions. »

L’exemple de la prostitution

La prostituée peut se définir comme quelqu’un qui a choisi de pratiquer de plein gré la transaction de services sexuels contre rétribution. Deux personnes se sont réunies volontairement, avec l’intention d’obtenir l’une et l’autre satisfaction. Il y a ceux, et parmi eux les partisans de la libération de la femme, qui déplorent le triste sort des pauvres prostituées opprimées, et qui estiment leur vie dégradante et exploitée. Mais la prostituée, elle, ne considère pas la vente de relations sexuelles comme dégradante. Une fois pris en compte les avantages (heures de travail réduites, haute rémunération) et les inconvénients (harcèlement par la police, versement de commission obligatoire à son souteneur, conditions de travail médiocres), la prostituée préfère manifestement son métier, sinon elle ne continuerait pas à l’exercer.

Pourquoi alors le harcèlement et les interdictions contre la prostitution ? L’impulsion ne provient pas du client ; c’est un participant bien disposé. Si le client décide que fréquenter une prostituée n’est pas avantageux pour lui, il a la possibilité de cesser. La tendance à l’interdiction de la prostitution ne provient pas non plus des prostituées. Elles ont choisi d’elles-mêmes leur tâche et peuvent presque toujours y renoncer si elles changent d’avis sur les bénéfices relatifs. L’initiative d’interdire la prostitution a été lancée par des « tierces personnes » qui ne sont pas directement concernées par ces commerces.

En fait, toutes les relations humaines volontaires, des relations amoureuses aux relations intellectuelles, sont des marchés. Dans le cas de l’amour romantique et du mariage, la transaction se traite en termes d’affection, de considération, de gentillesse, etc. Le marché peut être heureux, et les partenaires peuvent trouver de la joie à donner. N’empêche que c’est quand même un marché. S’il y a transaction, il y a aussi paiement. Là où il y a paiement pour des relations qui impliquent des rapports sexuels comme le mariage et certains modèles de rencontre, il y a prostitution, selon la définition de ce terme. Toutes les relations où interviennent des transactions, celles qui comportent des rapports sexuels aussi bien que celles qui n’en comportent pas, sont une forme de prostitution.

La fonction du proxénète, de l’autre côté, est en soi identique à celle d’un courtier. De même que le font les courtiers — en ce qui concerne les biens immobiliers, l’assurance, le marché financier, les investissements, les opérations à terme sur marchandises, etc., le souteneur a pour fonction de mettre en relation deux parties intéressées par une transaction et ceci à moindre frais qu’il ne leur en aurait coûté sans ses bons offices. Chaque partie d’une transaction opérée par un courtier gagne au courtage, sans quoi ni l’une ni l’autre ne passeraient par lui. Et il en est de même dans le cas du proxénète. Le client ne perd pas de temps en attente et en quêtes vaines ou sans intérêt. Téléphoner à un proxénète pour un rendez-vous avec une prostituée est plus commode que d’user son temps et sa peine à en rechercher une soi-même. Le client a aussi la sécurité de savoir que la prostituée lui vient avec une recommandation.

La prostituée y gagne également. Elle gagne le temps qui autrement aurait été perdu à la chasse au client. Elle est aussi protégée par le proxénète — contre des clients indésirables et des policiers dont une partie de l’activité consiste à empêcher les prostituées d’engager des relations commerciales volontaires avec des adultes consentants. Les rendez-vous organisés par le proxénète apportent à la prostituée une sécurité physique supplémentaire qu’elle n’a pas quand elle arpente le trottoir ou va d’un bar à l’autre.

La prostituée n’est pas plus exploitée par le proxénète que le fabricant ne l’est par le vendeur qui racole des acheteurs pour lui, ou l’actrice qui verse à un agent un pourcentage de ses gains afin qu’il lui trouve de nouveaux rôles. Dans ces exemples, l’employeur, grâce aux services de l’employé, gagne plus que ne lui coûte son salaire. Si tel n’avait pas été le cas, la relation employeur-employé ne se serait pas établie. La relation de la prostituée avec le proxénète (d’employeur à employée) apporte les mêmes avantages.

Bien sûr, cela ne signifie pas pour Block que la prostitution soit un acte désirable. Le péché de cet acte – pour l’acheteur comme pour le vendeur – réside dans son attaque contre l’âme. Ce n’est pas parce que Block récuse la prohibition qu’il donne une valeur à la prostitution en elle-même. Le monde serait bien, bien meilleur, si personne ne se prostituait, non parce que des sanctions légales seraient prises mais parce que les gens ne voudraient pas se dévaluer eux-mêmes.

L’exemple de la vente et de la consommation de drogue

Les drogues ne sont pas une abomination moindre que la prostitution. Elles détruisent l’âme. Elles sont une forme lente, parfois pas si lente, de suicide. Même vivant, le drogué ne vit pas véritablement : il a échangé un moment d’extase contre la conscience et la compétence. Ces drogues sont une attaque contre le corps et l’esprit. Le consommateur devient esclave de la drogue et n’est plus maître de sa propre vie. D’un certain point de vue, c’est encore pire que l’esclavage complet. Au moins, durant l’âge d’or de cette « curieuse institution », au cours du dix-neuvième siècle et avant, les victimes de l’esclavage pouvaient concevoir de s’échapper. Ils pouvaient certainement s’imaginer libres. Alors que pour les esclaves de la drogue, au contraire, le but même de la liberté devient bien trop souvent atrophié.

La situation du drogué sous la prohibition actuelle est pitoyable, mais c’est en grande partie à cause de la criminalisation de la drogue. L’usager ne peut pas profiter d’un conseil médical, la drogue est elle-même souvent impure et très chère, ce qui encourage le crime et boucle le cercle vicieux, etc. Au lieu de tout cela, Block envisage le drogué dans des conditions idéales (légalisées), où la substance est bon marché, pure et immédiatement disponible, où il n’y a pas besoin de partager les seringues, où les conseils médicaux sur le « bon » usage et les dosages « sûrs » sont directement à disposition.

Block ne réclame nullement l’interdiction légale de la drogue. La prohibition n’est pas uniquement un cauchemar dans la pratique (elle augmente le crime, elle répand le manque de respect pour la loi légitime, etc.) mais elle est également éthiquement inacceptable. Les adultes doivent avoir un droit légal (mais pas moral) de polluer leur corps s’ils le veulent. A ceux qui objectent qu’il s’agit d’une forme lente de suicide, Block répond que le suicide lui-même doit être légal.

Par conséquent, conclut-il, même si les drogues sont moralement problématiques, elles ne doivent pas être interdites. Il en est de même des pratiques sexuelles immorales. Après tout, il y a de nombreux comportements qui sont légaux et pourtant immoraux ou déplacés. Nous pourrions inclure le commérage, se moquer des handicapés mentaux, ne pas se lever pour laisser sa place à une femme enceinte, la triche lors de simples jeux « pour le plaisir », le manque de manières, la méchanceté gratuite. Ces actes sont plus ou moins graves pour ceux qu’ils offensent, mais ils sont tous assez méprisables, chacun à sa façon. Et il est pourtant erroné de les interdire par la loi. Pourquoi ? parce qu’aucune d’elle ne comprend de violence.

Un livre de synthèse : Walter Block, Défendre les indéfendables, 1975 : Walter Block expose les idées libertariennes sur des sujets sensibles qui sont prétextes à de grandes dépenses d’argent et d’énergie dans les sociétés occidentales.

La thèse de Walter Block est que beaucoup d’activités prohibées aujourd’hui ne violent pas le droit naturel et ne devraient donc pas tomber sous le coup des lois. Au contraire, il démontre que ceux et celles qui pratiquent ces activités sans agresser quiconque sont injustement persécutés et méritent le nom de héros. Que ces activités soient jugées morales ou immorales est un autre problème. Pour les libertariens, la morale est affaire personnelle tant qu’on n’agresse personne.

« Si on les laissait faire, et si les profits étaient sévèrement limités ou entièrement proscrits, le collectivisme coercitif en serait renforcé à ce degré extrême. Les libertés personnelles seraient noyées dans un déluge d’ordres venus du sommet. L’individu ne peut pas être libre si son existence économique est fondée sur le caprice d’un dictateur économique dont les ordres sont sans appel. Dans un marché libre, si vous quittez votre emploi, si un employé quitte votre service, si un client refuse de vous acheter ou un fournisseur de vous vendre, il y a d’autres patrons, employés, clients ou fournisseurs existants ou potentiels. Mais dans une économie surveillée il n’y a pas d’autres choix. Les déviations, les excentricités ou les inclinations non orthodoxes ne sont pas tolérées. »

Bibliographie sélective

Walter Block, 1975, Defending the Undefendable (Défendre les indéfendables (proxénètes, vendeurs d’héroïne, prostituées, maîtres chanteurs, faux-monnayeurs et autres boucs émissaires de notre société), trad. Les Belles Lettres, 1993).

Walter Block, 1985, Morality of the Market: Religious & Economic Perspectives

Walter Block, 1985, Theology, Third World Development and Economic Justice (avec Donald Shaw)

Walter Block, 1986, The U.S. Bishops & their Critics: an Economic and Ethical Perspective

Walter Block, 1990, Economics & the Environment: A Reconciliation

David Friedman, l’anarcho-capitalisme par la démonstration rationnelle


« Dans l’état socialiste idéal, le pouvoir n’attirera pas les fanatiques du pouvoir. Les gens qui prennent les décisions n’auront pas la moindre tendance à favoriser leurs intérêts personnels. Il n’y aura pas moyen, pour un homme habile, de détourner les institutions pour les mettre au service de ses propres fins. Et on verra les crocodiles voler. »

ImageDavid D. Friedman, né en 1945, est un écrivain libertarien, professeur d’université et promoteur de l’anarcho-capitalisme.

Docteur en physique diplômé de l’université de Chicago, il est davantage connu pour ses travaux d’économie politique. Il a exposé en particulier la théorie anarcho-capitaliste dans son œuvre majeure Vers une société sans État (The Machinery of Freedom).

Il a commencé par enseigner l’économie puis le droit à l’université de Santa Clara, reprenant l’idée d’Hayek selon laquelle il est impossible d’être économiste en se cantonnant à l’économie. Il est issu d’une famille d’intellectuels : son père, Milton Friedman, a reçu le Prix Nobel d’économie, et sa mère est l’économiste Rose Friedman. Son oncle Aaron Director est professeur de droit, tandis que son fils Patri Friedman est également un libertarien connu.

Grand amateur d’histoire, David Friedman fait partie de la Société d’Anachronisme créatif (Society for Creative Anachronism), association qui organise la reproduction de scènes historiques avec plusieurs milliers d’acteurs bénévoles. Il a organisé le plus grand tableau, the Pennsic War. Adepte de la science fiction, il a écrit une nouvelle de fantasy, Harald , publiée en 2006. Friedman est également chroniqueur pour Liberty magazine.

Une approche utilitariste du libéralisme

Alors que la plupart des libertariens adoptent un point de vue déontologique en termes de droit naturel, voire une approche aprioriste comme Rothbard, Friedman est quant à lui utilitariste, et s’attache à montrer que les conséquences de l’anarcho-capitalisme sont bénéfiques pour tout le monde, y compris les pauvres. Sa vision du passage à une société anarcho-capitaliste n’est pas ontologique mais au contraire pragmatique et graduelle : par exemple, il préconise, prolongeant ainsi les travaux de son père, les bons scolaires (education vouchers) comme un prélude à la privatisation du système éducatif, et la décentralisation de la police comme une étape vers une défense totalement privée.

Le droit de propriété est indépassable

Friedman fonde l’essentiel de son argumentation sur le caractère crucial du droit de propriété et de ses implications économiques. Il montre en particulier comment celui-ci est bafoué par les nombreuses politiques menées par la gauche comme par la droite. Il s’attaque notamment aux législations anti-trust, dont il démontre magistralement l’inanité, aux politiques d’aide sociale – qui favorisent surtout les classes moyennes – et, plus généralement, démontre qu’à travers l’appareil d’Etat, tout le monde en vient à voler tout le monde et donc que chacun y perd.

La propriété privée, pour David Friedman, ce n’est pas n’importe quoi. C’est d’abord le droit sur sa propre personne, puis le droit sur sa propre production et, enfin, le droit sur ce qu’on  échange  volontairement  avec les autres.

Sujet très important, et corollaire au droit de propriété, la « question sociale » n’est pas esquivée. Friedman montre de façon très convaincante que tout le monde serait gagnant dans une société libre. Il souligne le fait qu’un des problèmes que nous rencontrons quand nous jugeons les sociétés d’antan est la difficulté de faire la séparation entre les conséquences de la pauvreté et celles des institutions politiques. Ainsi les sociétés américaines et britanniques du XIXe siècle sont souvent décrites comme repoussantes par ceux qui les comparent aux sociétés du XXe siècle. Ce faisant, la plupart des historiens ignorent que nos sociétés contemporaines sont la résultante des progrès des sociétés du siècle précédent.

Un problème similaire existe dans l’analyse du féodalisme. Le féodalisme semble repoussant pour une large partie car les hommes étaient alors beaucoup plus pauvres qu’aujourd’hui. D’un autre côté, le féodalisme fut un système politique décentralisé dans lequel les armées combinées des barons surpassaient l’armée du roi. En plus, ce fut un système dans lequel les frontières – non entre les royaumes mais entre les baronnies – étaient très proches, ainsi les seigneurs locaux devaient tenir compte du fait que s’ils maltraitaient leurs sujets, ces derniers pouvaient s’installer chez le seigneur voisin.

Le passage du féodalisme à la monarchie absolue marqua donc, pour Friedman, une régression – les monarques du XVIe et du XVIIe siècles purent donc davantage opprimer leurs sujets que ne le purent les seigneurs féodaux du XIIIe siècle.

Enfin, il expose des arguments très forts pour prouver que les crises économiques, notamment la grande crise de 1929, sont dues aux interventions intempestives et surtout incompétentes des hommes de l’Etat. Il poursuit et confirme en cela les travaux de Murray Rothbard.

L’anarchie n’est pas le chaos

Friedman entreprend donc de détricoter l’Etat, cette construction monstrueuse qui nous opprime, menace nos libertés, nous rançonne, qui prétend monopoliser l’usage de la violence pour notre propre bien et qui finira par diriger chacun des actes de notre vie si nous le laissons faire. L’Etat qui fait tout pour penser à notre place, ce mythe, cette fiction qui est la principale cause des guerres du XXe siècle.

L’Etat ? Ou plutôt les hommes de l’Etat, car l’Etat comme entité abstraite n’existe pas, alors que les présidents de la république, les gouvernements, les fonctionnaires, les ministres et autres parasites de toutes sortes, eux, existent bien. L’Etat n’existe pas réellement, c’est une fiction légale qui prend sa substance du fait que des hommes collectent des impôts, paient des impôts, font respecter les lois édictées par les gouvernements, obéissent à ces lois.

La société anarcho-capitaliste est possible

Dans son classique Vers une Société sans Etat, David Friedman expose avec clarté et humour sa conception du libertarianisme.

Il démontre non seulement la désirabilité, mais aussi la faisabilité pratique d’une société fonctionnant sans le moindre État, lequel est défini comme une agence de type gouvernementale bénéficiant d’un monopole de la violence légale et parfois de divers autres droits exclusifs.

Dans la deuxième partie de son ouvrage, « La Hotte du père Noël libertarien ou Comment vendre l’Etat par petits morceaux », il donne des exemples pratiques de la théorie libertarienne (enseignement, éducation, routes, immigration, santé, etc.) Il se situe clairement du côté des partisans de l’immigration libre.

Il fournit donc une illustration concrète de ce que serait le démantèlement progressif de l’Etat. Contrairement à ce que l’on croit souvent, il a existé et il existe encore de nombreux « services publics » aux Etats-Unis. David Friedman passe en revue certains d’entre eux et propose de les privatiser. Il commence par les écoles et les universités et poursuit avec les rues, la Poste et le programme spatial.

Il fournit aussi quelques réflexions sur la véritable fonction des réglementations étatiques, la démocratie, etc. « Imaginez cent personnes assises en cercle, écrit-il, chacune ayant sa poche pleine de pièces de un cent. Un politicien marche à l’extérieur du cercle, prenant un cent à chacun. Personne n’y prête attention : qui se soucie d’un cent ? Lorsqu’il a fini le tour du cercle, le politicien jette 50 cents devant une personne, qui est ravie de cette aubaine inattendue. On recommence le processus, en terminant avec une personne différente. Au bout de cent tours, chacun se retrouve plus pauvre de 100 cents ; plus riche de 50 cents, et heureux. »

Friedman présente, enfin, une courte étude sur la société islandaise médiévale qui, telle l’Irlande décrite par Rothbard – connut une période libertarienne.

La police et la juste privées

Friedman décrit les institutions qui seraient viables dans un cadre libertarien. Il détaille longuement le cas de la sécurité et de la justice, pour illustrer le changement de perspective auquel il faut parvenir pour constituer une société anarcho-capitaliste. Comment assurer sa sécurité, faire appel à la justice et définir le droit dans une société libre ? Par le marché et la concurrence, répond-il, toujours dans le respect de la propriété privée légitime bien sûr.

Si des boulangeries privées et concurrentes produisent un pain en général d’excellente qualité, pourquoi des entreprises privées et concurrentes de protection individuelle ne produiraient-elles pas une sécurité d’excellente qualité et pourquoi des tribunaux privés et concurrents ne produiraient-ils pas un droit d’excellente qualité ? Comment, sans gouvernement, pourrions-nous régler les conflits qui sont actuellement réglés dans les tribunaux ? Comment pourrions-nous alors nous protéger contre les criminels ?

Considérons d’abord, dit Friedman, le cas le plus facile, la résolution des conflits impliquant des contrats entre des sociétés bien établies. Une grande partie de tels litiges sont maintenant réglés non pas par des tribunaux d’Etat mais par l’arbitrage privé. Les sociétés, quand elles élaborent un contrat, indiquent la procédure d’arbitrage pour n’importe quel conflit qui peut surgir. Ainsi elles évitent les dépenses et les délais de la justice.

 

L’arbitre n’a aucune force de police. Sa fonction est de rendre des décisions, pas de les faire respecter. Les décisions arbitrées sont habituellement exécutoires, mais c’est un développement récent ; historiquement, l’exécution venait du désir d’une entreprise de maintenir sa réputation. Si on refuse le jugement d’un arbitre, il est difficile de persuader quelqu’un de signer un contrat qui indique un arbitrage ; personne ne veut jouer au jeu de « pile tu gagnes, face je perds ».

L’arbitrage, par lui-même, ne fournit aucune solution pour la personne dont la voiture est abîmée par un conducteur négligent, encore moins pour la victime d’un vol ; dans les deux cas, le plaignant et le défendeur, ayant des intérêts différents et aucun accord préalable, sont peu susceptibles de trouver un arbitre qui leur convienne mutuellement. Le défendeur n’a aucune raison d’accepter un arbitrage quel qu’il soit ; il a tout à y perdre – ce qui nous amène au problème d’empêcher la coercition.

Or, la protection contre la coercition est un bien économique. Elle est actuellement vendue dans une variété de formes – gardiennage, serrures, alarmes. Pendant que l’efficacité de la police étatique diminue, le marché fournit des produits de remplacement pour la police, comme pour les tribunaux.

Supposons, poursuit David Friedman, qu’un jour il n’y ait plus aucune police étatique, mais des agences de protection privées à la place. Ces agences vendent un service qui consiste à protéger leurs clients contre le crime. Peut-être vont-elles jusqu’à offrir une garantie de résultats en assurant leurs clients contre des pertes résultant d’actes criminels.

Comment de telles agences de protection pourraient-elles nous protéger ? Ce serait sur la base d’une décision économique, selon les coûts et l’efficacité des différentes solutions possibles. A une extrémité, elles pourraient se limiter à la défense passive, installant des serrures et des alarmes sophistiquées. Ou bien elles ne prendraient aucune mesure préventive, mais feraient de grands efforts pour retrouver les criminels coupables de délits contre leurs clients. Elles pourraient maintenir des patrouilles ou les voitures en faction, comme la police étatique actuelle, ou elles pourraient se reposer sur des substituts électroniques. De toute façon, elles vendraient un service à leurs clients, et auraient une incitation véritable à fournir une qualité de service aussi élevée que possible, au coût le plus bas. Il est raisonnable de supposer, dit Friedman, que la qualité de service serait plus élevée et le coût plus bas qu’avec le système étatique actuel.

Qui ferait les lois ? Sur quelle base l’arbitre privé déciderait-il quels actes sont criminels et comment ils devraient être punis ? La réponse est que des systèmes juridiques seraient produits dans le commerce sur le marché libre, exactement comme des livres et des soutiens-gorge sont produits aujourd’hui. Il pourrait y avoir concurrence parmi différentes marques juridiques, juste comme il y a concurrence entre différentes marques de voitures.

Dans une telle société il pourrait y avoir beaucoup de tribunaux et même beaucoup de systèmes légaux. Chaque paire d’agences de protection convient à l’avance quel tribunal elles invoqueront en cas de conflit. Ainsi les lois en vertu desquelles sera traité un cas particulier seront déterminées implicitement par l’accord anticipé entre les agences de protection des clients concernés. En principe, il pourrait y avoir un tribunal différent et un système de lois différent pour chaque paire d’agences de protection. Dans la pratique, beaucoup d’agences trouveront probablement commode de traiter avec les mêmes tribunaux, et beaucoup de tribunaux pourraient trouver commode d’adopter des législations identiques ou presque identiques, afin de simplifier les affaires avec leurs clients.

Avant de qualifier d’injuste ou de chaotique une société dans laquelle différentes personnes sont régies par différentes lois, rappelez-vous, poursuit Friedman, que dans notre société la loi en vertu de laquelle vous êtes jugés dépend du pays et même de la ville dans laquelle vous vous trouvez. Dans le cadre des arrangements décrits ici, elle dépend de votre agence de protection et de l’agence de la personne que vous accusez ou qui vous accuse.

Dans une société anarcho-capitaliste, la loi est donc un produit du marché. Un tribunal vit de la facturation des services d’arbitrage qu’il rend. Son succès dépendra de la réputation qu’il obtiendra du point de vue de l’honnêteté, de la fiabilité, de la promptitude et de l’attrait auprès des clients potentiels de l’ensemble des lois qu’il applique. Les clients immédiats sont les agences de protection. Mais une agence de protection elle-même vend un produit à ses clients. Dans ce produit entrera le ou les systèmes juridiques des tribunaux dont elle est cliente, et sous lesquels ses clients seront par conséquent jugés. Chaque agence de protection essayera d’entrer en affaires avec les tribunaux dont le système juridique plaira le plus à ses clients.

S’il advient que les clients des deux agences soient aussi acharnés les uns que les autres, peut-être deux tribunaux seront choisis, un de chaque sorte, et les procès assignés aléatoirement entre eux. De toute façon, la préférence juridique du client, son avis quant au type de loi auquel il entend se soumettre, aura été un facteur important pour déterminer le type de loi qui le régit. Cela ne peut complètement contribuer à le déterminer, puisque accusé et accusateur doivent avoir la même loi.

Les différences entre les tribunaux seraient probablement plus subtiles. Les gens constateraient que les décisions d’un tribunal sont plus promptes ou plus prévisibles que celles des autres, ou que les clients d’une agence de protection sont mieux protégés que ceux des autres. Les agences de protection, essayant d’établir leur propre réputation, rechercheraient les « meilleurs » tribunaux.

Plusieurs objections peuvent être formulées contre un tel marché libre de la justice. Le premier est que les tribunaux rendraient la justice en décidant en faveur de celui qui paie le plus. Ce serait suicidaire ; sans une réputation d’honnêteté, ils n’auraient aucun client – à la différence de nos tribunaux actuels.

Une autre objection est que c’est le travail des tribunaux et de la législation de découvrir les lois, et pas de les créer ; il ne peut pas y avoir en concurrence deux lois de la pesanteur, aussi pourquoi devrait-il y avoir en concurrence deux lois sur la propriété ? Mais il peut y avoir deux théories en concurrence au sujet de la loi de la pesanteur ou de la définition des droits de propriété. La découverte est une activité aussi productive que la création. S’il est évident de déterminer une législation correcte, ou quelles règles sociales découlent de la nature de l’homme, alors tous les tribunaux s’entendront, de même que tous les architectes s’accordent quant aux lois de la physique. Si ce n’est pas évident, le marché engendrera la recherche destinée à découvrir des législations correctes.

Une autre objection est que dans une société avec beaucoup de systèmes juridiques on ne s’y retrouverait plus. Si cela s’avère être un problème sérieux, les tribunaux auront une incitation économique à adopter une législation uniforme, exactement comme les papeteries ont une incitation à produire du papier avec des tailles normalisées. Une nouvelle législation sera présentée seulement quand l’innovateur croira que ses avantages sont supérieurs à ceux de l’uniformité.

L’objection la plus sérieuse à la législation de libre marché est que le plaignant et le défendeur peuvent ne pas se mettre d’accord sur un tribunal commun. Évidemment, un meurtrier préférerait un juge clément. Si le ttribunal était choisi réellement par les parties après que le crime s’est produit, cela pourrait constituer une difficulté insurmontable. Dans le cadre des arrangements que j’ai décrits, le tribunal est choisi à l’avance par les agences de protection. On aurait du mal à trouver à un instant donné un nombre de meurtriers suffisant pour faire vivre leur propre agence de protection, une qui serait affiliée à des tribunaux qui ne considèreraient pas le meurtre comme un crime. Et même si c’était le cas, aucune autre agence n’accepterait de tels tribunaux. L’agence des meurtriers accepterait un tribunal raisonnable ou bien serait engagée dans une guerre désespérée contre le reste de la société.

Jusqu’à ce qu’il soit réellement accusé d’un crime, chacun veut des lois qui le protègent contre le crime et le laissent interagir paisiblement et productivement avec autrui. Même les criminels sont ainsi. Peu de meurtriers souhaiteraient vivre sous une législation qui leur permettrait de tuer – et aussi d’être tué.

Un livre de synthèse : David Friedman, Vers une société sans Etat, 1971, 1973, 1989 : Ce livre appelle à une privatisation de toutes les fonctions gouvernementales, en fournissant de nombreux exemples, et explore ainsi les conséquences de la pensée libertarienne, telles que l’histoire de l’Islande, et explique les raisons personnelles de l’auteur visant à défendre la pensée libertarienne.

Des chapitres portent sur la privatisation de la loi et de la police, et sur la fourniture de biens publics (tels que la défense nationale ou les routes) en société libertarienne. L’approche de Friedman est typiquement anarcho-capitaliste. Il y énonce en particulier une « loi » selon laquelle tout ce que fait le gouvernement coûte au moins deux fois plus cher que ce que coûterait l’équivalent dans le privé. Il illustre cette loi par plusieurs exemples, tels que le service des Postes.

Ce qui est passionnant dans ce livre, c’est que l’auteur est toujours tourné vers le concret. Peu de grands principes ici mais une foule de réflexions sur ce que serait la vie réelle dans une société libertarienne. Aucune question difficile n’est esquivée, l’auteur n’hésite pas à faire part de ses interrogations et même parfois de ses doutes (sur la défense nationale par exemple), d’où un sentiment de grande honnêteté intellectuelle et une approche des problèmes des plus stimulante.

« Ne demandez pas ce que l’Etat peut faire pour vous. Demandez ce que les hommes de l’Etat sont en train de vous faire ».

Bibliographie sélective

David Friedman, 1971, Vers une société sans Etat (nouvelles éditions en 1973 et 1989)
David Friedman, 1977, « A Theory of the Size and Shape of Nations », Journal of Political Economy 85, dans lequel il expose les limites de l’accroissement de la taille d’une nation en raison du désir de l’État de maximiser ses recettes fiscales
David Friedman, 1980, « Many, Few, One – Social Harmony and the Shrunken Choice Set », American Economic Review, vol. 70, no. 1 (mars), pp 225-232
David Friedman, 1980, « In Defense of Thomas Aquinas and the Just Price », History of Political Economy, 12
David Friedman, 1994, « Law as a Private Good: A Response to Tyler Cowen on the Economics of Anarchy », Economics and Philosophy, vol 10, pp 319–27
David Friedman, 1996, Hidden Order: The Economics of Everyday Life
Fabio Massimo Nicosia, 1997, « David Friedman, realista giuridico libertario », In: Fabio Massimo Nicosia, dir., Il diritto di essere liberi. Per una teoria libertaria della secessione, della proprietà e dell’ordine giuridico, Treviglio, Leonardo Facco Editore, pp 88-97
David Friedman, 2000, Law’s Order – What Economics Has to Do with Law and Why It Matters, Princeton, Princeton University Press
David Friedman, 2006, « Private Creation and Enforcement of Law: A Historical Case », In: Edward P. Stringham, Dir., Anarchy and the Law. The Political Economy of Choice, Ch 36, Cheltenham UK: Edward Elgar
David Friedman, 2008, Future Imperfect: Technology and Freedom in an Uncertain World

Il faut se réjouir de la victoire de François Hollande


Est-il possible, pour un libéral, de se réjouir de la victoire de François Hollande ? Peut-être. Est-il possible de se réjouir, par ailleurs, de la défaite de Nicolas Sarkozy ? Sans doute. 

On ne peut pas dire que ces élections présidentielles aient été particulièrement palpitantes. Le résultat était su et connu de tous des semaines avant le premier tour de l’élection, même si des incrédules, dont je faisais partie, doutaient très fortement d’un résultat plaçant le candidat sortant à une bonne dizaine de points de son rival socialiste de gauche. Et, en effet, c’est un peu plus d’un million de voix qui séparent, parmi les suffrages exprimés pour l’un ou l’autre des candidats, Hollande de Sarkozy. Il s’agit de la deuxième élection la plus serrée de la Ve République. Je dis bien parmi les suffrages exprimés en faveur de l’un ou de l’autre, car les blancs et nuls sont aussi des suffrages, qui expriment incontestablement un choix (ou un faisceau de choix, plus exactement). Le malheur veut, simplement, que ce choix n’est tout simplement pas pris en considération par le code électoral. Il en ressort que les quelques deux millions d’électeurs qui se sont rendus aux urnes pour voter nul ou blanc ne sont pas, et ne seront pas, entendus. Ils représentent pourtant deux fois l’écart qui sépare les deux candidats en lice au second tour. Un jour ils représenteront quatre ou cinq millions d’électeurs ; j’espère qu’on ne sera pas assez fous pour ne pas réaliser ce que cela peut signifier.

Le candidat socialiste de gauche l’a donc emporté. Fort bien. Je ne peux que me réjouir de voir un président faible, consensuel, onctueux comme une crème à 0%, rond, succéder à un bateleur bonapartiste pour qui roulement d’épaules signifie conviction, autoritarisme signifie action. François Hollande n’a aucune expérience gouvernementale. Presque pas non plus, d’ailleurs, d’expérience de gestion publique locale. Il est, par nature et par tempérament, quelqu’un porté sur le rassemblement et le consensus, respectueux des droits du parlement, des corps intermédiaires et de la liberté de la presse. Je le vois donc faire plutôt profil bas que monarque inaccessible. Je doute qu’il mette à bas les libertés individuelles, au nom d’une quête folle des voix du FN, comme son prédécesseur l’a fait durant tout son mandat. Je crois même que sur la plupart des sujets de société nous gagnerons au change. Et que nos libertés, loin de régresser, progresseront peut-être un peu.

Bien sûr son programme est irréalisable, il n’y croit d’ailleurs pas lui-même. La dette publique, le déficit budgétaire, la situation des comptes publics, plus largement, l’amènera rapidement à redescendre sur terre. Et à remiser à la prochaine élection ses promesses électorales. C’est naturellement de bonne guerre et je ne connais pas de politicien qui ne s’y livre avec avidité et régularité.

J’observe toutefois que François Hollande est somme toute l’un des rares candidats, sinon le seul, à avoir replacé la croissance au coeur de son programme et de son argumentation. Il a d’ailleurs rappelé hier soir, lors de son discours de Tulle, l’importance qu’il accorde à cette notion de croissance et à celle, voisine, de progrès. C’est un déclic idéologique dont il ne faudrait pas sous-estimer l’importance, comme Pierre-Antoine Delhommais le rappelle fort justement dans Le Point de cette semaine (« La pensée magique de la croissance », Le Point n°2068, 3 mai 2012). Bien sûr, la France hollandienne ne met pas derrière ce mot de « croissance » la même signification que l’Allemagne merkelienne ou la commission draghienne. Les conceptions sont même franchement opposées, l’un vantant la relance par la demande, le soutien à la consommation, quand les autres entendent modération salariale, dérégulation, politique de l’offre, développement de la concurrence. Mais cet enterrement officiel des lunes débiles prônant la décroissance et d’autres délires d’écologistes extrémistes mérite d’être applaudi à sa juste valeur.

A droite, Sarkozy a été battu. Je soutiens que c’est une excellente chose. Pas seulement parce qu’il a conduit une politique calamiteuse sur le plan économique, contribuant à transformer une crise bancaire en une crise de la dette publique majeure, dont les effets, déjà plus que sensibles ici ou là (Grèce, Espagne, Italie) seront avec quasi certitude dévastateurs dans les années qui viennent. Mais aussi parce que les libertés, publiques comme individuelles, ont fortement reculé pendant toute la durée de son mandat, auquel on peut d’ailleurs ajouter celle de son maroquin de la place Beauvau, précédemment. Les illustrations sont trop nombreuses et connues pour que je fasse l’offense de vous les rappeler ici. Et enfin parce qu’il a franchi le rubicon qui sépare la droite parlementaire et républicaine de l’extrême droite totalitaire. Imaginer que les quelques libéraux perdus à droite, à peine plus nombreux que les libéraux perdus ailleurs, aient un quelconque atome crochu avec les descendants du vichysme totalitaire m’est impossible. La tradition fasciste n’a rien avec avec le libéralisme, c’est une évidence, mais elle n’a rien à voir avec la droite non plus. Les fascistes, du reste, ne souhaitent que torpiller et détruire la droite, pas du tout s’allier avec elle.

J’espère que la droite se reconstruira donc sur des bases nouvelles, républicaines, étatistes, centralisées. Celles qu’elle n’aurait jamais dû quitter. Qu’elle retourne à ses origines autoritaro-républicaines, gaullistes et étatistes. Qu’elle assume donc sa vraie nature socialiste de droite. Dominique de Villepin, Nicolas Dupont-Aignant et d’autres pourront en être les fers de lance. Que ces gens-là refondent une droite expurgée de tout libéralisme. Et qu’ils laissent les libéraux naviguer vers d’autres rivages, qui, ma foi, pourraient bien être du bord opposé, lequel aurait tout à y gagner s’il ne veut pas plonger dans l’ornière qui le guette. De Jean-Louis Borloo à Manuel Valls, il est temps de construire quelque chose de nouveau, qui ne sera pas l’énième épisode d’une série sans fin.


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